‹ Jeanne d'Arc; libératrice de la FranceChapitre 60 sur 66 · LA FAUSSE JEANNE D'ARC · texte numérisé non relu

LA FAUSSE JEANNE D'ARC

ressemblance physique, elle se fît accueillir en Lorraine, dans le pays même de Jeanne, comme étant la Pucelle. D'après ce que raconte la Chronique du doyen de Saint- Thibaud de Metz, elle sut donner le change à deux frères de Jeanne qui crurent la reconnaître.

Après un voyage à Cologne, la fausse Jeanne se maria avec le sire Robert des Armoises. Ce mariage ne l'empêcha pas de conserver son surnom. Nous constatons, dans un contrat de vente reproduit par Quicherat au tome cinquième de son recueil et daté du 7 novembre 1436, que cette aventurière se faisait qualifier ainsi: « Jehanne du Lis, la Pucelle de France, dame de Tichiemont, femme du chevalier Robert des Harmoises».

La dame de Tichiemont battait monnaie avec sa personnalité d'emprunt. On voit des seigneurs lorrains la gratifier de cadeaux, lui donner en particulier des chevaux et des armes. Bien plus, les Orléanais s'y laissent prendre. Ils lui envoient des messages et en reçoivent d'elle. Ils donnent même de l'argent à un sien frère, Jehan Dulis, qui sollicite cette largesse pour aller la rejoindre dans le duché du Luxembourg où elle se trouvait en ce moment. Tout cela est constaté par un registre conservé à Orléans et renfermant le compte des dépenses de la ville en Tannée 1436.

et* dupa nombre de personnes par ses prétendues révélations. Au surplus, elle fut d'humeur pacifique et ne se mêla point de batailler.

Il devait lui en coûter d'avoir abusé de la crédulité des dévots L'an 1460, elle fut condamnée au pilori.

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Il n'y avait pas de motif pour s'arrêter en si beau chemin. La femme du sieur des Armoises, après s'être promenée en Italie, après avoir envoyé des ambassadeurs à la cour du roi de Gastille, après avoir guerroyé dans le Poitou, eut l'impudente audace, en 1439, de venir chercher une ovation à Orléans. On l'y reçut triomphalement, ô honte ! et on lui fit don d'une somme de 210 livres en récompense des services rendus jadis par elle à ladite ville.

Enfin les affaires de l'aventurière se gâtèrent, à la suite d'une entrevue avec le roi. Pierre Sala nous raconte comme quoi Charles VII, oyant dire que la Pucelle était ressuscitée, fit amener devant lui la dame de Tichiemont, et la mit si bien dans l'embarras qu'elle se jeta à ses genoux en confessant son imposture.

Gela n'empêcha pas cette drôlesse de s'exhiber à Paris, un peu à contre-cœur, il est vrai. L'Université et le Parlement l'y firent venir dans l'intention de tirer les choses au clair et de désabuser le bon peuple. La foule fut réunie dans la grande cour du palais. On hissa l'aventurière sur la table de marbre. Là, elle présente, ses mensonges furent publiés. La fausse Jeanne renonça îà se défendre. Elle eut même le cynisme de dire de son passé deux fois plus de mal qu'on n'en avait dit.

Cette exécution eut lieu en août 1440.

Depuis lors, on ne parla plus de la dame de Tichiemont, sinon pour proclamer qu'elle méritait toutes les épithètes malsonnantes dont les Anglais avaient affublé mensongèrement la vraie Jeanne.

(Voir page 90.)

Les Anglais appelèrent Jeanne d'Arc une fille diabolique et sans mœurs, uniquement parce qu'elle fut terrible pour eux.

Dans le tome dixième du recueil de l'historiographe Thomas Rymer, on trouve une lettre du duc de Bedfort, datant sans doute du milieu de l'année 1429, écrite en anglais et adressée au roi d'Angleterre, dans laquelle il est parlé d'une manière bien significative de l'effet produit par 1 intervention de la Pucelle.

« Tout a prospéré pour nous, dit le duc, jusqu'au temps du siège d'Orléans, entrepris Dieu sait par quel conseil. A partir de ce moment, par la main de Dieu comme il semble, est arrivé grand méchef sur vos gens qui étaient assemblés là en grand nombre. Ce méchef est advenu, en grande partie à mon avis, par suite de l'enlacement des fausses croyances et des folles craintes qu'a inspirées un disciple et limier de Satan appelé la Pucelle, laquelle femme a usé de fallacieux enchantements et de sorcellerie. Or, tel a été notre méchef et notre déconfiture que, non seulement le nombre de vos gens a été grandement diminué, mais encore le

restant a perdu courage de façon étonnante, tandis que vos adversaires et ennemis ont été enhardis à .s'assembler incontinent en grande multitude. »

Une jeune fdle qui se mêlait aux hommes d'armes et qui se permettait de vaincre les Anglais ne pouvait être que dépravée aux yeux des Anglais. Ils surnommèrent

Jeanne la p des Armagnacs; et, quant ils surent

quelques détails sur sa vie, ils imaginèrent de raconter qu'avant d'aller trouver le roi elle avait passé plusieurs années à Neuf château comme servante d'auberge chez une vilaine femme nommée La Rousse, dont elle partageait les désordres.

Dans cette légende il n'y avait de vrai que l'apparition de Jeanne à Neufchâteau.

Lors d'une incursion des gens de guerre à Domrémy, tous les habitants du village s'enfuirent à Neufchâteau, emmenant avec eux leurs bestiaux. Jeanne s'y réfugia comme les autres et pour quelques jours seulement, en compagnie de sa mère et de son père, qu'elle ne quitta pas. Yoilà ce qui est établi, au procès de réhabilitation, par les dépositions unanimes de dix-neuf témoins. Sa famille et elle logèrent chez une femme nommée La Rousse. Celle-ci était une très honnête femme, selon les témoignages demessire Etienne de Syonne et du laboureur Guillemette, qu'aucun des autres déposants n'a contredits. Etienne de Syonne ajoute que, pendant trois ou quatre jours, Jeanne aida l'hôtesse chez laquelle ses parents et elle étaient logés. Tels sont les faits vrais

sur lesquels furent échafaudées les calomnies du parti anglais contre les mœurs de Jeanne.

Quand ils tinrent Jeanne prisonnière, les Anglais auraient bien voulu établir qu'elle ne justifiait pas son renom de pureté. Jadis, à Chinon, la reine de Sicile, belle-mère du Dauphin, avait entrepris de vérifier la vertu de Jeanne. A Rouen, ce fut également une noble dame, la duchesse de Bedfort, qui se chargea de ce soin. Au dire d'un témoin, pendant que la duchesse et quelques autres femmes procédaient à cet odieux et ridicule examen, le duc de Bedfort, lui le parfait gentleman de son temps, se tenait caché dans un coin et épiait tout.

Mais décidément, il n'y avait pas de prise contre la vertu de Jeanne. On renonça à diriger les accusations de ce côté. On y renonça si bien que, dans la suite, on prétendit ne les avoir jamais produites. David Hume écrira sans sourciller : « Les Anglais n'ont jamais rien reproché à la pureté des mœurs de Jeanne. »

Les calomniateurs se rabattirent sur l'inspiration diabolique de Jeanne. C'est en traitant la Pucelle de suppôt des enfers qu'ils obtinrent »on supplice et puis le justifièrent.

Jeanne brûlée, le gouvernement anglais fît colporter par toute l'Europe deux circulaires apologétiques, adressées, au nom du roi d'Angleterre, l'une à tous les

souverains de la chrétienté (1), l'antre aux prélats, seigneurs et magistrats municipaux d'Angleterre et de France. Le crime commis y était représenté comme un grand service rendu à la religion, et comme le juste châtiment de menées infernales. Les Anglais n'avaient été battus ni par la Pucelle, ni par les Français; ils avaient été battus par Belzébuth.

A Paris, un mois après la mort de Jeanne, l'inquisiteur de France, frère Gravèrent, se fît l'écho des Anglais et des juges de Rouen dans une prédication solennelle. A l'entendre, Jeanne était possédée par l'ennemi d'enfer dès ses premiers ans; son père indigné l'eût mise à mort s'il n'eût craint de charger sa conscience; et c'était pour la plus grande édification des âmes pieuses qu'un tribunal moins scrupuleux venait de la livrer au bûcher.

Quelle réponse opposèrent le roi de France et les théologiens de Poitiers à ce déchaînement de calomnies? Ils restèrent muets.

Naguère, en 1429, quand Jeanne florissait en sa force, le roi se faisait adresser par l'évêque d'Embrun, Jacques Gelu, un docte traité favorable à la divine mission de la Pucelle; il applaudissait à l'illustre Gerson défendant contre toute suspicion l'avènement de Jeanne et disant : « La grâce de Dieu s'est montrée en cette fille; on sent ici l'œuvre du Seigneur j(2) »;

(1) J'ai traduit cette curieuse lettre dans le livre intitulé Procès de condamnation. (Épilogue du procès de condamnation.^

(2) « Gratia Dei ostensa est in hac puelîa ; a domino factura

il faisait écho à son secrétaire Alain Chartier, s'écriant dans une lettre que je trouve juste de lui attribuer: « La voilà bien l'héroïne, telle que la terre n'en produisit jamais de pareille, vraie fille du ciel qui l'a envoyée pour soutenir et relever la France au penchant de sa ruine (1) » ; il était enfin de l'avis de ce clerc allemand du diocèse de Spire qui, dans une dissertation érudite et mystique, glorifiait la « sibylle de France » (2).

est istud ». — Le court mémoire de Gerson sur la Pucelle fut écrit au mois de mai 1429.

Le traité de Jacques Gelu, dissertation prolixe, pédantesque et saus intérêt, date de la même époque.

(1) Dans l'Appendice du livre intitulé Procès de réhabilitation de Jeanne d'Arc, à propos du signe donné au roi, j'ai traduit du latin en français toutes les parties intéressantes de cette curieuse lettre, écrite vers la fin du mois de juillet 1429.

(2) De Sibylla Francica rotuli duo. — Le plus ancien texte manuscrit de ces deux dissertations sur la Pucelle se trouve à la bibliothèque du Vatican. L'auteur est demeuré anonyme. Mais sa qualité et son origine sont indiquées par la dédicace de son œuvre dont il adresse l'hommage à Pierre de Grumbach, vicaire général du diocèse de Spire.

A des inutilités théologiques et à des divagations sur les sibylles, l'écrivain allemand mêle l'éloge de Jeanne, secourahle aux faibles et aux pauvres, amie de l'équité, n'ambitionnant ni richesses ni plaisirs, et ne voulant que la paix.

La seconde partie du traité sur la Sibylle de France porte la date du 27 septembre 1429.

En la même année fut publiée la dissertation d'un Hollandais, maître Henri de Gorkum, professeur et vice-chancelier de l'université de Cologne. Cette dissertation, divisée en deux livres, résume, toujours au point de vue de la théologie scholastique, les raisons pour et contre la Pucelle.

L'analogie est assez grande entre l'étude de maître Henri et ce

Maintenant que, par la mort de sa bienfaitrice immolée à cause de lui, il était placé en face d'un devoir et non d'un intérêt, le roi ne témoigna qu'indifférence.

Ce n'est que bien des années plus tard que Charles VII, obéissant à une pensée politique plutôt qu'à un besoin de sa conscience, organisera le procès de réhabilitation et provoquera en faveur de Jeanne, contre les calomnies anglaises, des protestations vigoureuses, telles que celle de Nicolas Basin, évêque de Lisieux.

Le peuple fut plus équitable. Dès la mort de Jeanne, comme le montrent les chroniques, il éprouvait les sentiments que Shakespeare prête à la Pucelle, quand elle dit : « Anglais, vous ne croyez des merveilles » possibles que par le secours du démon. Désabusez- » vous! Jeanne d'Arc n'a jamais eu de commerce avec »> les esprits impurs. Jeanne d'Arc est vierge depuis son » enfance ; sa pensée est restée chaste et pure. La voix » de son sang immaculé montera jusqu'aux cieux et » criera vengeance. »

que dit de Jeanne, quelques années plus tard, le savant dominicain allemand JeanNyder, mort en 1440, dans un de ces curieux écrits contre la sorcellerie et la magie, où se trouvent recueillis les plus singuliers contes sur la divination, les sortilèges, les diables, les fantômes, les revenants, les incubes et les succubes. (Formîcarium, seu dialogus ad vitam christianam exemplo conditionum formicœ incitativus. In-4°, Paris, 1519. — Consulter aussi le Tractatics de visionibus et revelationibus. — Strasbourg, 1517.) Était-ce l'esprit divin, était-ce l'esprit diabolique qui animait Jeanne ? Nyder, peu favorable à la Pucelle, ne sait que décider. Il se borne à conclure que, dans le fait de Jeanne, il y a eu de l'un ou de l'autre.

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