‹ Jeanne d'ArcChapitre 1 sur 31 · DE LA PUCELLE D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

DE LA PUCELLE D'ORLÉANS

Vers la fm du i4® siècle, le successeur des deux premiers Valois =) avait fait disparaître les maux accumulés sur la France par leur imprudence ou leur opiniâtreté, et rendu ce royaume plus florissant que jamais.

Au dehors , on comptait plusieurs cliens ou alliés , et l'on n'avait presque point d'ennemis. Naguère maîtres de la moitié de notre territoire, les Anglais se voyaient non-seulement confinés 3) dans les ports de Rordeaux, Rayonne et Calais , mais réduits à veiller à la

^'- A l'égard des dates mises en marge , çoyez ci-après les notes. Observons seulement que l'année commençait alors à Pâques ; de sorte que les derniers mois étaient janvier , février et mars , et quelquefois une partie d'avril. Voyez la note i , n" iv.

2 JEATSfTSfE D ARC.

défense de leurs propres Etats , que nos flottes 4) menaçaient à chaque instant. Le prince Noir n'était plus ; ^) un enfant^) occupait le trône d'Edouard III ; les rênes du gouvernement flottaient entre les mains d'autres princes divisés '^) , et plus occupés de

leurs intérêts que du bien de leur pays

Tout nous rassurait contre des invasions d'outre-mer.

Au midi , la maison de Castille nous devait sa couronne ; et quoique la reconnaissance ne soit pas la vertu des gouvxrnemens , cette espèce de pudeur qui arrête quelque tems les démarches trop souvent immorales de la politique , nous promettait que les héritiers de lionriTranstamare n'oublieraient point de sitôt les services de Duguesclin.

L'Italie, à l'Orient, n'était pas en état de faire même une menace. Le grand schisme de la papauté amortissait les foudres spirituelles ; Gênes voulait se donner à nous ; ^) la reine de Naples nous demandait un successeur ; le duc de Milan craignait d'en manquer ; les progrès des Turcs et le soin de son commerce absorbaient l'attention de Venise ; 9) la Savoie était trop faible pour penser à une agression : occupée à repousser celles de l'Autriche et à étendre sa confédération , la Suisse nous ser-

vait de boulevart contre PAllemagne ; la Bourgogne appartenait à Pun de nos princes du sang à qui plusieurs provinces des Pays-Bas étaient déjà dévolues ; le souverain de la Lorraine cherchait un gendre et un héritier dans la maison d'un autre ; toutes les forces de TEcosse étaient à notre disposition : enfin , si , par une aberration passagère, notre monarque avait voulu réunir la Bretagne^») à son empire , le duc , satisfait de recouvrer ses Etats, devait offrir au roi les moyens de réparer sa faute sans déshonneur. > 0

Dans rintérieur, plus de séditieux ni de rebelles ; une armée nombreuse et bien disciplinée , des généraux habiles , une noblesse pleine de valeur , une marine déjà égale à celle deCastille, supérieure à celle d'Angleterre ; ^^) des revenus considérables , quoique les taxes fussent modérées ; des finances bien administrées , un trésor immense ; des magistrats et des fonctionnaires de tout genre formés par l'expérience à une bonne gestion de leurs emplois; l'agriculture ranimée par l'expulsion des bandes d'aventuriers qui l'opprimaient jadis ; le commerce et l'industrie encouragés ; les sciences , les arts et les études tirés du long sommeil des siècles féodaux ; les citoyens, enfin, tous réunis, ^2) et ne. formant, pour

ainsi dire , qu'an faisceau autour d'un gouvernement dont ils appréciaient d'autant mieux, les bienfaits et les services , qu'ils en jouissaient après vingt années de troubles ou de

dévastations Yoilà ce qu'était la France

vers i38o.

Cet état si prospère pouvait le devenir davantage ; Charles V, à qui on le devait , était

jeune encore Hélas! la félicité de plusieurs

millions d'hommes est souvent attachée à l'existence d'un seul. Le roi meurt ; ^4) l'administration est transmise à un régent ; ^^) et presqu'aussitôt un déluge de maux vient inonder la France pendant plus long-tems que celui que Charles avait eu l'art de tarir.

Les dernières épreuves qu'on en a fait ont inspiré contre les régences une prévention qui s'est étendue jusqu'à nos jours : elle eût été plus fondée et sur-tout plus utile au siècle de Charles. Aujourd'hui , un régent n'est que le premier sujet du monarque ; alors , c'était quelquefois vm souverain : aujourd'hui , il peut être tenté de grossir sa fortune aux dépens des revenus de son prince ; alors , il devait être induit à augmenter sa domination , à l'aide et des capitaux et des forces de l'Etat. Charles Y avait craint le premier inconvénient ; il ne fut pas assez frappé du second ,

JEAN^E d'arc. 5

ou peut-être son cœur généreux lui en avait-il atténué le danger : qui sait , d'ailleurs , si les lois et l'opinion eussent admis ou toléré les mesures propres à le prévenir ? Quoi qu'il en soit, Charles n'usa que de précautions timides, et par conséquent inefficaces.^^) Le premier soin du régent , le duc d'Anjou , son i38i. frère puîné, fut de s'emparer des trésors»?) de la monarchie. C'est sur ces trésors qu'on en avait sur-tout fondé la prospérité , et avec d'autant plus de raison que les finances des pays voisins étaient entièrement délabrées. Mais avait-on pu compter qu'un tel motif les ferait respecter d'un homme dans le cœur duquel un orgueil inouï semblait n'admettre que la cupidité propre à le satisfaire ? La qualité de premier prince du sang , la dignité éminente de régent , offraient de trop légers alimens à sa vanité : il lui fallait une couronne ; »^) et l'espérance de conquérir Naples légitima à ses yeux son attentat , le pillage »9) des peuples dont il le fit suivre, faute de moyens pour combler le déficit qu'il avait produit : enfin , l'établissement de nouveaux impôts pour suppléer à la ressource insuffisante des exactions ; ^o) impôts qui causèrent des révoltes et forcèrent le gouvernement à des mesures de rigueur, par lesquelles il commença à s'a-

liéner le respect et Taffection des citoyens. Le lëgent n'avait pas achcA^é les préparatifs de l'expédition où, en juste punition de ses fautes, il perdit bientôt la vie,=^0 qu'un de ses frères , Philippe-le-Hardi , duc de Bourgogne , entraîna , pour son propre intérêt , =^2) le jeune fils de Charles Y à une autre guerre. La Flandre , qui devait écheoir un jour à son épouse, ne donnait qu'une puissance précaire, parce que les Flamands , enrichis par le commerce , luttaient sans cesse contre leurs souverains : on fit marcher le roi avec une armée formidable pour les réduire. La victoire de i382. Rosbecq, 2^) en leur portant un coup dont ils ne se relevèrent plus , affermit l'autorité des comtes , et, par la suite, celle de la maison de Bourgogne. Ainsi , les revenus de la monarchie et le sang dé nos aïeux servirent à cimenter un Empire qui, vingt ou trente ans après, faillit à renverser le nôtre. Ce n'est pas que Philippe manquât de vertus ou d'attachement pour la France ; mais l'ambition étouffait en lui tous les bons sentimens : il ne se permettait guère d'être honnête homme qu'autant qu'il gouvernait l'Etat , et que par-là il pouvait faire le bien de sa famille. ^4)

Quoique le second frère de Charles V, Jean, duc de Berry, ne cherchât point de

couronne, ^^) il n'en contribua pas moins aux malheurs publics. Sa vie fut une continuité de dissipations si extravagantes , qu'il ne resta absolument rien -6) des rapines de toute espèce qu'il commit pendant trente-six années , et sur presque tout le royaume , pour assouvir sa prodigalité, si ce n'est quelques palais ou églises, et beaucoup de reliques. ^7) A celte passion , il joignait une basse et pernicieuse jalousie. Des préparatifs avaient été faits pour une expédition contre l'Angleterre, qui, selon toute apparence , eût prévenu pour long-tems une guerre entre les deux pays. ^8) On était sur le point de mettre à la voile ; on n'attendait plus que lui, et, devenu premier prince du sang , on était forcé de l'attendre : il fit manquer l'entreprise, de crainte que CharlesYI iSSG. n'en eût seul tout l'honneur. ^g)

Avoir peint ces princes , c'est avoir donné une idée de ce que fut et de ce qu'éprouva la France pendant les huit premières années du règne de Charles YI , époque de leur administration , et de ce qu'elle dut éprouver dans la suite et jusqu'à leur mort, lorsque la démence de ce monarque leur permit de ressaisir le pouvoir, ou de combattre ou intriguer pour l'obtenir.

Cependant, qui l'eût cru? nos aïeux au-

raient été cent fois moins à plaindre si Philippe et Jean eussent yécu autant que Charles, ^o) et si celui-ci eût été toujours en clémence ^0 et sous leur tutelle.

i388 à 1392. Et d'abord , l'administration qu'exerça Charles directementpendant quatre années, ^^) depuis qu'il les eut éloignés , ne fit que livrer l'Etat à de nouveaux déprédateurs , les ministres et les courtisans, plus hardis 3^) que les deux princes, parce qu'il leur fallait acquérir là où ceux-ci n'avaient besoin que d'accumuler; et que Charles, bouillant, emporté, sans caractère , sans application , plein de caprices et de fantaisies , se livrait entièrement à leurs conseils , ^4) pourvu qu'ils le débarrassassent du fardeau du gouvernement, qu'ils fournissent des alimens à son esprit inquiet, ^^) avide de plaisirs , ^^) de distractions et de projets chimériques. L'un d'eux, du reste recommandable par ses exploits , ^7) Olivier de Clisson, successeur de Duguesclin , poussa l'abus de son crédit jusqu'à faire déclarer la guerre au duc de Bretagne , sur le simple soupçon que ce prince donnait un asile à un ennemi , non du roi , mais du connétable. ^8) Les ducs de Berry et de Bourgogne , irrités de ce que d'autres s'étaient saisis des dépouilles de la France , d'une proie qu'ils s'é-

JEANÎsE d'arc. g

taient accoutumés^ à regarder comme leur patrimoine , attendaient avec impatience , et en frémissant , une occasion de se venger.

Le mauvais génie de la France la leur fournit bientôt , si toutefois ils ne la firent pas naître. L'apparition du prétendu spectre ^9) 5 août iSgi. qui causa le premier accès de folie de Charles; cette apparition au commencement de l'expédition de Bretagne , à laquelle ils s'étaient opposés, parce que le duc était leur allié; leur soin de ne faire aucune recherche sur cette manœuvre , leur empressement à abandonner l'expédition en reprenant l'autorité , leurs poursuites instantanées et actives contre les ministres qui 4©) auraient pu saisir le fil de

la trame que cachait l'apparition , tout

donne le droit de les en accuser. 40

Quoi qu'il en soit, on pressent , d'api'ès le i.itjaàK^oH. caractère de ces tuteurs, que la France ne devint guère plus heureuse , parce qu'ayant à réparer le tems perdu sous le règne des ministres , il était naturel qu'ils s'attachassent avec plus d'ardeur aux moyens propres à faciliter leurs déprédations et augmenter leur pouvoir; et, en effet, ce seul trait suffit à l'histoire des six années pendant lesquelles ils disposèrent du royaume sans contradiction. Hélas î il faut le répéter : cet état déplorable

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devait faire place à un plus déplorable encore î Pendant cet intervalle, le frère du roi, Louis, duc d'Orléans, et la reine, avançaient dans rage de la maturité. Louis avait un extérieur trèsavantageux : affable , gracieux , maniant la parole avec facilité et éloquence, obligeant , généreux, il gagnait l'esprit, subjuguait l'affection avant qu'on eût pu l'approfondir ; mais sa conduite dévoila bientôt les secrets de son caractère et de son cœur. 4^) Fastueux par goût , dissipateur sans mesure , déprédateur non moins audacieux que ses oncles , dépourvu des talens militaires et administratifs de l'un, 43) il portait à l'excès un vice qu'on n'imputait à aucun des deux. Immolant tout à son penchant pour la débauche , il osa souiller jusqu'au lit de son frère , de son souverain ; et cela , dans le tems où il observait avec scrupule les pratiques de la plus vile superstition! 44)

On juge aussi par -là du caractère de sa complice , Isabelle de Bavière Arrêtonsnous ; son nom seul apprend tout : quatre siècles n'ont pu effacer l'horreur qui y est attachée dans la mémoire des Français.

Ce couple criminel devait désirer le pouvoir ; il n'eut pas de peine à l'obtenir dans un instant où Charles jouissait d'une lueur de

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raison ; 4^) et , il faut Tavouer, la régence semblait appartenir à Louis, 4^) être dévolue à son rang de premier prince du sang. Il n'eut l'art ni de Pexercer ni de la conserver : taxes sur taxes , concussions sur concussions , 4:) étaient toute sa science politique ; encore ne savait-il en voiler l'odieux que par des prétextes ridicules, qu'il abandonnait même aussitôt qu'il en avait recueilli le fruit. Ce système , dont on ne pouvait entrevoir le terme , puisque Louis, noyé de dettes, 4^) faisait chaque jour des emprunts, et avait à contenter l'avarice insatiable d'Isabelle, acheva de ruiner sa réputation , déjà ébranlée par sa liaison avec cette femme perfide. 49)

Le duc de Bourgogne , profitant des fautes de son rival, s'attacha à le décrier. ^o) Userait tout au plus digne de blâme , peut-être même aurait-il droit à des éloges , s'il se fût borné à préparer la disgrâce de Louis ; mais il établit le crédit de sa famille sur les ruines de l'autorité légitime , et il ne fallut pas moins de trente années pour dessiller à cet égard les yeux des Parisiens , dont l'aveuglement n'avait pu être guéri , ni par les maux où il les avait précipités, ni par les crimes du successeur de Philippe. Un second éclair de raison 5» de Charles donna à Philippe le gouvernement,

que Louis chercha à ressaisir dans d'autres momens lucides. Charles servait de jouet ^2) ou de mannequin aux deux factions qui de'solaient la monarchie ; il ne recouvrait quelquesunes de ses facultés que pour apercevoir Thorreur de sa situation , et fournir des armes propres à Taggraver : retombé en démence , il était abandonné à un dénuement dont on frémit, ^^) lorsqu'on en lit les détails. Plus malheureux que ce prince dont le premier des poètes a dit avec tant d'énergie :

L'imbëcille Ibraïm, sans craindre sa naissance, Trame, exempt de pe'rils , une éternelle enfance; Indigne e'galement de vivre et de mourir , On l'abandonne aux mains qui le daignent nourrir.

Plus malheureux qu'Ibraïm, Charles savait que ceux qui disposaient de ses revenus , que son frère , que son épouse , quoique plongés dans le faste, ne daignaient pas même lui faire fournir, que dis- je ? faire aussi donner à ses enfans des habits , et jusques à du pain ! ^4) Cinq années s'étaient écoulées dans cet état de troubles. Philippe meurt au commencement de i4o4 :^^^ aussitôt Isabelle et Louis ^ croyant n'avoir désormais personne à ménager ou à craindre , se livrent à tous les emportemens dé leurs passions ; ils ne gardent aucune

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mesure 5^) dans leurs déprédations et leurs débauches.

On est fatigué de n'avoir à peindre que des êtres courbés sous le poids de l'immoralité , et cependant il reste à remplir une tâche bien autrement pénible ; il faut parler d'un des plus grands scélérats qui aient souillé les fastes de l'histoire , du fils de Philippe , de Jeansans-Peur, qu'on nommerait plus justement Jean-sans-Yertus , s'il n'avait pas montré des talens pour la guerre , et de l'éloignement pour une vie licencieuse. Il serait plus facile de citer les vices qu'il n'avait pas , que d'énumérer ceux dont il était gangrené : orgueil , ambition, audace, haine, vengeance, cruauté, perfidie Coupons court à cette liste révoltante , en indiquant le trait que nous aurions réservé pour le dernier coup de pinceau , si nous avions eu le courage de la terminer. Jean avait l'art de se déguiser complètement à l'aide d'une hypocrisie ^7) cent fois plus dangereuse que tous ces mêmes vices. ^^)

Fort de semblables armes , à peine les cendres de Philippe sont froides , que Jean se lance dans l'arène. Charles avait nommé Louis avril 140a. lieutenant-général du royaume ; mais il avait aussi créé un conseiP9) composé des principaux personnages de l'Etat , dont les décisions

l4 JKANNE d'arc.

i4o4- devaient faire loi. Jean y demande et obtient une place ; outre qu'elle était due à son rang, on ne connaissait point son caractère. La première fois que Louis veut user de sa mesure favorite d'administration (on devine qu'il s'agit d'une nouvelle taxe), Jean s'y oppose ;^o) il peint avec chaleur la misère des peuples, les concussions des maltôtiers : son avis n'est point suivi , ainsi qu'il s'y attendait et le désirait. Il a soin de faire circuler le résultat de l'assemblée , et de rappeler la conduite et les dilapidations des Orléanais. Les Français , et sur-tout les Parisiens, étaient déjà trop bien disposés pour sa famille : dans un instant , il en devient l'idole , autant que Louis et Isabelle en sont le mépris et l'horreur. ^0 II a ensuite l'art d'accroître leur affection et d'aigrir leur haine , en feignant d'être forcé de chercher un asile dans ses Etats ; ^^) mais , afm de ne pas leur donner le tems de se refroidir, il revient bientôt avec un corps de

i4oj, troupes. Isabelle et Louis s'enfuient ^^) et arment. Les gens sages préviennent une guerre civile; on parvient à réconcilier ^4) ou plutôt à apaiser les deux factions , en partageant le gouvernement entre ceux qui les dirigeaient. Il semble que cet échec et les années auraient dû inspirer quelque retenue au duum-

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virât : Isabelle n'en fut que plus empressée à thésauriser, et Louis à dissiper et redoubler d'impudeur dans ses débauches. Enhardi de ce que son commerce avec la reine était impuni, il séduisit ou se flatta d'avoir séduit l'épouse de son rival ; il eut même l'audace d'offrir aux regards de celui-ci les gages et les preuves de son triomphe. ^^) Un tel outrage méritait une punition , et , d'après les opinions et usages du siècle , exigeait une vengeance. Un véritable chevalier eût appelé le diffamateur en champ clos; Jean dissimula , et , peut-être joyeux de ce que sa honte lui fournissait une excuse auprès des Parisiens , il fit assassiner Louis. 6^)

Il ne se trompa point. Un peuple frivole ^7) comparait la réserve de ses mœurs aux débordemens de sa victime ; et l'assassin fut nonseulement excusé , mais il trouva des apolo- 8 mars 4o: gistes jusque dans les niinistres de l'Eternel. ^^)

Maître de l'esprit des habitans de la capitale ; soutenu par l'Université , ^9) dont les lumières exerçaient beaucoup d'influence; disposant des forces de plusieurs provinces , il ne lui manquîiit , pour régner sur la France, que de couvrir ses entreprises du nom sacré du monarque. 70) Il réussit sans peine à se saisir de ce fantôme , que l'héritier de la cou-

23 nov. 1 jo;

ï6 JEANNE d'arc.

ronne , le dauphin Louis, à peine adolescent et déjà méprisé pour ses désordres, 70 ne pouvait lui disputer.

>4i«>. Les princes et la plupart des grands se liguent 72) contre lui; les uns , pour opposer quelques obstacles à son ambition ; d'autres , tels que les enfans du duc d'Orléans , pour satisfaire leur vengeance ; d'autres , pour secouer le fardeau de son administration tyrannique ; presque tous , pour augmenter leur pouvoir à la faveur du bouleversement qu'ils occasionnaient.

On arme de tous côtés, 7^) et, de tous côtés, l'autorité légitime est méconnue 74). L'Etat est plongé dans l'anarchie ; chaque maison de plaisance , donjon bu château , devient une forteresse où tout officier qui peut réunir quelques soldats s'établit le tyran des villages voisins , dont il leur livre le pillage pour solde , toutes les fois que les chefs des principales factions n'ont pas besoin d'acheter leur secours.

Le duc de Bourgogne était à la tête du plus puissant des deux partis; le .comte d'Armagnac, beau-père du jeune duc d'Orléans, dirigeait l'autre , et lui donna même son nom. Il n'était point , il est vrai , de la famille royale, mais, souverain d'une contrée assez

JEANNE d'arc. ly

vaste , issu de la maison la plus ancienne de la France , allié à toutes celles qui avaient quelqu'illustration , ne le cédant en bravoure à aucun de ses contemporains, et supérieur à tous par ses talens et son génie , l'opinion publique lui déféra cet honneur, dont il se montra digne par son caractère égoïste, ambitieux, haineux, hautain, vindicatif et cruel. 7^)

Dès-lors , et pendant plusieurs années , les deux factions s'agitent et se combattent pour se saisir de la capitale , du roi et du dauphin, ou pour se les enlever. Les citoyens honnêtes, victimes des fureurs 7^) et des Bourguignons et des Armagnacs , s'efforcent de ramener la concorde : plusieurs trêves , plusieurs paix sont signées et jurées , et presqu'aussitôt violées; la France n'est, de toutes parts, qu'un théâtre de dévastations et de carnage. 77) Dans un de ces instans où le duc de Bourgogne dispose de Paris , il arme, afin de s'en assurer pour long-tems la domination, tout ce qu'il y a de plus de vil et de plus féroce : les bouchers 78) et les écorcheurs deviennent les satellites d'un prince du sang , d'un des premiers potentats de l'Europe. Les partisan^ des Armagnacs sont abandonnés 799 à cette tourbe de brigands ; les proscriptions de Marius et Sylla sont renouvelées et presqu'effacées.

l8 JEANINE d'arc.

L'excès des désordres donne quelqu'ënergie aux hommes modérés ; ils sont secondés par le dauphin Louis , qui était impatient du joug Août i4i3, du duc de Bourgogne , et qui essayait de former un parti. 80) On se consulte , on se rassemble ; enfin , on s'empare de la capitale , mais c'est pour la livrer aux Armagnacs. ^O Ceux-ci n'arment point la multitude ; S-) leur administration n'en est guère plus douce. Les Bourguignons sont poursuivis et opprimés ; ^^) le moindre mouvement , le moindre projet en leur faveur est un crime, et un crime puni de mort aussitôt que soupçonné , et presque toujours sans jugement.

Déjà vingt années se sont écoulées depuis la démence de Charles YL Pendant les troubles qui remplirent ce long espace de tems , l'ennemi ordinaire de la France n'avait presque pu lui nuire. D'abord , le successeur d'Edouard, Richard II , détesté de ses sujets, avait eu besoin de l'appui de Charles ; ^4) ensuite , le duc iSgg. de Lancastre , qui le détrôna , ^^) occupé d'affermir son usurpation et de se défendre contre les Ecossais et les Gallois, fut long-tems hors d'état de nous attaquer. 8^) Plus tranquille sur la fm de ses jours, la politique de Henri IV consista à entretenir nos divisions, afin d'en

J EANNE D ARC. ig

tirer parti lorsque l'occasion s'en présenterait : il y parvint en fournissant tour-à-tour, à chacune des deux factions, des secours suffisans pour maintenir entr'elles une espèce d'équilibre. ^7)

Nous voici arrivés à une époque où nous sommes tentés d'abandonner notre tâche, pour être dispensés de rappeler l'ignominie dont se couvrirent nos aïeux. L'historien est , il est vrai , compatissant pour les erreurs , mais aussi sans pitié et même sans indulgence pour les vices et les crimes. Plus à plaindre qu'un juge , il n'est pas libre , comme lui , de se récuser lorsqu'il a à prononcer sur la cause de sesparens et des personnes auxquelles il prend quelqu'intérêt : loin de là, il est obligé de fermer son cœur à tous les sentimens tendres , pour flétrir sans ménagement ceux qui manquèrent aux lois de la vertu. Il ne doit pas se borner à dire , avec le plus illustre de ses modèles : Mihi Galba , Oiho , T^itellius , nec beneficio^ nec injuria cogniii; il faut, ou qu'il jette la plume , ou qu'il adopte et suive pour maxime : Amiens Plaio , magis arnica veiitas. Toutefois , dans ces fonctions si pénibles , une considération est bien propre à le soutenir : il se dit que son tribunal est presque le seul frein du pouvoir et du crédit, de quelque

20 JEAKISE d'arc.

source qu'ils résultent. Riches, guerriers, e'crivains, savans, magistrats, administrateurs,

pontifes, ministres, potentats , tous sont

jaloux de laisser une mémoire honorée , et tous savent que , tôt ou tard , elle sera traduite et jugée sans appel à ce tribunal inflexible ; et sans doute la crainte du pinceau

vengeur de quelque Tacite a étoufle les projets de plus d'un jeune Néron.

i4"' On pressent que c'est le duc de Bourgogne qui osa, le premier, réclamer et recevoir les secours ^^) des Anglais ; mais s'il fut coupable de trop de diligence , les Armagnacs le furent cent fois plus dans les conditions qu'ils sousi4", crivirent^9) pour lui enlever cette protection infamante. Qui pourrait contenir son indignation en voyant les premiers princes du sang , les ducs de Berry, d'Orléans et de Bourbon , et le comte d'Alençon , se reconnaître les vassaux , et se qualifier les sujets du roi d'Angleterre ; lui promettre un hommage de leurs apanages et forteresses; s'engager, enfin, à lui faire rendre tout ce que Charles Y avait reconquis de la Guienne sur Edouard III ?

Cette fois , ils ne tirèrent aucun fruit de

tant de déshonneur ; la France seule en fut la

victime : l'adroit Henri n'envoya des troupes

ruiliet i4ia. auxiliaires qu'après un traité conclu à Bour-

JEANNE D ARC. 2t

ges9o) entre les deux factions. Ne trouvant point d'ennemis à combattre , les Anglais ravagèrent 91) plusieurs de nos provinces : on ne put arrêter le cours de leurs brigandages qu'en leur payant une espèce de rançon, et les laissant reprendre quelques édiles de la Guienne, avecTaide du comte d'Armagnac, 9^) qui, pour le moment, aima mieux persister dans sa honteuse alliance que se réconcilier avec le duc de Bourgogne.

Ce n'était là qu'un léger prélude des maux qu'ils devaient nous faire souffrir. Henri IV meurt vers le mêmetems,93) et est remplacé i4i3. par un héros. Non moins valeureux que nos militaires les plus distingués, Henri V les surpassait dans presque tout le reste : fermeté,

prudence , activité , sagacité , tout faisait de

lui le premier homme de son siècle. Dégagé du titre d'usurpateur, qui nuisait à son père, il profitait des travaux de celui-ci : adoré de ses sujets , il disposait de leur fortune et de leur sang; à l'abri de toute inquiétude audedans, il pouvait satisfaire impunément sa soif pour les conquêtes. 94)

Cependant, malgré tant d'avantages , Henri eût vraisemblablement échoué dans ses projets , sans nos divisions ; on ne saurait guère en douter, lorsqu'on examine combien peu il

tira de profit de l'exploit glorieux qui signala son début, et auquel il s'était pourtant préparé pendant deux ans avec tout l'art d'un guerrier et d'un négociateur consommé. 9^) On nomme déjà la bataille, ou plutôt la boucherie iS ocf. i4i5. d'Azincourt , où périt ou bien fut prise l'élite de la noblesse française. 9^) Elle ne valut à Hemi qu'une retraite paisible en Angleterre; et ce n'est qu'au bout de deux autres années qu'il put reprendre l'exécution de ses desseins. 97)

On s'attend que les Français profitèrent de ce répit ; qu'effrayés de leurs revers , ils se

réunirent contre l'ennemi commun Hélas!

il n'y avait plus de patrie ; on ne voyait que des factions. Outre les deux partis principaux déjà connus , on en distinguait un troisième que le dauphin Louis avait réussi à former ; enfin, Isabelle.... Isabelle elle-même avait le sien! C'est ce qui a fourni à un écrivain célèbre 9^) l'occasion d'une réflexion qu'on a citée , quoique plus ingénieuse que solide : Le roi seul, dit-il , n'aidait point de parti. Eh ! il aurait été à désirer qu'en effet Charles VI n'eût été secondé de personne ; les séditieux qui s'emparaient de lui ne se fussent point servi de son nom et de son autorité pour se procurer l^ppui ou au moins obtenir la neu-

tralité de tous les fonctionnaires et citoyens fidèles aux lois du devoir et de Thonneur. Au surplus , nous n'indiquons le parti du dauphin , qui disparut bientôt à la mort de ce i8 déc. i4i5. prince , 99) que parce qu'avec un chef plus estimé, et doué de plus de capacité ,^oo) il a^. rait anéanti les trois autres , sur-tout vers le tems de la bataille d'Azincourt , où l'héritier de la monarchie en avait été fait le lieutenantgénéral , et où il était maître de la capitale et du roi. Loin de là , on mit l'une et l'autre sous la domination du comte d'Armagnac /°0 que i4i^- Ton nomma connétable , et qui , pour fortifier son crédit, voulut seul entreprendre de chasser les Anglais , en assiégeant le port d'Harfleur, i»^) fruit unique , mais précieux , de l'expédition de Henri V.

Deux victoires navales , ïo3) dont l'une rem- i4i6portée par le duc de Bedfort , firent évanouir les plans et les espérances du connétable , et enhardirent le duc de Bourgogne à consommer son déshonneur et la ruine de la France, en signant un traité tellement ignominieux, »^4) qu'il en rougit lui-même , et que , soit par politique , soit à cause de ce reste importun de honte, l'on en cacha les détails avec tant de soin , qu'il a fallu trois siècles pour les dévoiler. Il y reconnut le roi d'Angleterre pour roi

de France et pour son propre souverain ; il s'y engagea à combattre Charles et ses enfans par toutes les voies possibles, jusqu'à ce qu'ils fussent détrônés ; et cela , sur la foi de son

corps et par parole de prince! La plume

tombe des mains.

Les échecs qu'il venait d'éprouver, et surtout cette confédération, auraient éclairé le comte d'Armagnac sur ses véritables intérêts, si le bandeau que l'esprit de faction jette sur 5 avril i4i6.* Ics ycux était moins épais ; la mort rapide »o5) des fils aînés du roi acheva de l'aveugler. Assuré de l'appui ^o*^) du troisième (Charles VII), 1417. il ne s'occupe que d'un objet , la conservation de sa propre autorité ; et tous les moyens pour y parvenir lui paraissent légitimes. Pourvu qu'il se maintienne dans Paris , et qu'il y dispose du monarque, peu lui importe que les Anglais envahissent ^07) une seconde fois notre territoire , et emportent successivement toutes les places de la Normandie ; que le duc de Bourgogne soumette ^^'^) tout le nord du royaume ; que la France , en proie à tous les partis, soit saccagée d'un bout à l'autre: il ne cherche presque qu'à faire des ennemis et

* Six jours avant Pâques, ou avant il^ij ^ mort de Jean, second Dauphin. Voy, ci-après, note io5.

à lui-même et au dauphin. Comme si le roi n'eût pas été assez à plaindre , il choisit ce moment pour lui donner la preuve , pour le rendre témoin des débauches d'Isabelle ; ^09) et , ce qui était encore.plus criminel aux yeux , de cette Frédégonde, il enlève, de concert avec le dauphin , les trésors qu'elle n'avait cessé d'entasser, malgré la misère publique. "<>) De là cette haine furieuse qu'Isabelle voua à Charles VII, et, qu'indigne du titre de mère , elle conserva jusques au tombeau.

Loin de réparer ses fautes (et, dans le langage de la politique , une faute est pire qu'un crime ) , le connétable les aggrava"') par son administration : taxes de plus en plus accablantes , exactions de tout genre , destitutions, bannissemens, supplices , on eût dit

qu'il voulait , à tout prix , et se perdre et entraîner dans sa chute l'héritier du trône , qui s'abandonnait à sa direction.

Tel fut, en effet, le triste résultat de ses sombres et fausses mesures. Quelque fortes que soient les chaînes tendues par le despotisme , il est difficile qu'elles ne soient pas rompues, lorsque le poids en est trop lourd. Des Parisiens parviennent "^) à introduire les 29 mai 1418. Bourguignons dans leur ville, et, dans un clin-d'œil, la puissance du connétable dispa-

26 JEAIVNE d'arc.

raît. Que n'est-il possible d'arracher de nos annales le récit des horreurs dont le parti victorieux souilla son triomphe ! La journée du 12 juin r4i8, ^'3) où l'on massacra dans les prisons tous les Armagnacs, y est écrite en caractères si sanglans , que ni la main du tems ni la plume des historiens chargés d'y vsubstituer l'exposé de journées modernes du même genre , n'ont pu en effacer la trace. Hâtonsnous de tirer le rideau sur ces atrocités ; observons seulement que le duc de Bourgogne vint, par sa présence, en consacrer d'autres "4) auxquelles présidait un brigand, qu'il ne dédaigna pas de traiter avec amitié et presque comme un égal, Capeluche, ^^^) bourreau de la capitale : elles ne cessèrent que lorsque le duc n'en eut plus besoin , lorsque, sûr désormais de Paris et de la reine , qui , •tourmentée par la soif de la vengeance , s'était jetée entre ses bras , "^) et disposant de l'autorité du monarque , il fut libre de se livrer à toutes les inspirations de l'ambition dont il était dévoré.

Il se trouva alors dans une grande perplexité. Maître en quelque sorte de la France, il n'avait plus intérêt à favoriser les Anglais, parce que , devenus maîtres à leur tour, i' 7) ils auraient pu l'opprimer: d'un autre côté, son

appui semblait réclamé par le dauphin , qui , grâce au dévouement d'un ser\ileur courageux,"^) avait été tiré de la capitale au moment de la révolution, et qui était beaucoup moins à craindre pour le duc. Agissant de concert , ils auraient facilement abattu Fen- Tiemi commun. Les vrais amis de la patrie se montrèrent derechef, et essayèrent de les rapprocher : on s'accorda , ou l'on parut s'accorder. Les Anglais commençaient à trembler *»^>) et la France à respirer, lorsqu'à une entrevue projetée pour resserrer les nœuds de l'alliance , le duc fut massacré , en la pré- losept. 1419. sence du dauphin, sur le pont de Montereau. ^^^)

On se dispute encore aujourd'hui sur les circonstances et les auteurs de ce forfait (car le meurtre d'un scélérat n'est pas moins un crime que celui d'un homme de bien). Fut-il prémédité ou l'effet du hasard? on ne le sait guère mieux. Toutefois , au travers des contradictions, des réticences et de l'obscurité des divers récits , soit des témoins , soit des historiens du tems , ^2*) on découvre avec satisfaction que Charles YIl n'y eut aucune part ; ^^^) et la répugnance qu'il manifesta pendant le reste de sa vie pour toute espèce d'acte de violence , en est aussi une preuve ;

mais on a de la peine à croire qu'il n'ait pas ensuite approuvé, au moins tacitement, l'attentat qui le délivrait de son plus dangereux ennemi , puisqu'il continua sa faveur à ceux qui le commirent ou qui saisirent l'occasion de le commettre.

Quoi qu'il en soit (effrayante, mais profonde leçon de la justice éternelle ! ) , si la mort du duc d'Orléans n'avait été vengée que par des remords et des alarmes , ^^^) celle de son assassin fut expiée par la ruine presque totale du parti de Charles YIÏ. Philippe-le- Bon , successeur de Jean, était un adversaire bien autrement redoutable : Jean se présentait entouré de crimes ; on ne connaissait dans Philippe que des vertus. Les Français, étrangers aux factions , s'éloignaient de l'un , parce qu'il combattait son prince et son pays; ils excusaient la conduite de l'autre sur le devoir de venger la mort d'un père. Du reste, Philippe , avec les talens militaires de Jean , eut bientôt une puissance plus formidable , par l'acquisition de l'héritage des souverains de Brabant et de Hainaut. *

Ptéuni à Henri V et à Isabelle, ayant entre leurs mains les signes de la royauté en la per-

-p roy, ci-après noies 171 et 17:!

sonne de Charles VI , le dauphin était pour eux un bien faible ennemi. ^4) Huit mois après le meurtre de Jean , le dauphin en est déclaré coupable ; on le déshérite , on le bannit , on ^^ ^^^ *^^*^* donne la main de sa sœur et la couronne de France au roi d'Angleterre. ^^^)

Heureusement pour le dauphin , Henri fut obligé de passer à Londres, i^^) Il avait besoin d'argent et de renforts , ^=^7) et il cherchait à nous priver de l'alliance des Ecossais , qui venaient de nous envoyer des troupes. ^^^^^ 129) Pendant son absence , qui dura quatre ou cinq mois , *2°) le parti du dauphin se ranima , surtout après la petite bataille de Baugé^^^i) qu'on '- ""^^^ ^^^^• gagna , moins par de sages dispositions que parce qu'on eut affaire à un général imprudent , le duc de Clarence , et qui fut suivie de la réduction de quelques forteresses.

Le retour de Henri avec des subsides , des munitions et une armée de plus de quarante mille hommes, ^^^) mit un terme à ces légers succès. Il régla en peu de jours les affaires de l'intérieur, et ouvrit bientôt la campagne. Il s'empara d'abord de plusieurs places , et entr'autres de Meaux , l'une des plus importantes du royaume , »33) soit par ses fortifications , soit par sa situation sur la Marne , à quelques lieues de Paris , dont elle pouvait

3o JEAî^NE d'arc.

intercepter les subsistances et inquiéter les possesseurs. Il occupa ensuite une multitude de petites villes ^^4) qui , pour la plupart , cédant à la terreur de ses armes et à l'influence de son génie, venaient lui apporter leurs clefs. De son côté le duc de Bourgogne , voulant se montrer digne de le seconder, remportait une victoire auprès de Saint-Riquier, ^^^) en Picardie , et nous enlevait ce qui nous était resté dans les environs de cette province. ^^^) Déjà les efforts des alliés commençaient à se diriger ^^7) vers la France méridionale , seul asile du dauphin , et où il avait entrepris le siège 3i août 1422. de Cosne , lorsque le roi d'Angleterre mourut presqu'inopinément. S'il est vrai, comme divers auteurs le pensent, qu'il fut attaqué de la fistule , ^^^) mal dont on ne connut le moyen curatif que sous Louis XIV, il sera également vrai que Charles et ses sujets durent leur salut à l'ignorance de leur siècle ; et c'est un argument qu'on livre aux personnes avisées qui voudraient nous faire rétrograder à ces tems bienheureux. Il suffit de comparer un instant les deux rivaux et leurs forces , leurs appuis de tout genre , pour être convaincu que, sans la mort de Henri , la France n'aurait été qu'une province de son Empire. ^-^9)

La conviction d'un tel résultat augmente ^

JEANT^E d'arc. 3l

lorsqu'on voit que , quoique cet événement affaiblît beaucoup les ennemis, soit en les privant du plus habile de leurs chefs , soit en les obligeant de confier l'administration de la France et celle de l'Angleterre à deux gouverneurs différens, ^4o) ce qui occasionna des divisions ; que quoiqu'il eût été bientôt suivi de la mort de Charles VI, ï40 qui leur enlevait 21 oct. 1422. le simulacre dont ils couvraient leurs usurpations , les affaires de Charles YII n'en prirent pas une meilleure tournure ; qu'au contraire , il éprouva encore des défections et des revers ; et qu'il ne fut sauvé , enfin, que par une espèce de miracle. ^4^)

Nous ne serions pas néanmoins surpris que, réfléchissant aujourd'hui aux ressources prodigieuses de la France , on ne demandât comment la situation de Charles YII pouvait empirer, sur-tout n'ayant pour compétiteur qu'un enfant au berceau (Henri YI) : un exposé rapide de l'état des deux partis sera notre réponse , et servira en même tems à répandre quelque lumière sur les événemens postérieurs, auxquels nous avons consacré plus spécialement notre travail.

Charles possédait, il est vrai,, *43) une partie de l'Orléanais et de la Touraine , et les provinces situées au midi de la Loire , ainsi que

32 JEANNE d'aKC.

le Dauphiné ; mais la Provence, le Roussillon, le comté de Foix et la Navarre , avaient leurs souverains particuliers ; la Guienne et la Gascogne appartenaient aux Anglais ; dans les provinces soumises à Charles , il y avait beaucoup de forteresses "43 ^/j) qui étaient devenues le patrimoine des aventuriers dont nous avons déjà parlé, et dont la protection était dévolue à celui qui les payait le mieux ; enfin , divers cliens des Bourguignons, »44) tels que le prince d'Orange , avaient dans ces mêmes contrées des enclaves de quelqu'importance : tout ce qu'on avait pu obtenir de la Bretagne, c'est qu'elle garderait une sorte de neutralité.

Les Anglais, outre la Guienne et la Gascogne , avaient conquis toutes les provinces septentrionales; ^45) à l'orient, leur allié régnait sur la Bourgogne et la Franche-Comté ,

et, au nord, il disposait des Pays-Bas

Ainsi les ennemis l'emportaient , quant à l'étendue du territoire.

Il en était de même quant à la richesse de leurs pays. Le commerce de la Belgique était depuis long-tems le plus opulent de l'Europe occidentale ; le commerce des cités de Charles, si l'on excepte celle de Lyon , était à-peu-près nul. Si l'on excepte aussi la même ville , il n'en avait conservé aucune qui fût très-peu-

JEATS^ÎÎE D ARC. 3!)

plée , et sur-tout comparable à Lille , Rouen , Bordeaux , Paris , etc. ^4^) Presque toutes les côtes étaient au pouvoir des alliés; Charles n'avait qu'un ou deux ports par oîi il pût recevoir des secours , et il manquait de flotte pour intercepter les renforts qui arrivaient de TAngleterre.

Les ennemis n'étaient pas moins supérieurs quant à l'état militaire. Charles n'avait point d'armée , proprement dite , mais seulement diverses bandes et quelques milices , qu'on rassemblait avec peine , dont on ne parvenait presque jamais à former un corps considérable , qui étaient sans ordre et sans discipline ; enfin , qui au moindre échec , et surtout lorsque la solde et le pillage leur manquaient, retournaient sans obstacles dans leurs foyers ou leurs repaires : on ne pouvait guère entrer en campagne que lorsque l'Ecosse envoyait des troupes auxiliaires. *47) Les Anglais, avaient, au contraire, une armée nombreuse et bien disciplinée : la désertion leur était peu nuisible , parce que la mer empêchait les fuyards de regagner leur patrie. Si Charles avait à ses ordres des capitaines d'une valeur éprouvée , les Anglais n'en étaient pas dépourvus ; et ce qui achevait de leur donner l'avantage, c'est qu'ils comptaient plusieurs

généraux distingués et expérimentés , tels que Salisbury, Suffolck, Sommerset, Talbot et Warwick , »48) tandis que Charles n'en a^ait point à leur opposei\

On pressent , par le tableau que nous avons fait de la situation de la France , et sur-tout des provinces méridionales , que ce qu'on appelle le nerf des gouvernemens ne devait pas rétablir l'équilibre en faveur de Charles. Quelques impôts mal perçus , et dont les exacteurs retenaient une portion ; ^49) les bénéfices précaires qu'on obtenait à l'aide de la méthode rumeuse de hausser et abaisser les

monnaies , »5«) voilà les seuls alimens de

son trésor, ^^i) H était sans doute difficile que les alliés tirassent un meilleur parti de la France septentrionale , également ravagée et épuisée ; mais la Grande - Bretagne et les Pays-Bas , à l'abri du fléau de la guerre , et les deux Bourgognes , à peine entamées sur leurs frontières, leur offraient en tout genre d'abondans secours.

Les ressources que leur fournissaient leur territoire , leurs troupes et leurs finances , étaient en outre mises en œuvre par des mains habiles. Le duc de Bourgogne passait pour un des premiers, et le duc de Bedfort pour le plus grand capitaine de son siècle , et celui-ci

n'était pas moins bon administrateur. Actif, entreprenant , infatigable , il se trouvait partout, et au conseil, et àTarmée, dans toutes les occasions où la présence d'un chef peut être utile.

On voit , par cet aperçu , combien les ennemis de Charles étaient redoutables pour lui , et néanmoins nous n'en avons pas indiqué le plus dangereux.

Cet ennemi dangereux qui l'eût soupçonné ? c'était Charles lui-même. Au commencement de son adolescence, il avait annoncé quelqu'énergie et manifesté quelqu'intérêt pour ses affaires ; il assistait quelquefois à des conférences politiques et à des expéditions : ï^* ^'^^ parvenu à l'âge de vingt ans , et revêtu du titre de roi, il devient à-peu-près étranger à tout autre chose qu'à ses plaisirs, à ses maîtresses et à ses favoris. Tandis que ses guerriers prodiguent leur sang et leur fortune pour lui , *^=^) il ne s'occupe que de fêtes; il abandonne les revenus de ses provinces au pillage de ses ministres et de ses confidens ; il souffre qu'ils abreuvent de persécutions ses sujets les plus fidèles , qu'ils se servent de ses troupes contre ses propres généraux , ^^'^) et il approuve souvent jusqu'à leurs crimes, car il les choisit presque toujours parmi des

36 JEANNE d'à RC =

hommes aussi remarquables par leurs vices ^^4) que par leur défaut de talens : il manque tellement de cette fermeté , première vertu d'un roi dans un tems de troubles , qu'il laisse massacrer ses amis dans son palais , et en sa présence , sans entreprendre de les défendre ni de les venger.

Voilà pourtant le prince auquel des historiens ont donné le surnom de T^iciorieux! S'il triompha, ce fut grâce au dévouement de ses guerriers et de ses peuples, et à des événemens fortuits , et jamais à ses travaux ou à ses exploits ; il ne recouvra ses Etats que malgré lui-même et en dépit de sa conduite insensée. Nous conviendrons que , vingt ans après , on vit en lui un tout autre homme ; ^^^) qu'il se plaça enfin au niveau de son trône , et nous nous plaisons à lui rendre la justice qu'il mérita dès-lors un titre même plus honorable que celui qu'il doit à la flatterie : mais ce qu'il fit à cette dernière époque ne justifie pas son étrange manière de gouverner dans le tems où il aurait fallu qu'il se surpassât , qu'il agît en homme en état de lutter et contre ses ennemis et contre la fortune , qu'il fût , en un mot , un héros.

C'est sur-tout au commencement de son règne que le monarque doit faire preuve de

JEANNE d'arc. Sy

courage , d'activité , de bonne administration , de toutes les qualités propres à un roi ;

voici le début de Charles Vers la fin

de 1422 , ï5^) à peine trois mois après la mort i4aa. de son père , un de ses partisans, qui avait surpris par escalade la petite ville de Meulan, y est assiégé par Bedfort et Salisbury ; il demande des secours : le poste était important ; on lui envoie six mille hommes. Au lieu de marcher avec cette troupe , dont il fallait se réserver au moins la surveillance, Charles reste à soixante lieues de là. Même méthode, et encore pire , relativement aux fonds destinés à en assurer l'entretien : le favori chargé par le roi de les distribuer, ^^7) les consomme en achats de vaisselle , de joyaux , de pierreries. Arrivée à six lieues de Meulan , l'armée se débande, faute de paie. Les assiégés, furieux d'être sacrifiés à de tels hommes et pour de tels objets , mettent en pièces les drapeaux de Charles; la ville se hâte de capituler, et la garnison de passer au service de l'ennemi. *^^)

Bientôt le duc de Bretagne, jusque-là 1423. neutre , se joint aux Anglais, qui, après cette alliance , s'emparent de quelques places. Charles reçoit au printems des renforts de l'Ecosse ; ^^9) on forme une armée de dix mille hommes qu'on emploie à assiéger Cré-

vant. »^o) Les alliés, commandés par Suffolck, s'approchent. Etablie dans une position àpeu-près inexpugnable, l'armée française pouvait sans risque les braver et continuer le siège ; mais elle manquait de chefs propres à la guider et la contenir ; et Charles , dont la présence eût au moins servi à inspirer de la circonspection , et sur-tout à étouffer les divisions qui régnaient entre les corps principaux , n'avait pas été corrigé par l'échec de Meulan. On abandonne la position , et l'on marche à l'ennemi sans s'assujétir à aucun des soins prescrits par les règles de l'art. Les alliés remportent une victoire complète ; trois mille Français sont tués ou pris , avec beaucoup d'officiers ou généraux ; le siège de Crevant est levé ; plusieurs autres villes se rendent au vainqueur. ^^^ ^'^ )

Cependant, quelqu'heureuse que fût cette bataille pour les Anglais , elle n'eut pas des résultats décisifs : c'est que le duc de Bedfort, occupé d'aplanir les difficultés attachées à l'étabHssement d'une régence; de gagner le duc de Bretagne ; de resserrer les nœuds qui l'unissaient au duc de Bourgogne , *^^) en épousant sa sœur ; d'apaiser un différend qui s'élevait entre son frère , le duc de Glocestre , i't Je même duc de Bourgogne, ne put, pen-

JEANNE D'aHC. 39

dant les deux premières années , donner assez de soins à la direction de la guerre. Deux petites victoires remportées les mois suivans , à la Gravelle ^^a) j^tns le Maine, et à la Bussière en Maçonnais , ^^^) procurèrent aussi aux Français quelque répit , et leur permirent de recevoir, à Touverture de la seconde campagne , une armée toujours fournie par nos généreux alliés, les Ecossais , ^^4) et un petit corps de troupes envoyé par le duc de Milan. ï^'^) Les Français, encouragés, firent alors un effort considérable : on parvient à rassembler environ dix-huit mille hommes, ^ 66) et on les destine à secourir la ville d'Ivry, assiégée par le duc de Bedfort. Les deux armées se trouvent en présence au milieu du mois d'août 1424,^^7) auprès de Yerneuil. La supériorité des généraux ennemis »6^) décida , comme à Crécy, à Poitiers , à Azincourt et à Crevant , du succès de la journée. Les Français, malgré des prodiges de valeur, furent entièrement défaits; ils perdirent cinq mille hommes »69) et la plus grande partie de la noblesse, indépendamment d'une multitude de prisonniers :

tout le reste se dispersa. La prise des équipages et du trésor de l'armée , de la ville de Verneuil et de toute la province du Maine ; le ravage de l'Anjou et des contrées voisines ,

40 JE AISNE d'arc.

furent les suites immédiates de la victoire. ^70) On en craignait de bien plus funestes, lorsque la fortune de Charles le sauvor encore , du moins pour quelque tems. Jacqueline de Hainaut, 171) héritière de la Belgique occidentale, avait quitté son époux , le duc de Brabant , en 1421 , pour se réfugier auprès de Henri Y et faire casser son mariage , à l'aide de la protection de ce monarque. Le duc de Glocestre , régent d'Angleterre , séduit par Tespoir de porter une couronne , lui donna la main : de là une rupture avec le duc de Bourgogne, qui était proche parent du duc de Brabant, et qui comptait sur l'héritage des époux divisés. Les soins et l'adresse du duc de Bedfort n'aboutirent qu'à assoupir un instant la querelle. Enfin Glocestre, jetant tout-àfait le masque , s'appropria les subsides destinés à Bedfort, leva une armée et envahit le Hainaut , moins de deux mois après la bataille de Yerneuil , au moment où les alliés se préparaient à achever la ruine de la France. ' 7^) Aussitôt, Philippe-le-Bon retire ses troupes de l'armée de Bedfort , et vole à la défense du Hainaut. Cette guerre particulière , qui ne fut entièrement terminée qu'au bout de quatre lin 1428. ans, »73) enleva aux Anglais l'appui de Philippe , et les mit hors détat de profiter de

JEANNE d'aRD. 4^

leurs victoires. Un autre incident les retint pendant fort long-tems dans l'inaction. Privé de subsides, le duc de Bedfort eut encore à pacifier un démêlé qui s'éleva, après l'invasion du Hainaut , entre Glocestre et Tévêque de \Yinchester,ï74) leur oncle, membre du conseil d'Angleterre : il fut obligé de passer dans cette île , et d'y rester jusqu'en 1427.^75)

La cour de Charles parut d'abord vouloir 144611425. profiter de ces conjonctures favorables. On avait besoin d'un général ;^7^) on en acquit un dans le comte de Richemout. Il est vrai qu'à l'épée de connétable , il fallut joindre d'autres dons non moins précieux ; mais , en gagnant le comte , on détachait le duc de Bretagne , -, oct. i.iao son frère , du parti des Anglais , et Ton en obtenait des troupes auxiliaires, dont on avait un pressant besoin.

Aussitôt , quoiqu'on se fût procuré de tels secours par la seule voie des négociations , on fut , pour ainsi dire, lassé par la peine qu'on venait de prendre. Une des conditions du traité était le renvoi de plusieurs des ministres ou favoris de Charles , coupables d'avoir participé à une conjuration contre le duc de Bretagne , ou d'avoir concouru au meurtre du duc de Bourgogne. 177) Les ministres refusent de l'accomplir; ils sont soutenus par

les maîtresses et la plupart des courtisans de Charles : l'un d'eux pousse l'audace jusqu'à poignarder un de ses adversaires ^7^) en plein conseil , et sous les yeux de son souverain.

On eut alors un spectacle sans exemple dans les fastes de l'histoire. Le connétable s'avance vers la cour, à la tête d'une petite armée, levée par ses soins et grâces à sa réputation et à son crédit. Le roi fuit de ville en ville pour garder les ministres qui le perdaient , et éviter le guerrier qui lui fournissait les moyens de conserveries débris de sa couronne. Il ne fallut pas moins que la retraite des princes du sang, et les menaces de quelques villes de se rendre à l'ennemi, pour faire écouter à Charles la voix de la raison ; et peut-être y eût-il été sourd tout-à-fait , si l'un des ministres , Tanneguy-Duchâtel , n'eût donné l'exemple à ses collègues, en s'éloignant de lui-même. ^ 79)

Enfin , ayant surmonté tous les obstacles , Richemont rassemble en Bretagne une armée de vingt mille hommes, »^o) et se voit, au commencement de 1426, '^0 en état d'envahir 426. la Normandie , d'attaquer les Anglais dans le foyer de leur puissance. Après avoir pris Pontorson , il assiège Saint-James-de-Beuvron ^ qui couvrait cette province. L'entreprise devait réussir, et était fort avantageuse : un fa-

JEANÎy^E DARC, 4^

vori de Charles , Giac , aidé d'un jiiinistre breton, iS=^) la fit échouer en retenant les sommes re'servées à la solde des troupes. L'armée se débande : Richemont, désespéré, tente un assaut avec ce qui lui reste , et il est complètement battu. ^^^)

Quelle leçon pour Charles ! Tout autre que lui eût disgracié et puni sévèrement le coupable auteur de ce désastre ; mais un flatteur est plus nécessaire à un prince médiocre qu'un royaume , et la fortune d'un courtisan plus chère que le salut de ses peuples. Giac redoubla d'audace dans ses concussions ; il fallut un crime pour en arrêter le cours : ^^4) le connétable le fit arrêter, juger par une commission , et exécuter malgré le roi. Il ne s'abaissa pas même à cette apparence de forme à l'égard de Beaulieu , qui avait succédé à la faveur, à l'insolence et aux déprédations de Giac ; il se servit du bras d'un assassin. ^^S)

Ces actes de violence , si répréhensibles en eux-mêmes, et si injurieux au monarque, ont inspiré de la compassion pour Charles MI; des historiens ï^^) ont cherché à justifier sa conduite sur ce que ses malheurs lui faisaient un besoin d'un confident. Les hommes seraient-ils donc réduits à cet excès de misère , qu'il n'y eût point trop de leurs biens et de

leur sang pour procurer quelques illusions à celui que la Providence chargea de veiller à leur bonheur? La dissipation de la fortune publique, et, par une conséquence nécessaire, Tinvasion et la perte des provinces , faute de moyens de défense, n'étaient- elles pas les services ordinaires des prétendus amis de Charles ? Encore , si Terreur Teût entraîné aux mauvais choix qu'il faisait î mais il n'avait pas même pour lui l'excuse grossière du défaut de connaissance des hommes. Richemont, s'apercevant qu'un favori est nécessaire à son prince , propose la Trémouille pour remplacer Beaulieu. « Vous vous en repenti- » rez!»^/) s'écrie Charles; je le connais mieux » que vous. » Après une telle réponse , il faut supprimer toute réflexion ; on rougirait d'en entreprendre le commentaire. Bornons-nous à observer que les manœuvres de Giac et de Beaulieu , et l'espèce de diversion que produisit le dessein de les perdre , paralysèrent pendant une année ( après l'échec de Beuvron) les ressources qui restaient à Charles, el empêchèrent de secourir plusieurs places dont les Anglais firent le siège et la conquête. »88)

Le crédit de la Trémouille nous devait être encore plus fatal. On avait laissé échapper

JEAÎÎNE d'arc. 45

roccasion que Tabsence du régent offrait à Charles pour agir. Bedfort revient en 14^7 ; il revient après avoir pacifié l'Angleterre ; il *^2'7revient avec des subsides considérables et une armée de vingt mille hommes : on ne daigne pas s'en occuper ; on le laisse marcher en Bretagne et forcer le duc h renoncer à notre alliance , à signer enfin le traité qui déshéritait Charles. ^^9) La Trémouille , peu inquiet de perdre la monarchie , pourvu qu'il assure et augmente son pouvoir^ ne s'attache qu'à mettre la discorde dans la cour. Il abuse tellement de sa faveur, que des zélés royalistes, et jusqu'à des princes du sang , se soulèvent contre Charles et s'emparent de Bourges , sa capitale. Cette guerre civile s'éteint *9o) heureusement, grâce aux efforts des véritables amis du roi , ou plutôt à ce que la Trémouille s'aperçoit qu'elle pourrait lui être nuisible ; mais , pendant ce tems , on ne prend aucune mesure contre les Anglais , tandis qu'ils n'en négligent aucune pour rendre la campagne suivante, celle de 1428, tout-à-fait décisive. ^90

Nous touchons enfin à une époque où la France semblait devoir succomber. Elle avait, en effet , en tête un ennemi formidable , et elle était presqu'entièrement dépourvue de

moyens de défense. Un tel dénuement paraîtra peut-être invraisemblable. Lorsqu'on jette un coup-d'œil sur la carte , ^9^) on voit que les pays restés soumis à Charles forment à présent vingt-cinq à trente provinces /9^) qui chaque année fourniraient sans peine aux armées autant de milliers d'hommes , et au trésor public trois fois autant de millions de francs ; et il est naturel de demander s'il est probable que le parti du roi fût réduit à la dernière détresse ; s'il est probable qu'après plusieurs mois de démarches et de soins on ne fût parvenu, à la fm de 1428 , qu'à réunir sept mille guerriers , ^94) et qu'à cause de l'insuffisance des revenus, on eût été obligé d'emprunter pour leur solde ; si cela est probable , sur-tout lorsqu'on se rappelle l'état florissant du royaume à la mort de Charles V ? Nous avions prévu ces questions : les laisser sans réponse , c'eût été autoriser à penser que la délivrance de la patrie, dont le récit était sur-tout l'objet de notre ouvrage , fut un événement trop peu extraordinaire pour mériter quelqu'attention. Afin de les résoudre d'une manière satisfaisante , nous avons remonté jusqu'à la même époque , et présenté le tableau des principaux événemens du règne de Charles YI ; tableau où , en effet , a com-

JEAISÎ^E d'arc. 4?

mencéla solution du problême. Ce qu'on vient de raconter de celui de Charles VII a dû faire évanouir tous les doutes. Quarante années de déprédations ou divisions intestines, et dixsept de guerres civiles ou étrangères , voilà ce que nous a offert l'histoire du père ; et pendant les six premières années '9^) de l'administration du fils, la France a été affligée des mêmes maux , sans le moindre adoucissement , parce que la faiblesse et la dissipation d'un roi sont aussi dangereuses qu'une démence.

Ajoutons ce que la crainte de fatiguer le lecteur nous a empêchés de répéter, et qu'il aurait fallu redire à chaque page. D'abord , la guerre était bien plus désastreuse alors qu'à présent : indépendamment des batailles rangées, des simples combats et des sièges des villes , il y avait des attaques continuelles entre les garnisons ou entre les compagnies d'aventuriers qui occupaient de tous côtés des places ou des châteaux ; en un mot , la France était embrasée d'un bout à l'autre : ensuite , la paix , ainsi que nous le verrons ailleurs , ^9^) n'était guère moins funeste , à cause des ravages des mêmes compagnies.

Un historien ^97) demande ce qu'étaient devenues les richesses de la France ; et il répond

qu'elles avaient été, ou absorbées par les provinces limitrophes, ou enfouies par les hommes qui se les appropriaient. Yoilà une explication bien imparfaite, ^o^) La richesse publique se compose des valeurs tirées du sol ou créées par l'industrie ; elle se conserve par l'économie ; elle s^augmente par le commerce ou par un bon emploi des fonds. Pendant la longue subversion de la France, peu-à-peu l'agriculture avait dépéri , et l'industrie et le commerce s'étaient éclipsés ; d'un autre côté , la guerre , dont l'essence est de détruire une multitude de choses sans rien remplacer, occasionnait une grande dissipation de valeurs ; ainsi , il y avait une consommation plus forte qu'en tems ordinaire , et une production infiniment moindre. On suppléa d'abord au déficit annuel , à l'aide des capitaux et des valeurs accumulés ; mais ce secours avait nécessairement un terme. Lorsque tout fut dépensé, il ne resta qu'une misère générale, si l'on excepte quelques fortunes privées , fruits des concussions que favorisent les troubles. Observons, d'ailleurs, que les Anglais exportaient *99) tout ce qu'ils pouvaient de leurs pillages ; que l'or des concussionnaires passait aux Flamands ou Italiens , qui les fournissaient d^objets de luxe,~°°) et que les expéditions du royaume

de Naples, du Milanez , de la Rivière de Gênes, ^°0 y avaient versé une portion de la

fortune publique D'après tout cela, est-il

surprenant que la France fût entièrement épuisée ?

Dans un tel état de choses , comment ne pas trembler pour les provinces préservées des invasions de Pennemi , non par les exploits ou les soins de Charles, mais grâce à des incidens imprévus dont le renouvellement ne devait point être espéré?- Les Anglais, au commencement de 1428, étaient plus redoutables que jamais. La pacification de la Flandres^o^) leur garantissait Talliance du duc de Bourgogne , et leur dernière expédition celle du duc de Bretagne. Comme on n'avait rien fait pour éclairer et gagner les citoyens honnêtes de l'ancien parti des Bourguignons, toujours aigris contre Charles , à cause du meurtre de Jean-sans-Peur, ils continuaient à seconder une entreprise dont , au reste , le succès leur paraissait assuré. Les Anglais rentraient dans la lice avec vingt- quatre mille guerriers bien payés , bien disciplinés, trèsvaleureux, animés par le souvenir de leurs victoires , et guidés par d'excellens généraux. Enfin, le régent Bedford, qui était Tame de cette entreprise, n'avait pas diminué de talens.

5o JEAî^NE d'arc.

Charles , on Ta vu , n'avait de trésors que pour ses favoris et ses maîtresses ; ^02 bis ) g^^ troupes, trois fois moins nombreuses, n'étaient ni entretenues ni disciplinées Mais

peut-être s'efforçait-on de suppléer au défaut du nombre par Tactivité et la sagesse des mesures ? Non , non : de plus en plus au-dessôùs de son rang et des circonstances, Charles se livrait presque sans relâche aux occupations dont il s'était déshonoré jusque-là. Au lieu de ranger uùe armée en bataille , de travailler aux préparatifs d'une excursion ou d'un siège , il combinait péniblement l'ordonnance d'une féte.2o3) La présence d'un roi double la force de ses troupes ; tout ce qu'on obtint de Charles au commencement du siège d'Orléans , qui pouvait entraîner sa ruine , ce

fut de s'en approcher à trente lieues. Des

généraux habiles leur sont encore plus nécessaires, et , à cette même époque , Charles s'était privé de Richemont; il l'avait sacrifié à son favori la Trémouille ; il refusait ses services , et lui faisait fermer les portes des villes , 2o4) comme à un ennemi. Toujours même désordre dans l'administration, même insolence , même rapacité , ^oS) même ignorance des triinistres et des courtisans, même discorde entre les fonctionnaires : enfin , les

JEANNE d'arc. 5i

Français , las du joug de ces misérables , avaient perdu toute affection et toute estime pour leur prince , et ne lui conservaient presque de la fidélité que par haine pour l'Angleterre.

Cette disproportion entre les deux puis- Juillet 142S. sances , et presque sous tous les points de vue, si ce n'est celui de la valeur, parut surtout à Touvertuie de la campagne de 1428, qui , heureusement , n'eut lieu qu'au mois de juillet. 206) Tandis que les Bourguignons enlèvent quelques places restées à Charles sur les limites de la Champagne et de la Lorraine, les Anglais , dans le court espace de deux mois, en prennent plus de quinze, et s'emparent de toute la partie de l'Orléanais située aii nord de la Loire , et des petites villes situées au midi , ^07) qui leur étaient nécessaires pour cerner et isoler en quelque sorte la capitale de cette province, Orléans, alors le boulevart presqu'unique de l'Empire de Charles YIL ^^8)

La moitié de l'armée ^^9) et presque tous les capitaines français les plus courageux ^'o) s'enferment dans la ville (on sent que ce n'était point le poste des la Trémouille et autres complaisans du roi) ; ils y sont vaillamment

secondes par les habitans, plus aigris que leurs concitoyens contre les Anglais , à cause de l'assassinat de leur ancien duc, encore impuni, et dont nos ennemis avaient protégé Tauteur.

La ville d'Orléans est située sur la rive droite et septentrionale de la Loire ; elle communiquait avec la rive gauche , où étaient quelques faubourgs ou églises, par un pont dont la tête était défendue par le fort , et successivement par le boulevart* des Tournelles.2iO Octobrei428. L'armée ennemie s'avança un des premiers jours d'octobre ; 212) Salisbury la commandait , =*^^) et avait sous ses ordres les plus renommés des officiers anglais ou bourguignons, les Suffolk , les Talbot , les Fastol , les Lancelot Le 7, un gros détachement 214) vient

reconnaître la place sur la rive gauche ; on fait une sortie , et on le repousse. Bientôt l'armée entière traverse la Loire et, le 12, s'approche de la ville. ^ï^) Les faubourgs pouvaient lui servir pour se loger ; on n'hésite pas , on les embrase. ^^^) L'incendie à peine apaisé, les Anglais construisent une forte-

* En lisant la description suivante du siège d'Orléans, consultez la carte visuelle (ou i"^*^ carte), qui est à la fin de l'ouvrage.

resse^*7) et battent en brèche, et en même tems attaquent , par une mine , le bouleyart et le fort des Tournelles.

Le 2 1 , ils donnent Passant et sont également repoussés. Hommes, femmes, vieillards, enfans , ^^^) tous se joignent à la garnison. Généreux citoyens! où était votre prince? Les assiégeans s'attachent alors à leur mine , et , le 23 , les Orléanais sont obligés de brûler le boulevart^iQ) et de se retirer dans le fort. On l'emporte le lendemain ; ^^o) mais ils y avaient suppléé en rompant deux arches de leur pont , et construisant sur la suivante un autre boulevart. ^^0

Surpris de tant de résistance, les ennemis changent le siège en blocus. Ils reparent d'abord les Tournelles , et, à l'exemple des assiégés , les couvrent d'un côté par un boulevart, et de l'autre en rompant un arche du pont, ^^a) Ils forment ensuite une ligne de circonvallation, avec douze grosses bastilles ou espèces de citadelles, ^2^) qu'ils tâchent de lier entr'elles, du moins sur chaque rive de la Loire, par un double rang de fossés ; ^^4) une treizième bastille élevée dans une île , et un pont volant , ^^5) établissent une communication entre celles de l'une et de l'autre rive , et interceptent la navigation du fleuve.

S4 JEANKE D^ARC.

Ces travaux, interrompus par des sorties multipliées et sanglantes , ^^^G) ^^ pouvaient être l'ouvrage d'un moment : cependant , à la fin de janvier 227) ils étaient assez avancés. La difficulté d'introduire des renforts et des munitions augmentait chaque jour, ^^8) et déjà l'on craignait une famine : on résolut de se tirer de cette situation fâcheuse en privant les ennemis eux-mêmes de subsistances. On savait que leurs magasins s'épuisaient , et que les environs d'Orléans ne pouvaient leur en Février ï^aS. foumir. ^=^9) On apprend qu'ils attendent de Paris un convoi considérable , ^^^) envoyé par Bedfort , et amené par Fastol ; ^^0 on forme le dessein de l'enlever. On rassemble à-peuprès ce qui reste de troupes à Charles ; et , quelque péril qu'il y eût à affaiblir là ville , la perte en paraît si certaine, en cas de revers, qu'on détache la moitié au moins de la garnison , 232) afin Je donner à l'armée française une grande supériorité sur l'escorte anglaise , où l'on ne comptait pas deux mille hommes. ^^^^

Mais , bien loin de répondre à ce que l'on s'en était promis , cette supériorité de forces n'eut d'autres résultats que d'inspirer de la témérité à l'un des partis , et de la prudence à Tautre. Les deux troupes se rencontrèrent le 12 février, vers l'entrée de la nuit , =^^4) au-

près de Rouvrai -Saint- Denis , à quelques lieues d'Orléans. Fastol agit en militaire digne de la confiance de Bedfort : il rallia son escorte, la forma avec soin, réunit les çharriots du convoi pour lui en faire un retranchement , aux issues duquel il plaça ses rncilleurs archers ; couvrit enfin ceux-ci par une ligne de pieux ferrés plantés en terre, et propres à arrêter les premiers efforts de la cavalerie. Les Français, au contraire, sans attendre le jour, ni s'assujétir à aucun plan, ^^^) ni user de la moindre précaution, attaquèrent avec leur fureur et leur indiscipline accoutumées, et éprouvèrent aussi le même sort qu'aux batailles précédentes : la plupart des chefs =^^^) et une partie des soldats furent tués;^^^?) les autres se dispersèrent, à l'exception d'un petit corps que le célèbre comte de Duiiois^^H) et quelques officiers parvinrent à ramener dans la ville assiégée.

On sourirait aujourd'hui d'une semblable défaite ; et néanmoins la bataille de Piouvrai , qu'on nomme aussi la journée des harenga, -"'î-') faillit à perdre la monarchie. Elle enlevait à Charles presque toutes ses troupes ; elle décourageait ses partisans ; eHe entraînait la réduction d'Orléans, que ses habitans offrirent, .^ans succès, de remettre en dépôt an duc de

Bourgogne. 240) Dès -lors, la conquête des provinces méridionales était d'autant plus facile , que leurs villes étaient mal fortifiées et dépourvues de munitions , et qu'on n'avait plus d'armée pour en empêcher l'attaque. Enfin , on désespéra tellement du salut de la France , que quelques ministres de Charles lui conseillaient de se réfugier en Dauphiné. ^40

Mais c'est assez parler de fautes , de malheurs et de crimes ; transportons-nous sur un

théâtre dont l'aspect soit plus satisfaisant

Au moment où tout paraît perdu , où le conseil du roi n'aperçoit presqu 'aucune ressource, il s'en offre une à l'improviste , et une ressource assez efficace pour produire cent fois plus qu'on n'aurait osé espérer dans des conjonctures plus heureuses. Une hergère , à peine au milieu de l'adolescence , ^42) arrive de l'extrémité des frontières , et , après avoir franchi sans accident plus de cent lieues de pays occupé par les alliés , se présente à la cour comme envoyée de Dieu pour délivrer Orléans , cette ville qui demandait d'être confiée au duc de Bourgogne ; pour conduire Charles, ce roi sans soldats, à Reims, à quatrevingts lieues de sa résidence, au travers de cent forteresses et d'une armée ennemie ;

pour Vf faire sacrer sans obstacles ; pour chasser les Anglais, sauver enfin sa patrie.... Elle promet donc plusieurs prodiges. Rien d'étonnant jusqu'ici: une foule d'imposteurs, et dans son siècle et dans tous les siècles , n'ont pas été moins fertiles en promesses ; mais elle les accomplit ou en procure l'accomplissement , et voilà le véritable prodige. Avant d'en exposer les détails, jetons un coup-d'œii sur les causes auxquelles on l'a attribué. ^1^)

Selon les alliés et leurs satellites, au nombre desquels on rougit de compter des évéques et l'Université de Paris , ^44) Jeanne d'Arc était sorcière et magicienne : nos aïeux la croyaient réellement inspirée et chargée d'une mission divine ; ^45) plusieurs modernes ne voient en elle qu'une fourbe que les Français eurent l'art de mettre en jeu. Aucune de ces opinions ne nous semble fondée. Indiquer la première, c'est l'avoir déjà réfutée : quant à la seconde , quoiqu'il ne nous appartienne pas de déterminer les moyens que peut employer la Divinité , disons que sans doute tout ce qui se passe est réglé par les décrets de sa providence , mais qu'il ne faut point lui attribuer le projet d'agir par des merA^illes , lorsque les événemens qu'on prétend miraculeux sont

58 JEANÎÎE d'arc.

susceptibles d'une explication naturelle, telle que celle nous proposerons tout-à-Pheure. ^46)

Nec Deus intersit ni'si dignus vindice nodus.

Il ne reste que Topinion des modernes ; mais elle est , et trop injurieuse pour Jeanne, et trop honorable ( en politique du moins ) pour les conseils de Charles: M?) en un mot, elle est entièrement démentie par le caractère et la conduite de notre héroïne et des ministres. Jeanne ne montra aucun de ces sentimens ignobles qui semblent le partage des fourbes j elle ne dévia pas une minute du sentier de la vertu et du courage. ^48) On peut dresser un imposteur; on ne façonne pas aisément un héros. Pour former Jeanne au rôle brillant qu'elle remplit , sans jamais se démentir, il aurait fallu plusieurs années de préparations , =^49) et la cour de Charles songeait à peine au lendemain, excepté quand il était question de déprédations ou de fêtes. Lorsque Jeanne arriva, l'héroïsme était dans son cœur ; il ne lui manquait que les occasions de le développer : tout le mérite de la cour fut de les lui fournir, ^^o) Il n'était pas besoin de beaucoup de peine ou d'adresse pour cela ; Jeanne ne demandait qu'à guider les troupes, à les précéder dans les expéditions les plus péril-

leuses : on n'est guère avare de ces sortes de grâces , et ce ne sont pas de tels emplois que sollicitent les imposteurs.

On jugea que , pour lui faire obtenir de la confiance , on devait user de quelque merveilleux : ^^0 on payait ce tribut aux opinions du tems ; mais elle put se prêter sans déshonneur aux mesures qu'on prit dans cet objet. Reconnaître le roi parmi ses courtisans ; lui découvrir un secret 2^=^) qu'il n'avait communiqué à personne , et sur lequel il garda le silence ; se laisser examiner par des femmes,

des docteurs, des magistrats , tout cela

pouvait en imposer au vulgaire , sans être un sujet de reproches pour Jeanne d'Arc. Au reste , on verra bientôt que toutes ces précautions étaient inutiles, tandis qu'avec cent fois plus de moyens mystérieux ou de machines merveilleuses on eût échoué dès la première journée , 2^^) si Jeanne n'avait été qu'une femme ordinaire ou un vil instrument de la cour.

Elle soutint qu'elle avait eu des apparitions et des révélations où elle avait reçu la mission de chasser les Anglais : de Jà on tire l'objection la plus sérieuse qu'on ait faite contre sa sincérité. Faut-il donc ne point tenir compte de l'époque où elle vivait? Est -il juste de

transporter le i8^ siècle au commencement du i4% et de changer en philosophes une pauvre bergère et des soldats grossiers ? Les mœurs étaient sans doute non moins corrompues alors qu'à présent ; mais la superstition était aussi une maladie universelle, =^^4) nourrie par l'ignorance. Née au milieu des guerres civiles et étrangères, élevée dans la haine du nom anglais, témoin des ravages continuels de son pays , s'entretenant de maux qui semblaient ne devoir point finir, est-il fort extraordinaire que Jeanne d'Arc n'y ait entrevu de remède que dans l'intervention du Tout- Puissant ; que son imagination exaltée et ardente ^^^) ait converti plusieurs fois , pendant le sommeil, ses espérances en réalités; et qu'enfin , douée de beaucoup de patriotisme et de courage , elle ait voulu mettre à exécution ce qu'elle croyait de bonne foi une inspiration de la Providence ?

11 est presque superflu, d'après cela, de s'arrêter à une dernière remarque : on trouve Jeanne trop expérimentée pour son âge et sa condition. Mais lorsque Ton approfondit la remarque , on reconnaît qu'elle ne repose que sur trois faits : Jeanne maniait avec assurance un cheval , ^^^) se servait avec dextérité d'une lance , et elle était éloquente.

JEANNE d'arc. 6i

de moins surprenant. Nous voyons , dans les contrées où Ton élève le compagnon des travaux de rhomme , de jeunes paysannes aussi hardies que Jeanne : dans un tems de guerres civiles , elle avait pu souvent être témoin de Texercice de la lance ; un contemporain assure même qu'elle s'y essayait ^S?) dès le bas âge: elle avait également pu se perfectionner dans Tun et l'autre talent , 2^^) soit pendant son voyage de Lorraine à Ghinon , où était le roi , soit pendant un séjour de deux mois qu'elle fit dans cette ville et dans les environs , avant d'agir. Quant à l'éloquence , ses discours agrestes, ^^9) sans correction et sans ornement, n'offrent que celle qu'on tient de la nature , fortifiée par la persuasion et l'enthousiasme ; éloquence , sans doute , fort puissante , surtout envers des hommes ignorans ou rustiques , ^^o) tels que les courtisans , les soldats ou les sujets de Charles , mais à laquelle l'art est tout-à-fait incapable de former.

Laissons , laissons cette discussion aride à laquelle nous nous sommes trop arrêtés ; un exposé succinct des principaux événemens qui survinrent prouvera , mieux que tous les raisonnemens , l'injustice ou la frivolité des critiques. Rappelons -nous d'abord l'état de la cour après la bataille de Rouvrai ; repré-

62 JEAÎ^NE d'arc.

Frvrîer sentons-iious , rassembles autour de Charles,

et mars i^sS.

les capitaines , les ministres , les favoris, tremblant sur l'avenir, n'entrevoyant que la destruction de leur fortune, ne sachant quel parti prendre , ou divisés sur les plans et les mesures, presque tous inquiets ou consternés. Une jeune fille paraît : sa démarche modeste et la beauté de sa figure , où les grâces de son sexe sont unies à la dignité du nôtre , préviennent en sa faveur ; ses regards pleins de feu , son attitude qui annonce une noble hardiesse, sa physionomie où se peint la confiance , le courage qui semble respirer dans tout son être , fixent l'attention et raniment les esprits. « C'est vous, dit-elle à Charles , » c'est vous qui êtes le dauphin. Le Roi du

>> ciel m'envoie vous secourir Donnez-moi

3> des gens de guerre , et , par grâce divine » et force d'armes , je ferai lever le siège » d'Orléans et vous mènerai sacrer à Reims,

» malgré vos ennemis ^^0 » Les assistans

sont ébranlés. On l'entoure, on la questionne,

on élève des doutes elle répond à tout ; et ,

dans chacune de ses réponses , 262) même naïveté, même assurance, et, parfois, de cette éloquence qui , il faut le répéter, résulte de l'enthousiasme , =^^^) et est si propre à embraser l'ame des auditeurs... On est à moitié per-

JEAÎ^NE d'arc. bj

suadé... ; on insiste toutefois. « Le Roi du ciel, lui dit-on , a-t-il besoin d'armées , s'il veut sauver la France ? » Elle réplique aussitôt : ^^4) « Les gens d'armes combattront en mon Dieu , » et le Seigneur donnera la victoire. » Tout le monde est subjugué.

Représentons -nous ensuite Jeanne d'Arc Mars i4a8. devant les théologiens et le parlement, chargés d'examiner sa mission ; écoutons ces graves docteurs ou magistrats demander des prodiges pour preuves. « Conduisez - moi , » s'écrie - t - elle , à Orléans , et je vous » donnerai des signes certains de ma mis- » sion, »

On n'hésite plus ; on rassemble des troupes ; la confiance réveillée ramène une foule de fuyards ou de gens indécis; en peu de tems, on a six mille hommes. 2^^) Jeanne, équipée en chevalier, les exhorte et les enhardit. 2^*^) Il n'est bruit par-tout que de la Pucelle, de l'envoyée de Dieu ; chacun veut marcher sous son étendard. Les généraux ennemis en sont informés : ils n'ont garde d'admettre sa mission , c'eût été décrier leur cause : ils répandent qu'elle est sorcière et magicienne ; ils Avril 1429, n'en sont guère plus avancés : pour le vulgaire, un ange est moins redoutable qu'un magicien, 26:')

Le conseil du roi semble entièrement changé ; l'impulsion générale qu'a donnée Jeanne a entraîné les individus qui le composent , et en a fait des hommes. Le plus pressant est de secourir le boulevart de la France ; l'armée y mène un convoi : son avant-garde est composée de prêtres , et conduite par Jeanne , portant une bannière qu'ils ont sacrée , ^^^) et où sont peints des anges tenant des fleurs de lis. Ainsi précédés et guidés , tous les soldats sont des héros.

Le 29 avril 14^9, on paraît à quelque distance des Tournelles. Les Anglais , en quelque sorte pétrifiés , laissent tranquillement passer ^^9) le convoi qu'il leur eût été si facile d'inquiéter. "^70) Jeanne, accompagnée de Dunois, et suivie des guerriers et citoyens les plus distingués d'Orléans, y fait, à la lueur des flambeaux, une entrée triomphante. ^70 A son aspect, à ses discours, l'enthousiasme passe de l'armée à la garnison et aux habilans ; la ville est dès-lors imprenable.

Ce n'était pas assez , il fallait encore chasser Mai 1429. l'ennemi ; mais on avait besoin de renforts en hommes et en munitions. On fait expédier un second convoi. Pendant qu'on le dispose , Jeanne ne reste point dans l'inaction '."^i^) elle parcourt la ville pour en encourager les dé-

fenseurs ; elle somme, par plusieurs messages, Mai 1429. les Anglais de se retirer ; elle sort de la place et va reconnaître leurs bastilles , qui e'taient autant de citadelles avec remparts , -7^) glacis, gabions, fossés, artillerie ; en un mot, fortifiées suivant toutes les règles de Tart, et fournies de munitions de toute espèce.

Le 4 ïïi^i matin , le convoi arrive ; la pucelle marche en avant ^74) des troupes qui en protègent Fentrée ; les Anglais restent fermés dans leurs bastilles. Ces guerriers naguère si fiers, et auxquels des dangers imminens n'auraient pas fait refuser le combat, sont maintenant abattus : 27^) quoique secondés par leurs fortifications, qui leur offrent un appui et un asile également avantageux pendant une action , et quoique toujours supérieurs en nombre , ils n'osent plus agir sans avoir en quelque sorte décuplé leurs forces.

Orléans étant'ainsi muni^TG) de tout ce qui est nécessaire pour soutenir un long siège , les généraux français arrêtent de se tenir sur la défensive. 277) Ce parti paraissait le plus sage : on ne courait , en effet , aucun risque ; et , dans peu de tems , de nouveaux renforts promis par la cour auraient mis en état d'assaillir les Anglais avec avantage.

Jeanne d'Arc , qu'on n'avait point appelée

66 JEAîïNE d'arc.

Mai 1429. à la délibération , en jugea tout autrement : elle pensa sans doute qu'il ne fallait pas laisser aux Anglais le loisir de revenir de leur épouvante, ïii s'exposer à voir refroidir Pardeur des Français , ni trop compter sur des secours qui dépendaient de ministres tels que ceux de Charles : en conséquence , elle annonce hautement qu'il faudra marcher dès le lendemain et de bonne heure , et, pour s'y disposer, elle va prendre du repos.

Au bout de quelques minutes, =^78) l'agitation que lui cause son projet la réveille. Pourquoi renvoyer au lendemain ce que peut-être il n'est pas impossible d'exécuter dans le jour ? Aussitôt elle se fait armer et équiper, et elle s'entretient en même tems du point où elle doit se diriger.

Sur ces entrefaites, ^79) la nouvelle du même projet, ou la confiance que Jeanne avait inspirée , et qu'augmentait le découragement des ennemis , avait excité un détachement des Orléanais à escar mou cher contre la garnison nombreuse de la bastille de* Saint-Loup , une des mieux fortifiées de la rive droite : plusieurs d'entr'eux avaient été blessés ou tues ; les autres, près de succomber, reculaient du côté de la ville. Le bruit s'en répand lorsqu'on achève d'équiper Jeanne. ^^o) Elle s'élance,

JEAÎÎNE d'arc. 67

sans délibérer, hors de son logis , se saisit du ^^^^ *4-9cheval d'un page qui se trouve sur ses pas et qu'elle en fait descendre , et vole à la porte d'Orléans, ^^0 que les Français repoussés tâchaient de gagner, entraînant après elle tous les guerriers qu'elle aperçoit. Elle franchit cette porte malgré les remontrances du gouverneur, Raoul de Gaucourt , ^^2) qui tenait aux résolutions du conseil , mais qui bientôt , entraîné lui - même , la suit avec toute sa troupe. Elle court , l'étendard déployé , au lieu du combat ; à l'instant, tout change de face : les Anglais se retirent dans la bastille ; les Français les poursuivent et vont les assiéger. 2^3)

Cependant Talbot , chargé du commandement des bastilles du voisinage , essaie une diversion en faveur de celle-ci ; il s'avance avec un corps de troupes, ^^4) afin de placer les Français entre deux feux. Mais les officiers et soldats restés dans Orléans , électrisés par l'audace de Jeanne , sortent en foule , ^^^) et couvrent le siège de Saint -Loup. Talbot, étonné, suspend sa marche, leur laisse prendre

une position, et, peu de tems après , ordonne la retraite. 286)

Enhardis par ce secours , et sur-tout par l'intrépidité de Jeanne , les assaillans redou-

68 JEANtîE d\rC.

Mai 1429. blent de valeur et d'efforts : en moins de quatre heures , la bastille est emportée , ^^7) et successivement le clocher de Saint-Loup , où beaucoup d'Anglais se sont réfugiés : presque tous ceux qui la défendent sont tués ou pris ; les Français enlèvent les munitions dont la place regorge , la démolissent ou réduisent en cendres , et rentrent dans Orléans.

Ce succès inouï montre aux généraux combien ils ont eu tort de ne pas consulter Jeanne. Le 5 mai, jour de T Ascension, ils tiennent conseil en sa présence. ^^^) Elle propose de retourner à Tennemi : soit timidité , soit prudence, soit scrupule réel, on objecte que ce n'est point ainsi qu'il faut célébrer une des premières fêtes de l'église ; Jeanne se rend.^89) On arrête enfin d'attaquer, le jour suivant, les bastilles de la rive gauche : il y en avait quatre, ^9°) et c'étaient les plus fortes de toutes. On s'y prépare dès le soir avec tant d'activité, que tout est prêt pendant la nuit. 291)

Le 6 mai , de grand matin , on passe dans une petite île , =^92) afin d'y former les troupes : cette opération achevée , on défile sur un pont construit à la hâte , à l'aide de deux bateaux. Rien n'était plus facile que d'empêcher les Français de débarquer : loin de s'en occuper, les ennemis , frappés de terreur par les

exploits de Jeanne , qu'ils voient encore à la Mai 1429. tête de l'expédition , abandonnent la bastille la plus prochaine , ^o^) celle de Saint- Jean-le- Blanc; aussitôt on les poursuit dans la seconde , celle des Augustins.^e^) Jeanne est la première au pied des murailles. Saisis à leur tour d'une terreur panique, nos soldats rebroussent chemin : toujours la première dans les attaques , Jeanne est aussi la dernière dans les retraites. Pendant que les Français regagnent l'île , elle s'aperçoit que les Anglais des Tournelles =9^) font une sortie pour attaquer notre arrière-garde: elle tourne bride etmarche à eux , accompagnée de La Hire et de quelques autres guerriers ; elle repousse les assaillans et les force à rentrer dans les Tournelles. Ce trait hardi réveille le courage des Français ; ils reviennent tous , et se reforment sous son égide. On court à cette bastille des Augustins qu'on n'avait presqu'osé approcher ; elle est prise d'assaut dans un instant : la garnison , les munitions et la forteresse éprouvent le même sort que celles de Saint-Loup. ^9^)

Chaque exploit n'est , pour Jeanne d'Arc , qu'une obligation d'en essayer un nouveau. Les Anglais ont encore, sur la rive gauche de la Loire , les bastilles de Saint-Privé et des Touxnelles ; le soir même , Jeanne propose

7^ jëatmî-te r> ARC.

Mai 1109 d'assiéger la dernière, qui était, on Ta dit, couverte d'un bouleyart. Le conseil de guerre résiste. 297) La place est à-peu-près inexpugnable par sa situation ; les ennemis y sont en mesure ; la garnison est composée de plus de cinq cents hommes d'armes d'élite ; elle est commandée par Glacidas , un des plus audacieux aventuriers du tems.... « N'importe, répond Jeanne ; attaquons, nous les battrons, nous prendrons le boulevart , nous emporterons le fort , et nous rentrerons dans la ville , demain , par le pont qu'on a jadis brisé pour

les en éloigner » On est contraint de céder ;

la bastille est investie sur-le-champ.

La nuit du 6 au 7 mai ,^9^) afin de prévenir toute surprise et de protéger le débarquement et la distribution des vivres que les Orléanais envoient aux assaillans harassés , on fait bivouaquer un corps de troupes. Les guerriers auxquels ce soin est confié peuvent être tranquilles; Jeanne veille avec eux : ^99) elle ne veut pas plus se donner de repos qu'en laisser aux ennemis. D'un autre côté, ceux-ci, égarés par la frayeur, ou peut-être regardant les Tournelles comme imprenables, évacuent d'eux-mêmes , et à la faveur des ténèbres , la bastille de Saint-Privé, ^oo)

Le 7 mai, dès l'aube du jour,3oi) on place

JEANNE d'arc. "yi

les échelles contre le boulevart. Secondés par Mai n^ag. leur position , leur nombre , la multiplicité et la yariété de leurs moyens de défense , et animés par le désespoir de leurs pertes , le désir de les réparer et la nécessité de conserver leur dernier abri, la résistance des Anglais ^02) passe tout ce qu'on imaginait. L'assaut a déjà duré presque toute la journée ^^^^ sans qu'on ait gagné du terrain : déjà les Français sont fatigués ; une blessure que reçoit Jeanne , et qui l'oblige de quitter la muraille , achève de les rebuter. On pense à la retraite ; on s'y disposait , ^^4) et l'on commençait à ramener l'artillerie ; mais à peine le premier appareil

est mis sur sa blessure , et à peine a-t-elle fait une courte prière , que Jeanne revient. Apercevoir l'embarras des Français , deviner leur dessein , voler au pied du boulevart , y planter sa bannière , ^^^ est l'ouvrage d'un clin-d'œil. A cet aspect, les Français recouvrent presque subitement toutes leurs forces, et sentent augmenter leur vaillance : ils accourent , se pressent auprès de la bannière , reprennent l'attaque avec fureur, surmontent tous les obstacles , et parviennent en peu de minutes au parapet. Les Anglais se précipitent en foule dans la forteresse ; le pont-levis s'écroule sous le poids : ^^^) Glacidas et la plus

]Mai 1^39. grande partie de ses soldats sont jetés dans le fleuve et abîmés ou écrasés par les débris. On rétablit aussitôt le pont, et, presqu'à l'instant , on enlève le fort et l'on rentre dans la ville Les événcmens les plus extraordinaires semblent naître à la volonté de notre héroïne.

La nuit du 7 au 8 , autre bivouac de Jeanne sous les armes. ^°7) Il faut veiller aux entreprises que pourraient tenter les Anglais de la rive droite, et les empêcher de se ressaisir des Tournelles.

Mais la précaution était superflue. Bien loin de penser à ce projet , le 8 , au matin , les ennemis sortent de tous leurs retranchemens ; ils se mettent en bataille. Les Français s'avancent ; les Anglais font une retraite précipitée ,3o8) abandonnant artillerie , munitions de guerre et de bouche , équipages , malades, tout ce qui peut les retarder ; ils fuient, pour ainsi dire , et vers plusieurs points différens.... Ainsi , en moins de dix jours , on s'est emparé de fortifications qui avaient coûté à l'ennemi vingt fois plus de tems à créer ; on l'a contraint de lever un siège qui durait depuis sept mois ; on a presque détruit ses moyens d'attaque, et dissipé l'armée sur laquelle il comptait le plus ! 3^9)

JEANNE D ARC. yi

Reprenons haleine. Entraînés par la rapi- Mal 1429. dite des événemens , par les prodiges accumulés sur les prodiges,^*o) nous avons presque, à notre insu, converti cette partie de notre ouvrage en un simple journal ; mais , en suivant une autre méthode , aurions - nous pu mieux célébrer notre héroïne? Lorsque les faits parlent, il n'est pas besoin de réflexions. C'est la conduite de Charles qui en fournirait une ample matière , si Ton n'éprouvait pas une sorte de lassitude , et presque de dégoût , à représenter un prince conservant tant d'apathie au milieu de sujets qui se distinguaient par tant d'exploits. Tout ce qu'on avait obtenu de lui , c'était qu'il vînt jusqu'à Loches ; qu'il se rapprochât d'Orléans de quelques lieues. 3")

On s'indigne davantage d'une telle inertie, lorsqu'on examine l'activité de Jeanne d'Arc. Dès le lendemain de la délivrance d'Orléans, dès le 9 mai, 2*2) quoique blessée, elle part pour Loches : là , il lui faut lutter contre des adversaires non moins difficiles à dompter que les Anglais. Elle a rempli la première de ses promesses ; elle désire d'accomplir la seconde, de conduire Charles à Reims pour le faire sacrer. On s'y oppose long-tems , et il faut convenir qu'on avait des raisons fort plan-

sibles : ^•^) il s'agissait de traverser soixantedix lieues d'un pays dont les habitans étaient dévoués à Tennemi , qui était coupé par plusieurs rivières et rempli de places fortes, toutes occupées par les alliés ; et Ton avait si peu de ressources , qu'on manquait d'argent3i4) pour assurer le transport de l'artillerie. Mais oubliait-on ce que peut le Français, lorsqu'il est encouragé par la présence de son monarque et bien dirigé? Jeanne ne se rebute

point; elle insiste si vivement ^^^) que la cour se rend à sa demande : on décide seulement qu'il faut, avant le voyage, recouvrer les places voisines de la capitale de l'Orléanais. Juin 14:19 La réputation de Jeanne et les succès qu'on a racontés faisaient accourir des soldats •^^^) de toutes paris. Vers le commencement de juin, huit mille hommes ^^'^)sont rassemblés sous les murs d'Orléans. Impatiens de se distinguer, ils vont attaquer Gergeau , à quelques lieues de là : Jeanne n'était point avec eux ; ils échouent dans leur entreprise. ^^^)

Ce léger revers n'avait , au reste , rien de surprenant : la ville de Gergeau était extrêmement fortifiée ; douze cents hommes d'élite ^»9) formaient sa garnison ; et quoique trèssuffisante par elle-même , vu le peu d'étendue de la place , cette garnison semblait doublée

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par son chef, le célèbre Suffolck, que Bed- Juin 1429. fort y avait envoyé à cause de Timportance du poste.

Mais , on Ta vu , quels que fussent les obstacles , Jeanne n'en était point intimidée. A peine est-elle arrivée à Orléans , qu'on reprend l'expédition. Le 1 1 juin , les Français sont auprès de Gergeau ; ^^o) le 12 , d'après son conseil, ils donnent l'assaut. Elle ne se borne pas à des avis ; elle marche au premier rang, plante sa bannière au pied des remparls, et, quoiqu'en butte à tous les traits des assaillans, elle excite à haute voix ses compatriotes. Atteinte d'un coup de pierre , et renversée dans le fossé, elle redouble d'ardeur: « Amis! amis! notre Seigneur a condamné j) les Anglais! Ils sont à vous; bon courage! » A ces cris, les soldats s'élancent ; ils renversent tout ce qui se présente ; la ville est emportée, et Suffolck , ainsi que toute sa garnison, faits prisonniers ^^0 Le i5, le pont

de Meun; le i6, Beaugency ; le 17, le château de cette dernière place ,-^2 a) éprouvent le même sort.

Cependant le duc de Bcdfort , informé de la levée du siège d'Orléans, ^-^) et alarmé des désastres de son parti , s'efforçait d'en rétablir les affaires dans l'Orléanais. Il confie d'abord

Juin 1429. le commandement des débris de ses troupes à Talbot , le plus vaillant de ses généraux ; il le renforce bientôt d'un corps de six mille hommes , conduit par Fastol , que la victoire de Rouvrai avait tant illustré.

Après cette jonction ,^^4) qui donna une grande supériorité aux Anglais , et le lendemain de la prise du château de Beaugency, l'armée française les atteignit à Pathay, dans le voisinage de Rouvrai , dont l'aspect semblait devoir augmenter Tintrépidilé des soldats de Talbot et Fastol. Mais les tems étaient bien changés. Exhortés par Jeanne à les assaillir, les Français ne leur donnent le loisir, ni de se retrancher, ni de se former, ni de se reconnaître ; ils fondent sur eux dès le point du jour, et , dans peu de momens , ils effacent le souvenir honteux de la journée des harengs. L'armée anglaise est battue complètement et détruite ou dispersée ; Talbot est au nombre des prisonniers; et Fastol, qui l'eût cru? Fastol prend la fuite sans attendre la fm du combat î^^^) Un esprit de terreur semble s'être emparé des Anglais, depuis que Jeanne a paru. La reddition de Janville , où étaient leurs bagages , leur artillerie, leurs magasins, et de beaucoup d'autres places , ^^6) est le fruit de cette victoire.

JEATSINE D ARC. 77

On court à Sully en exposer les détails à Juin i4^9- Charles , que tant de succès avaient déterminé à faire quelques pas de plus. Jeanne essaie de lui rendre un nouveau service : elle le sollicite, elle le supplie à genoux de recevoir les secours du connétable , ^^7) qui venait généreusement de lui amener un détachement de quinze cents hommes. Charles n'osa résister; mais , cédant bientôt aux insinuations de la Trémouille , il défendit à Piichemont de raccompagner au sacre. Quel aveuglement dans ce prince ! Il accueillait avec facilité les mesures qui étaient nuisibles à l'Etat, et il fallait le contraindre à celles qui lui étaient profitables, et même on n'y réussissait pas toujours. Empressés de le voir, les habitans des divers cantons de l'Orléanais se réunissaient dans leur capitale , où on l'invitait à aller remercier ses sujets de leur fidélité et de leur zèle, et où ceux-ci lui préparaient, à leurs frais , une réception magnifique ; il se tint fermé à Sully, à Gien ou à Châteauneuf ^-8)

Enfin , on se résout au voyage de Reims ; on se met en marche le 29 juin.^^'J) L'expédi- Juillet 1429. lion est peut-être plus étonnante que tout ce qui a précédé , et c'est sur-toiit à Jeanne ^^o) qu'on en doit le succès. En donner les détails, 33i) ce serait s'exposer à des répétitions

Y^ JEA-N-NE d'aF. C.

fastidieuses ; car, en toute occasion , on voit dans Cette guerrière la même bravoure , bien secondée par l'armée , à qui elle inspire de Taudace , en même tems qu'elle jette souvent du découragement parmi les ennemis ; et partout aussi même incertitude , même timidité dans le conseil de Charles. Il suffit d'observer qu'en dix-huit jours l'espace qui sépare Gien de Reims est franchi , les rivières qui le coupent traversées, les villes qui y étaient semées comme autant d'obstacles soumises ; qu'enfin, le 17 juillet, ^•^^) Charles, considéré jusque-là par une multitude de Français comme un simple héritier du trône , ^^^) en acquiert à leurs yeux la possession par l'onction religieuse. Une foule de villes de la Champagne , de la Brie , de l'Isle-de-France , se hâtent de chasser les garnisons des alliés , et de lui apporter leur repentir.

Juilleiàmars Le même motif nous fera aussi omettre les *^^^* détails de tout ce qui se passa jusqu'à la fm de la campagne. 2^4) L'armée royale parcourut l'Isle-de-France et les environs ; quantité de places furent également soumises ou rendues ; on brava deux fois l'armée anglaise , qui , quoique secondée d'une autre armée destinée à une croisade , ^^5) n'osa accepter la bataille ; on parvint à conclure une trêve de quelques

JEANî^iE D ARC. -()

mois pour les provinces septentrionales ; ^•'^) on se porta ensuite au midi de la Loire , où Ton s'empara de Saint-Pierre-le-Mouliers , grâces à Tintrépidité et aux exhortations de Jeanne ; ^^^ ^'^) enfin , on n'échoua guère que dans deux entreprises, qui avaient pour objet de surprendre Paris , et de détacher des Anglais le duc de Bourgogne. La première , où la Pucelle fut blessée pour la troisième fois, ^^7) ne put réussir, faute d'une armée assez nombreuse ; les Anglais firent avorter l'autre , en accablant Philippe de dons et d'honneurs. ^^7 ^'•*^)

La campagne suivante s'annonçait sous de i43o. favorables auspices ; déjà notre héroïne, assistée de quelques capitaines , avait battu et fait prisonnier ^^^) un fameux partisan bourguignon , nommé Franquet d'Arras , lorsque nos progrès furent , sinon arrêtés , du moins retardés par quelques circonstances. Et d'abord, la prise de la Pucelle , ^^9) au siège de Com- ^4 m; piègne, où elle fut victime de son courage, peut-être de la jalousie que les généraux commençaient à en concevoir, ou de la perfidie

du gouverneur de la ville ; ensuite, les

efforts que fit le duc de Bourgogne, en reconnaissance des libéralités des Anglais; le dénuement d'argent où se trouvait Charles, 4°) et dont ses troupes s'autorisaient pour piller

8o JEANNE d'arc.

ses partisans comme ses ennemis ; enfin , et plus que tout, son étrange conduite. ^4» '^'j^)

i43oà 1432. Après Pexpédition à laquelle Jeanne venait de Pentraîner, non-seulement il retomba dans son ancienne apathie et s'abandonna à son penchant pour les plaisirs , mais , de plus en plus ministre ou esclave de ses favoris, ^40 il souffrit que la Trëmouille employât Parmée royale à des expéditions contre les places appartenant au connétable ; il n'essaya point d'empêcher cette guerre intestine , qui enlevait aussi à la patrie le secours qu'on eût tiré des troupes des deux rivaux, et l'appui du génie et de la valeur de Richemont : elle ne se termina même > au bout de deux années , que parce que les adversaires de la Trémouille eurent l'audace de l'attaquer et de le charger de fers ; ^4^) attentat inouï que le roi , dans le . palais duquel on s'en était rendu coupable , ne rougit pas d'approuver devant l'assemblée de la nation.

i'33à 1/35. Quelque grands que fussent ces obstacles, l'impulsion donnée par Jeanne avait été si forte, ^43) qu'elle ne put en être détruite. Les succès furent sans doute moins rapides, moins considérables et plus disputés ; mais ils l'emportaient sur les revers : insensiblement , ils procurèrent à Charles ce qui lui était absolu-

ment nécessaire pour mettre fm à cette lutte si longue et si sanglante. Un monarque n'est réellement puissant que de l'affection de ses sujets : si Charles avait failli à succomber, c'est qu'il avait perdu celle d'une grande partie de ses provinces , et qu'il ne faisait rien pour la regagner. Les événemens qui le servirent paraissant le fruit d'une protection* spéciale de la Divinité', engageaient les Français à revenir d'eux-mêmes sous son empire. 11 fallait jadis se défendre contr'eux ; depuis les exploits de Jeanne , on n'eut presqu'à combattre que les garnisons ennemies. ^44) Tous les jours la domination du roi s'affermissait et s'étendait , et par-là même l'ascendant des alliés diminuait : elle offrait plus de sûreté et de profit à quiconque accepterait l'alliance de Charles. Cinq ans après le siège d'Orléans, le duc de septembre Bourgogne lui accorda la sienne ; ^45) et suc- '^ cessivement, au bout de six mois, il rentra avril i436. dans sa capitale. ^4<^)

Dès-lors , le triomphe de la France cessa d'être problématique. Charles qui , loin de le hâter, ainsi qu'il le pouvait, semblait l'attendre avec indifférence , devint un grand homme , lorsqu'au lieu de la ravir , il n'était plus besoin que de saisir la victoire.

Cependant, s'il se tira un peu tard de sa

honteuse léthargie , il faut , Téquité le veut , dire et montrer qu'il répara amplement le x437 tems perdu. Il se débarrasse tout- à-coup des ^ ^^ chaînes des flatteurs, et s'entoure de ministres

éclairés. Il se met à la tête de ses troupes , et donne de continuelles preuves de valeur et de génie ^4^^^'^) militaire. Yrai père de ses sujets, le désir de ménager leur sang et leur repos rengage à ne pas précipiter ses expéditions. Il enlève peu-à-peu toutes les conquêtes ^4?) de '453. l'ennemi , qu'il confine dans les murs de Calais. Il porte même l'alarme sur les côtes de ,^5^. l'Angleterre , dont nos flottes avaient oublié la route pendant soixante ans. ^48) H acquiert le respect et la confiance des nations étranï458. gères, ^49) et la république de Gênes vient lui demander une protection qu'elle avait rejetée depuis un demi -siècle. Travaillant sans relâche à ce qu'exige le bien de l'Etat, et se donnant à peine un jour de plaisance par semaine, ^5°) il ne tient pas d'une main moins ferme et moins habile les rênes de l'administration intérieure. Il commence à comprimer cette puissance si dangereuse des premiers vassaux de la couronne, que son fils parvint ensuite à abattre. Naguère on n'obtenait rien des grands qu'à l'aide d'une guerre ; Charles est assez fort pour faire saisir par un huissier

JEANNE d'arc. g3

le comte d'Armagnac et le duché d'Alençon , ^\^?J et pour faire condamner à mort un prince 35i) du sang. Les finances sont assujéties à des règles; ^^^) une économie sévère, sans parcimonie , est mise dans la distribution des deniers publics. Après avoir été forcé à tant de dépenses , et réduit pendant tant d'années à si peu de ressources , il laisse des fonds suffisans^^^) pour retirer plusieurs des places qui avaient été le gage de l'alliance du duc de Bourgogne. Les exactions sont réprimées , 354) les troubles pacifiés ; l'activité est rendue aux tribunaux, dont l'autorité était dès long-tems méconnue. Il ne se borne pas là : portant ses regards dans l'avenir, il ordonne qu'on rédige et écrive les coutumes innombrables qui servaient de lois, ou plutôt de moyens de discorde, aux deux tiers de la France. îl a ainsi la gloire de jeter les fondemens d'un édifice indispensable à notre bonheur, mais tellement difficile à élever que trois siècles et demi en ont à peine procuré de légères continuations ou restaurations , et qu'il n'a pas moins fallu que la plus extraordinaire des révolutions pour le terminer. A ce bienfait, qui mérite à Charles une éternelle reconnaissance , il en joint d'autres non moins précieux : il ranime les études, en procurant à rUniversité

Code civil.

\\^i. ^^ Paris ^^^) un meilleur régime; irrétablit la méthode des élections^^^) pour la collation des emplois judiciaires et ecclésiastiques ; il contient les entreprises de la cour de Rome, et en circonscrit le pouvoir dans des limites que, pour le bien de la religion, elle n'eût jamais dû franchir; il consacre les droits si improprement nommés les libérâtes de l'église gallicane^ et sa pragmatique-sanction est encore un modèle pour nous.

Quelque avantageuses que soient toutes ces opérations , et bien d'autres que le défaut d'espace nous oblige d'omettre , il en est une qui, dans la situation où était la patrie, les efface toutes, et qui a été la cause éloignée du repos dont nous jouissons. Depuis l'invasion des Anglais, sous Philippe de Yalois, la France avait été en proie à une soldatesque effrénée , composée , soit de citoyens trop accoutumés au pillage pour reprendre à la paix les travaux pénibles de l'agriculture et de l'industrie , soit d'étrangers accourus pour profiter des troubles, et les uns et les autres réunis sous des aventuriers indépendans qu'il fallait acheter, et qu'il eût été imprudent de combattre. Charles Y s'en débarrassai^?) en les envoyant en Espagne ; ce n'était là qu'un faible palliatif: les mêmes causes et les mêmes

circonstances firent renaître ces compagnies lors des premières divisions des Bourguignons et des Armagnacs. Dès cet instant, la France fut un champ de brigandages ; ^^^^ et les troupes attachées aux princes souverains , loin d'arrêter le mal , s'aidèrent à l'aggraver, parce qu'elles n'avaient aucune discipline ,-^^9) ,et qu'on n'acquittait presque jamais leur solde. La guerre avec toutes ses fureurs était quelquefois moins à redouter pour les artisans , les marchands et les cultivateurs , qu'une paix ou une trêve qui laissait au soldat la liberté d'assouvir chaque jour sa soif de dévastations et de forfaits : heureux lorsque , par crainte ou par besoin, ils ne s'en rendaient pas les complices ! car les citoyens étrangers à l'exercice des armes, et jusqu'aux ecclésiastiques, 2^^) souvent abandonnèrent leur profession et devinrent brigands pour éviter d'être victimes. Plus de sûreté dans les routes ; aucun asile qui pût garantir les propriétés et la vie des habitans de la campagne : il fallait tenir d'une main la charrue, et une arquebuse de l'autre. Si le désespoir les portait à se soulever, trop inexpérimentés dans l'art militaire , ils ne tardaient pas à être réprimés et punis avec rigueur; mais bientôt aussi ils se vengeaient, sur les soldats épars , ^^0 des maux qu'ils en

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avaient reçus en masse : de là nn esprit de cruauté ou plutôt de férocité 3^^) qui avait gagné presque toutes les classes de citoyens , et que , loin de chercher à éteindre , on soufflait jusque dans l'ame pure et douce de l'enfance. ^^3) j^es effets qui en résultèrent furent horribles ; il ne faut pas moins que le concert unanime des monumens les plus authentiques» et la conviction de Pétat effrayant où la monarchie était réduite , pour se résoudre à y croire. On nous dispensera sans doute de nous y appesantir, sur-tout lorsqu'on aura lu ce que nous en allons exposer. A l'issue d'un siège, on condamnait ordinairement au pillage et à l'incendie ^^4) les villes qui avaient retardé et illustré leur soumission par une défense vigoureuse ; on ne faisait guère de quartier à leurs garnisons ; enfin , il n'était pas rare de voir massacrer les prisonniers , ^^^) non dans un premier mouvement de colère excité par la résistance , mais au bout d'un intervalle assez long pour inspirer de la clémence , si l'on en eût été susceptible. Un évéque de Liège *^^'') dévouait à la corde tous les soldats pris dans une forteresse ; et après avoir repu ses yeux de leur supplice , pour lequel il contraignait leur aumônier à servir de bourreau , il faisait brûler le malheureux prctrc- On épargnait

sans cloute les captifs dont on attendait une rançon ; mais les pauvres n'obtenaient aucune miséricorde , et une mort rapide ^^7) ne contentait pas toujours la rage de leurs vainqueurs ; beaucoup de capitaines étaient autant de des Adrets. Une autre conséquence du défaut de sûreté était le défaut de police et de provisions. Les maladies contagieuses et les famines ^^^) qu'occasionnent les guerres faites sans observation du droit des gens exerçaient à un tel point leurs ravages , qu'on vit , pendant unbiver, les loups pénétrer ^^^9) jusqu'au milieu de la capitale pour y dévorer les cadavres abandonnés de ses babitans Hâtonsnous de passer au moyen par lequel Charles remédia à tant de calamités. 11 fut très-simple : ce monarque n'en est que plus louable , et d'autant plus louable que, jusque-là, on n'avait su trouver que des palliatifs. On forma divers corps de troupes réglées ; ^^o) on les rendit permanens, à l'aide d'un recrutement périodique ; on les disciplina , et on les accoutuma à plier sous des cbefs qu'on leur choisit; on établit une taxe également permanente , par laquelle , en assurant à l'avenir le paiement de leur solde , on leur ôta tout prétexte à des brigandages 3 on s'en servit , enfm , pour disperser ou détruire les aventuriers qui ne

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voulurent pas se ranger sous les drapeaux du pouvoir légitime. La suite de cette mesure s'aperçoit d'avance : le laboureur retourne à ses champs ,^70 Partisan à ses ateliers , le marchand à ses magasins , les juges à leurs tribunaux ; Pagriculture commence à fleurir, le commerce essaie de naître ; chacun jouit en paix de sa propriété ou des fruits de son industrie ; chacun peut céder à ce penchant naturel , un des principes vivifians du corps social, ^72) qui nous porte à améliorer notre état, et par-là même à concourir à la prospérité publique ; l'administration est libre elle-même de s'occuper des améliorations générales qui sont au-dessus des forces des particuliers. Bientôt la France est assez puissante pour tenter de conquérir des royaumes étrangers; ^z^) et ce qui doit sur-tout fixer notre attention , et en même tems renouveler notre gratitude envers Charles , c'est qu'après avoir été pendant deux siècles le théâtre sanglant des excursions de ses voisins , si notre patrie a vu , depuis, ses extrêmes frontières quelquefois entamées, des quatre-vingt-quatre départemens dont elle était composée en 1790, il y en avait au moins soixante qui ne connaissaient la guerre ^74) que par l'assiette des imposition» ou les récits des historiens.

Ce tableau rapide du gouvernement de la France, pendant plus d'un demi - siècle , prouve la vérité de deux maximes qui sont , en . quelque sorte , le but moral de notre ouvrage : Rien de si malheureux que le peuple abandonné aux ministres et aux courtisans! Pûen de si heureux que le peuple qu'un bon roi gouverne par lui-même!.... Celle-ci s'applique aux Français pendant les vingt-cinq dernières années du règne de CharlesYII : ce qu'il fit dans cet intervalle le place au rang des plus grands

monarques et des meilleurs des hommes

Empressés de lui rendre justice, et encore pénétrés de reconnaissance pour les services qu'il rendit à nos aïeux , et dont l'influence s'est étendue jusqu'à nos jours, pourquoi faut-il que le Génie inexorable de l'histoire nous force de revenir sur nos pas , de rappeler un des traits qui flétrirent sa jeunesse ?

Nous avons laissé Jeanne d'Arc au moment i43i.^ où elle fut prise par les ennemis. Dès-lors , l'Europe eut un spectacle si révoltant , qu'il est à souhaiter que nos annales n'aient plus à en décrire de semblable. Jeanne s'était rendue à un seigneur de la maison de France ; il la livra ^7^) à Jean de Luxembourg , général des Bourguignons : ce dernier eut l'infamie d'en faire un objet de commerce. Aussitôt un

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homme dont la mémoire est encore en exécration , Pierre Cauchon , évéque de Beauvais, s'unit aux théologiens de l'Université de Paris, ^76) tous d'autant plus acharnés contre Jeanne , qu'ils se sentaient plus traîtres au souverain qu'elle venait de si bien servir ; et , il faut l'avouer, les Français de leur parti , et sur-tout les Parisiens , les enhardissaient dans leurs fureurs par la joie qu'ils témoignèrent , ^77) les fêtes qu'ils célébrèrent en l'honneur de la prise de Jeanne. Ils n'attendent pas que les Anglais , cédant à la vengeance ou à l'espoir de décourager les royalistes, excitent à accuser cette infortunée ; eux-mêmes pressent Luxembourg et sollicitent ^78) l'intervention du duc de Bourgogne pour obtenir la proie qu'ils se proposent de dévorer. C'est Févêque de Beau vais qui est le Proxénète du marché ; c'est lui qui offre la somme pour laquelle la tête de Jeanne est, en quelque sorte, mise à prix. A peine a-t-il la victime en son pouvoir, qu'il réclame avec instance les autorisations et les appuis dont il a besoin pour agir et en disposer sans obstacles. Enfin , parvenu , au mépris de toutes les lois canoniques ou civiles, 3/9) à se créer le juge ou plutôt l'inquisiteur de Jeanne d'Arc , il s'associe une quarantaine d'ecclésiastiques ou de moines, ^^^)

JEANNE D ARC. gt

la plupart d'un caractère propre à faire honneur à la cruelle sagacité de leur chef. On emploie quatre mois à instruire le procès , ou plutôt à préparer l'assassinat 380 de celle que les anciens eussent placée au rang des demidieux. Que ces misérables aient projeté ce forfait , rien de moins extraordinaire ; mais qu'ils aient cherché aussi long-tems des prétextes pour le commettre, voilà ce qui serait inconcevable , si l'on ne réfléchissait qu'heureusement pour les gens de bien le méchant n'est jamais tranquille sur les suites du crime qu'il médite ! Opinion salutaire î il est tellement effrayé du remords, de ce supplice invisible qui l'attend et menace de le déchirer jusqu'au tombeau , que , lors même qu'il n'en est pas retenu, il tâche de l'étouffer d'avance en se procurant quelques excuses , fût-ce par les moyens les plus coupa])les.

Voilà, en effet, ceux dont se servirent^^^) les bourreaux de Jeanne d'Arc. Questions et réticences insidieuses , impostures, faux matériels , menaces , violences , ils ne négligèrent rien pour la faire tomber dans le piège ; tout tourna à leur confusion et à sa gloire. Presqu'aussi admirable par sa noble résistance à l'oppression que par son intrépidité dans les combats, elle sut tcnu^ tête à ses adversaires.

et les réduire au silence de la honte par la justesse, la dignité et l'énergie de ses réponses. Ils avaient imaginé toutes sortes de manœuvres pour lui découvrir des fautes ; ils ne lui trouvèrent que des vertus. Le seul résultat de leur procédure , ainsi que de plusieurs autres qu'on fit dans la suite, fut que, par sa sagesse, elle était le modèle de son sexe,^^^) comme elle avait été Penvie du nôtre par sa bravoure au milieu des périls , son humanité et sa modestie après la victoire ; enfin , par son hé« roïsme. Tous les témoins de ses exploits, tous les historiens de son tems , ^^4) amis ou ennemis, nationaux ou étrangers, lui rendirent cette justice. On fut réduit à la condamner sur ce qu'elle prétendait avoir eu des révélations et apparitions dont tout le monde admettait pourtant la possibilité , ^^^) et sur ce qu'elle avait pris des habits d'homme, après avoir promis de ne s'en plus vêtir ; encore l'avait-on contrainte à cette précaution de prudence, ^^^ ^'•^) qu'on osa qualifier de crime , et punir par le plus horrible des tourmens ! ^^^)

Pendant ces longues et douloureuses angoisses de Jeanne d'Arc , que faisait le prince qu'elle avait replacé sur le trône? Digne prédécesseur de Henri, savait -il, comme lui,

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s'arracher des bras de la volupté pour protéger, contre les attaques de l'envie , ses plus généreux défenseurs? Usait-il de toutes ses ressources pour dérober sa libératrice aux attentats dont elle était menacée? Profita-t-il de Pintervalle où elle fut la captive de Luxembourg pour couvrir honorablement l'enchère ignominieuse à laquelle on l'avait mise ? Tenant dans ses fers tant de prisonniers qu'elle lui avait procurés à Orléans, à Pathay et ailleurs, sans compter ceux que , dans le cours de sa détention , il dut à la valeur dont Gaucourt, Xaintrailles et Barbazan firent preuve pour lui aux batailles d'Anthon , de Germigny, de la Croisette et de Chape , ^^7) proposa-t-il un échange qu'on n'aurait pas eu la hardiesse de rejeter? A l'exemple de Dunois,^^^) qui ne dédaigna pas ce moyen pour recouvrer un messager obscur de Jeanne , essaya-t-il de menacer les Anglais de représailles, si l'évêque de Beauvais et ses satellites continuaient leurs persécutions? On rougit de n'avoir rien à répondre pour Charles YII.%) Qui oserait l'exeuser sur quelques actes judiciaires qu'il autorisa ou demanda, au bout de vingt -cinq ans , 390) pour justifier l'héroïne de la France ? Eh! ce n'était pas à elle qu'il fallait une justification, c'était à son ingrat souverain; et.

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au lieu d^une vaine procédure, -^90 il fallait lui élever des arcs de triomphe !

Femme illustre et infortunée ! voilà donc la récompense de tant de services et de vertus! Que dis-je? la postérité , cet asile vengeur de rinnocence, lui ferma quelquefois son temple î On vit , cent cinquante ans après , des écrivains de son pays ^9^) suspecter audacieusement sa chasteté et sa bonne foi ; et cela , sans la moindre preuve, et contre le témoignage de tous les documcns où ils avaient à puiser leurs odieuses conjectures! Bien plus, comme si sa mémoire dût être en butte à une destinée aussi étrange que celle dont elle-même fut la victime , de deux ouvrages auxquels elle eut le triste honneur de donner son nom , Tun , que Ton voua à sa gloire, est composé en dépit de tous les préceptes du goût , aularit que l'autre, où on la tourne en ridicule, brille de tous les charmes de la poésie la plus séduisante !

Que ses mânes se rassurent, néanmoins!

La voix de la justice perce tôt ou tard ; et , plus elle fut étouffée par la haine ou la prévention , plus elle se fait entendre avec éclat. Déjà, équitable appréciatrice des tems et des circonstances , elle proclame hautement que si Jeanne put se laisser éblouir par l'idée

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d'être l'envoyée de l'Eternel , cette illusion , ennoblie d'ailleurs par le civisme qui en fut la source , était favorisée par les opinions de ses contemporains, tandis que ses vertus furent les vertus de tous les siècles. Tant que la pudeur, la piété, la bravoure, la générosité, le dévouement à la patrie, seront honorés par les Français , son souvenir vivra parmi eux , et ils la présenteront à leurs enfans comme un modèle plus facile à imiter qu'à atteindre !

Qu'on ne croie pas , d'ailleurs , qu'ils aient tous montré de l'insensibilité pour ses bienfaits : la ville qu'elle préserva d'un joug détesté célèbre depuis cette époque une fête , h^) et lui a érigé un trophée en mémoire de sa vaillance. %4) Espérons que cet hommage excitera de l'émulation. S'il acquitte la dette des Orléanais, il est, pour la France, une trop faible expiation de l'abandon où elle laissa Jeanne d'Arc , lorsqu'elle avait besoin de secours. Non î non ! ce n'est pas dans les murs 6rOrléans qu'on doit se borner à élever des monumens en son honneur : elle n'appartient pas à cette ville ; son courage lui a donné le droit de cité dans tout le royaume. Oui ! c'est au milieu des plus grands hommes de tous les tems que son effigie doit nous rappeler ses

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exploits et ses vertus : oui ! c'est dans le Panthéon français qu'il faut la placer, et la placer donnant la main au chevalier sans peur et sans reproche !

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