La multitude incroyable d'habitans , de prêtres
PREMIERE PIÈCE. 6 I t
et de chevaux. Pour donner une idée du nombre des derniers, ii dit qu'il n'a jamais passé sur les ponts où habitent les orfèvres et les bijoutiers , sans rencontrer des chevaux blancs et des moines noirs.
Miror et innumeras forma pressante puellas
Tarn lascivo habita cuitas adeoguc facetas
Ut Priamum aut Vetercm succendcre Ncstora possint (43).
§ 1. La forêt de ViNCENNES. Son château entouré d'un triple et quadruple rang de fossés et de murs. Son temple, qui entretient quinze prêtres ; son parc , si propre à la chasse et si fourni de gibier de toute espèce , sangliers, daims, cerfs, lièvres, lapins (on en voit quelquefois rassemblés par milliers).
§ 3. Le bourg de Saiist-Deîsis , où le corps du saint a été transporté à l'aide d'un miracle.
lies mira est caput ipse saura Dionisius illuc Truncatum portons reguiet>it in illo.
On croit aussi que l'église de Saint-Denis a été sacrée de la propre main du Christ, selon le témoignage d'un lépreux qui avait couché dans l'église , et dont le Christ transporta la lèpre aux murs de Féglise pour qu'il ne doutât pas de la réalité de sa vision. Aussi at~on recueilli et conserve-t-on encore avec soin cette lèpre.
11 admire encore les tombeaux des rois et les trésors qui y ont été conservés miraculeusement. Le pontife les cacha dans la terre , et les Anglais les cherchèrent
(43) On trouve la même comparaison dans son poëme De Varictate Fortunes , 11b. I, cap. 8 ; Murafbri , t. i4, p. iOi6.
Ut çuicumçue senex incendi possit amore , Ut Friamus valcat , Nestor et ipse capi.
3l2 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
vainement. Les Anglais ont tres-peAi ou même nont point de religion; ils ne se font aucune peine de profaner les temples ; aussi Dieu les a punis et les a fait écraser par Charles vu , roi le plus religieux <^.e ce tcms.
Ils ont étrangement dévasté Saint-Denis, qui était le premier bourg de France , comme Paris la première des villes; le Roi commence à le rebâtir.
§ 4- CoucY , château du duc d'Orléans, situé sur les frontières de Picardie, à cinq lieues à Touest de Laon.... Astezan le nomme Conciacum, et le dictionnaire géographique , Codiciacum.
Sa tour est la plus haute de France ; on compte dans son escalier deux cent vingt-deux degrés ; elle a trentetrois grandes brassées de hauteur et autant, dit-on , dans les fondations ; ce qui est possible , puisque son puits a plus de quarante brassées. Elle contient un moulin à bras et un four. Elle est ronde et a soixante brassées de tour. Ses murs ont vingl-cinq pieds d'épaisseur ou quatre brassées et demie. Elle a dans l'intérieur cinquante pieds de large et quatre-vingt-six vers son sommet. Elle est couverte de plomb. On conserve sur le toit des poissons comme dans un vivier. (Miracle semblable à ceux de Deucalion.) Sur la porte on voit les portraits de deux princes , dont l'un l'avait fait bâtir , et l'autre avait tué un lion qui dévastait tout le pays. La figure du lion y est aussi.
Il y a quatre tours un peu moins grandes, dans chacune desquelles sont trois chambres surmontées de voûtes admirables. Au rez-de-chaussée est une prison (^Junnanus carcer') assez douce pour les petits délits; pour les crimes , il y a sous terre un affreux cachot. La chapelle contient plusieurs bustes, et sa voûte est ornée
PREMIÈRE PIÈCE. 3l3
de plusieurs peintures. Celles des vitrages surpassent tout ce qu'on peut imaginer. Elles représentent plusieurs sujets tirées de l'Histoire sainte et moderne , mais elles ont été détruites en partie dans les dernières guerres. (La trahison avait livré cette tour (44) qui est imprenable.) Jean, duc de Berri (45), offrait douze mille écus d'or de ces peintures.
La salle du château est superbe ; deux cents pieds de long sur cinquante de large; une voûte très-élevée ; beaucoup de grandes fenêtres; quatre belles cheminées, dont deux fort bien décorées, sont à la tête de la salle. Entre ces deux cheminées est une tribune élevée et remarquable par la beauté de ses ornemens. Toutes les figures sont faites de la même main , et si je ne l'eusse vu de mes propres yeux , je n'aurais pu croire qu'on pût sculpter sur une pierre très-dure les feuilles et les fruits des arbres , et autres objets très petits. De cette tribune, les seigneurs, séparés du peuple , peuvent voir les jeux qui ont lieu dans la salle. Les figures de Josué , Judas Machabée , David, Hector, César, Alexandre , Arthus , Charlemagne et Godefroy de Bouillon , que les Français appellent noveni viri prohi , y sont sculptées sur de la pierre blanche. Louis , duc d'Orléans (^Voy. ci-devant note i3, p. 291 ), père de Charles, qui a beaucoup augmenté ce château, leur a joint le portrait de Duguesclin ( de Claschin) , le plus grand guerrier de son tems.
(44) Monstrelet, t. i, ch. 2o3, f. 270, année i4 18 , donne les détails de la surprise de ce château, dont Sainlrailles était gouverneur pour le duc d'Orle'ans.
(45) Celui dont il a été question ci-devant , p. 6 et suiv.
3l4 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
Dans une autre chambre sont novem muUeres probcc : Sémiramis, Thomirys, Deïphile, Lampedo , Menalippe , Marpesie , Orithée, Penthasilée et Hippolyte. Toutes ces figures sont admirables. Deux cheminées, artistement travaillées, ornent encore cette chambre; il y a un cabinet caché dans le mur, où le prince peut, en secret , assembler son conseil et faire tout ce qu'il veut.
Je passe sous silence la cuisine, digne de Néron ; les écuries ; les escaliers pris dans le nmr; le portail; la cave , dont l'escalier a 40 marches , et à côté de laquelle est un souterrain propre à surprendre les ennemis ; un puits , au bas duquel est un autre souterrain où le seigneur de Couci cachait ses trésors et bijoux; la porte du château, etc.
§ 5. Lyon, jadis le siège de la rhétorique. La Saône la divise en deux parties. Le Rhône baigne ses murailles, et sépare la France de l'Empire (4^)- Ces deux fleuves rendent la terre fertile ; les monts qui la défendent portent du vin et des fruits; sur ces monts on voit deux temples, des tombeaux de martyrs, une partie de la colonne à laquelle fut attaché Jésus-Christ.
La Saône {Sangona) a reçu son nom du sang des martyrs qui en a teint les eaux. Auprès de la ville est
Bustum
Qui tmïgo iumulus geminorum fertur amnnfium.
On dit que ces deux amans sont Hérode et sa femme. On dit aussi que Pilate est né à Lyon d'un commerce illégitime. Son père , très-illustre, s'appelait Tus^ et sa
(46) Au tems d'Astezan, le Dauphiné était encore regardé comme terre de l'Empire.
PREMIÈRE PIÈCE. 3l5
mère , filie d'un meunier, se nommait Fila , d'où vient le nom de Pilaius.
Le temple de Saint-Jean a cent chanoines. La ville est dominée par un château. ïi y a tant de jeux et de volupté , qu'on pourrait l'appeler la ville d Epicure.
g 6. Bourges. Jean , duc de Berri , y a fonde une chapelle dont les figures sont peintes avec tant d'art qu'elles paraissent vivantes. Je ne parle ni des fenêtres peintes , ni des reliques renfermées dans des caisses d'or et d'argent , des pierres précieuses , d'une croix d'or, du temple magnifique de Sainl-Etienne , qui renferme , dit-on , le corps de ce saint ; du palais du prince , aussi riche que celui de Crassus. Quoiqu'il ne soit pas fini, on y a déjà employé cent mille écus d'or (^l^']').
§ 7. Blois. Il y a , près de la Loire , sur une colline , un château fort et si vaste , qu'il peut loger plusieurs milliers d'hommes et de chevaux. Il renferme un temple également très-vaste, auquel sont attachés beaucoup de prêtres. On y admire un orgue (le plus grand que j'ai vu) qui a, dit-on, quatorze cents tuyaux d'élain , dont j'en ai observé de si larges qu'un homme pourrait y passer. Au milieu du bourg est une fontaine qui suffit à tous les habitans. Les filles ont un teint naturel trèscoloré; je les préfère aux filles de Lombardie. La terre est fertile , très-riche en vignes, forêts , prés et eaux.
§ 8. Orléans. Cette ville est très-peuplée , sur-tout d'ouvriers ; son université supplée à celle de Paris pour l'étude du droit. On y voit le couteau dont Jésus perça l'agneau; les vases dans lesquels on versa le poison des-
(^7) Voyez, au sujet de tout ceci, ci-devant p. 6 et suiv., et notes 25 et suiv. , p. ii4«
3l6 PIÈCES JUSTIFfCATIVES.
tinc à s. Jean , poison qui , grâce à Dieu , ne lui fit aucun mal. Ce canton produit du blé , du vin , des pommes , des noix. Il y a des prés et des forets. La Loire fertilise Orléans, Tours, Blois, Baugenci, etc. On la traverse sur plusieurs ponts fortifiés de tours ; celui d'Orléans est le plus beau d'entre eux. Le palais des ducs est auprès de la rivière.
§ g. Tours. Charles \'II y a bâti un très-beau palais. C'est là que , depuis sa fuite de Paris , saisi d'un juste courroux, il fait le plus souvent sa résidence (4^8). La ville de Tours est très-riche -, le terrain très-fertile. On y voit le corps de S. Martin , et Tépée avec laquelle il coupa son habit pour le partager avec un pauvre; les rorps des sept dormons.
§ lo. INoYON , ville de S. Eloi , dont Astezan y a vu les instrumens , le marteau et Venclume.
§ II. Senlis et CoMPiÈGT^E. Il passe sous silence la première, ainsi appelée {Si/oanectum) parce qu'elle est entourée d'une forêt.
Le bourg de Compiègne a été engraissé parles inondations. On y voit l'anneau et le voile de la Sainte- Vierge,
§ 12. Lâon, ville très-forte, située sur une montagne; pays très-fertile en vins et autres fruits. Il y a une trèsbelle église. Non loin de là (à trois lieues) est le temple si connu de tous les Français, dédié à Notre-Dame-de-
(48) Ce passage d' Astezan est pre'cieux. Il supple'e au silence des contemporains sur les motifs de Charles, qui, en effet, depuis qu'il eut recouvté Paris (ci-devant no/e 346, p. 221) , vint très-rarement dans cette ville ; son ressentiment était juste, mais sa conduite était-elle politique?
PREMIÈRE PIÈCE. SlJ
Liesse , qui fait assidue des miracles célèbres dans tout l'univers.
§ i3. SoissoNS. Il est traversé par une rivière qui fertilise sa vallée , et près des bords de laquelle est un château fort du duc d'Orléans, qui domine la ville.... Le coi'ps de S. Sébastien est dans son église.
§ i4. iVMiEiss. Une partie de la ûice de S. Jean- Baptiste est à Amiens-, la partie supérieure de la tête à Saint-Jean-d'Angely (^9) ; son menton à Lyon, et les cendres de son corps à Gênes. Le temple d'Amiens est le plus beau de France , quoique plusieurs lui préfèrent celui de Chartres. On doute que celui de Milan les surpasse , quand même on le finirait. S'il a tant parlé de temples et de reliques, contre Tusage des poètes, ajoute Astezan , c'est que la France seule lui a paru surpasser la Lomhardie dans ce point.
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur les villes de France. Ecrit à Blois en 14.01.
N° XI (feuillet i53). Livre sur l'apparition de la croix à Baïonne, dédié à Charles vu.
L'Aquitaine tire son nom des fleuves , étangs et lacs dont elle est remplie. Clovis soumit le premier la Gascogne. Les Anglais ,
Barbara gens . aliéna pctens et semper anhelans Et nusquam contenta suo
l'enlevèrent et la conservèrent long-tems. Charles vu , après avoir soumis la Normandie dans l'espace d'un an, reprit la Gascogne en un été (Astezan voudrait célé-
(49) On prétend même y posséder toute la tête. (Voy Description de la France^ par l'abbé de Longuerue, partie i^'e, p lôo )
3l8 PIÈCES JUSTIFICATIVES.
brer ces guerres merveilleuses ; la pauvreté ne lui en laisse pas le loisir), et fit ensuite assie'ger Baïonne avec une armée formidable (5o).
La sainte croix apparut tout-à-coup pendant plus de deux heures dans les airs. Le ciel était pur. Elle était petite, fixe et entièrement blanche. Elle fut vue par les citoyens de Baïonne , par la garnison anglaise , par les troupes de Charles, et parleurs auxiliaires, les Espagnols, les Ecossais.... LesBaïonnais, fondant en pleurs, se rendirent aussitôt à Charles vu. Ce signe miraculeux, et sur-tout la couleur de la croix (5i), leur annonçait que le Ciel se déclarait en sa faveur Imprécations du poète contre les Anglais; éloges de Charles vu Astezan le prie de lui accorder du repos , c'est-à-dire les moyens de célébrer ses exploits. A Tours, février i4.52.
N*^ XII (feuillet i55). Livre De Refunerea. 27 pièces.
Ce livre est adressé à Thomas Francus, Grec, physicien royal (médecin du Roi). Il contient deux épigrammes et vingt-quatre épitaphes dont nous allons donner la notice.
(5o) Au mois d'août i45i.. . . L'armée était commandée par les comtes de Foix et de Dunois. . . . Baïonne se rendit le 26. (Voy. Slonstrelet, t. 3, f. 38 à 4o; Fillaret, xvj , 38 à 42.)
(5i) Les Français portaient la croix blanche, et les Baïonnais la croix rouge. {\oy. Monsirelef , ibid.) Selon lui, la croix apparut seulement une demi-heure. Ni lui ni Astezan ne disent comme Villaret, l'ùid., qu'elle fût surmontée d'une couronne,
et que celle-ci se soit changée en fleurs de lis Au reste ,
Astezan assure que les députés de Baïonne racontèrent cet événement à Charles vji , en présence d'un grand nombrede seigneurs, de magistrats, etc.
1° L'épitaphe de Guarlni de Vérone (52) que l'on croyait mort (sa réponse à Astezan suit cette épitaphe) ; 2^ de Ferrari , d'Ast , carme, éveque élu de Tortone ; 3° Louis Tition, conseiller et secrétaire du marquis de Montferrat ; 4^° de Barth. Caprée, chanoine de Novane; 5» trois de Jean-Jacques, marquis de Monlfen at ; 6'' Louis Guascho ; 7° Jean Percival Pvotarius ; 8^ Petrlna, jeune fille ; 9° Argenline , femme de Jean Benoît Rotarius, d'Ast ; 10° Trinia , jeune fille ; 1 1^ Angia ;
Animi femina vilis erat
Dégénères démens hœc preponebat amantes
Nobilibus ; famulos anieferebat hen's.
Nemo siui gratus prestans ç'iriute , sed omni's Scn'us , et acceptas rusticus omnis erat
12° Jean Yelsecher, général autrichien ; iS" Bartli. Carrari , chirurgien d'Ast , beau-père de l'auteur ; 14° Gérard Macheto, éveque de Castres, confesseur du V\o\ (53); i5» Elisabeth, duchesse d'Orléans, et veuve du roi d'Angleterre (5^) ; 16^^ deux, faites par anticipa-
(Sa) Un des plus savans hommes du quinzième siècle, et un
des restaurateurs des lettres en Italie C'est le bisaïeul de
l'auteur du Pastor fido Il mourut en 1460. ( Voy. Bayle ^
mot Guarin.)
De telles liaisons annoncent qu'Astez>?n jouissait d'une grande ve'putation.
(53) Confesseur de Charles vu et conseiller-d'état, mort en 1448.
(54) Elisabeth, ou Isabelle de France, fille de Charles vi, veuve de Richard il (ci-devant note 84, p. ï^^), épousa en 1^06 Charles, duc d'Orléans. Elle mourut en 1409, laissant une fille qui fut mariée en 1421 {jubente pâtre ^ dit Astezan) à Jean, duc d'Alençon, dont nous avons parlé plusieurs fois Le P. Anselme {Généalogies ^ t. i, p. 208 et 2-3) observe que ceile-ri , morte
tion, pour le tombeau de Charles, duc d'Orléans, et d'après ses ordres ; précédées d'un envoi à Jean , marquis de Saluées; 17° Pierre Astezan père, professeur (55) ; iS*^ Andrionus de Brena, d'Ast; 19» trois de Charles vu, mort en 14.61. Dans la première, il dit, entre autres, que Charles délivra la France de ses ennemis :
Auxilium imprimis illi p restante Johanna Virgine : guœ cœli nuncia régis erat.
ce qu'il répète à-peu-près avec les mêmes expressions dans la seconde A la fin de la première, on lit encore :
At succès sorem (Louis xi ) tantâ virtute rel///u/i, Ut de se non sit spes capienda minor.
Il règne dans toutes ces épitaphes le même ton de louanges. Les morts célébrés sont presque toujours au moins égalés aux personnages les plus fameux de l'histoire ancienne ou de la mythologie.
La chapelle du cardinal Ardicin de La Porte, de Novarre (56) , et celle du beau-père d' Astezan , sont le sujet des deux épigrammes ou plutôt des deux inscriptions de ce livre.
en 1432, lie laissa point d'enfans ; cependant Astezan dit expressément que le duc d'Alençon en eut ires pan>o tempore naios. Après la mort dlsabelle, Charles e'pousa Bonne, fille du connétable d'Armagnac.
(55) Celle-ci est termine'e par ces vers touchans : Lector ab his paucis multas inteliige laudes ;
Pressa dolore manus scribere plura neguit.
(56) Savant jurisconsulte, fait cardinal en 14^6, mort en 1434. (Voy. Fasti cardinalium ^ t. 3, p. 2o3.)
PIÈCES JUSTinCATIVES. 021
I)e V expédition projetée en i43o par le prince d'Orange contre le midi de la France , et terminée par la bataille d'' Anthon.
N. B. Nous avons tiré ce fragment de l'histoire ine'dite de Thomassin ( Voy. ci -devant note i, No IV et 22 ; et note 887, page io5 et 238 ) , et nous y avons joint des notes explicatives et supplétives, dont plusieurs ont été extraites des pièces justificatives de \ Histoire du Dauphine, par Valbonnais, t. I, p. 62 et suivantes.
« MESSlRELoysde Challoiis, seigneur d'Arlay et prince d'Orange homme et vassal du Daulphiné comme dessus est déclaïré , voyant le royaulme bien au bas et petit estât et que le roy daulphin avoit petite puissance, voyant aussi que tous les nobles du Daulphiné portant armes estoient demourés à la bataille de Vernueil comme dessus est dict et que le Daulphiné pour lors estoit de petite et poure défense, mit en son dampne propos et délibéra de conquérir et usurper le Daulphiné, et voyant qu'il n'avoit point de port sur la rivière du Rosne pour entrer au Daulphiné procura et fit tant que la reîessée (veuve ) de feumessire Bertrand de Saluées qui estoit mort en ladicte bataille de Vernueil lui remit et transporta tous les droits et actions qu'elle pouvoit avoir au chasteau d' Anthon, et aux chasteaux de Colombier et Saint-Romain (i) , où ladicte reîessée n'avoit point de droit.
(i) Anthon-sur-le-Rhône ( Voy. la 2e carte ).... Colombier, à 3 lieues au sud , et Saint-Romain , à 2 lieues au sud-est d' Anthon,
>i Et soubs couleur dadict transport l'an 1^28 , près de la fm du mois d'avril , ledict prince envoya de ses gens devers ladicle relessée , qui estoit dedans ledict cliastel d'Anthon qui les mit dedans et s'en alla. Tantost après ledict prince y envoya deux cents hommes d'armes lesquels passèrent par le port d'Anthon et fournirent le chastel de gens d'armes et de traits ; puis prinrent ledict Colombier et Saint-Romain et les garnirent aussi de gens* Paravant ledict prince avoit mis grosse garnison au chasteau d'Aulberive (2) près de Vienne. Après qu'ils eurent ainsi garni secrettementlesdictes places ils les firent fort fortifier, puis coururent par les mandements desdictes places et aultres du pays voisines , en prenant prisonniers, bestes et aultres biens de ceulx du pays et firent forte guerre auDaulphiné (3) qui dura jusqu'à la bataille d'Anthon. Au Daulphiné n'avoit point de gouverneur, car quand messire Mathieu de Foix, comte de Comminges, gouverneur du Daulphiné lequel estoit compagnon d'arme$ dudict prince, sceut que ledict prince vouloit faire guerre au Daulphiné , laissa le pays et résigna son office à messire Raoul y seigneur de Gaucourt^ lequel vint à Grenoble pour prendre possession dudict office ; et après ce qu'il l'eut prinse vinrent nouvelles que du tout la guerre estoit oincte, dont il fut bien esbahy, disant fauldra-il que le pays se perde en mes mains ? fut mise la chose en délibération qu'il estoit de faire. La chose estoit ainsi comme ea
(2) Auberive , à 3 lieues au sud de Vienne , 12 lieues au sudouest d'Anthon.
(3) Ils s'emparèrent de divers châteaux, et notamment: 1° de ceux de Puslgnan et d'Azieu, près Gênas, à 2 et 3 lieues au sud' ouest d'Anthon; ao de Falavier, près la Verpillière , à 6 lieues au sud.
désespoir veu qu'on avoit souvent escrit auroy daulphin qu'il y voulsist pourvoir, et qu'il aVoit rescrit que considéré les grans affaires qu'il avoit , qu'on fist le mieux qu'on pourroit, veu aussi que le pays estoit dépourveu de gens de défense. Toutefois fut délibéré qu'il estoit expédient que ledict gouverneur incontinent se transportast à la côte S.-Andrieu (4) près desdicts ennemis , et qu'il menast avecques lui messire Jehan Girard son lieutenant, messire Jehan Dury, messire Loys Portier, Jehan de la Barre trésorier et mol conseiller dalphinal e^i des nobles ce qu'il pourroit avoir et que là on avisast au mieulr qu'on pourroit sur la défense du pays ; et fut dict que pour les avoir falloit faire empruncts parmi le pays pour avoir argent promptement et puis on feroit une taille pour restituer. Tout ainsi fut faict(5). Monsieur le gouverneur après lad. délibération alla au royaulme et au paysdeVellay (6) où estoit ung capitaine appelé Rodrigues de Yillendras du pays d'Espagne , lequel il amena avecques ses gens et leur fut baillé argent pour passer, et passèrent sur le port de Vienne (7). Messire Humbertde Grollée mùtre^c/zû/duDaulphiné, capitaine des frontières de Lyonnois et de Masconnois fit amas de gens ce qu'il put tant du Daulphiné que d'ailleurs , lesquels avec les gens dudict Rodrigues , mesdits seigneurs gouverneur et
(4) La côte Saint- André , à 10 iieues au sud d'Anthon.
(5) On résolut de lever cinquante mille florins. On envoya aussi , mais sans succès , deux ambassades au duc de Savoie ( Ame'de'e viii) pour le prier de ne fournir aucun secours au prince d'Orange... Celui-ci avait au contraire dans ion arme'e cinq capitaines savoisiens.
(6) A Annonay
(7) Le 26 mai i^So.
B^i PlÈCiES JUSTIFICATIVES.
mareschal, tout droit menèrent devant Aulberive et y donnèrent l'assault (8). Ceulx de dedans au comnnencement vaillamment se défendirent , puis eurent le cœur failly et se rendirent, leurs biens saulves, après ce qu'ils eurent rendu la grosse tour. L'on fut esbahy comment ils avoient esté si lasches de aussitost se rendre attendu que la tour estoit forte et de grande défense et qu ils estoient beaucoup de gens bien habillés. Ils s'en allèrent ungbâton au poingt. Après ce que la dernière tour fut rendue , monsieur le gouverneur en fit abattre lapluspart; l'aultre demourant y est encore, en signe que la place et le seigneur ont esté rebelles à leur prince et inféaux et de ce doit-on avoirgrande souvenance et mémoire perpétuelle.
j> De ladicte place d' Aulberive M, le gouverneur et M. le mareschalavecquesladictecompaignie s'en allèrent par toutes les places que les Bourguignons tenoient et les prinrent toutes (9) jusqu'au chastel de Colombier qui estoit très bien fortifié et y avoit bonne garnison. Là mirent le siège etdedans peu de temps après donnèrent plusieurs assaults , finalement ledict chasteau fut prins et tous ceulx qui estoient dedans ; ce fut le samedi 10 juin i4-3o.
» Ledict prince partit de Bourgongne à grande et noble armée tant pour renforcer ses gens qui desjà estoient en Daulphiné comme pour le conquester et passa le Rosne au port d'Anthon ledict jour ignorant que ledict Colombier fust prins; et quand il fut dedans le chasteau d'Anthon il se fit appeler daulphin de Viennois et donna les offices du pays, et des chaste aux, villes et aultres biens dudict pays il disposa à son plaisir; et les distribua debou-
(8) Le 28 mai.
(9) Entre autres Pusignan, le 7 juin, et Azieu, le 8.
che à ceulx qui estoient avecques lui , en soi moult glorifiant et disant qu il les feroit tous riches ; mais sa gloire ne dura guière dieu merci.
» Mesdicts seigneursgouvemeuretmareschaldésirant tirer à Anlhon pour mettre le siège devant et pour deschasser ceulx qui y estoient, ignorant que le prince y fust arrivé, y envoyèrent Daulphin le hérault pour savoir du commis des Bourguignons. Quand il fut là il trouva le— dict prince. Il fut prins et détenu, et par lui il (le prince) sceut comment C olombier étoit prins et pour ce il fit sonner ses trompettes et à toute son armée que moult faisoit beau voir à belles bannières et estendards déployés, desmarcha dudict Anthon pour tirer audiet Colombier en belle bataille bien ordonnée ; et envoya deux gentilshommes devant pour savoir comment il estoit de Colombier : lesquels furent prins et interrogiés où estoit le prince et respondirent qu'il estoit près de là au rivage d'ung bois oùii faisoit des chevaliers pour donner la bataille. Lors mesdicts seigneurs gouverneur et maresclial mirent en délibération qu'ils dévoient faire et plusieurs grans difficultés y avoit de donner bataille sans le sceu et commandement du roy daulphin, mesmement considéré qu'ils estoient peu de gens au regard des ennemis et si la bataille se perdoit tout le pays seroit perdu sans nul contredict et en après tout Languedoc et Lyonnois.Par ainsi le demourant du royaulme seroit en branle d'être ainsi du tout perdu : et puis fut dict au contraire que attendre la licence et secours du roy ce estoit néant veu que le prince estoit si près et en si grande armée ; d'aultre part de non donner bataille «t laisser aller par le pays Tarmée du prince et défendre les places que ce ne seroit que guerre guerroyable pour gaster le pays e|
à la fm le perdre. Et pour ce fut délibéré et conclu de courre sur lesdicts Bourguignons et les surprendre etpar celui moyen à Taide de Dieu on viendroit au-dessus et seroit saulvé le pays veu que le prince avoit très mauvaise querelle et venoit contre son scel , ses promesses et son serment , et contre les appoinctements qui paravant avoient esté prins avecques lui de non faire guerre ni donner dommaige au pays. Geste conclusion prinse Rodrigues dict: mes gens sont estrangiers et de diverses nations, je ne me oserois pas bien fier en tous. Pour ce je vous prie que me fassiez cest honneur que j'aie l'avant-garde et à l'aide de Dieu je m'y porterai tellement que vous en serez bien contents. Mesdicts seigneurs gouverneur et mareschal eurent considération aux paroles dudict Rodrigues et à ce qu'il estoitestrangier et avoit libéralement octroyé de venir au secours du pays lui passèrent sa requeste dont il les remercia et en fut très joyeulx. Ce faict fut crié que incontinent chascun fust monté et habillé (lo) ; que Ton oyst messe et se mist chascun en bon estât et puis bust légièrement. Après fut dict publiquement que s'il y avoit personne qui eust point de pour, qu'il se retirast. Lors chascun respondit qu'il avoit bon cueur, puis leur fust dit vous serez tous riches en ceste journée ; le prince d'Orange nous vient assaillir en nostre pays à son très grand tort et nous avons juste et raisonnable cause de nous défendre ; Dieu nous aidera. Pour ce ne soyez esbahys s'ils sont plus que nous. L'avant-garde , la bataille et les ailes selon le
(lo) Qu'on pansât les chevaux, qu'on mît les selles, que chacun montât et s'allât placer près de l'étendard de son capitaine ( ces proclamalions se firent au son de la trompette )- V, Processus super insulta guerres Anihonis , dans Valbonnais , il>
peu de gens qu'il y avoit furent très-bien ordonnées et chascun avoit très grand cueur et joyculx de bien faire son devoir. Et ainsi se départirent (ii) dudicl lieu de Colombier pour aller au-devant dud. prince qui desjà estoit en une grande plaine entre Anthon et Colombier faisant ses chevaliers comme dict est ; et quand il vit les Dalphiniens il n'en fit pas grand compte veu le petit nombre qui estoit au regard de ses gens et ne tenoit pas moins que quand viendroit à l'assemblée, que Rodrigues et ses gens ne s'enfouyssent et que du demeurant tantost en viendroit au-dessus (12). Quand nos gens furent près à coup subitement et à grands cris frappèrent dedans les gens du prince tant qu'ils les rompirent et mirent en désarroy (i3) et à donc le prince honteusement s'enfouyt et fut poursuivi jusques au port d' Anthon (i4-) où il passa
(11) Sono iubœ repelito. . .. On laissa auparavant des gens de traits et fantassins à la garde des bagages ; et le gouverneur, (^enerabili signo sanctœ crucis prœmisso ^ se mit en inarche vers midi Voy. Processus , etc.
(12) A l'aspect de l'arme'e du prince , Gaucourt rangea 1.» sienne et lui fit une exhortation; Grollëe se jeta à genoux, et invocjua Dieu à haute voix. . . l^a mèle'e commença au son d'un grand nombre de trompettes. Voy. Processus, etc.
(i3) Beaucoup, après avoir abandonné leurs chevaux, s'enfuirent comme des lièvres. Les uns se cachèrent dans les blés ou bois voisins, où ils furent découverts, dépouillés et tués par les paysans; d'autres, au nombre de plus de deux cents, se
noyèrent en traversant le Rhône La bataille fut finie vers
deux heures après midi. Voy. Processus y etc.
(i4) II reçut plusieurs blessures — Il était tellement couvert de sang qu'on ne pouvait le reconnaître. ... II s'enfuit à toute bride , et se ferma dans Anthon. . . Mais, au milieu de la nuit, encore effrayé, il passa le Rhône tanquam latro avec quelques soldats, abandonnant à Anthon son artillerie, ses traits, et des
et laissa sur la place sa bannière et son estendard et toute son armée de laquelle y en eut plusieurs morts et en espé-
cial le comte de et sa compaignie d'Allemands qu'il
menoit. Là fut la plus grande mortalité et des vifs la pluspart fut emprisonnée et les autres s'enfouyrent (i5). Ladicte desconfite par la grâce de Dieii fut faictel'an i4.3o, le 1 1 juin , qui estoit dimanche , et fête de la S.-Trinité et de S. Barnabe apostre; en bon jour bonne œuvre.
» Long-temps paravant en Viennois on avoit accoustumé de dire Dieu : te conduise et le marqhé d'Anlhon, pource qu'au marché d'Anthon.chascun n'y gaignoit pas. Aussi ne fil ledict prince sur ceste desconfite. Doresnavant les joennes gens duDaulphiné réduiront leur mémoire et leur aage comme faisoient paravant les anciens quand ils estoient interrogiés de leur aage et mémoire, ils disoient quil leur souvenoit des Bretons (ce fut une compaignie de gens d'armes qui passèrent par le Daulphiné et y firent plusieurs maulx).
y> De là on alla à Anthon où Tonne trouva pas grande résistance (i6). Ainsi parla grâce de Dieu et miraculeusement tout considéré le Daulphiné fut délivré des mains des ennemis et eschappa le grand péril auquel il
vivres pour deux ans, etc. Voy. Processus^ etc.... Chorier^ t. II, p. 427, dit au contraire qu étant poursuivi après la bataille, il s'élança à cheval dans le Rhône, et traversa ce fleuve la lance à la main.
(i5) Il y eut plus de 5oo prisonniers, tant Bourguignons que
Savoisiens ; plus de 460 tués On prit 1200 chevaux , dont la
plupart furent vendus trois jours après à Crémicu (à trois lieues au sud-est d' Anthon). Voy. Processus y etc.
(16) Le lendemain , 12 juin.... Et le i5 on prit Falavier.... On confisqua en même tems plusieurs châteaux apparlenans au prince d'Orange, dans le Gapençais et les Baronnies.
DEI'XIÈMF, PIÈCE. 320
cuyda estrc et pour ce de ceste bataille le Daulphiné à tous temps en doit faire grande joie en remerciant Dieu. Mesdicts seigneurs le gouverneur et mareschal, pour prier Dieu pour les morts et pour perpétuelle mémoire de ceste louable besongne ordonnèrent qu'au cbamp où avait esté faicle la bataille l'on fistune belle cbapelle bien rentée pour y dire messe tous les jours, mais rien ne s'y est encore faict et Dieu en pourroit estre mal content. L'on a bien faict et très-bien faict aucunes peinctures , messes et commémoration pour ceulx qui moururent à Yernueil comme dict est. Ceste bataille estoit et doit estre de plus grande commémoration pour remercier Dieu et à Thonneur de tout ce ; car si le prince eust obtenu victoire plus grande mortalité y eust eu et sans comparaison que audit Vernueil (17), tant de ceulx qui estoient en ladicte bataille comme des ault res que l'on eust tués après et sans les aultresinnumérables inconvénients et qui pis est on eust perdutout le pays avec les aultres pays comme dict est. Pour ce y doivent adviser ceulx du Daulpbiné de faire leur devoir et qu'ils ne soient pas ingrats envers Dieu car grand et périlleux péché est que ingratitude. Si Ton a faict commémoration de ceulx qui sont morts à Vernueil Ton doit mieulx faire commémoration pour la grande grâce que Dieu afaicte de saulverles corps et les âmes avecques leurs femmes et enfants, et tous leurs biens. » Ladicte bataille comme dict est fut faicte entre Anihon et Colombier et plus près de Colombier que d'Antbon. Du costé du prince avoit environ 800 chevaliers et escuyers sans aultres gens. Il y mourut ung très bel et
(17) Thomassin veut dire sans doute q^'il y eût plus pe'ri de Dauphinois qu'à Verneuil , où il y en eut 3oo de tues ( Choiier^ liist. du JDaup/uné y t. Il, p. 422).
33o PIÈCES JUSTIFICATIVES.
notable chevalier de Bourgongne appelé messire Loys de la Chapelle , qui fut porté à Crémieu et là est seveliau couvent des Augustins. Tous les aultres notables en bien grand nombre furent prisonniers et ont payé de grans rançons. La journée fut très bonne pour les gens de nostre part et bien a esté raison et oultre ce on les doit avoir fort en mémoire perpétuelle car ils ont mis leur vie pour la défense de la chose publique du Daulphiné et aussi duroyaulme ; le roi n'a pas mis cellui-ci service et les auUres quelles bons et loyaulx Dalphiniens ont faicts au temps passé comme sera dict ci-dessous sur monseigneur qui est à présent (i8).
Lcdicl prince en ladite bataille laissa sa bannière que ledit Pxodrigues fit porter en son pays , et aussi y laissa son estendard grand et bien pompeux ; la moitié rouge et Taoltre perse : au plus hault ung soleil d'or qui estend ses ravs au long de l'est endard jusques au bas. Il fut porté à (Grenoble et là est encore en la chapelle de messieurs les Daulphins. Les aultres bannières et estendards des capitaines pareillement y demeurèrent. L'estendard du seigneur de Salleneuve, blanc et rouge, fut porté audict Grenoble et mis en la grande église ; les aultres furent portés en d'aultres lieux.
. Par ceste manière onpeultcongnoistre comment il en prend aux présomptueux et gens outrecuidés et orgueilleux. Ledict prince fit une très grande despense pour mettre à exécution son mauvais et dampne propos et tout perdit en une heure et qui pis son honneur, il estoit de Tordre du duc de Bourgongne laquelle lui fut ostée pour ce que honteusement s'en estoit fouy et condamné de jamais avoir bannière ne estendard jusques à
(i8) Louis, daiiplilri, depuis Louis Xi.
DEUXIEME PItr.E. 00 1
ce que les aie recouvrés en aullrc juste et raisonnable et honorable bataille. Mais jamais ne le fera car il est vieulx et pour ce porte en sa devise non plus , laquelle j'ai veue depuis sur le portail de Lyon-le-Sauhiier , où estlahoreloge. Monseigneur m' a envoyé souvent devers lui et lui ai ouy dire que si la chose estoit à faire , que jamais ne la feroit et de l'avoir faict fort se repent ; mais c'est trop tard. Je me voulus enquérir pourquoi il portoit cette devise et depuis quand Tavoit prinse; il me fut dict qu'il Tavoit prinse depuis ladicte bataille, etl'avoit prinse pour ce que monseigneur de Bourgongne lui dit qu'il falloit qu'il retournast à Anthon en Daulphiné pour recouvrer ce qu'il avoit perdu ; mais il lui respondit non plus , et depuis a porté cellui mot. D'aultre part ledict prince a faulsé son hommage , sa foi , ses promesses, son scellé et son serment, dont il est crimineulxen plusieurs cas et digne de grande pugnition au regard de sa personne ; et se doivent confisquer tous les biens qu'il tient à hommage du seigneur Daulphin ; et avec ce il est tenu à grands intéresJs pour les grands dommages que monseigneur le Daulphin et le Daulphiné ont soufferts par ladicte guerre. J'ai fairl ungtrailiépar manière de mémoire , du commandement exprès de la bouche de monseigneur et lui en ai envoyé le double qui se com.mence ainsi : S'ensuivent les mémoires^ etc. Il seroit trop long pour mectre ici ; toutefois n'est-il pas de mectre en oubli ; une fois justice se remectra sus.
» Avecledictprinceavoitlesplns espéciaux et vaillants de Savoie et qui pis est des terres qui sont de Thommage du Daulphiné. Ils n'y allèrent pas sans le congé et vouloir de leur seigneur le duc de Savoye dernièrement mort qui estoit consentant de ladicte enlreprinse et avoit
certaines paches et convenances avec ledict prince. De ceste matière j'en ai faictungauitre Iraitié lequel se commence ainsi : Pour remontrer^ etc. , qui ne se doit pas mectre en oubli , comme a esté dict de l'autre.
« Tantost après ladicte bataille mesd. seigneurs gouverneur et mareschalavecques leur armée s'en allèrent en la principaulté d'Orange et d'assaultde bonne et juste guerre conquirent la ville et le chastel (19) et toutes les aultres places de la principaulté. Ceste matière est comprinse bien au long aud. traitié du prince d'Orange.
j> De ladicte bataille d'Antbon s'en est suivi unggaige de bataille de l'an i4.3i entre ung gentilhomme de Bourgongne nommé Loys de Maulpre appelant et ung autre gentilhomme du Daulphiné nommé Pierre Pèlerin défendeur et appelé. La journée dud. gaige devant mondict seigneur le gouverneur esleu à ce par lesdictes parties fut tenue à Vienne le dixième jour de juillet l'an que dessus, et là se trouvèrent environ de 7 à 800 chevaliers et escuyers tant du royaulme de l'obéissance du roy que du Dauphiné , dont les Anglois et Bourguignons furent bienesbahys, car ils ne cuidoient pas que attendu les pertes que le roy avoit faictes l'on peust encore trouver si notable et belle compaignie en l'obéissance du roy, laquelle chose porta depuis grand prount au roy daulphin etpourlacause que je fus présent j'en ai faict ung traitié et procès-verbal qui se commence ainsi : Au nom de notre seigneur, etc. auquel au temps advenir ceulx qui voudront faire gaige de bataille pourront avoir recours pour avoir advis comment ils se devroient maintenir et proposer le cas d'ung costé et d'aultre. J'en ai faict ici mention pour ce que c'est Thonneur du Daulphiné et tous
(19) Orange fut assiégé le 29 juin , et pris le 3 juillet.
ces trahies se doivent mectre en la chambre des comptes avecques ce registre* «
Remarque concernant Thomassin.
Nous avons dit, note 24^1, page lyS, que le témoignage de Thomassin , quant au projet attribué à Charles VII de se retirer en Dauphiné, nous paraissait d'un très-grand poids. Il faudra peu d'observations pour justifier notre opinion. Thomassin est non-seulement un auteur contemporain , mais il a été à portée , par ses emplois , de vérifier beaucoup de fails secrets de l'histoire de son siècle. Il était dans la force de 1 âge (20) et pourvu de la charge de conseiller au conseil delphi— nal (21) lors du siège d'Orléans. Il avait en outre fait plusieurs séjours dans cette ville ou à Paris (22). Quelques années après que Louis xi eut obtenu de Charles vu (en i44o) Tadministralion du Dauphiné, il chargea Thomassin , comme le plus ancien de ses officiers (23), et comme ayant beaucoup de lumières et d'expérience , de composer le recueil manuscrit d'où nous avons tiré le fragment précédent. Ce recueil est donc officiel, et tout annonce que les relations qui y sont faites eurent l'approbation de Louis xi.
(20) Il annonce dans son manuscrit, f. 86, cju'à l'âge de seize ans, à la Saint-Jean de 14^75 il alla étudier à l'université d'Orléans. Il avait donc environ trente-sept ans à l'époque du siège.
(21) Voir le fragment pre'ce'dent , page 323. D'après son manuscrit, f. 162 , des 1426, il avait été commissaire pour im règlement de limites entre le roi et le comte de Savoie.
(22) Voir la note 20 ci-dessus , et la nole^^ , ci-devant p. i3o,
(23) C'est ce qui est exprimé dans les lettres-patentes de sa commission, datées de Romans le ao mai i456. Mss.y f i^f.
Lettre de Jeanne d'' Arc au duc de Bourgogne , jusqu'à présent inédite ; suivie de ses lettres aux Anglais et au comte dArmagnac.
I. Un nous a procuré, pendant l'impression de notre ouvrage , une copie figurée de cette lettre (i) , qui est conservée dans les archives de Lille. Quoique Jeanne d'Arc, ne sachant ni lire, ni écrire (2), fut réduite à dicter ses lettres (3) , qu'il fût par-là facile de lui en attribuer auxquelles elle n'aurait point eu de part, ou d'altérer celles qu'elle aurait dictées (4), qu'enfin aucun auteur contemporain ne fasse mention de celleci, cependant nous sommes persuadés de son authenticité. Nous nous fondons entre autres sur la conformité de son style avec celui des lettres écrites aux Anglais (5) et au comte d'Armagnac, que l'on produisit pendant le procès de Jeanne, et sur l'exactitude de ce qu'elle y énonce relativement au sacre de Charles vu.
(1) Nous la devons à la complaisance de M. D*, homme de lettres, recteur de l'académie de ***.
(2) Voy. ci-devant note SçjS , no i5 , p. a33.
(3) Thomassin ^ f. tjS , dit positivement qu'elle dictait ses lettres : « Fil escrire des lectres qu'elle-mesme dicta. ...»
(4) C'est ce qui est arrivé... Voy. ci-après notes 10 à i5, pages 337 et 338 , et ci-devant note 33^ , p. 235.
(5) Lenglet et Tripaut n'en donnent qu'une. Thomassin , f. 95 et 96, en rapporte quatre , dont il avait vu lui-même les copies, mais qui ne semblent que des fragmens de celle qu'on va rapporter (ci-après n» IV, p. SSj),. où ce qui est énoncé dans tes quatre se trouve compris.
ÎI. Considérée quant à son étal matériel , la lettre est écrite en caractères gothiques, avec beaucoup d'abréviations; mais elle se lit très-aisément. Elle a dixsept lignes et demie, qui ont chacune deux cent soiîtantedix millimètres de longueur. Elle est pliée à-peu-près comme nos lettres ordinaires , mais sous un format assez grand et presque carré, de centquarante-neuf sur cent trente-cinq millimètres. Vers le bas de la partie extérieure pliée , il y a pour toute adresse : Au Duc de Bour^ goin^ne.