CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
Là FRANCE AVANT JEANNE D'aRG
La destinée de la France. — Glovis, Gharlemagne, saint Louis. — Le moyen flge et les temps modernes. — Philippe le Bel et ses fils. — Avènement des Valois. ^ La France et l'Angleterre. — La gnerre de Cent ans. — Grécy, Poitiers. — Charles V. — Charles VL — Les régents de France. — Isabeau de Bavière. — Jean Sans-Peur et Louis d'Orléans. — La rue Yieille-du-Temple. — Armagnacs et Bourguignons. — Henri Y de Lancastre. — Azincourt. — Le Dauphin. — Le pont de Montereau. — Les Anglo-Bourguignons. — Traité de Troyes. — Henri YI et Charles YII. — Grevant , Yemeuil. — Siège d'Orléans. — La journée des Harengs. — Le roi de Bourges. — Le sentiment national. — Dieu.
Dieu, qui de rien a fait le monde, et qui a créé Thonime à son image, n'a pas seulement déterminé par les décrets éternels de sa toute-puissance l'œuvre que chacun de nous doit accomplir ici-bas; il a jugé qu'il n'était pas bon que l'homme fût seul, et par l'institution sacrée du mariage il a créé la famille : et chaque famille a reçu dans ce monde une destinée spéciale à laquelle doivent concourir volontairement tous les membres. Ce n'est pas tout : ces familles, de jour en jour plus nombreuses, s'étant répandues sur la surface de la
terre , Dieu a voulu qu'elles fussent distribuées en groupes , et qu'une commune origine, un intérêt commun, un même sol à cultiver et à défendre, réunissent un certain nombre de familles pour former une seule nation. Dieu n'^ pas seulement assigné à chaque nation le territoire qu'elle doit occuper; il lui a encore marqué le rang qu'elle doit tenir parmi les peuples, la fonction spéciale dont elle est chargée, l'action particulière qu'elle doit exercer dans le monde. Les émigrations, les guerres, les révolutions de tout genre, auxquelles le genre humain est assujetti, depuis que par sa désobéissance Adam a troublé pour jamais l'harmonie primitive du plan divin, ont sans doute amené, à travers les siècles, dans la vie des nations et dans les rapports qui s'établissent entre elles, des modifications nombreuses et profondes. De vieux raipires se sont écroulés pour faire place k des États nouveaux; certaines nations ont été subjuguées par d'autres; plusieurs peuples, souvent de race différente, se sont fondus en un seul; parfois, au contraire, un peuple jusqu'alors uni , s'étant divisé , a donné naissance à plusieurs nations distinctes : en un mot, les événements de tout genre dont le tableau nous est retracé par l'histoire sont venus se joindre, dans le cours du temps ^ aux éléments qui ont servi à constituer les sociétés primitives. Mais malgré ces changements, et dans ces changements mêmes, l'ordre établi par Dieu n'a jamais cessé de subsister. Gomme chaque homme, comme chaque famille , chaque nation a son œuvre à faire icibas, et chaque fois qu'un peuple nouveau apparaît sur la scène du monde , il reçoit de la Providence une mission spéciale à laquelle, dans la mesure de leurs forces, tous les citoyens , les pauvres comme les riches , les faibles comme Lss puissants, les ignorants commes les sages, doivent concourir, et» s'il le faut, se dévouer généreusement tout entiers.
En lisant notre histoire, nous prenons une idée bien grande de la mission qui semble avoir été donnée à la France. Fille aînée de l'Église» sa destinée n'a-t-elle pas éléi n'est-elle pas encore de défendre et de propager la vérité dans le monde? Entre tous les peuples qui se sont constitués en Europe depuis la chute de l'empire romain , le peuple français ne nous apparaît-il pas comme le soldat de Jésus- Christ, comme l'éclaireur qui marche en avant sur la route de l'avenir, comme le guide des nations? Le peuple qui a mis une borne définitive à Tinvasion musulmane, puis qui, se plaçant à la tète des nations chrétiennes, a marché vers Jérusalem sous l'étendard de la croix ; le peuple dont les rois ont reçu le beau nom de tris- chrétiens, n'a-t-il pas bien mérité qu'on appelât ses hauts faits les actes de Dieu accomplis par la main des Francs ^ ? N'est-ce pas à lui surtout qu'appartiennent ces grandes figures qui traversent, comme un sillon lumineux, le ciel sombre de Thistoire? N'est-ce pas à lui que sont Gharlemagne et saint Louis? N'est-ce pas à lui qu'est Jeanne d'Arc?
Clovis, campé avec ses Francs-Saliens au nord-est de la Gaule, tout près encore de cette Germanie où avaient guerroyé ses ancêtres, n'était que le chef militaire d'une tribu barbare, Saint Bemi en le baptisant fait de lui le premier roi de France. Sous Clovis et ses successeurs commence et se poursuit la fusion entre les Germains envahisseurs et la population indigène, d'origine celtique, mais, depuis Jules César, d'é* ducation romaine. L'esprit d'ordre et d'organisation , la forte discipline de l'ancienne Rome, unie déjà à l'esprit d'initiative, à l'impétueuse hardiesse de la race gauloise , s'allie avec
oette humeur libre et fraoche , et cette singulière aptitude à
1 Gesta Dei per Francoê,
recevoir la civilisatioD , tout en gardant riodépendance primitive j qui sont les traits distinctifs des races germaniques. Tous les éléments de vie et d'avenir, étouffés pour un temps, pendant la décadence romaine, sous le poids écrasant d'une tyrannie qui n'avait plus de force que pour opprimer , se raniment soudain par la vigoureuse impulsion des barbares, et l'on voit s'opérer ce grand travail qui devait enfanter la nation française.
Cette nation, en train de se former, était menacée par deux grands dangers. Si les invasions barbares étaient nécessaires pour régénérer une société vieillie, il fallait aussi , pour que cette régénération pût s'accomplir, que ces invasions eussent un terme; sans quoi les peuplades germaines, les hordes slaves et hunniques se succédant sans interruption , les États qui se fondaient eussent toujours été renversés dès leur naissance, et la Gaule, où se dirigeaient toutes ces masses d'hommes, demeurée en proie à de continuelles révolutions, n'aurait pu devenir la France. A ce torrent il fallait opposer une digue, il fallait aussi arrêter à tout prix les disciples de Mahomet qui, s'avançant à travers T Afrique et l'Espagne, menaçaient de submerger l'Europe et de ruiner la foi. Cette œuvre indispensable, trop lourde aux mains débiles des derniers Mérovingiens, fut accomplie par la glorieuse famille des Héristal. Charles Martel, en brisant dans les champs de Poitiers les escadrons sarrasins, Charlemagne, en conquérant la Germanie au christianisme, dissipèrent le double danger qui menaçait la France et l'Europe, et assurèrent l'avenir.
Quand le glorieux empereur d'Occident mourut à Aixla-Chapelle (814), les nations un moment réunies sous son sceptre tendirent à se séparer. Mais cette vie commune qu'elles avaient menée sous la forte discipline d'un grand
homme, si peu qu'elle eût duré, avait suffi pour opérer le classement ou hâter la fusion des divers éléments qui s'agitaient dans l'empire, et, en outre, pour donner à tous les peuples qui le composaient un même idéal de progrès et de civilisation, qu'ils ne perdirent plus de vue. La période barbare était close. La grande confédération catholique des nations de rOccident était fondée. C'est là l'œuvre accomplie par Gharlemagne , qui a pris en France son point de départ et son point d'appui. Quand le pape décernait à Gharlemagne le titre d'Auguste et posait sur sa tète la couronne impériale , ce symbole de la grande civilisation qui avait si longtemps régi* le monde, c'était la France que l'Église saluait et cou-* ronnait dans la personne de son roi.
Sous les descendants de Gharlemagne, l'empire ayant été divisé en royaumes, les royaumes eux-mêmes furent morcelés en grands fiefs, qui se subdivisèrent en un nombre presque infini de seigneuries héréditaires. G'est l'époque où 8*établit le système féodal, qui, rattachant les uns aux autres par des liens étroits tous les membres de la société, depuis le serf jusqu'au souverain, groupant les faibles autour des forts, et ceux-ci autour de chefs plus puissants qu'eux, con- ■serva , en dépit des discordes civiles et des guerres privées , le principe de l'unité sociale et nationale, exposé à périr au milieu de ces divisions. L'influence de l'Église, exerçant son salutaire empire sur les rudes barons féodaux, contribua à discipliner les esprits et à adoucir les mœurs. Les papes, ces grands guides des nations dans les premiers siècles du moyen âge , ouvrirent un vaste champ à l'activité de ces vigoureuses natures qui s'épuisaient en luttes intestines ; ils lancèrent les jeunes nations , la France en tète , dans l'héroïque épopée des croisades. Gependant du milieu même de la division féodale naissait la royauté capétienne.
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dont la mission a été de préparer et d'accomplir lentement cette parfaite unité du territoire, cette unité non moins parfaite des idées» des mœurs, des sentiments^ qui distingue entre toutes la nation française, et qui la rend si forte dans ses luttes contre l'étranger. Saint Louis, cette figure vraiment chrétienne et vraiment française, pleine d'énergie et de douceur, pleine de grâce et de dignité, résume admi* rablement dans sa personne cette période originale de notre histoire, tout ensemble féodale, ecclésiastique et royale. Saint Louis, c'est encore le roi féodal, le suzerain des ba« rons vêtus de fer ; c'est aussi , c'est surtout le champion de la foi, le chevalier de Jésus* Christ : sublime, la lance au poing , quand il combat les infidèles ; plus sublime encore , quand dans son palais il pratique, comme un religieux, la plus austère pénitence, la plus ardente charité : mais saint Louis, c'est déjà le roi de France, la personne sacrée en qui, pour ainsi dire, se concentre et se réalise la grande idée de la patrie. Une môme royauté idéale a été conçue au moyen âge par toutes les nations catholiques ; mais il a été donné à la France de la contempler vivante dans la personne de saint Louis.
Après saint Louis et avec le xiii'' siècle expire cette période héroïque, pleine de foi et d'enthousiasme, qu'on appelle le haut moyen âge : une nouvelle ère commence, qui doit servir de transition pour arriver aux temps modernes. I^ féodalité, lentement minée par la royauté, qui, s'appuyant sur les légistes, seconde aux dépens de la noblesse féodale les progrès de U bourgeoisie , va s'affaisser peu à peu pour faire place au système de l'unité monarchique, qui trouvera, après trois siècles, sa plus haute expression dans l'au^ torité absolue exercée glorieusement, mais avec excès, par Louis XIV. Durant cette période de transition, les calculs
de la politique, les premiers essais d'une organisation civile, judiciaire, administrative, militaire, et, dans toutes ses branches, de jour en jour plus savante et plus compliquée, vont remplacer ces grands élans, cette initiative passionnée, ce puissant désordre, qui donnent tant de vie et de mouvement au tableau des premiers âges de notre histoire. Mais, en revanche, sous la main ferme et habile de la royauté, et aussi sous la rude leçon des événements, à travers les sanglantes vicissitudes de la guerre de Cent ans, les guerres de religion, la Ligue et la Fronde, la France réunira ses forces divisées, et présentera au monde cet étonnant spectacle d'un peuple tellement uni , qu'on pourrait souhaiter qu'il le fût moins; qui pense et agit comme un seul homme, et se meut tout d'une pièce au gré de ses gouvernants.
C'est sous Philippe le Bel et ses fils que s'accuse décidément le rôle nouveau de la royauté appelant la bourgeoisie à son aide. Il ne suffit plus au roi de commander les forces militaires de la nation dans les grandes guerres, d'occuper le sommet de la hiérarchie féodale, d'être le représentant et comme l'image vivante de la patrie; il prétend maintenant gouverner et administrer le royaume, comme il avait jusqu'alors gouverné et administré son do* maine» Magistrat suprême, il veut que son action s'étende, que sa présence se fasse sentir sur tous les points du territoire : décidé à être obéi, et à renverser successivement tous les obstacles qui s'opposeraient à ses volontés. Il est fâcheux que les rares qualités de Philippe le Bel aient été ternies par la fourberie, la violence et la cruauté. L'inique^
1 Cette épiUiète ne s'applique qu'au roi de France. L'Église ne faisait qu'exercer rvn de ses droits sacrés quand, après information, eUe supprima l'ordre des Templiers au concile général de Vienne.
procès des Templiers et le honteux attentat d'Anagni pèseront éternellement sur sa mémoire , et semblent avoir pesé sur sa famille. Ses trois fils, Louis le Hutin, Philippe le Long, Charles le Bel, régnèrent tous trois, et moururent tous trois sans héritiers mâles. C'est alors que s'établit ce grand principe, rattaché faussement à Tancienne loi salique, que le sceptre de France ne pouvait tomber en quenouille, et que , se transmettant toujours dans la race royale de mâle en mâle, par ordre de primogéniture , la couronne ne pourrait jamais être transférée à une famille étrangère. C'est ce principe qui, amenant sur le trône la branche des Valois, donna lieu à la guerre de Cent ans. On peut dire qu'il assure à la nation la possession d'elle-même, et c'est pour le maintenir qu'a combattu Jeanne d'Arc.
Au moment où. Edouard III se préparait à revendiquer contre Philippe VI les droits qu'il prétendait tenir de sa mère Isabelle de France, fille de Philippe le Bel, les deux nations se trouvaient dans une situation relativement florissante, et toutes les deux marchaient parallèlement, dans des voies différentes, à l'accomplissement de leurs destinées, par l'organisation des forces qu'elles avaient reçues de la Providence. En Angleterre comme en France, il y avait eu un mélange d'éléments divers; mais ce mélange s'était accompli dans des conditions tout autres. L'administration romaine avait laissé peu de traces dans un pays où les légions avaient fait un long campement plutôt qu'une conquête définitive, et où l'occupation s'était d'ailleurs bornée à la partie méridionale du territoire. A la chute de l'empire, la population indigène, d'origine celtique comme en Gaule, avait recouvré une indépendance qu'elle ne sut pas longtemps défendre contre les Germains envahisseurs. Les Anglo- Saxons, s'étant portés en masse dans la Grande-
Bretagne, dominèrent absolument les vaincus, et firent complètement prévaloir leur esprit, leur langue et leurs mœurs. L'invasion normande ou plutôt française , qui , sous Guillaume le Conquérant, renversa Théritier des dynasties saxonnes, apporta un nouvel élément, qui eut sans doute une grande influence, mais qui ne fut point assez puissant pour prédominer. Après être longtemps demeuré à la surface, l'élément français fut à la fin absorbé, non sans communiquer des qualités précieuses à l'élément saxon. Déjà sous Edouard III la dynastie normande, issue du Conquérant, était devenue en Angleterre la dynastie nationale, et dans la nation même. Normands et Anglo-Saxons , mettant de côté leur vieille haine, aimaient à se confondre sous le nom commun d'Anglais. L'autorité royale était pleine de vigueur; mais dès lors elle rencontrait des limites, et il fallait que la couronne comptât avec les parlements, où les lords et les députés des communes s'unissaient souvent contre elle. En effet, chez nos voisins, ce ne fut pas la royauté , ce furent les seigneurs féodaux qui firent alliance avec la bourgeoisie, et c'est de cette alliance qu'est issue la constitution anglaise. Le peuple entier avait dès lors cet esprit éminemment ferme et pratique qui depuis lui a fait accomplir de si grandes choses. Habile à discerner ses droits et encore plus ses intérêts, prêt à sacrifier tout pour les faire respecter et aussi pour les étendre ; incapable de plier ou de résister au delà d'une certaine mesure, qui souvent est la
borne même de la sagesse; d'un orgueil et d'un égoïsme à |
toute épreuve; plus propre à subjuguer ou à exploiter le monde qu'à le guider ou à le convertir; d'ailleurs patriote jusqu'à l'injustice et même jusqu'au crime; franc et généreux à ses heures, ce peuple, froidement audacieux, qui semble avoir reçu pour mission de représenter dans le
monde l'indomptable énergie de Tâme humaine en qnète da progrès terrestre, aux prises avec les forces de la nature, était pour la France un redoutable adversaire.
Si Anglais qu'ils fussent devenus, les rois normands n'avaient pu oublier complètement leur origine française.
Les provinces qu'ils possédaient encore sur le continent, et pour lesquelles ils avaient jusqu'alors rendu hommage aux rois de France, ravivaient continuellement ce souvenir, ainsi que le regret de celles qu'ils avaient perdues. L'habile politique inaugurée par Philippe P' et par Louis le Gros , compromise par le divorce de Louis YII , mais reprise avec tant de succès par Philippe -Auguste contre Jean Sans-Terre, et suivie encore comme une politique traditionnelle par saint Louis , qui la restreignit seulement dans les étroites limites tracées par sa conscience scrupuleuse , avait singulièrement diminué la dangereuse puissance de ces vassaux redoutés, qui pouvaient mettre au service de leurs intérêts féodaux toutes les forces de l'Angleterre. De tous les fiefs qu'ils avaient recueillis dans la succession du Conquérant, dans celles de Henri Plantagenet et d'Éléonore d'Aquitaine, ils ne conservaient plus que le duché de Guienne, auquel Edouard P' avait ajouté au nord le comté de Ponthieu , qu'il tenait du chef de sa femme Éléonore , fille de la reine Jeanne de Castille. Ils regrettaient surtout cette riche et populeuse province de Normandie, berceau de leur race, et qui, située tout juste en face de leur royaume, leur ouvrait, pour ainsi dire, une route directe de Londres à Paris par Rouen. Revendiquer non plus seulement ces possessions perdues, mais la France tout entière, et se présenter non plus en vassal rebelle armé déloyalement contre son suzerain , mais en prétendant à la couronne, en prince du sang royal, justement irrité contre un usurpateur, c'était une politique qui avait de
quoi tenter l'habile et entreprenant Edouard III , solidement établi dans son royaume » maître de Tlrlande, et ayant réduit rÉcosae à la vassalité , ou du moins à rimpuissance. Bien qu'elle parût exclusirement dynastique, cette politique fut adoptée avec enthousiasme par la nation anglaise ^ qui, depuis les succès de Guillaume I*', redoutait toujours une conquête, que Philippe -Auguste avait essayé de renouveler, et que préparaient ^ en effet, les Normands de France, du consentement de Philippe YI. Enchantées d'ailleurs d'étendre avec les possessions de leurs rois leurs rapports commerciaux et d'accroître les sources de leurs richesses , les communes ne marchandèrent à Edouard ni les hommes ni les subsides.
La première période de la guerre de Cent ans fut douloureuse pour notre pays. L'organisation militaire de la France , plus tard comprise au nombre des grandes réformes opérées par Charles YII , n'était pas en rapport avec les besoins de cette guerre. Malgré l'appui que Philippe-Auguste avait trouvé à Bouvines dans l'infanterie armée par les communes, laquelle avait grandement contribué à lui donner la victoire, la royauté n'avait pas encore su profiter de cette force nouvelle, destinée à rendre un jour inutile la grosse cavalerie des anciennes armées féodales. La chevalerie française , la plus brillante et la plus brave de l'Europe, brisa sans fruit sa valeur contre ces gens du commun ^ ces misérables piétons d'Edouard III ^ exercés dès leur plus tendre enfance au maniement de l'arc dans les paroisses de la vieille Angleterre, et qui savaient garder leurs rangs, s'atancer et se retirer à propos , se taire et obéir à leurs chefs. L'expérience en fut faite à Crécy (1346). Calais fut pris l'année suivante , et deux siècles durant les Anglais le conservèrent, comme une porte pour entrer en France. La
bouillante valeur du roi Jean , fils et successeur du premier Valois, ne fit que rendre plus funeste le second désastre infligé à Poitiers (1356) par l'infanterie anglaise à la chevalerie de France. Le traité de Brétigny (1360), qui termina cette première période de la grande guerre , reconstitua à nos dépens le pouvoir territorial de la dynastie anglaise sur le continent. Elle possédait désormais en souveraineté directe , sans obligation d'hommage : au midi, l'Aquitaine avec toutes ses annexes y le Poitou , TAunis , l'Angoumois , la Saintonge, le Limousin, lePérigord, le Quercy, le Rouergue, TAgénois, le Bigorre; au nord, le Ponthieu, Guines et Calais. Elle n'eut pas , il est vrai , la Normandie , mais forte conlme elle Tétait, et voyant la France tellement affaiblie, elle pouvait espérer de reprendre facilement, un jour ou l'autre, cette belle province qu'elle convoitait.
Le règne de Charles Y trompa pour un temps cette espérance. Ce prince avait été élevé à Técole de l'adversité. Pendant la captivité de son père , il avait eu bien de la peine à maintenir, dans un pays en proie aux ravages de l'étranger, et pour surcroît de malheur déchiré par les factions , l'autorité royale dont le dépôt était remis entre ses mains. Entouré de conseillers sages et prudents comme lui , servi par l'épée de du Guesclin , il renoua le fil de la politique traditionnelle , brisé par les désastres des deux règnes précédents; et lorsqu'il mourut à Vincennes, le 16 septembre 1380, c'est-à-dire vingt ans après le traité de Brétigny, les Anglais ne possédaient plus en France que cinq villes : Bayonne, Bordeaux, Brest, Cherbourg et Calais.
Par malheur, il eut pour successeur un enfant qui, dès qu'il eut atteint l'âge de régner, tomba en démence. Le règne de Charles VI ne fut donc qu'une longue minorité. Durant cette fatale éclipse de la royauté , le pouvoir tomba
aux mains des princes du sang, qui, par suite de la funeste coutume d'apanager les royaux de France, en leur abandonnant de vastes provinces sous la réserve de l'hommage, avaient reconstitué une féodalité nouvelle. Les ducs d'Anjou, de Bourgogne et de Berri, oncles du roi, plus soucieux de leurs intérêts particuliers que de la prospérité du royaume, en épuisèrent les ressources pour accroître leurs trésors et leurs domaines, et donnèrent à l'Europe le scandaleux spectacle de princes sans patriotisme et sans cœur, exténuant à l'envi, pour assouvir leur cupidité, le peuple confié à leur garde, et le livrant, pour ainsi dire, sans défense aux entreprises de l'étranger.
Une reine courageuse, une nouvelle Blanche de Gastille, aurait pu tout sauver ou tout réparer. Mais la reine s'appelait Isabeau de Bavière. Ce nom est demeuré dans une telle exécration , qu'à peine ose-t-on excuser celle qui le portait et qui l'a souillé. Cependant la critique moderne S dans son ingénieuse impartialité , a quelque peu atténué l'aspect hideux qu'avait eu jusqu'ici dans l'histoire cette royale figure. Elle nous l'a montrée moins naturellement perverse qu'indolente et facile au mal, amenée jeune dans une cour corrompue, liée à jamais par son mariage à un insensé, qui parfois la maltraitait, dépourvue, au reste, de toute vigueur d'esprit ou de cœur, capable peut-être de moindres vices, incapable à coup sûr de grandes vertus, curieuse avant tout de son bien-être, qui consistait en mille futilités, et n'hésitant pas à lui sacrifier non -seulement l'honneur, mais jusqu'au sentiment maternel, trahissant son fils sans le haïr et la France sans y prendre garde, pour vivre en paix avec ses oiseaux et ses chiens : figure
1 M. VaUet de ViriTiUe, Histoire de Charles VIL
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moins sombre qu'on ne pensait peut-être, mais d'autant plus m^risable , car le trait dominant de son caractère est la lâcheté.
Une autre personne royale i en qui la France aurait pu placer ses espérances « était Louis , duc d'Orléans, frère puîné de Charles YI. Ce jeune prince, arrivé à l'âge d'homme, s'était, en effet, grâce à la faveur de la reine, emparé du gouvernement. Plus rapproché du trône, et par là même plus intéressé au salut du pays, il ne semblait pas toutefois comprendre mieux que les autres princes la lourde responsabilité qui pesait sur sa tète. Cœur frivole, esprit léger, il s'abandonnait à tous les plaisirs, et cependant augmentait les taxes, et faisait peser sur le peuple de lourdes charges. Il avait rencontré un dangereux rival , un ennemi acharné dans le sombre Jean Sans -Peur, qui ne supportait point de n'avoir pu recueillir dans l'héritage de son père , Philippe te Hardi ^ avec le duché de Bourgogne, la part prépondérante que le duc avait eue jusqu'à sa mort dans la direction des affaires.
La haine du Bourguignon ne fit que croître , en dépit des efforts qui furent faits pour réconcilier les deux princes, malgré les liens du sang et l'intérêt delà patrie^ qui auraient dû les réunir. Cette haine fut enfin assouvie le 23 novembre 1407, par un infâme guet*apens4 Le duc d'Orléans, sortant de chez le roi pour s'en retourner à son hôtel , fut assassiné rue Yieille-^du-Temple , près de la porte Barbette, par dixsept spadassins aux gages du duc de Bourgogne. Celui ««oi, après avoir d'abord nié la part qu'il avait prise à l'assassinat et assisté même aux funérailles de sa victime , finit par se vanter de son forfait, et poussa l'audace jusqu'à en faire prêcher devant la cour une apologie publique par le carme Jean Petit.
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La venvâ du duc d'Orléans, Yalentme Yisconti, avait juré de le venger. Elle mourut en 1408. Mais ses enfants reprirent son œuvre ) et autour d'eux se groupa un parti nombreux ^ où se rangea plus volontiers la noblesse, et qui eut pour chef un [seigneur du Midi, le comte Bernard d'Armagnac, depuis créé connétable. Jean San»-Peur, d'autre part, avait, lui aussi, son parti. Despote dans ses États^ il affectait en France de se montrer zélé partisan des réformes et défenseur du pauvre peuple. La populace de Paris , notamment la puissante corporation des bouchers, lui était toute dévouée; toutefois une partie de la noblesse suivait aussi sa bannière. Armagnacs et Bourguignons entrèrent en lutte ^ et la France fut pour longtemps en proie aux fureurs civiles. Tantôt vainqueurs , tantôt vaincus I s'arrachant et perdant tour à tour Paris et la personne du roi ( pauvre insensé qui , en raison du prestige attaché à sa dignité , servait à couvrir du beau nom de justice et d'intérêt public les meurtres, les trahissons, les vengeances et l'universel pillage), oeuvrant tout le nord de la France de sang et de ruines, les deux partis faisaient par avance la besogne des Anglais, que l'un ou l'autre chef, mais surtout Jean de Bourgogne , semblait haïr moins que son adversaire.
Charles Y avait beaucoup profité, pour son œuvre de.répa-* ration, de la minorité du roi d'Angleterre Richard II, petitfils et successeur d'Edouard m. Quand ce prince fut en état de gouverner par lui-même, son insolence et sa tyrannie soulevèrent contre lui une opposition violente, à la tète de laquelle se placèrent aussitôt ses oncles, les ducs d'York, de Glocester et de Laticastre« Glocester fut assassiné ( 1 397 ) , et Lancastre étant mort (1390), Henri de Bolingbroke, son fils, que le roi avait banni , rentra dans sa patrie pour se mettre k la tête d'une insurrection qui triompha aussitôt. Richard
fat déposé y puis assassiné l'année suivante (1400). Le vainqueur usurpa la couronne, qui, à défaut du roi détrôné, aurait dû revenir à la postérité de Lionel, duc de Ciarence, second fils d'Edouard III ; il prit le nom de Henri IV » et fut le fondateur de la dynastie des Lancastre. En 1413, son fils Henri V lui succéda, et, à peine monté sur le trône, conçut le dessein de profiter des discordes qui déchiraient la France pour l'envahir, occuper ainsi, dans une guerre étrangère, l'esprit turbulent de ses barons, et justifier, à force de gloire, l'usurpation de son père.
Le prince qui exécuta une telle entreprise était, du vivant du feu roi, un des plus mauvais sujets de rAngleterre. En recevant le pouvoir souverain » il opéra sur ses mœurs une brusque réforme. Autant il avait été jusqu'alors étourdi dans ses pensées et désordonné dans sa conduite , autant il devint grave, prudent et mesuré. Soit que l'ambition eût étouffé en lui des passions moins nobles» soit que le sentiment de la lourde responsabilité qu'il assumait devant son peuple eût soudain jeté du poids dans la légèreté de son âme , il devint un des princes les plus sages , un des politiques les plus profonds de son temps. A coup sûr ce n'était pas un grand cœur; mais c'était un ferme esprit, plein d'expédients, fertile en ressources, patient et hardi, sachant attendre, mais ne déviant jamais de la voie qu'il s'était tracée; véritablement Anglais par l'obstination à poursuivre son but et à chercher d'abord en toutes choses le triomphe de ses intérêts ; digne par ses qualités de souverain et de capitaine de s'attirer l'af-fection de son peuple et de son armée, et de conquérir même l'estime de ses adversaires. La France n'avait pas alors, parmi ses défenseurs, d'homme qui lui pût être opposé sans désavantage, soit sur le champ de bataille, soit dans les négociations; et, divisée comme elle Tétait, il eût été
bien extraordinaire qu'elle ne succombât pas sous ses coups.
Le 14 août 1415, il débarqua près de Harfleur, à Tetnboucbure de la Seine, avec six mille hommes d'armes* et quatre mille archers. Un mois après, malgré une héroïque résistance, le gouverneur, Raoul de Gaucourt, n'ayant pas été secouru, fut obligé de capituler. Ce n'était là que le prélude de nos revers. Deux mois s'étaient à peine écoulés, quand les désastres de Crécy et de Poitiers furent renouvelés à Âzincourt ( octobre 1415). Dix mille Français périrent, quinze cents furent emmenés prisonniers. Le duc Charles d'Orléans, neveu du roi et premier prince du sang, demeura trente ans en Angleterre. Épuisée par sa victoire même, l'armée anglaise était réduite à dix mille hommes : Henri dut se rembarquer ; mais il ne tarda pas à revenir.
Plus croissait le danger de la patrie, plus s'irritait la foreur des factions. Dépouillée du pouvoir par le comte d'Armagnac , et gardée à vue dans la ville de Tours, la reine Isabeau se fit délivrer par Jean Sans -Peur, et s'unit à lui contre le parti dominant, qui tenait dans ses mains le roi et son fils Charles, dauphin de France (1417). Ce jeune priuce, à qui l'on avait confié la lieutenance générale du royaume, n'était âgé que de treize ans à cette époque. Élevé au milieu des guerres civiles, n'ayant sous les yeux que des exemples de folie, de trahison et de cruauté, un profond sentiment dô défiance commençait à se développer dans son âme, et devait demeurer pendant toute sa vie le trait dominant de son caractère. Par uae contradiction qui n'est pas sans exemple, personne n'était plus que lui accessible aux courtisans sans scrupule, qui s'insinuent dans la confiance des
1 Chaque homme d'arme» ou soldat d*élite était accompagné de plasieun serateurs armés. Les forces anglaises se composaient donc d'environ vingtcinq miUe hommes, y compris les archers.
princes, et les perdent en leur cachant la vérité. Il était doué d'ailleurs de rares qualités naturelles, qui plus tard se développèrent, et, surtout dans la seconde partie de son règne, portèrent d*heureux fruits pour la France. En ce moment, et pour longtemps, il était entièrement dévoué, d'esprit et de cœur , à la faction armagnac , qui , du reste , il faut biM le reconnaître , était des deux partis le plus national , et qui , si elle avait mal soutenu la guerre, avait du moins marché droit aux Anglais, et versé son sang pour la patrie à Azin<«court. En 1418, Paris fat livré par trahison à la faction bourguignonne ; le Dauphin faillit tomber aux mains de lean Sans-Peur, qui désirait vivement le tenir en son pouvoir, pour en faire l'instrument de ses desseins. Mais il fiit sauvé par Tanneguy-Duchàtel, qui, le réveillant au milieu de la nuit, l'emporta dans ses bras à demi nu. Le connétable ayant perdu la vie dans les épouvantables massacres qui marquèrent le triomphe du duc de Bourgogne, le Dauphin fut dès lors le chef réel du parti , qui continua toutefois d'être désigné par le nom d'Armagnac. D'une part, le roi, la reine et le duc de Bourgogne, le Dauphin et ses conseillers d'autre part, constituèrent deux gouvernements ennemis, qui se proscrivaient l'un l'autre, se renvoyant l'accuseticm d'usur* pation et d'illégalité, négociant séparément avec les Anglais, et, trompés tous deux par la finesse de Henri Y, produisirent en France une déplorable anarchie, et permirent au conquérant de réaliser enfin le rêve de la race royale d'Angleterre, en s'emparant de la Normandie.
Dès 1417, il était de retour en France et s'emparait de €aen. En 1419 , après avoir pris possession de toute la basse JiÏpjrnMiadie, dQFalai|3.Q, deYire, de SaintrLÔ^ deCpu^çes M d'Évreux, il mit le siège devant Rouen. Cette viUe (^Jt, héroïquement défendue pendant aept mois; mais elle dut ee
rendre, et la Boumission de la capitale entraîna aussitôt celle delà province tout entière.
La faction de Bourgogne y alors dominante et maîtresse de la personne du roi, n'avait fait aucun effort sérieux pour sauver Rouen et arrêter enfin les progrès du roi d'Angleterre. Jean Sans-Peur essaya de négocier avec Henri Y; mais les conditions proposées par le vainqueur furent si dures, qu'il dut les rejeter, et que, sous le coup de la honte, le sentiment national sembla se réveiller quelque peu au fond de son âme. Une réconciliation sincère avec le Dauphin, la réunion des deux partis, Toubli des rivalités et même des crimes passés, en face de l'invasion étrangère, pouvaient encore tout sauver; les forces réunies de la France auraient bientôt rejeté le conquérant dans son tle. Le peuple demandait à grandp cris cette réconciliation nécessaire. Les plus saints docteurs du clergé de France, prosternés au pied des autels, suppliaient Dieu de la procurer. Une entrevue amicale, mais infructueuse, eut lieu au ponceau de Pouilly (11 juillet 1419). Une autre fut indiquée, qui devait être décisive , pour le 10 septembre suivant, au pont de Montereau.
Ce jour-là doit être marqué parmi ceux qui, dans le cours des siècles, ont été fatals à notre pays. Le coup de hadie qui abattit Jean Sans- Peur aux pieds du Dauphin fit à la France une telle blessure, qu'elle en serait morte, sans la miraculeuse intervention de la Pucelle. Qui frappa ce coup? Qui Favait prémédité? Le Dauphin en filt-il complice? Questions pleines de ténèbres , que n^a pu réussir à éclairer complètement la lumière subtile de la critique moderne. Les juges de Rouen posèrent à Jeanne cette question ^ : c Pensez-vous que votre roi fit bien de tuer ou de faire tuer monseigneur de Bourgogne? ]> Elle répondit : ce Ce fut grand dommage
1 Procès, 1. 1, pp. 183,184.
pour le royaume de France ; mais, quelque chose qu'il y eût entre eux , Dieu m'a envoyé au secours du roi de France. ]>
Le nouveau duc de Bourgogne, Philippe le Bon, empressé de venger son père, se jeta décidément dans les bras de Henri Y. La faction bourguignonne et l'invasion anglaise se confondirent, et, par contre, le parti armagnac devint désormais le vrai représentant de l'indépendance nationale. La coalition anglo- bourguignonne s'affirma aux yeux de tous par le honteux traité de Troyes, signé le 21 mai 14S0 par Henri Y, qui voyait triompher sa politique, Philippe le Bon, qui préférait le soin de sa vengeance au salut de sa patrie, l'infortuné Charles YI, qui ne savait ce qu'il faisait, et la lâche Isabeau, qui se consolait aisément d'avoir proscrit son fils, en songeant au repos qu'elle allait goûter, aux honneurs qui lui seraient rendus à la cour du vainqueur, devenu son gendre.
Henri Y , en épousant Catherine de France , était déclaré l'unique héritier de Charles YI, et le seul régent de France tant que vivrait le roi. Les enfants nés de son mariage avec la jeune princesse devaient réunir à perpétuité les deux couronnes. La loi salique était ainsi abrogée, le droit sacré du Dauphin foulé aux pieds, et la France devenait anglaise. Jamais honte pareille n'avait été infligée à la grande nation qui pendant le moyen âge avait marché à la tète de l'Europe civilisée. C'était boire le calice jusqu'à la lie.
Le roi d'Angleterre ne jouit que deux ans de son triomphe» et sa joie fut troublée par la défaite et la mort de son frère le duc de Clarence, à Beaugé en Anjou (S3 mars 1421 ), et par la résistance opiniâtre des habitants de Meaux. Le 31 août 1422, il alla rendre compte à Dieu de ses conquêtes. Sept semaines après (21 octobre), la mort venait mettre un terme à la longue folie du roi de France.
Le jeune roi d'Angleterre , fils de Henri Y , fat proclamé roi de France à Saint -Denis, le 20 novembre. C'était un enfant au berceau, destiné à perdre successivement, après un règne constamment troublé , les deux couronnes qui reposaient en ce moment sur sa fragile tète. Ses deux oncles , les ducs de Bedford et de Glocester , exercèrent pour lui le pouvoir, l'un en France, avec le titre de régent, Tautre en Angleterre, sous le nom plus modeste de protecteur. Le duc de Bedford, général expérimenté, administrateur habile, politique adroit et ferme, avait, quoique peut- être à un moindre degré, toutes les qualités du vainqueur d'Âzincourt, dont il était chargé de continuer l'œuvre. Son autorité, reconnue par les premiers corps de l'État, le parlement, l'université, s'étendait, grâce à l'appui du duc de Bourgogne , sur presque toutes les provinces situées au nord de la Loire et, au midi, sur le duché de Guyenne. Il se préparait à porter les derniers coups à l'indépendance française , en rejetant définitivement hors du royaume l'héritier légitime de la couronne, le Dauphin Charles, qui, ayant appris la mort de son père, s'était fait proclamer roi à Mehun-sur-Yèvre, en Berri, par quelques chevaliers français qui l'avaient salué du nom de Charles YII.
Les seules provinces qui reconnussent encore la royauté nationale étaient la Touraine, l'Orléanais, le Berri, le Bourbonnais, l'Auvergne, le Languedoc, le Dauphiné et le Lyonnais , c'est-à-dire , sauf la Guyenne , le centre et le midi de la France. Un parlement composé des conseillers demeurés fidèles, une université oii siégeaient les docteurs qui avaient refusé d'être Anglais, avaient été institués à Poitiers. Des états généraux assemblés à Bourges étaient opposés, comme représentant véritablement la nation, à ceux que Bedford réunissait à Paris. Sauf la maison de Bourgogne, toutes
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les branches de la famille royale desceadvies de saint Louis, les maisons d'Orléans, d'Alençon, d'Anjou, de Bourbon, reconnaissaient Charles VU. La maison de Bretagne, issue de Louis le Gros , hésitait. Le duc Jean VI passait d'un parti à l'autre avec une facilité déplorable; mais son frère , Ârlhur de Richmond, était sur le point de s'attacher définitivement à la cause française. L'armée était brave ; mais , composée d'aventuriers et de mercenaires, Écossais ou Gascons pour la plupart, mal payée et mai commandée, sans discipline, pillant indifféremment amis et ennemis, elle avait inauguré le nouveau règne par deux défaites, l'une à Crevant, au sud-est d'Auxerre (i*'' juillet 1423), l'autre à Verneuil, au sud d'Évreux (3 mars 4424).
Malgré ces revers, rien n'était encore perdu, pourvu que Ton sût mettre en œuvre avec énergie et habileté les ressources dont on disposait. L'habileté ne manquait pas au jeune roi Charles VU, qui savait fort bien nouer les fils compliqués d'une négociation, et dont Tesprit avait été rompu de bonne heure aux ruses de la politique. Mais , durant cette première partie de son règne, entouré de difficultés sans nombre, opprimé par ses défenseurs, qui mettaient leurs services i très -haut prix, non moins que par ses adversaires, qui menaçaient de l'accabler; livré à l'influence d'hommes intéressés qui se disputaient sa confiance et faisaient de sa cour même un théâtre d'intrigues et de luttes parfois sanglantes, il s'abandonnait trop volontiers à cette insouciante langueur qui sert de consolation et comme de refuge aux âmes que l'espoir abandonne. Le vieux parti des Armagnacs, représenté surtout par Tannegny-Duchfttel et le président Louvet, avait été sacrifié à l'espoir de rattacher à la cause nationale la maison de Bretagne, et peut-être par elle le puissant duc de Bourgogne, dont la défection au-
rait rainé les espéranoes des Anglais. Arthur de Ric^inond, ayant reçu l'épée du connétable et affermi son pouvoir par le meurtre des fayaris Gîac et Lecamus de Beaulieu , soutenu d'ailleurs par la salutaire influence d'Yolaode d'Aragon, veuve de Louis II d'Anjou et belle- mère du jeune roi, essaya de concentrer dans ses mains la direction des affaires. Mais il ne tarda pas à être supplanté et proscrit par un nouveau ftivori , Georges de la Trémouille , qu'il avait placé lui-même auprès de Charles VIL Jaloux , avant tout , d'acerottre son influence et ses richesses, et de tenir le roi et le royaume dans sa dépendance, la Trémouille entrava tant qu- il put les généreux efforts des défenseurs de la cause nationale, et fiit, tant que dura sa faveur, le plus puissant auxiliaire des Anglais.
Le duc de Bedford était impatient de profiter des divisions qui paralysaient les dernières ressources de son adversaire, et aussi des défaites qu'il lui avait ftiit subir. Il sentait bien que la conquête, supportée avec peine par les populations frémissantes , avait besoin , pour être définitive , d'être teergiquement poursuivie et rapidement achevée. La domination étrangère ne pouvait s'établir solidement, même au nord de la Loire, tant que les descendants des rois de France régneraient sur les provinces du centre et du midi. Mais Bedford était lui-même paralysé par la querelle qui s'était élevée entre son frère, le duc de Glocester, et son allié , le duc de Bourgogne , sans lequel il ne pouvait rien , et qu'il sentait toujours près de lui échapper. Jacqueline, comtesse deflainaut, de Hollande, de Zélande et de Frise, s^était séparée du duc de Brabant, son mari, parent de Philippe le Bon, pour épouser Glocester, qui entendait se mettre en possession immédiate des fiefs qu'elle lui apportait en dot. Philippe le Ben ne voulait à aucun prix laisser passer
dans une maison étrangère de riches provinces, voisines de ses possessions de Flandre , et qu'il comptait bien réunir un jour à ses domaines. Après un défi mutuel» la guerre avait éclaté entre les deux princes. Bedford, mettant les intérêts de son neveu , chef de sa race, au-dessus de Tambition désordonnée de son frère, résolut , bien qu'à contre- cœur, d'interposer son autorité, pour que celui-ci se désist&t de ses prétentions et renonçât à un mariage plus dangereux pour Henri YI que pour le duc de Bourgogne. Grâce à l'ascendant que lui donnait son titre d'atné, l'autorité de régent dans les deux royaumes, et surtout un génie supérieur, il fit prévaloir sa politique. Le mariage de Glocester avec Jacqueline de Hainaut fut cassé, le duc de Brabant maintenu jusqu'à sa mort (17 avril 1427) en possession des fiefs de sa femme , et Philippe le Bon affermi dans Talliance anglaise. Le moment était venu de tenter un effort suprême pour enlever à Charles VU les provinces qu'il retenait encore. Au mois de juin 1428, le comte de Salisbury, général en chef des forces anglaises, entra en campagne.
Il marcha sur la Loire, ayant sous ses ordres dix mille hommes de vieilles troupes. Il enleva sur sa route le Puiset, Rochefort, Châteauneuf-en-Thimerais, Marche ville, Patay, Béthencourt, Rouvray-Saint-Denis, Intreville, Thoury, Yenville. Le 5 septembre y il s'empara de Meung-sur-Loire. Il prit, le mois suivant, Beaugency, Marchenoir, Notre-Damede-Cléry, Jargeau, Sully, la Ferté-Hubert , Châteauneuf, Saint-Benolt-sur- Loire, Montpipeau, la Ferté-de-Gaules, Pluviers-en-Gâtinais. Le 17 octobre, son avant-garde occupa Olivet, au sud de la Loire. Le 12 octobre 1428, il mit le siège devant Orléans^
1 Vallet de Viriyille, HUioire de Charles VII, t. II, pp. S2, 33.
Maitres d'Orléans, établis sur la Loire dans une position dominante , occupant la barrière qui avait jusqu'alors borné leur invasion , les Anglais auraient mis la main sur les provinces centrales : le Berri, le Bourbonnais, le Poitou. Rejeté sur le Languedoc et le Dauphiné, attaqué bientôt dans ces provinces mêmes, comment Charles VU aurait -il pu soutenir, avec des ressources sans cesse diminuées, le poids toujours croissant des forces de son adversaire? Les Orléanais^ comprenant de quelle importance était pour la patrie le salut de leur cité, firent une résistance héroïque. Us avaient à leur tète, comme lieutenant de leur duc prisonnier , le bâtard d'Orléans, si célèbre plus tard sous le nom de Dunois, et comme gouverneur, le vaillant Raoul de Gaucourt, qui jadis avait si vigoureusement défendu Harfleur contre Henri V. Les bourgeois, les étudiants, se joignirent à la garnison; les femmes elles-mêmes, prenant part à la défense , versèrent sur la tête des assiégeants de la chaux vive et de la graisse fondue. Aux mines on opposa des contre-mines ; à Tartillerie ennemie, une artillerie mieux servie. Soit du haut des remparts, soit en de fréquentes sorties, la coulevrine du canonnier lorrain maître Jean joua des tours terribles aux Anglais. Mais le roi n'envoyait que de faibles secours, les vivres diminuaient, et les lignes anglaises se resserraient sans cesse autour de la place.
Dès les premiers jours du siège, Salisbury avait enlevé les Tourelles, forteresse qui défendait le pont rattachant Orléans à la rive gauche de la Loire. Tué d'un coup de canon, tandis qu'il observait du haut de cette bastille les abords de la place, il avait été remplacé par Guillaume de la Poole, comte de Suffolk, qui, assisté d'habiles lieutenants, Talbot, Scales, Glansdale, Lancelot de Lisie, etc., poussa le siège avec vigueur et ténacité. Il relia les positions qu'il
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occupait sur la rive gauche avec la riye droite, par un boulevard coustruit sur le fleuve même, dans une lie un peu au-dessous d'Orléans. Sur la rive droite, il entoura peu à peu la cité d'une ceinture de forteresses, qui devaient à un moment donné Tinvestir complètement, en se reliant par l'autre bout avec les bastilles de la rive gauohe« On espérait la réduire ainsi par la famine, si Ton ne pouvait la prendre d'assaut«
Au commencement de l'année 1429, les conseillers du roi de France résolurent de faire un effort pour secourir la ville, et dirigèrent sur Blois Charles de Bourbon, comte de Glermont, avec trois à quatre mille hommes tirés du Bourbonnais et de l'Auvergne. Au mois de février, uns occasion favorable se présenta de battre Tennemi, et peutêtre de le contraindre à lever le siège. Sir John Falstolf i parti de Paris le 9 février, avec environ deux mille soldats, escortant un convoi de vivres destiné aux assié* géants , approchait d'Angerville* Quinze cents hommes de la garnison d'Orléans, sous la conduite du bâtard | sortirent à la rencontre des Anglais, pour leur barrer le chemin. Le comte de Glermont, de son côté, quitta Blois, et se porta au-devant de l'ennemi. Il s'arrôta à Rouvray-Saint^-Denis» En opérant promptement leur jonction^ les àmx corps français pouvaient surprendre l'ennemi en marche, l'atta^quer, le mettre en fuite, s'emparer du convoi, puii^ se rabattant sur Orléans, prendre^ avec l'aidé des habitants, l'armée de siégé entre deux attaques et Técraser, ou du moins la contraindre de battre en retraite. Mais le comte de Clermont, restant immobile à Rouvray, laissa le temps à Falstolf de se fortifier derrière ses chariots et un retran^ chement de pieux» Quand les Français et lés Écossais auxiliaires voulurent forcer les lignes anglaises, ils se firent
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battre Gomplétement. Quatre cent» hommee restèrent sur le champ de bataille, et^ parmi eux, le connétable d'Ecosse Jean Stuart et son frère William (12 février), Falstolf reprit paisiblement la route d'Orléans avec ses soldats et ses vivres. Quelques barriques ayant été défoncées dans la lutte ^ les harengs qu'elles contenaient se répandirent sur le sol : d'où le nom de Journée des Harengs i donné à cette bataille qui ruina les espérances des Orléanais.
En vain ceux-ci essayèrent-ils de se mettre sous la protection de Philippe le Bon> duc de Bourgogne^ Bedford n'eut garde d'abandonner à son allié line ville dont il comptait bien faire avant peu le boulevard de la puissance anglaise sur la Loire, une porte toujours ouverte sur les provinces du centre 6t du midi^ comme Calais Téteit, depuis Edouard III, sur les provinces du nord. « Je serais bien fâché, dit le duc, d'avoir battu les buissons, et que d'autres eussent les oisillons. >i
Les Orléanais luttaient toujours avec le même héroïsme ; mais ils se sentaient perdus. La prise de leur ville n'était plus qu'une question de temps.
Le roi de France, ou plutôt, comme l'appelaient par dérision les Anglais, le roi de Bourges, commençait à désespérer de sa cause. La victoire semblait avoir à jamais abandonné ses drapeaux , ses villes succombaient Tune après l'autre, et ses coffres éteient vides. Rudement frappé par la main de la Providence, il descendait en son âme inquiète , et se demandait avec anxiété si la résistance qu'il opposait à son concurrent éteit juste, s'il éteit bien réellement le légitime héritier de France. On raconte qu'un mois après l'apparition des Anglais devant Orléans, le jour de la Toussaint, l"novembrel428, en sa chapelle royale de Loches, prosterné devant la Majesté divine, il lui adressa, plein d'an-
goisse, une prière qui resta alors secrète entre Dieu et lui.
Le doute qui torturait le cœur du roi n'avait pas trouvé prise sur le cœur de son peuple. Courbé sous le poids accablant de la guerre, en proie aux dévastations et aux pillages,* massacré et volé par ses ennemis, et aussi par ses défenseurs y ce généreux peuple de France supportait le malheur avec courage , espérait dans l'avenir^ et ne voulait pas être anglais. En dépit des signes nombreux d'affaissement et de ruine qui apparaissaient à ses regards, il avait foi dans son roi, dans sa patrie, dans son Dieu.
Dieu , qui avait pris la France en pitié , Dieu , qui aime les Français, qui avait guidé Charlemagne et béni saint Louis, et qui réservait encore au grand peuple une grande mission à accomplir dans le monde. Dieu suscitait Jeanne d'Arc.