CHAPITRE DEUXIÈME
Ll DÉPART
Les adieux à Domremy. — ^^Vaucouleurs. — *Jean de Metz et Bertrand de Poulengy. — - Le duc de Lorraine. — Le peuple. — Les habits d'homme. *— Marche sur Ghinon.
Il y avait plus de deux mois que le siège d'Orléans était commencé quand, la veille de la Saint- Jean (26 décembre 1428), Jeanne dit à Michel Lebuin, de Domremy, un de ses amis d'enfance, qu'il y avait, entre Goussey et Yaucouleurs (c'est-à-dire à Domremy môme) , une jeune fille qui , avant qu'il fût un an , ferait sacrer le roi de France à Reims, oc Compère , disait- elle un autre jour ^ à Gérardin d'Épinal, si vous n'étiez bourguignon , je vous dirais quelque chose. D
Ces paroles , échappées à l'impatience de la jeune inspirée, sont un témoignage de l'ardent désir qu'elle éprouvait de reprendre l'œuvre à laquelle Dieu l'avait destinée, et que ses voix l'excitaient de plus en plus à accomplir. Les saintes lui ordonnaient d'aller délivrer Orléans , et de commencer par là le salut du royaume. An commencement de Tannée 1429, elle n'y tint plus , il lui fallait définitivement partir. Combien ce départ affligerait ses parents, elle ne l'ignorait pas; mais.
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ayadt tout, elle devait accomplir la volonté de rÉtemel. a Quand j'aurais eu cent pères et cent mères, répondit-elle à ses juges lorsqu'ils lui reprochèrent cet acte de prétendue ingratitude, je serais partie. y>
Pour écarter les soupçons de sa famille, elle s'adressa, cette fois encore, à son oncle Durand Laxart. Elle lui persuada de demander à son père qu'elle allât servir à Burey sa tante, alors en couches. Laxart, qui avait foi dans la vocation de sa nièce , se prêta à cette ruse , et vint prendre Jeanne à Domremy. Quel serrement de cœur quand elle s'éloigna de l'humble chaumière où s'était écoulée sa pieuse enfance , laissant sous le toit paternel , avec les êtres les plus chers à son cœur , ses plus joyeux souvenirs ! En passant devant la maison de Mengette, elle lui dit adieu. Elle dit adieu aussi au père de Gérard Guillemette, un des amis de son père. Elle dit adieu à Domremy, à son cher village natal. Hauviete n'apprit que plus tard le départ de sa compagne, et elle pleura beaucoup, dit-elle en son simple langage, parce que Jeanne était bonne. Quand le père et la mère de la Pucelle surent la véritable cause de son départ , la douleur les accabla presque au point de leur faire perdre le sens. Mais Jeanne leur écrivit, et elle fut pardonnée. C'est la beauté, c'est le mérite sans égal des vertus domestiques, d'inspirer aux nobles âmes des sentiments si hauts, qu'an jour marqué ceux qui les ont pratiquées les sacrifient avec douleur, mais avec courage, à des vertus d'un ordre plus élevé : le patriotisme et l'obéissance à Dieu.
Laxart conduisit directement sa nièce à Yaucouleurs, où elle fut logée chez Henri le Royer, un charron, dont la femme accueillit Jeanne avec bonté , et ne tarda pas à ressentir pour elle une vive admiration. Elles filaient et cou-
saient ensemble. Jeanne , quand elle ne travaillait point avec son hôtesse Catherine, allait à l'église. Elle priait, elle se confessait. Cette paysanne, dans ses grossiers habits rouges, était, à Yaucouleurs comme à Domremy, le modèle de toutes les vertus. Mais elle ne négligeait pas sa mission, que ses voix lui rappelaient sans cesse. Baudricourt s'obstinait dans son scepticisme. Un jour il la vint visiter, accompagné du curé de Yaucouleurs , Jean Fournier, qui, s'étant revêtu de l'étole, se mit à exorciser Jeanne. Celle-ci se jeta humblement à ses pieds. Mais elle dit ensuite qu'il avait eu tort; car il devait bien la connaître, l'ayant peu auparavant entendue en confession.
Cependant le bruit commençait à se faire autour du nom de Jeanne, et déjà, à Yaucouleurs, beaucoup de monde croyait en elle. Un chevalier nommé Jean de Novelonpont, et surnommé Jean de Metz, vint la voir un jour, et lui tiit:
« Mon amie, que faites -vous ici? Faut- il donc que le roi soit chassé de son royaume et que nous soyons Anglais? j>
La Pucelle lui répondit :
<r Je suis venue ici dans une ville royale, demander à Robert de Baudricourt qu'il me veuille conduire ou faire conduire vers le roi. Mais il n'a souci ni de moi ni de mes paroles; cependant avant le milieu du carême il faut que je sois devers le roi , quand j'y devrais user mes jambes jusqu'aux genoux. Personne au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d'Ecosse S ni qui que ce soit, ne peut reconquérir le royaume de France, et il n'aura secours que de moi,
1 c Dans ce temps, dit M. Quicherat (Procès, t. II, p. 436, note 2), il était déjà question de marier le fils de Charles VU avec Marguerite d'Ecosse. »
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quoique j'aimasse mieux filer auprès de ma pauvre mère, car ce n'est pas là mon état. Mais ii faut que j'aille et que je fasse cela, parce que mon Seigneur veut que je le fosse.
— Ce Seigneur, qui est-ii ?
— C'est Dieu. »
Jean de Metz lui promit alors de la conduire au Dauphin , et lui demanda quand elle désirait partir.
<E Plutôt aujourd'hui que demain , répondit-elle , demain . plutôt qu'après-demain. i>
Un écnyer, nommé Bertrand de Poulengy, qui, l'année précédente, avait assisté à l'entrevue de Jeanne avec Baudricourt, résolut également de se dévouer pour la mener au Dauphin. Mais le capitaine de Yaucouleurs demeurait toujours incrédule et inflexible. L'impatience de Jeanne allait croissant : oc Le temps me pèse, disait-elle, comme à une femme enceinte, ^d Elle quitta Yaucouleurs pour aller faire un pèlerinage à Saint-Nicolas , à deux lieues de Nancy. Son oncle, Durand Laxart, et un bourgeois de Yaucouleurs, Jacques Alain, l'accompagnèrent.
Cependant la renommée avait porté jusqu'au duc de Lorraine, alors malade dans sa capitale, les merveilleux récits qui se répandaient dans la vallée de la Meuse et dans les marches de Lorraine sur la Pucelle de Domremy. Ce prince désira la voir et lui envoya un sauf-conduit. Jeanne consentit à se rendre à son invitation, espérant que peut-être il lui viendrait en aide. Elle lui demanda de lui donner son fils et quelques hommes d'armes pour la conduire au Dauphin. Mais le duc lui parla surtout de sa maladie, et confondant cette jeune fille avec la troupe vulgaire des charlatans et des guérisseurs, il la pria de lui dire s'il recouvrerait la santé. Jeanne répondit qu'elle n'en savait rien, mais qu'il lui
aco^rdAt sa demande , et qu'elle prierait pour sa guérisou. Elle lui donna aussi, dit-on, le conseil de reprendre sa bonne femme y qu'il avait lâchement renvoyée ^ Le prince ne prit point cet avis en mauvaise part; il congédia Jeanne, en lui faisant présent de quelques écus.
Elle rentra à Yaucouleurs un peu avant le premier dimanche de carême (février 1429), et reprit ses instances auprès de Baudricourt. On rapporte que le jour même où fut livrée à Rouvray-Saint-Denis la bataille connue sous le nom de Journée des Harengs j elle vint trouver le capitaine : c En nom Dieu, lui dit-elle , vous tardez trop à m*envoyer ; car aujourd'hui le gentil Dauphin a eu, assez près d'Orléans, un bien grand dommage , et encore l'aura-t-il plus grand , si vous ne m'envoyez bientôt vers lui. )>
Le peuple était loin de partager les hésitations de Baudricourt. Les habitants de Domremy, les hommes d'armes de l'entourage du capitaine, ne pouvaient souffrir ces lenteurs et ce scepticisme. Pleins d admiration pour les vertus de Jeanne , pleins de foi dans sa mission , ils s'écriaient qu'on devait la lui laisser remplir, ne pas mettre obstacle aux desseins de Dieu sur elle et sur la France. Bertrand de Poulengy et Jean de Metz étaient les chefs de ce généreux complot. Ils résolurent d'équiper Jeanne, de lui procurer des vêtements de guerre, une épée.
Les pauvres gens de Yaucouleurs se cotisèrent ; Durand Laxart et Jacques Alain contribuèrent aussi. L'épée cependant fut donnée par Baudricourt, qui, ayant peut-être pris les ordres du roi, se décida enfin à consentir au départ, qui eut lieu le 23 février, ce Adieu, avait dit le capitaine en congédiant Jeanne, allez, et advienne que pourra. »
1 Proeàs^t. in,p. 87.
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Jeanne était habillée en homme; elle avait les cheveux coupés court 9 un gippon ou pourpoint qui se liait avec ses chausses au moyen de vingt aiguillettes , une huqtÂe ou robe courte. Elle était chaussée de houseauœ, sorte de souliers à guêtres 9 armés de longs éperons, coiffée d'un chaperon de laine découpée. Un haubert ou plastron protégeait sa poitrine. Une lance, une épée, une dague, étaient ses armes offensives ^ Elle montait un cheval que son oncle avait payé douze francs. Ce vêtement de guerre, ces habits d'homme, furent un des principaux griefs que firent valoir les ennemis de Jeanne lors du procès. Mais, puisqu'elle allait se mêler aux gens armés, il fallait bien qu'elle se vêtit en homme de guerre : il le fallait, pour accomplir sa mission ; il le fallait, pour sauvegarder sa pudeur.
La petite troupe qui escortait la Pucelle se composait de ses fidèles, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, avec leurs serviteurs, Jean de Honecourt et Julien , de Colet de Vienne , messager du roi, et d'un archer nommé Richard.
De Yaucouleurs à Ghinon le voyage était long, et offrait bien des difficultés, bien des périls. Jusqu'à la Loire on allait se trouver en pays ennemi , parcouru en tous sens par les gens de guerre, c'est-à-dire par des bandits de la pire espèce. Il fallait traverser plusieurs rivières, dont les ponts étaient aux mains des Anglais et des Bourguignons. Les villes étaient également en leur possession; si Ton s'y hasardait, on risquait fort de s'y faire prendre. L'hôte de Jeanne à Yaucouleurs, Henri le Royer, lui avait vivement représenté ces dangers : ce Je ne crains pas les hommes d'armes, réponditelle, mon chemin est préparé. S'il y a des ennemis sur le
1 J'emprante cette description à M. Vallet de Viriville, Histoire de Charles VU, t. U, pp. 51, 52.
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chemin , moi j'ai Dieu , mon seigneur , qui saura bien m*ouvrir une voie pour aller jusqu'au Dauphin ; car je suis née poDr le sauver. 2> Jean de Metz pensa qu'il fallait prendre des précautions, faire des détours, voyager quelquefois de nuit. On prit les chemins les moins fréquentés, et Ton coucha souvent sur la dure pendant les onze jours que consuma le voyage. Après la première journée de marche on s'arrêta à l'abbaye de Saint-Urbain , où Jeanne put entendre la messe ; ce qui fut un grand bonheur, une grande consolation pour elle. La peur ne pouvait avoir prise sur son âme éclairée des rayons d'en haut. Elle encourageait ses compagnons ; elle leur disait : m Ne craignez point, mes frères du paradis m'enseignent ce que je dois faire. i> Elle aurait bien voulu assister plus souvent aux divins offices : <c Si nous entendions la messe, répétait-elle, cela serait bien. i> Mais la prudence de ses compagnons ne lui permit guère d'entrer dans les églises. Pourtant elle pénétra dans Auxerre, et entendit une messe dans la cathédrale. Tout le long de la route elle édifia son escorte par sa foi, sa piété, sa gaieté douce, son énergie. Jean de Metz et Poulengy étaient transportés d'enthousiasme ; et cet enthousiasme n'avait d'égal que leur profond respect pour elle, qui ne leur permit pas l'ombre d'une mauvaise pensée. Dans ces périlleuses conjonctures , sa bienfaisance demeurait inépuisable; elle répandait d'abondantes aumônes, et empruntait à ses compagnons, pour satisfaire à l'ardeur de sa charité, un argent qui leur aura été rendu. Dieu merci! au centuple dans le ciel.
La petite troupe arriva enfin sur les bords de la Loire,
qu'elle traversa à Gien. Elle s'arrêta ensuite à un petit village
peu distant de Chinon, et dont l'église était consacrée à l'une
des saintes de Jeanne, à Catherine. La Pucelle entendit trois
messes en son honneur; puis elle écrivit, ou plutôt fit écrire
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au roi^ pour lui demauder la penuission de VdSl^T trouver dans sa résidence royale : c l'ai fait cent cinquante lieues pour venir vers vous, lui disait-elle, et j'ai bien des choses excellentes à vous révéler, d Elle ajouitait qu'elle saurait le reconnaître entre tous.
L'un des témoins du procès de réhabilitation^ frère Séguiu, qui fut aussi un des examinateurs de Poitiera, a rapporté qu'il avait ouï dire à Pierre deVersailie^y mort évèijue de Meaux ^ que quelques hommes d'armes aA service du roi , ayant appris l'arrivée prochaine i» la PuceUe À Chinou:, s'étaient mis sur la route en embuscade , pour saisir Jeanne et dévaliser son escorte. Mais quand ils pensai^Mi le faire, voici qu'ils ne purent bouger, et que leurs pieds demeurteent comme cloués au sol. Jeanne passa donc sans encombre, pierre de Versailli^s disait tcinir son anecdote des hommes d'armes eux-mêmes S Quoi qu'il en soit, le 6 mars 1429, vers midi, l'humble paysanne de Domremy, costumée en homme de guerre, forte de la pureté de ses sentiments, de la loyauté de son cœur^ et surtout de la volonté divine qui la faisait agir, fit son entrée dans la ville de Chii^on, où. elle venait supplier le roi de France, et obtenir à grand'peine, de ses conseillers, de se laisser sauver par elle, eux et le roy wme qu'ils avaient en garde.
Les braves Orléanais, qui soutenaient si courageusement le poids de la guerre et qui se désespéraient de l'abandan qù les laissait la cour , étaient; dès lors informés qu'une libératrice leur était envoyée par Dieu , une rumeur leur était arrir vée de Qien, où, disait-on, vepait de passer une jeune fille qu'on appelait communéqsjBut la PuceUe, et qui se disa^ Qlia^rgée par la Providence de faire l0ver le siégé d'Orléans
1 Procès, t. in , pp. 202 , 203. — Cf. M. Wallon , 1. 1 , p. 32. — M. VaUet de Virinlle , t. II , p. 54, note 2*
et de mener le Dauphin à Reims , pour y recevoir l'onction royale. Tout émus de ce bruit, ne se pouvant contenir, ils résolurent d'envoyer à Chinon une ambassade pour recueillir des informations plus amples et plus sûres. Le bâtard d'Orléans, lieutenant général, désigna, pour remplir cette mission , le seigoeur de Yillars , sénéchal de Beaucaire , et Jamet du Thillay, plus tard bailli de Yermandois^
Ces envoyés allaient trouver la Pucelle aux prises avec la défiance, les hésitations, lesr lenteurs du conseil royal; avec les objections de toute sorte des diplomates et des capitaines. Mais si l'enthousiasme et la foi ont à soufTrir de la cauteleuse prudence dea politicpies , ils en triomphent pourtant quand, mspirés par Dieu, ils opposent l'éternelle sagesse de ses décrets immuables aux faibles arguments de la sagesse bumaineji toujours chancelante et toujours aveugle.
1 Procès, t. in, p. 3.