CHAPITRE TROISIÈME
l'examen
Le conseil de France. — > Le secret du roi. — L'interrogatoire i Ghinon et i Poitiers. — Avis des docteurs. — Les sympathies de Jeanne : le roi , le duc Charles d'Orléans , le duc d'Âlençon. — Ses sentiments à Tendroit des Anglais, du duc de Bourgogne. — Jeanne i Tours. — L'équipement, l'épée de sainte Catherine, l'étendard. — Jeanne chef de guerre. — > Sa maison militaire. — Sa discipline.
Tandis que Jeanne attendait à Ghinon , logée dans une humble hôtellerie, que le roi voulût bien l'admettre en sa présence, la question de savoir si le prince lui devait accorder audience faisait l'objet des délibérations du conseil royal, qui, à cet égard, était fort partagé. D'une part, la détresse croissante du royaume, les peuples écrasés d'impôts et pourtant les coffres vides; Orléans près de tomber entre les mains des Anglais, c'est-à-dire la ruine imminente de l'indépendance française et de la dynastie qui en était le symbole : tout cela conseillait de ne repousser pas ce secours inespéré qui s'annonçait comme venant d'en haut, et, quand tout était perdu, comme destiné à tout réparer. D'autre part, rien n'était plus choquant que ces politiques à courte vue, habiles à développer et à nouer les fils captieux d'une mes-
quine intrigue , que cette prétention d'une jeune fille à l'inspiration divine , c'est-à-dire à une sagesse qui surpassait la leur. Là où ils ne pouvaient rien, quelque chose devait-il être possible? N'était-ce pas compromettre inutilement la dignité royale que de l'exposer aux folles suggestions d'une visionnaire? N'y avait- il pas même là un grave danger? Cette Jeanne qui voulait jouer le rôle d'un ange, n'était-ce pas, au contraire, un suppôt du démon, une sorcière, une possédée? On avait, il est vrai, le témoignage de ses compagnons; Jean de Metz et Bertrand de Poulengy la révéraient comme une sainte; ils affirmaient au roi et au conseil que sa présence et ses paroles suffiraient pour convaincre, et que ses vertus plaidaient pour elle. Mais fallait- il les en crojre, et n^étaient-ils pas eux-mêmes le jouet d'une illusion ou puérile ou fatale? On résolut d'agir avec la plus grande circonspection, et si l'on admettait Jeanne à voir le roi, de ne se servir d'elle qu'après un long et mûr examen. Il est certain qu'en pareil cas , dans une conjoncture aussi extraordinaire, la prudence et même une certaine défiance étaient requises, et l'on n'a pas trop le droit d'accuser le roi et ses conseillers pour leurs hésitations et leurs lenteurs. Mais il y eut, ce semble, chez plusieurs de ceux qui conseillaient le prince, plus que de la prudence, plus même que de la défiance. La jalousie, la malveillance, ont pesé leur poids dans la balance du conseil, et, durant toute sa carrière, on ne peut guère nier que la Pucelle n'ait eu auprès du prince des ennemis secrets qui travaillaient à la rendre inutile et à la rejeter dans l'ombre, parce que l'auréole trop éblouissante dont était environnée la sublime Française offusquait leurs faibles yeux , et faisait pâlir les lumières de leur petit génie, dont un patriotisme, même timide, n'était pas toujours le véritable inspirateur.
Né le 21 février 1403^ Charles VU n'avait que vingt-BÎx ans lors de l'arrivée de la Pucelle. Son enfance et sa première jeunesse s'étaient écoulées au milieu d'intrigues sanglantes , dont il avait fiai par être la victime. Il avait vu son père, en proie à une douloureuse folie, prêter Tappui insouciant de son nom et de sa signature aux actes les plus contradictoires, aux plus révoltantes entreprises des factions qui déchiraient le royaume, et, à la fin, déchirer lui-même, sans se douter de ce qu'il faisait, les droits sacrés de son peuple et les titres de sa dynastie. Il avait vu sa mère s'unir contre lui aux implacables ennemis de sa maison, consentir sans un regret, sans une larme, à l'humiliation de celui à qui elle avait engagé sa foi au pied des autels^ à la déchéance de celui qu'elle avait porté dans son sein. N'ayant trouvé de défenseurs que parmi ces chefs du parti armagnac, qui le soutenaient surtout pour gouverner en son nom , il avait pris de bonne heure la déplorable habitude de céder aux inspirations d'un entourage auquel toutefois son esprit , naturellement éclairé , et devenu cauteleux et défiant au milieu des périls, n'accordait qu'une confiance médiocre et passagère. Il se laissait dominer par des favoris qu'il méprisait dans le fond, et qu'il regrettait peu quand on l'en débarrassait, mais à qui il cédait par lassitude. Il ne pouvait tenir d'un main bien ferme ce sceptre qu'il sentait toujours près de lui échapper, et volontiers il se déchargeait du poids des afiaires sur ceux que leur intérêt portait à le servir, et qui cherchaient à faire leur fortune en soutenant mollement la sienne. Mais, avec tout cela , il avait le génie politique trop développé pour se. prêter de grand cœur aux aventures extraordinaires, et pour laisser gagner son &me à un enthousiasme surhumain. Il aimait à être aidé ou secouru à sa manière. L'inspiration divine de la Pucelle, sa foi ardente, son désintéressement
i;«4NNB D'ARC 15
absolu, durent le toucher , mai^legèoer; çai* il était jaloux de sou autorité , et n'aimait pas qu'on fût résolu alors qu'il hésitait. A ce moment il était, je crois, disposé à bien accueillir la jeune fille que Dieu envoyait pour le sauver; il n'eut pas, à son égard, de malveillance ; il l'aurait volontiers comblée d'honneurs et de richesses, ea échange des services qu'elle lui pouvait rendre, et qu'il inclinait à accepter; paîs^ en employant Jeanne d'Arc , il aurait désiré ne trouver en elle qu'un de ces utiles auxiliaires dont on um à son gré , ^ son heure, sans se presser; qu'on récompeose, et qu'on désavoue;, en un mot, il auriiit voulu plier l'inspiration divine aux vulgaires calculs de le prudence humaine. L'envoyée de Dieu ne pouvant se prètej à une conduite aussi contraire aux conseils de ses voiœ, au;x desseins de la Proyidenoe qui agissait en elle, il ne lui en sut pas absolument mauvaie gré *, il se laissa même convaincre; il la suivit, piais à negret, sans jwiais lui livrer son àiae tout entière, et quapd, succombant à son service, elle fut tombée aux mains de ses ennemis , il ne fit rien ou fit peu de chose pour la sauvera
En 1429, quatre personnages dominaient dans les conseils de la coujronne, et exerçaient, à des degrés divers, Tautorité royale an nom de Charles Vil. Suivant qu'ils emploieraient leur crédit en sa faveur ou contre elle, la Pucelle devait être chateureusement ou froidement accueillie, aidée ou gênée dans l'accomplissement de son œuvre. Ces quatre person-
1 Qnicberat, Aperçus nouwauœ, pp. 24, 25. — Jeanne d'Arc, par Henri Martin, pp. 35, 36. — Xe Règne de Charles VU, etc., par G, diJiFresne 4e Beaucourt. — Ce dernier ouvrage corrige utilement le portrait tracé par M. Henri Martin. Le célèbre historien a évidemment noirci outre mesure le caiActère d'iin roi qui, après tout, tient une belle place dans notre histoire. ~ Cf. YaUet de ViriviUe, Histoire de Charles VIL
nages étaient Georges de la Trémouille, baron de Sully; Regnauld de Chartres, archevêque de Reims et chancelier de France; Robert le Maçon, seigneur de Trêves en Anjou; et Raoul de Gaucourt, alors bailli d'Orléans.
Georges de la Trémouille, qui, sans en avoir le titre, jouait en réalité le rôle d'un premier ministre, avait un esprit étroit, une âme cupide, un cœur faux et méchant. Quoiqu'il fit grand bruit de son dévouement à Charles VU, auprès de qui il avait supplanté le connétable de Richement, son bienfaiteur, et dont il cultivait envieusement la faveur, il avait gardé, par sa famille, des intellignces avec le duc de Bourgogne, et ne s'était pas même brouillé sans retour avec les Anglais, qui, en 1428, lorsqu'ils pénétrèrent en Touraine, respectèrent, au grand étonnement de tous, le manoir de Sully, propriété de la Trémouille. Il désirait avant tout maintenir le roi dans l'inaction et dans la faiblesse , pour lui faire valoir plus chèrement ses services et le tenir plus étroitement dans sa dépendance. Aussi avait-il grand soin d'écarter du gouvernement les princes du sang, et vit- il d'un fort mauvais œil l'arrivée de la Pucelle : sa politique consistait à s'appuyer sur des secours étrangers pour combattre mollement les Anglais, de façon que Charles VU ne succombât ni ne se relevât entièrement, et que sa propre importance grandit dans cette éclipse de la majesté royale. Mais, comme à ce moment tout semblait désespéré, il n'osa pas s'opposer absolument à l'admission de Jeanne d'Arc, se réservant de l'épier, de la contrôler, de l'entraver sans cesse, et de la faire échouer, s'il le jugeait nécessaire ^
1 Quicherat, Aperçus nouveaux, pp. 35-27. — Vallet de Viriville, HtS" foire de Charles VU, t. II, pp. 162-165
Regnauld de Chartres était avant tout un diplomate. En somme, on ne lui a peut-être pas suffisamment rendu justice; car l'idée qui le dominait, et qui consistait à sauver le royaume par une réconciliation du roi avec le duc de Bourgogne, n'était pas mauvaise en elle-même, et, après la mort de la Pucelle, cette idée porta d'heureux fruits au traité d'Arras (1435). Mais, comme tous les gens qu'une seule pensée obsède, Regnauld, se complaisant dans ses négociations et dans ses intrigues , avait fini par s'exagérer son mérite et l'utilité de ses efforts ; il ne comprenait pas que le meilleur moyen d'amener le duc de Bourgogne à résipiscence était de frapper des coups rapides et décisifs sur les Anglais, pour montrer à Philippe le Bon qu^il avait intérêt à se séparer d'alliés qui n'étaient pas mvincibles; il s'obstinait à ne pas voir que le salut du royaume était surtout dans le réveil du sentiment national, surexcité par l'apparition de la Pucelle, et que la paix, comme le dit plus tard Jeanne, devait être conquise n au bout de la lance ». Il vit avec un déplaisir mortel le fil de ses intrigues rompu par une intervention qu'il jugeait intempestive, et, sans aller jusqu'à l'accuser d'une trahison formelle, dont, en somme, on ne produit pas de preuves décisives, il faut bien admettre qu'il fut toujours mal disposé pour Jeanne d'Arc, et qu'à l'exemple de la Trémouille, auquel il était tout dévoué, il la gêna tant qu'il put. Mais, en 1429*, la force invincible des circonstances le contraignit de la subir , et l'on ne voit pas qu'il se soit opposé outre mesure à son admission auprès du roi*.
Robert le Maçon ne fut jamais hostile à la Pucelle. C'était
1 Qnicherat, Aperçus nouveaux, pp. 27, 28. — VaUet de ViriviUe, t. II, pp. 159-162. — Da Fresne de Beaucourt, le Règne de Charles VII, etc., pp. 74-76.
un homme simple et doux, mais faible , doué sortoat de qualités négatives» qui se laissait facilement toucher et convaincre par les bons ei aussi par les mauvais conseils* Absorbé par le détail des affaires, auxquelles il s'adonnait avec vigilance et exactitude , il n'embrassait pas volontiers un vaste horizon, et s'était laissé complètement dominer par la Trémouille. En somme, Jeanne trouva en lui un appui, mais chancelant et toujours près de lui échapper ^
Baoul de Gaucourt, bailli d'Orléans, était à Chinon, auprès du roi, lors de l'arrivée de la Pucelle^ C'était un preux chevalier, plein de bravoure et de patriotisme; mais il était assez peu disposé, comme en général les vieux capitaines^ à recevoir les ordres ou même l'inspiration des nouveaux venus. Il devait être persuadé, dans le fond, qu'il saurait bien défendre sa ville à lui tout seul, sans le secours de cette petite paysanne qui prétendait exi remontrer aux guerriers vieillis sous le harnais. Toutefois, sachant l'enthousiasme dont les Orléanais avaient été saisis à la simple rumeur qui leur était venue de Gien , et dont les envoyés de Dnnois pouvaient lui rendre témoignage, il est probable qu'il opina à ce premier moment pour que l'on mtt Jeanne à l'essai : pensant bien, du reste, la surveiller de près, et lui imposer ses idées sur l'art de la guerre, la façon de repousser un assaut ou de faire une sortie ; il l'acceptait comme lieutenant, mais il n'en voulait pas pour général. Un échec d'amourpropre qu'il subit pas sa fente , à Orléans , transforma pins tard la pointe de jalousie qu'il avait ressentie tout d'abord en une plus grave malveillance ^
1 Quicherat, Aperçus nouveaux, pp. 28, 29. — Cf, Vallet de ViiÎYille, 1. 1, pp. 163, 164.
S Pr»eè8, t. m, p. 16.
' Quicherat y Aperçus nouveaux, p. 29.
JEÂNNB D'ARC 79
Les délibérations du consâi royal se prolongèrent pei^ dant trois jours. Jeanne avait pour elle le rapport enthousiaste de ses compagnons de route , les instances des Orléanais, l'enthousiasme populaire qui, partout où elle arrivait 9 naissait, pour ainsi dire, sous ses pas : il semble qu'elle fut aussi appuyée par la reine de Sicile , Yolande d'Aragon, belle-mère de Charles VU, et peut-être dès lors par le confesseur du roi, mattre Gérard Machet, plus tard évéque de Castres, un saint prêtre, qui laissa facilement gagner son cœur à l'inspiration divine , dont les paroles et les promesses de Jeanne portaient si fortement la marque.
En effet, ce pieux docteur dut être au nombre des ecclésiastiques chargés de faire subir à la Pucelle une sorte d'interrogatoire sommaire, antérieur au long examen auquel elle fut soumise, après Taudience royale, tant à Chinon qu'à Poitiers. Elle répondit, à ce que rapporte Simon Charles, alors maître des requêtes , et depuis président de la chambre des comptes S qu'elle avait reçu du Roi céleste deux mandats : faire lever le siège d'Orléans; mener le roi à Reims, pour qu'il y fût sacré et couronné. Mais avant tout elle insistait pour parler au Dauphin ; c'est lui qu'elle voulait voir, c'est à lui qu'elle promettait de tout dire. Les ecclésiastiques déclarèrent que le prince la pouvait licitement recevoir, et le conseil se décida enfin à accorder l'audience tant désirée.
Le 9 ou le 10 mars 1329, Jeanne se rendit donc au château pour être présentée au roi. On rapporte qu'à l'entrée de la résidence royale, elle fut interpellée par un homme d'armes à cheval qui s'écria en la voyant : ec Est-ce pas là la Pucelle? » puis l'insulta grossièrement en blasphémant
1 Proc««,t.m,pp.ii4,il5.
Dieu, c Ahl s'écria-t-elle , en nom Dieu, tu le renies , el tu es si près de ta mort ! d La prédiction fut bientôt vérifiée; car 9 une heure après, l'homme tomba dans l'eau et se noya*.
Jeanne fut introduite par le comte de Vendôme dans la grande salle d'audience du château de Ghinon. Cette salle, située au premier étage, était longue de quatre-yingtdix pieds et large de cinquante*. C'était le soir. Cinquante torches éclairaient de leurs flammes ondoyantes l'imposante , réunion des serviteurs du roi. On y comptait près de trois cents chevaliers \ Le roi, modestement vêtu, se tenait à l'écart, dissimulé par un groupe de courtisans magnifiquement habillés. Mais Jeanne, que guidaient ses voix, et dont les yeux étaient éclairés d'une divine lumière^, Jeanne, qu'un ange invisible pour tous conduisait par la main% alla droit au prince , se présenta avec modestie et humilité , et , lui faisant les révérences qu'on a coutume de faire aux rois, comme si elle eût été nourrie à la cour, elle lui dit : <e Dieu vous donne bonne vie, gentil prince. j> Charles essaya de la prendre en défaut, c Ce n'est pas moi qui suis le roi, i»
1 Déposition de frère Jean Pasquerel. Procès, t. III, p. 102.
2 Vallet de ViriviUe, t. II, p. 57, note 2.
3 Procès, 1. 1, p. T5. - C/". VaUet de Viriville, t. II, p. 57.
4 Procès, t. II , p. 75. a Sans compter la lumière spirituelle, » dit Jeanne, qui avait gardé de cette première entrevue une impression très-vive.
5 Procès, 1. 1, p. 142, 143. — On a peut-être eu tort de rejeter absolument ce qu^on appelle la fiction de Fange. Jeanne, il est vrai, avoua dans un dernier interrogatoire, d'ailleurs complètement dénué d'authenticité, que, par rapport au roi, c'était elle qui était Vange (c'est-à-dire l'envoyée de Dieu) ; mais comme elle a maintenu jusqu'au dernier moment, et dans cet interrogatoire même, la réalité des apparitions miraculeuses, rien n'empêche d'admettre qu'un ange, visible pour Jeanne seule, fût présent à son entrevue avec Charles VU.
Jeanne d'Arc dcYaat Charles Yll
dit'il; et lui désignant un seigneur richement costumé : c Voilà le roi! ]> Mais la Pucelle ne se laissa pas décevoir, et répondit : c En nom Dieu , gentil prince , c'est vous qui l'êtes , et non un autre. » Charles lui demanda son nom ': « Gentil Dauphin, répondit -elle, j'ai nom Jeanne la Pucelle, et vous mande le Roi des cieux par moi que vous serez sacré et couronné à Reims, et que vous serez lieutenant du Roi des cieux , qui est roi de France. j> L'entretien se poursuivit à voix basse; le roi fit à la jeune fille plusieurs questions auxquelles elle répondit; mais Jeanne, élevant tout à coup la voix, s'écria avec une autorité singulière : oc Je te dis, de la part de Messire, que tu es vrai héritier de France et fils du roi» Je suis envoyée vers toi pour te conduire à Reims, afin que tu y reçoives le sacre et la couronne, si tu le veux, j» En sortant de cet entretien, le roi était rayonnant de joie, et il avoua que la jeune fille lui avait révélé des choses extraordinaires ^
La joie de Charles VU venait surtout, ce semble, de l'effet produit sur son âme par l'affirmation si précise de la Pucelle, qui répondait à un doute secret dont il était torturé, au sujet de la légitimité de sa naissance. Dans une autre entrevue (car dès lors elle eut d'assez fréquents entretiens avec le roi), Jeanne fut, s'il est possible, plus affirmative encore, et elle donna au prince un signe certain de sa mission, en lui rappelant la prière mentale qu'il avait adressée à Dieu le 1*' novembre 1428, et qui avait trait à ce même doute que Jeanne avait mission de dissiper.
c Un jour, dit Cousinot de Mon treuil, l'auteur de la
1 Procès, t. IV, pp. 52, 53; t. III, pp. 102, 103, 115, 116; t. V, p. 133. «- J'ai dté ici mes sources avec soin , parce qu*il y a entre les témoins du procès de réhabilitation, les chroniqueurs et les historiens de la Pucelle de graires divergences au sujet de cette entrevue.
82 JBANNE D»ARC
Chronique de la Pucelle^ elle voulut parler au roi en particulier , et lui dit : < Gentil Dauphin/ pourquoi ne me a croyez^Yous? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de dc votre royaume et de votre peuple; car saint Louis et <ic Gharlemagne sont à genoux devant lui, en faisant prière n pour vous; et je vous dirai» s'il vous plaît , telle chose, « qu'elle vous donnera à connaître que vous me devez « croire. y> Toutefois elle fut contente que quelques-uns de ses gens y fussent , et en la présence du duc d' Alençon , du seigneur de Trêves, de Christophe de Harcourt, et de maître Gérard Machet, confesseur du roi, auxquels il fit jurer, à la requête de ladite Jeanne, qu'ils n'en révéleraient tii diraient rien , elle dit au roi une chose de grande conséquence, qu'il avait faite, bien secrète; dont il fut fort ébahi , car il n'y avait personne qui pût le savoir , que Dieu et lui*, 7>
Ce secret fut plus tard révélé par le roi lui --même à Guillaume Gouffîer , seigneur de Boisy , son chambellan , qui en fit part à son tour à son jeune ami Pierre Sala , lequel l'a consigné dans son livre Des Hardiesses *.
Malgré tout, le roi n'était pas décidé à se servir de Jeanne, et le conseil hésitait plus que lui encore. On Tavait confiée à la garde de Guillaume Bellier, lieutenant de Raoul de GauGourt, qtli était titulaire du gouvernement de Chinon. Bellier la remit aux bons soins de sa femme , auprès de qui elle fut logée dans une chambre de la tour du Coudrai^ grand corps de logis attenant au manoir royal ^ Elle y reçut la visite de grands seigneurs de la cour, et aussi d'une com-
1 Procès, t. rV, pp. 208, 209. — Chronique de la Pucelle, publiée par Vallet de Viriville, pp. 274, 275.
2 Procès, t. rV, pp. 277-280.
3 VaUet de ViriviUe, HisU de Charles VII, l. U, p. 56,
JEANNB D'ARC 83
mission d'ecclésiastiques désignés par le roi, dont faisaient partie ) entre autres, mettre Gérard Machet, confesseur du roi; Simon Bonnet, plus tard évèque de Senlis; et Tévèque de Poitiers, Hugues de CombareP. Les questions sans nombre qu'on ne cessait de lui adresser la fatiguaient au possible* Dès qu'elle était seule, elle se jetait à genoux, et, versant d'abondantes larmes, suppliait Dieu de la délivrer, en faisant que le roi Ja crût, de ces clercs qui ne finissaient pas d'argumenter et de contester ^ La pauvre Pucelle n'était pas au bout de sa peine. Malgré le rapport favorable des docteurs et les informations que des frères mineurs avaient été recueillir à Domremy, le conseil décida qu'elle serait conduite à Poitiers , oh le roi l'accompagnerait. Là siégeaient le parlement et l'université royale, et Jeanne y devait subir un examen définitif.
Elle se mit donc en route , sans savoir oii on la menait. Mais au milieu du chemin elle s'en informa, et comme on lui dit que c'était à Poitiers, et pourquoi : <ic En nom Dieu, dit -elle, je sais que jy aurai bien affaire; mais mon Seigneur m'aidera. Or, allons, de par Dieu ^ »
A Poitiers, elle fut logée chez maître Jean Rabateau, avocat général, dont la femme jouissait de la meilleure renommée, et fut plus spécialement chargée de la garde de la jeune fille. C'est dans la maison de ce magistrat qu'elle subit, pendant environ trois semaines, les longs interrogatoires, et répondit aux. subtiles objections des commissaires chargés de l'examiner. Au nombre de ces commis* saires étaient Pierre de Versailles, abbé de Talmont, plus tard évèque de Meaux; frère Pierre Turrelure, dominicain,
i Procès, i. III, p. ^. — Cf. Abel Desjardins, p. 32.
2 Procès j 1. 1, pp. 143-145 ; t. III, p. 66.
3 Chronique de la Pucelle, p. 275. — Cf. Procès, t. lY, p. 209.
Si JEANNE D'ARC
plus tard évèque de Digne; les professeurs Jean Lombart et Jean Érault; Guillaume le Maire, chanoine de Poitiers; Jacques Maledon; Jean Lambert; Guillaume Aimeri, de Tordre des Frères prêcheurs ; un savant docteur en théologie, Pierre Séguin. Plusieurs licenciés et bacheliers en droit civil et canonique , et un certain nombre de conseillers du roi faisaient également partie de cette commission ^
Tout d'abord, ils commencèrent par lui démontrer fort éloquemment, par belles et douces raisons, qu'on ne devait pas ajouter foi à sa parole. Mais elle ne se laissa pas déconcerter par leurs arguments si pressés, que l'un n'attendait pas l'autre. Parfois, deux heures durant, ils ne cessaient de la questionner, et chacun des docteurs voulait placer son mot. Elle leur répondait avec une fermeté inébranlable, jointe à la plus sincère et à la plus touchante humilité : <ic Je ne sais ni A ni B, disait- elle; mais je suis envoyée par Dieu pour faire lever le siège d'Orléans et mener le roi à Reims, pour qu'il soit sacré et couronné'. » Et elle racontait sincèrement ses visions, ouvrant à ses docteurs le trésor des révélations divines.
<ic Mais, objectait Guillaume Aimeri, votre voix, ditesvous, vous a révélé que Dieu veut délivrer le peuple de France du malheur ot il est tombé. S'il en est ainsi, Dieu, qui est tout-puissant, n'a pas besoin du secours des gens d'armes, d
La réponse de Jeanne fut un éclair de foi et de génie : a En nom Dieu, s'écria-t-elle , les gens d'armes batailleront, et Dieu donnera la victoire. » Maître Guillaume n'hésita pas à se déclarer vaincu ^
1 Procès, t. III, pp. 19, 203.
2 Procès, l. m,p. 74.
3 Procè«, t. III, p. 204.
JBANNB D'ARC 85
Le docteur Pierre Séguin était, à ce que rapporte la Chronique S un Limousin fort savant, mais d'un naturel passablement aigre, et dont la mauvaise humeur s'exprimait dans un assez méchant patois. Il fit un jour à Jeanne une ques- " tion qui l'impatienta : <e Jeanne, lui dit-il, quelle langue parlent vos voix? » LaPucelle eut alors une de ces saillies à la Joinville qui ajoutent je ne sais quoi de vif et de charmant à cette chaste et radieuse figure : a Meilleure que la vôtre, ]» répondit -elle. Maître Pierre ne fut pas content. Son ton le fit aussitôt paraître, oc Croyez-vous en Dieu? — Mieux que vous. » Le pauvre docteur n'avait pas de chance. Surle-champ il formula de graves objections : Dieu ne voulait point qu'on la crût; elle ne donnait pas, en effet, un signe certain de sa mission; pour lui, il ne conseillerait pas au roi de se fier à la seule parole d'une paysanne, et, sur sa simple assertion, de lui confier des gens d'armes ; car ce serait mettre l'armée en péril, a En nom Dieu, s'écria Jeanne, je ne suis pas venue à Poitiers pour faire signe ; mais conduisez-moi à Orléans, et je vous montrerai les signes pourquoi je suis envoyée. J> Pierre Séguin n'était pas moins battu que Guillaume Àimeri. Au reste, il opina en faveur de Jeanne, et garda de la sublime railleuse la plus haute opinion et le meilleur souvenir*.
Outre les entrevues fréquentes qu'avait Jeanne avec les commissaires royaux , elle était visitée en son logis par un grand nombre de gens. Des présidents, des conseillers au
1 Procès^ t. rV, p. 210. Chronique de la Pucelle, p. 275.
2 Procès, t. III, pp. 204, 205. — Cf, Wallon, 1. 1, pp. 42, 43. — Il ne serait pas juste aa fond de blâmer Pierre Sépiin ; mais nous avons dû mettre
' en relief dans ce paragraphe Timpatience où Jeanne , retardée dans sa mission par ces interrogatoires multipliés, était de combattre les Anglais et d procurer le salul de sa patrie.
parlement, d'autres notables personnes, attirées par la curiosité, venaient la voir. Souvent ils se disaient, en se rendant à sa demeure^ que c'était une folle, qu'elle se vantait de faire des choses absolument impossibles, qu'il fallait la laisser dire et la renvoyer. Mais quand ils l'avaient vue, quand ils l'avaient écoutée, il n'en était plus de même. Ils s'écriaient que c'était une créature de Dieu, et plusieurs, en s'en revenant, pleuraient à chaudes larmes. Elle fit pleurer aussi de nobles dames, de riches demoiselles et de simples bourgeoises, en leur contant son enfance, ses visions, la mission qu'elle devait remplir, de sa voix douce et gracieuse, avec son ton si naïf, si tendre et si animé. Le peuple de Poitiers, comme celui de Yaucouleurs et de Chinon, croyait en elle^
Comme à Chinon et à Yaucouleurs, Jeanne souffrait à Poitiers des retards qu'on apportait à l'œuvre qui lui était commandée par le Ciel, et elle se consolait par la prière. Tous les jours, après son repas, et souvent même pendant la nuit, on la vit demeurer à genoux des heures entières. Elle se rendait très-souvent à une petite chapelle voisine de la maison de mattre Jean Rabateau , et là faisait à Dieu , à saint Michel et à ses saintes, de bien longues oraisons*, a Ah ! dit*elle un jour en frappant sur l'épaule de Gobert Thibault, écuyer du roi, qui se trouvait en compagnie des examinateurs, je voudrais bien avoir beaucoup d'hommes d'aussi bonne volonté que vous\ j> — <k II y a, disait- elle aux docteurs, plus au livre de Dieu qu'aux vôtres *. »
Cependant il fallait que l'examen eût un terme, et les
1 Chronique de la Pucelle, p. 276. Procès, t. IV, p. 2il.
2 Procès, t. III , p. sa.
» Procès, t. m, p. 74.
4 Frooé9,t.in,pp.75,205. — C^.AbelDesjardin8,p.86;V^allon,p.46, ei Procès, i, m,p. 891.
docteurs firent enfin leur rapport au conseil royal. Ce rap« port fut entièrement favorable à Jeanne. La commission déclara en substance qu'il résultait de toutes les enquêtes , de tous les interrogatoires auxquels ses membres avaient procédé, et aussi du rapport de plusieurs dames d'excellente renommée qui avaient examiné et surveillé de près les mœurs de la jeune fille, que Jeanne était une fervente catholique, qu'ils n'avaient rien trouvé en elle qui fût contraire à la foi ou à la morale chrétienne; qu'elle avait répondu avec sagesse aux questions les plus difficiles; qu'ils la croyaient donc inspirée de Dieu, et qu'attendu Tétat désespéré où se trouvait le royaume, ils pensaient que le roi pouvait, et même devait l'employer sans crainte contre ses ennemis ^
Les interrogatoires que Jeanne subit à Poitiers , ainsi que les conclusions des examinateurs, avaient été consignés en un livre, auquel la Pucelle renvoya fréquemment ses juges, dans le cours de son procès à Rouen. Ce livre fut perdu de très-bonne heure, et l'on se retient difficilement de soupçonner ceux des conseillers du roi qui montrèrent toujours pour Jeanne une malveillance décidée, de l'avoir fait disparaître.
Bien qu'elles n'aient été composées que plus tard, il convient de rattacher à l'examen de Poitiers les consultations adressées au roi par deux saints docteurs au sujet de la Pucelle. Jacques Gelu, archevêque d'Embrun, conclut ainsi un traité spécialement consacré à examiner la nature de l'inspiration de Jeanne , et les raisons qu'avait Charles YII d'ajouter foi à ses promesses :
a Nous conseillons donc qu'en toutes choses on se guide
1 Procè», t. m, p. 86.
<K d'abord sur Topinion de la Pucelle, et que le roi s^attache a à suivre les conseils précis qu'elle pourra donner, parce ce qu'ils viennent de Dieu.. . Son avis doit être demandé avant a tout, et l'on doit le rechercher de préférence à celui de ce tous les autres conseillers... Que le roi, avec humilité et ce reconnaissance, courbe la tête et fléchisse les genoux de-oc vaut la majesté divine , et qu'il exécute les ordres de Dieu « avec vigilance et promptitude ^ ]>
Par malheur, le roi et son conseil ne se souvinrent pas toujours assez des exhortations du pieux archevêque.
La lumière de l'Église gallicane, le grand Gerson, qui devait mourir moins de deux mois après, s'écriait, le 14 mai 1429, dans le dernier écrit qui soit sorti de sa plume, et qui est intitulé Opuscule sur le fait de la Pucelle :
<c Que la grâce divine, manifestée en cette Pucelle, ne oc tourne point, par notre faute, en vanités, en haines, en oc séditions , en vengeance d'injures passées ; mais qu'excicc tant tout le peuple à la prière , cette grâce nous procure
< enfin la douce paix, afin que, délivrés, avec l'aide de Dieu, ce des mains de nos ennemis, nous adorions le Seigneur, dans « la sainteté et la justice , tous les jours de notre vie ! Ainsi
< soit-iL Cela a été fait par Dieu *. j>
Quant à ces habits d'homme qui furent si souvent et si amèrement reprochés à Jeanne par ses juges, Jacques Gelu et Jean Gerson reconnurent, comme les examinateurs de Poitiers, que, puisqu'elle devait faire œuvre d'homme et de guerrier, il était juste et licite qu'elle portât des habits conformes à son état. C'était, nous l'avons dit, la sauvegarde de sa pudeur.
1 Procès, t. ra , pp. 409, 410.
2 Procès, t. m , p. 304.
Au moment où Jeanne va enfin faire son entrée dans la TÎe publique y c'est le temps de nous livrer à son sujet , nous aussi, à un rapide examen; de rechercher sommairement, pour mieux comprendre ses actes, dans le cours de sa brève carrière, quels étaient, sous l'inspiration d'en haut qui la dominait, ses sentiments, et, pour ainsi dire, ses opinions, ses sympathies , ses antipathies politiques.
Quel vif amour Jeanne avait pour la France, nous l'avons dit déjà, et il est à peine besoin de le redire, tant sa vie et sa mort témoignent d'un patriotisme presque divin , et , pour ainsi dire, inné chez elle. Elle s*était vouée à la France, elle ne respirait que pour la gloire et le salut de la patrie ; c'était sa pensée constante, à laquelle se rapportaient tous les élans de son âme, tous les battements de son cœur. Mais ce qu'il importe de remarquer, c'est que cet amour du pays avait pour elle son expression précise, et se réalisait, en quelque sorte , dans un ardent amour du roi, dans un respect et dans un dévouement sans bornes pour oc ce noble Dauphin j> qu'elle avait mission de ramener, comme parla main, sur le trône de ses ancêtres, d'où le malheur des temps l'avait précipité. Cet infortuné roi de Bourges, ce Dauphin de Viennois, était pour Jeanne le vrai héritier de France, c'est-à-dire une personne sacrée, dont, en atténuant un peu l'expression très- belle, mais peut-être un peu forte de M. J. Quicherat, la cause lui tenait presque autant au cœur que la cause de Dieu, c'est-à-dire la religion ^ La première sympathie de Jeanne, le fond de son opinion dans les affaires de ce monde , était donc l'amour du roi , mais du roi comme représentant de la France. Ce qu'elle aimait, ce qu'elle défendait, ce qu'elle lit triompher dans la personne de
1 Qaicherat, Aperçus nouveaux, p. 23.
Charles Vn, ce à quoi elle a donné son sang, c'est l'unité et l'indépendance française , alors, en effet , personnifiées dans l'héritier direct et légitime de la dynastie capétienne. Charles de Valois pour Jeanne, inspirée de Dieu, était surtout, était avant tout Charles de France.
La Pucelle le considérait comme le lieutenant direct du Très-Haut, qui, disait-elle, est roi de France. Un jour, dans une des entrevues qu'elle eut avec lui à Chinon, elle le supplia , en présence du duc d'Âlençon et de Georges de la Trémouille, de faire hommage de son royaume au Roi des cieux. c Le Roi des oieux, lui dit-elle, fera pour vous comme pour vos prédécesseurs; il vous rendra ce royaume, content du don que vous lui en aurez fait ^ . »
C'est cette investiture divine que Jeanne était si impatiente d'obtenir pour son c noble Dauphin 2>, en le menant sacrer à Reims. Car , quoi qu'on pense de cette idée de la Pucelle , il est certain que Charles ne devait être à ses yeux le roi qu'après l'onction sacrée. Jusque-là, il n'était que le Dauphin, légitime détenteur du pouvoir, en qualité d'héritier direct du trône. Cette opinion , elle l'a formellement exprimée dans un des interrogatoires qu'elle subit à Poitiers.
« Pourquoi, lui demanda-t-on, appelez- vous le roi dauphin et non roi ? ^- Je ne le nommerai roi, répondit-elle, qu'après qu'il aura été sacré et couronné à Reims, où j'ai missioa de le conduire*. »
On voit aussi par là que cette opinion de Jeanne n'était pas partagée par le conseil royal. Mais elle était très-répandue dans les populations, et se rattachait étroitement, il faut le reconnaître, aux origines de la monarchie française.
1 Procès, t. m, pp. 91, 92.
2 Procès, t. m, p. 20.
La haute idée que Jeanne avait conçue du roi, qu'elle regardait comme le symbole vivant de la patrie, ne dut pas lui fermer absolument les yeux sur les défauts de Thomme dans Charles YII. J'ai peine à croire que sa vive et fine intelligence n'ait pas saisi et jugé tout d'abord ce fonds d'hésitation 9 de défiance et même de jalousie , que les contemporains ont remarqué dans le caractère de ce prince. Elle s'en aperçut bien ; mais elle s'obstina généreusement à refouler cette impression dans les profondeurs de son âme, et à ne considérer dans son Dauphin que l'élu de Dieu. Elle se fit, sous riospiration céleste, une sorte de roi idéal, dans lequel elle effaça volontairement tous les traits qui marquaient la faiblesse et Timperfection humaine; et c'est ce roi idéal qu'elle présenta à la France comme point de ralliement pour dc réunir les forces divisées de la patrie ^ y> . Des hauteurs sereines oti planait sa pensée, descendit la profonde affection , l'inaltérable respect qu'elle témoigna toujours à la personne de Charles YII, et qu'elle lui conserva, sans faiblir une seule fois, parmi les angoisses de son martyre. Peu lui importaient ses défauts; elle savait qu'il avait été choisi par la Providence, et que Dieu l'aimait. <c Je sais, dit-elle à ses juges lors du procès de Rouen, je sais par révélation que Dieu aime mieux le roi que moi, pour Vaise de son corps*. » Cette sublime parole n'a pas été assez remarquée. Dieu aime mieux Charles YII que Jeanne d'Arc, mais seulement en ce qui concerne l'aise de son corps , c'est-à-dire , à chacun sa part : Charles est Télu du Ciel pour les biens temporels et pour le trône de France; il est roi, et Jeanne n'est qu'une humble servante, qui doit mourir pour son maître; mais des-
1 Quicherat, Aperçus nouveaux, p. 167.
2 Procès, 1. 1 , pp. 257, 258.
tiDée à sonffrir ici-bas , Jeanne est Télue de Dieu pour la palme du martyre et pour la gloire éternelle, et là-haut, c'est elle qui est la sainte et la reine.
Ce qui montre bien que l'amour de Jeanne pour le roi n'était que l'expression de son amour pour la France, c'est qu'après Charles YII , la personne dont elle a parlé avec le plus d'enthousiasme, et pour laquelle elle ressentait la plus vive et la plus tendre affection, c'était le premier prince du sang, le père du roi Louis XII, le duc Charles d'Orléans, alors pri^ sonnier en Angleterre. La branche cadette de la famille royale occupait, dans la pensée et dans le cœur de Jeanne, la première place après la branche atnée. La famille royale , encore une fois, c'était la dynastie capétienne, c'était la France.
Au reste, on a plaisir à voir cette pure et touchante sympathie de la sublime Française pour le gracieux poëte, qui a immortalisé son nom royal par les beaux vers qui charmaient les loisirs de sa longue captivité. Fait prisonnier àÂzincourt en combattant pour l'indépendance nationale , Charles d'Orléans, dont Tesprit, doucement railleur, est si vraiment français par la grâce et le naturel, s'est peut-être consolé un peu trop facilement de n'habiter plus le sol sacré de la patrie , et de vivre captif au milieu des ennemis de sa maison ; mais quand il parle de la France , quelle tendresse ! quel charme mélancolique !
Nous donne Dieu bonne paix sans tarder :
Âdonc aurai loisir (mais qu'ainsi soit I )
De voir la France que mon cœur aimer doit^
Jeanne aurait vivement désiré qu'il revît cette France, dont il resta pendant trente ans exilé. Elle se proposait, après
1 Bartsch, Chresiomathie de Vancien français, p. 439.
avoir accompli les deux points principaux de sa mission, — la délivrance d^Orléans, le sacre du roi à Reims, — d'intervenir en personne pour la délivrance du noble captif dont elle disait que , lui aussi , pour Vaise de son corps, était plus chéri de Dieu qu'elle ne Tétait, et au sujet de qui, comme elle le déclarait à ses juges, elle avait eu plus de révélations que sur qui que ce fût au monde, excepté son roi. Elle parlait même de l'aller chercher en Angleterre , s'il n'était pas possible de le délivrer autrement; mais pour cela, comme elle dit, il fallait qu'elle durât, et la pauvre Jeanne ne dura guère ^ Il y a, ce semble, sauf le sublime et ce je ne sais quoi qui vient de Dieu , une assez forte ressemblance entre l'esprit qui sourit dans les vers de Charles d'Orléans et le génie qui éclatait dans les hardies réponses et les promptes saillies , qui dictait les magnifiques lettres de Jeanne; ce génie, cet esprit, c'est le génie et c'est l'esprit même de la France, de façon que l'on ne peut s'empêcher de trouver toute naturelle la sympathie de la sublime martyre pour le doux et malin poëte.
Jeanne avait deux raisons pour témoigner de l'attachement et un vif intérêt à Jean , duc d'Alençon : il était princQ du sang royal, et gendre du duc d'Orléans. Ce fut plus tard un factieux et un traître, et il joua un triste rôle à la fin du règne de Charles Yll et sous Louis XI. Mais alors, quoique animé déjà peut-être d'une certaine ambition personnelle, d'un certain égoïsme que surexcitait sans doute l'opposition que lui faisait le favori la Trémouille, qui s'efforçait de tenir le prince éloigné des affaires, il était attaché de cœur à la cause nationale. Fait prisonnier à la bataille de Yerneuil, il venait d'être mis en liberté sur parole, à la condition de
1 Procès, 1. 1, pp. 55, 133, 254, 257; t. III , pp. 99, 205.
94 JEANNE D'ÂRG
payer une énorme rançon. Lors de l'arrivée de la Pacelle à Chinon, il était à Saint-Florent- lez^Saumur, occupé à chasser aux cailles. Un de ses serviteurs lui apporta la merveilleuse nouvellCi Dès le lendemain matin il partit pour rejoindre le roiy et, en arrivant au ch&teau, il trouva Charles Vil en conférence avec la Pucelle. Il s'approcha. Jeanne demanda à ce nouveau venu qui il était, c C'est le duc d'Alençon, » répondit le roi; et Jeanne alors, marquant bien par ses paroles quel était le principe de l'affection qu'elle avait pour tous ces princes : a Vous^ soyez le très-bien venu. Plus il y en aura du sang de France ensemble, mieux cela vaudra. )> Le lendemain il assista encore à une longue audience; et, après le repas , Jeanne , étant montée à cheval dans la plaine , courut, la lance en main, comme le meilleur chevalier. Le duc, charmé de sa bonne grâce, lui fit présent d'un chevaP. Il la suivit depuis assidûment dans les combats; elle l'appelait son « beau duc », et, quoique le chroniqueur Perceval de Cagny ait sans doute exagéré beaucoup , pour faire valoir son maître , la confiance réelle que Jeanne accordait au prince , on ne peut nier qu'elle n'ait eu pour ce dévoué compagnon de ses fatigues une amitié chaste et sincère. On peut trouver un sensible témoignage des dispositions de Jeanne à l'égard du duc d'Alençon, dans la visite qu'elle fit, peu de temps avant d'entrer en campagne, à la mère et à la femme de ce prince, qui résidaient à Tabbayede Saint-Florent-lez-Saumur. Elle y fut fêtée plusieurs jours par ces nobles dames, et leur promit qu'elle leur ramènerait sain et sauf, à Tune son fils, à l'autre son mari*.
1 Procès, t. m, pp. 91,92.
2 Procès, t. m, p. 96; t. IV, pp. 40, 27. — Cf, VaUet de ViriviUe, t. H, pp. 63 , 64. — Du Fresne de Beaucourt , le Règne de Charles VII, etc., p. 66, note 2. — Quicherat, Aperçus nouveaux, pp. 40> 41.
Si le sentiment que Jeanne éprouvait pour sa patrie et pour son roi était un sublime amour , celui qu'elle ressentait contre les Anglais n'était pas proprement de la haine ^ mais plutôt une généreuse indignation. Comme peuple , elle ne les haïssait point ; elle les aimait comme chrétiens et comme fils de l'Église. Ce qu'elle détestait en eux y ce qui soulevait dans son âme une magnanime colère, c'était qu'ils eussent osé envahir son pays y qu'ils prétendissent y maintenir leur domination, y établir leur roi et détrôner son souverain légitime, fi Ce qu'il faut, a-t-elle répété jusqu'à sa mort, a-t-elle dit en face à ses juges, c'est qu'ils s'en retournent en leur pàys^ » Elle avait été suscitée par Dieu pour les chasser de France, et elle était bien décidée, s'ils lui résistaient, à leur faire une rude guerre, à leur donner, ou plutôt à leur faire donner, pour parler son naïf langage ^ c de bonnes buffeset de bons torchons*, » c'est-^à-dire de bons coups d'estoc et de taille. Mais, loin de répugner à la paix, elle eût été bien contente qu'ils la voulussent faire , et elle était bien résolue , avant de commencer la guerre , à les avertir amicalement de s'en aller.
Un jour que maîtres Érault et Pierre de Versailles, examinateurs, l'interrogeaient à Poitiers, elle leur dit tout à coup : « Avez-vous du papier et de Pencre? Ecrivez ce que je vais vous dire : Fot«, Suffàrt, Classidas et la Poule, je vous somme ^ de par le Roi des cieuœ, que vous vous en alliez en Angleterre,.. y> Et elle leur dicta, sous une inspiration soudaine, la première rédaction de cette belle lettre aux Anglais, qu'elle refit plus tard à Blois, et qu'elle envoya de cette ville aux chefs qui assiégeaient Orléans au nom du roi Henri YI ^
1 Procès, U I, p. 234.
2 Procéf, 1. 1, pp. 77, 78.
î Procès, i. ni, p. 74.
Il semble même que si les Anglais l'eussent voulu croire » elle rêvait d'unir les deux peuples, si malheureusement divisés 9 pour quelque entreprise grandiose , pour quelque projet de croisade, qu'agitait vaguement son génie, ou que Dieu, dont la vue immense embrasse les événements possibles comme ceux qui arrivent en effet, communiquait, dans une vision surnaturelle, à la fille au grand cœur, à la Pucelle de France*.
Elle était animée à Tendroit des Bourguignons des mômes sentiments qu'à l'égard des Anglais, mais avec une nuance à leur avantage : elle les considérait comme des Français égarés, auxquels il fallait que le roi pardonnât, pourvu qu'ils restassent dans le devoir; mais oc ils auront la guerre, disait-elle, s'ils ne font ce qu'ils doivent faire*. 3» Quant au duc Philippe le Bon, leur souverain, tout en ayant pour lui ce profond respect qu'elle n'a jamais cessé de montrer pour les princes de la maison de France , son opinion était qu'il commettait une action indigne en s'unissant aux étrangers contre sa patrie, et que, s'il continuait à c guerroyer contre le saint royaume de France i>, ce qui, à ses yeux, était la même chose que guerroyer c contre le roi Jésus, roi du ciel et de tout le monde ]!>, il le fallait châtier sans retard, dût- il y avoir ce grande pitié de la grande bataille et du sang... répandu ». Mais son plus ardent désir était que le roi et le duc se pardonnassent « de bon cœur, entièrement, ainsi que doivent faire loyaux chrétiens j>. En un mot, avec le duc de Bourgogne comme avec les Anglais» et plus vivement encore , elle souhaitait que le roi pût s'entendre, et qu'il fit la paix, non pas à tout prix, comme l'en-
1 Voir plus loin la lettre aux Anglais.
2 Procès, 1. 1 , p. 66.
JBANNE D'ARC 97
tendait le chancelier Regnauld de Chartres, mais bonne et loyale y et « sauve son honoeur ^ j> .
A la suite du rapport des examinateurs, Jeanne se vit enfin agréer par le conseil royal , et il fut décidé qu'on la mettrait à la tète d'un petit corps d'armée chargé de conduire à Orléans un convoi de vivres et de munitions. De Poitiers elle était revenue à Chiaon avec le roi, en passant par Cbâtellerault*. Elle fut dirigée sur Tours, où elle entra à la fin du mois d'avril 1429, et où elle se logea chez un bourgeois nommé Dupuy% tandis que l'on terminait les préparatifs de l'expédition qu'elle devait commander^ et dont le point de rassemblement, avant l'entrée en campagne, avait été fixé à Blois. En attendant que le convoi destiné aux Orléanais fût prêt, grâce à l'activité et au dévouement d'Yolande d'Aragon, qui, pour le former, engagea jusqu'à sa vaisselle % le roi pourvut à l'équipement de la Pucelle et à l'organisation de sa maison militaire. Jeanne reçut une armure complète, et des chevaux pour elle et ses gens.
Elle-même désigna l'épée qu'elle voulait avoir. Interrogée plus tard par ses juges sur ce fait, qui a un caractère miraculeux, voici quelles furent ses paroles propres :
« Tandis que j'étais à Tours ou à Ghinon ^ j'envoyai chercher une épée qui se trouvait dans l'église de Sainte-Catherine-de-Fierbois , derrière Tautel; et on l'y trouva aussitôt toute rouillée.« — Comment saviez-vous que cette épée fût là? — Cette épée était en terre, toute rouillée, et la garde
1 Procès, 1. 1, pp. 233, 234; t. III, pp. 126, 127.
2 Procès, t. V, p. 378. — Cf. VaUet de ViriviUe, t. II, p. 62. 8 Procès, t. m, p. 101.
4 Vallet de Viriville, t. II , p. 63.
^ Les historiens de Jeanne d*Arc ont généralement rapporté ce fait aa séjour de Jeanne à Tours, parce que c'est là qu'elle fut équipée.
était ornée de cinq croix. Je su8 qu'elle se trouvait là par mes voix^ et l'homme qui Talla chercher ne l'avait jamais vue. J'écrivis aux ecclésiastiques dudit lieu qu'ils voulussent bien m'envoyer cette épée, et ils me renvoyèrent. Elle n'était pas très-enfoncée en terre, derrière l'autel , comme il me semble; cependant je ne sais pas bien si elle était devant l'autel ou derrière; mais je pense bien avoir dit alors qu'elle se trouvait derrière l'autel. Aussitôt après que l'épée eut été trouvée, les ecclésiastiques dudit lieu la frottèrent, el aussitôt la rouille tomba sans difficulté. Ce fut un armurier de Tours qui l'alla chercher. Les prêtres de Fierbois me firent don d'un fourreau, et les habitants de Tours d'un autre. On fit donc faire deux fourreaux, l'un de velours vermeil, et l'autre de drap d'or. Et moi, j'en fis faire un troisième, de cuir solide ^ »
Elle aimait beaucoup cette épée , qui lui avait été comme donnée par l'une de ses saintes. Elle la porta dans les com^ bats; mais on ne peut pas dire qu'elle en fit usage; car (c'est elle-même qui s'en vante) jamais elle ne tua personne'. Aussi aimait -elle mille fois mieux encore que son épée un étendard qu'elle fit fajire, par le commandement de ses voiœ, et qui fat dans sa main, aux yeux de ses gens comme aux siens propres, un signe visible de la protection du Ciel.
Cet étendard fut exécuté, d'après les instructions de Jeanne^ par Hauves Poulnoir, peintre de Tours, qui reçut du roi, pour prix de son travail, une somme de vingt -cinq livres tournois ^ L'étoffe en était une sorte de tissu de fil fin et transparent, qu'on appelait houcassin, de couleur blanche,
1 Procès, 1. 1, p. 76.
2 Procès, t. I, p. 78; t. IH, p. 305.
S Procès^ U V| p. 258«
JEANNE D'ÂRG 99
avec des franges de fioie^ Sur un champ semé de fleurs^de lis on voyait d'un côté Dieu, représenté en majesté y c'est-^ à-dire tenant en main le globe dû monde % et^ trônant sur les nuées y avec deux auges à ses pieds qui Tador^aient^ et lui présentaient chacun une fleur de lis> et avec cette inscription : Jésus ^ Marib. Sur Tautre face était représenté l'écu de France , soutenu par deux anges ^
Jeanne fit faire en outre un étendard plus petit » ou permon^ sur lequel était figuré un ange présentant un lis à la sainte Vierge. Il parait qu'elle fut contente de l'ouvrage { car^ Tannée suivante, au mois de janvier 1430, elle priait let magistrats de Tours de faire don à la fille de Poulnoir, qui était sur le point de se marier s d'une somme de cent écii* pour son trousseau ^
Jeanne était donc décidément chef de guerre > et ce rang^ cette fonction (qui l'aurait cru?) convenaient admiraJ^le* ment à cette humble et pieuse paysanne, à cette pativre bergerette. Il semblait, en vérité, qu'elle âe fût née que pour cela* L'Esprit de Dieu, qui souffle où il veut> avait jeté dans cette ânie , si douce et si pure , un grand génie mili^» taire , qu'il soutenait et appuyait à tout moment de ses con** seils, de ses inspirations surnaturelles. Elle était admira^ blemènt propre à l'œuvre qu'elle devait accomplir. Grande et forte, bien constituée, elle supporta toujours avec une incroyable vigueur toutes les fatigues de la guerre. Au témoin gnage de ceux qui la suivirent dans les combats i elle n'avait pas son pareil pour ranger une armée en bataille ^ pour la
1 Procès, 1. 1, p. 78, Aote iï
2 Procès, t. I,pp. 117,481.
3 Cf. VaUet de VirmUe, t. II, p. 65. — Wallon, t. I, pp.;;49, 50, 138 et tuivi
4 Procès, t. T, pp. 154, 155. — Âbel Desjardlnâ, p. 44.
meltre en mouvement, pour la rallier , pour la soutenir; c'était une tacticienne du premier ordre. Elle s'entendait merveilleusement surtout à faire usage de cette arme nouvelle ^ de cette invention meurtrière , l'artillerie , qui dès lors commençait à décider du gain des batailles; et c'est un trait commun entre elle et le grand capitaine des temps modernes, l'empereur Napoléon I". « Tout le monde s'étonnait, dit le duc d'Alençon, qui s'y connaissait, qu'elle se conduisît avec tant de prudence et de prévoyance au fait de la guerre, comme un capitaine qui, servant depuis vingt ou trente ans, aurait été rompu aux secrets de l'art militaire ^ j> D'où lui serait venue une telle expérience , puisque à peine sortie de son village elle fut mise à la tôte des gens armés , sinon de Celui qui sait tout et qui peut tout, et qui, non content de lui avoir donné dès sa naissance un grand cœur et un grand génie, se plaisait encore à l'instruire chaque jour, et lui révélait par ses saints a ce qu'elle devait faire pour le fait de la guerre* »?
La maison militaire de Jeanne fut composée à son souhait par ordre du roi. Ses deux plus jeunes frères, Jean et Pierre d'Arc, étaient venus la rejoindre à Tours, ainsi que ses deux fidèles compagnons, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy : tous les quatre se firent ses hommes d'armes. Ils avaient amené avec eux un saint prêtre, Jean Pasquerel , qu'ils avaient rencontré à Anché, près Chinon. oc Venez, lui dirent-ils, avec nous trouver Jeanne; nous ne vous laisserons point aller que vous ne consentiez à venir avec nous vers elle. y> Pasquerel les accompagna donc, et ils le présentèrent à la Pucelle. c Jeanne , nous vous amenons ce bon
1 Procès, t. III, p. 100.— Cf. pp. 32, 87, 416, 419, 420, 426, 428.
2 Procès, t. III, p. 219.
père; si vous le connaissiez « vous l'aimeriez beaucoup. » Jeanne répondit qu'elle était enchantée de le voir, qu'elle avait entendu parler de lui, et qu'elle voulait que le lendemain il l'entendit en confession. Pasquerel, en effet, la confessa le lendemain, chanta la messe devant ellCi et dès lors il devint son aumônier, et ne la quitta plus jusqu'au jour où elle tomba entre les mains des Anglais ^
La Pucelle eut pour maître d'hôtel un brave et honnête écuyer, Jean d'Aulon; pour pages, deux jeunes gentils* hommes : Louis de Comtes et Raymond , et en outre quelques valets et serviteurs'.
Voici Jeanne, ainsi qu'un général, entourée de son escorte, de sa maison militaire. Son armée cependant s'assemble à Biois, et bientôt tout sera prêt pour entrer en campagne. Mais, avant de la suivre dans le tumulte des combats, avant de la contempler dans la gloire de son triomphe, procédons encore à un dernier examen, et demandons-nous quel fut le principe de l'irrésistible action qu'elle exerça sur ses soldats; comment elle assura son empire sur leurs âmes, et, les remplissant de confiance en Dieu et en elle, les rendit tous attentifs à l'œuvre commune. Quelle fut, en un mot, la discipline qu'elle établit dans son camp? La piété. .
Les hommes de guerre qu'elle allait mener à la victoire étaient braves; mais, rassemblés ça et là, un peu au hasard, mercenaires assez mal payés par le roi , dont le trésor était presque toujours à sec, et qui ne vivait que d'emprunts, c'étaient, chefs et soldats, un tas de gens de fortune, guerroyant et volant à l'aventure ; une bande de vauriens sans
1 Procès, t. m, pp. 101, 102.
2 Cf. Wallon. 1. 1, pp. 48, 49. — Abel Desjardins, pp. 42, 43.
lOS JEANNB D'A&G
iouoi) w^ ama» d'effrontés pillards. Tout cela méfiait, à kraveirs champs ou dans les villes , Texistefice la plus décoi^ue, la vie la moins édifiante. Le rapt, riucendie, Tas*sassinati leur coûtaient peu.; le blasphème ne leur coûtait rien. Leurs mœurs étaient si dissolues, qu'ils paraissaient incQrrîgiblea. Ua de leurs chefs les plus audacieux, le fameux la Hire, trouvait ce désordre si naturel, qu'il osait affîfmef , avec une^ impiété naïve, a que, si Dieu le Père se faisait gendarme, H se ferait pillard, jd C'était là, pour Jeanne, on en conviendra, de singuliers auxiliaires. Elle les accepta pourtant ; et comme , à l'exemple de son Dieu , notre doux Sauveur, elle ne désespérait de personne, elle entreprit de les corriger, et soudain réforma leurs mœurs. Pasquerel, son aumônier, nous raconte qu'à peine arrivée à Blois, elle lui fit faire une bannière sur laquelle était peinte l'image de Jésus crucifié. Deux fois par jour, le matin et le soir, les pr'ètres s'assemblaient, par son ordre, autour de cette bannière, et Jeanne entonnait avec eux des antiennes et des hymnes en l'honneur de la sainte Vierge. Les soldats accouraient pour se mêler au saint groupe et prendre part à ses chants. Mais Jeanne ne le souffrait point, à moins qu'ils ne se fussent, confessés ce jour -.là. a Confessez- vous , leur disait-elle, et vous serez admis dans notre confrérie. 2> Et lea prêtres réunis autour de l'étendard étaient toujours prêts à confesser quiconque se présenterait ^
Dominée par l'irrésistible influence de la sainte enfant, qui sans cesse priait, se confessait, communiait, en un mot, prêchait d'cKomple , l'armée changea bientôt d'aspect. Tous œs. péoheudTS endurcis, « ces vieux brigacds. armagnacs, m. sej sentirent vaincus, ^s'humilièrent, se frappèrent la poi-
1 Frocès, t. m, pp. 104, 105.
trine, firent pénitence. Ils se confessèrent ^ ils communièrent à leur tour. Toutes les causes, toutes les occasions de pécbé grave furent sévèrement bannies du camp; à ce point de vue seulement, Jeanne, si miséricordieuse, sut se mon-^ trer impitoyable. Dieu, qui tient dans ses mains le cœur de l'homme, donna à Jeanne* des soldats tels qu'il les lui fallait pour sa grande entreprise : tant que l'inspiration de la Pucelle fut dominante ^ on craignit de s'enivrer, de jouer, de piller, et le vieux la Hire se contraignit jusqu'à ne jurer plus que par son bâton ^
Terrible aux ennemis, doeile a«c commandements de ses cfaefl^ , réglée dans ses mœurs , pleine de confiance en Dieu , telle est Tarmée que désirait. Jeanne. Elle savait bien que plus elle approcherait de cet idéal d'une armée chrétienne, plus elle approcherait du triomphe; et la victoire obtenue sur ses propres soldisrtfi était, à ses yevx , un gage sAr de^ ceUe qu elle' allait remporter sur le9 Anglais.
i Prùcèê, t. m, pp. 32, 33, 104; 1. 1¥, p^ 217. — Cf. Mîohdfit, JsanM dMrc^ pp. 30,32.