TEXTE
Je, Christine, qui ay plouré Onze ans en abbaye close.
Où j'ay toujoui's puis demeuré Que Cliarles (c'est estrange chose !) Le lilz (lu roy, se dire l'ose,
S'en foiiy de Paris, de lire,
Par la traïson là enclose :
Or à ])i'inie me prends à rire...
L'an mil quatre cens vingt et neuf :
Reprint à luire li soleil ; Il ramené le bon temps neuf Que on avoit veu du droit œil
Puis longtemps; dont plusieurs en
deuil Orent vesqui. J'en suis de ceulx; Mais plus de rien je ne me deuil.
Quant ores voy ce que je veulx...
Moi, Christine, qui ai pleuré Onze ans en abbaye fermée.
Où j'ai toujours demeuré depuis Que Charles (c'est chose étrange!) Le iils (lu roi, si j'ose rappeler ce
souvenir.
S'enfuit de Paris, tout droit.
Par suite de la trahison là incluse :
Maintenant pour la première fois je
me prends à rire.
L'an mil quatre cent vingt-neuf Recommença à luire le soleil ; Il ramène le bon temps nouveau Qu'on n'avait pas vu de l'œil (dirigé
vers lui) Depuis longtemps; dont plusieurs
en deuil Ont vécu. Je suis de ceux-là; Mais de rien je ne me chagrine plus.
Puisque maintenant je vois ce que-
je veux...
* Procè.i, t. V. I'. .'-i of siiiv.
JliAN.NE D'AKC
Qui vit duiicqiiL's cliose aveuii' Plus hors (le toute opinion, Qui à noter et souvenir
Fait bien en toute région Que France, de qui mention
En faisuit que jus et ruée.
Soit, par divine mission,
Du mal en si crand bien muée?
Qui vit dduc chose advenir Pins inirs de toute alti'Ute, Laqnelle à noter et de kupielle se
souvenir Est bon en toute région, C'est à savoir que France, de qui
discours On faisait qu'à terre était renvei^sée, Soit, pal' divine mission, Du mal en si £;Tand bien chancrée?
Par tel miracle vrayement Que, se la chose n'est notoire Et évident quoy et comment, 11 n'est homs qui le péust croire :
Chose est bien digne de mémoire
Que Dieu , par une viei^ge tendre , Ait adès voulu (chose est voire)
Sur France si grant grâce estendre.
Oh ! quel honneur à la couronne De France par divine preuve !
Car par les grâces qu'il lui donne 11 appert comment il l'apreuve Et que plus foy qu'autre part treuve
En Testât royal, dont je lix Qu'oncques (ce n'est pas chose
neuve) En foy n'errèrent ileurs de lys. .
Tu Johaime, de lionne heure née, Benoist soit cil qui te créa !
Pucelle de Dieu ordonnée, En qui le Saint-Esprit réa Sa grant grâce ; et qui ot et a Toute largesse de hault don, N'onc requeste ne te véa Que te rendra assez guerdon...
Et cela ])àv tel miracle vraiment Que, si la chose n'était notoire Et évidents le fait et la manière, 11 n'est homme qui le pût croire :
C'est une chose Ijien digne de
mémoire Que Dieu par une vierge tendre Ait précisément voulu (c'est une
chose vraie) Sur la France si grande grâce
étendre.
Oh ! quel honneur à la couronne De France se voit par divine preuve !
Car par les grâces qu'il lui donne 11 parait combien Dieu l'approuve Et que plus de foi qu'autre part il
trouve En la maison royale, dont je lis Que jamais (ce n'est i)as une chose
nouvelle) En la foi n'errèrent les fleurs de lis. ..
Toi, Jeanne, â uni' f)onne heure née.
Béni soit celui qui te créa!
Pucelle de Dieu envoyée, En qui le Saint-Esprit fit rayonner Sa gi'ande grâce, et qui eus et as Toute largesse de son haut don.
Jamais ta requête ne te refusa.
Et il te donnera assez grande récompense...
JEANNi: It'AltC
Christine iiicl .loanue bien au-dessus de tous les preux du passé
Ne s'appareille
Leur proesse à ceste cpii veille A bouter hors noz ennemis.
Mais ce fait Dieu, (jui la conseille, Eu qui cuei' plus (pie d'omnie a
mis...
Par miracli' lui envoiée Et divine amonition.
De l'ange de Dieu convoiée Au roy pour sa provision.
Son fait n'est pas illusion, Car bien a esté esprouvée Par conseil, en conclusion :
A l'effect la chose est prouvée;...
Et sa belle vie , par foy !
Monstre qu'elle est de Dieu en yrace.
Par quoy on adjouste plus foy A son fait; car quoy qu'elle face, Toujours a Dieu devant la face.
Qu'elle appelle, sert et deprye En fait, en dit ; ne va en place
Où sa devocion detrie.
0! comment lors bien y paru Quand le siège iert à Orliens, Où pi-emier sa force apparu !
One miracle, si com je tiens, Ne fut plus cler ; car Dieu aux siens
Aida tellement qu'ennemis
Ne s'aidèrent plus que mors chiens.
Là furent prius et à mort mis.
. . ■ . . . N'est égale I^cur induesse à celle-ci qui veille A jeter hors nos ennemis.
Mais Dieu fait cela, qui la conseille, En qui en elle un cœur plus ipie
d'honune a mis.
Par miracle fut envoyée Et par divin avertissement, Par l'ange de Dieu menée Au l'di pour pourvoir à son royaume.
Son fait n'est pas illusion, Car elle a bien été éprouvée En conseil, et voici la conclusion :
Par l'elTet la chose est prouvée...
Et sa belle vie , par ma foi !
Montre qu'elle est en la grâce de Dieu .
C'est pourquoi on ajoute plus de foi
A son fait; car, quoi qu'elle fasse,
Toujours a Dieu devant la face ,
Qu'elle invoque, sert et prie
En actions, en paroles; en quelque
endroit qu'elle aille,
Elle ne retarde pas ses dévotions.
Oh 1 comme alors cela bien parut , Quand le siège était à Orléans, Où en premier lieu sa force apparut!
Jamais miracle, ainsi que je pense.
Ne fut plus clair; car Dieu aux
siens Vint tellement en aide, que les
ennemis Ne se défendirent pas plus que
chiens morts.
Là hu-ent pris et à mort mis.
Hée! quel honneur au féminin Hé! quel honneur au féminin
Sexe! que Dieu l'aime, il appert, Sexe! que Dieu l'aime, il parait bien. Quand tout ce grand peuple chenin Quand tout ce grand peuple misé-
ridjle comme chiens
JKANNE D'ARC
Par qui loin le règne crt désert, Par femme est sours et recouvert,
Ce que pas hommes fait n'eussent Et les traitlres mis à désert,
A peine devant leur créussent.
Une fillette de seize ans (N'est-ce pas chose fors nature'?)
A qui armes ne sont pesans, Ains semble que sa nourriture Y soit, tant y est fort et dure,
Et devant elle vont fuyant Les ennemis, nul n'y dure.
Elle fait ce, maints yeulx voiant.
Par qui tout le royaume était déserté, Par une femme est ressuscité et a
recouvré ses forces, Ce que hommes n'eussent pas fait, Et les traîtres ont été traité.s selon
leur mérite, A peine auparavant Fauraient-ilsci'u.
Une fillette de seize ans
(N'est-ce pas une chose au-dessus
de la nature?) A qui les armes ne sont pesantes.
Mais il semble que son éducation Ait été faite à cela, tant elle y est
forte et dure :
Et devant elle vont fuyant Les ennemis, et nul n'y résiste.
Elle fait cela, maints yeux le voyant.
Et d'eulx va France descombrant,
En recouvrant chasteaulx et villes.
Jamais force ne fut si grant.
Soient à cens, soient à miles.
Et de noz gens preux et habiles Elle est principal chevetaine.
Tel force n'ot Hector, ne Achilles ; Mais tout ce fait Dieu qui la menue...
Et elle va d'eux débarrassant la
France , En recouvrant châteaux et villes.
Jamais force ne fut si grande, Qu'ils soient par centaines ou par
milliers.
Et de nos gens preux et habiles Elle est principal capitaine.
Telle force n'eut Hector ni Achille ; Mais tout cela est fait par Dieu qui
la mène...
C'est encore la vérité naïve du sentiment qui recommande les vers consacrés à la Pucelle, neuf années après sa mort, par im poète bourguignon, Martin Le Franc, mieux inspiré que les chroniqueurs tels que Monstrelet ou Wawrin du Forestol. On reconnaît en ses paroles l'empreinte rérente des événements et le vivant souvenir de Jeanne. « Cet auteur, dit Quicherat ', qui était prévôt de la cathédrale de Lausanne, publia en iiW, sous le titre de Champion des dames, une contre -partie du Roman de la Rose, où il introduisit la curieuse discussion qu'on va lire. Le morceau mérite toute considération non seulement à cause de sa date, puisqu'il fut écrit seize ans
' Procès, t. V. p. 44 et sui\
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JEAN'NK D'AHC
jivaiil la rt'h.iliilitatioii jtir'uliqiu: de la l'uccUo, mais oiicorc parce que l'ouviagt* auquel il apiiaitiont fut (Irdii' au duc de lioiu-gogne. » Le Champion des dames défend Jeanne conlre les ojjjeetions de V Adversaire, qui joue un peu ici le rôle d'avocat du diable.
TKXTE
... Diciit (rdlo ce que viiiildroiit ,
Le parler est leui' el le laire;
Mais ses loenges ne fauldroiil Pour mensonge qu'ilz sachent l'aire.
Que t'en faut il (lultro retraii'e'.' Par sa veiln, par sa vaillance.
En despit de tout adversaire Conruimé l'ut le roi de France.
TnADreTKix .. Qu'ils (lisent d'elle ce qu'ils voudront.
Ils sdiit lilires (le parler ou de se
(aire ; Mais ces louanges ne manqueront Pour mensonge qu'ils sachent faire.
Que te faut-il rappeler autre chose?
Pai' sa vertu, ]>ar sa vaillance, En dépit de tout adversaire Couronné fut le roi de France.