‹ Jeanne d'ArcChapitre 29 sur 48 · LE CHAMPION · texte numérisé non relu

LE CHAMPION

C'est mal entendu, grosse teste. C'est mal compris, grosse tête,

Respond Franc-Vouloir prestement. Répond Franc-"Vouloir prestement. De quants saints faisons nous la De combien de saints faisons-nous

feste Qui moururent honteusement !

Pense à Jhesus premièrement Et puis à ses martirs benois ; Sy jugeras evidamment Qu'en ce fait tu ne te congnois.

Gueres ne font tes argumens Contre la Pucelle innocente.

Ou que des secrez jugemens

De Dieu sur elle pis on sente;

la fête Qui moururent honteusement!

Pense à Jésus premièrement Et puis à ses martyrs bénis, Et tu jugeras qu'évidemment En ce fait tu ne te connais.

Guère ne valent tes arguments Contre la Pucelle innocente.

Ils ne font point que des secrets

jugements De Dieu sur elle on ait plus mauvaise opinion ;

JKANNE UAnC 343

Et droit est ([lie chaciiii coiisonlo Et il est juste que chacun s'accorde

A lui donner honneui" et gloire A lui donner honneur et gloire

Pour sa vertu très excellente, Pour sa vertu très excellente,

Pour sa force, pour sa victoire. Pour sa force, pour sa victoire.

N(' en 1430, mort en 1508, Martial dWnvergne, procureur au parlement et notaire au Chàtelet. termina en l'i-8't une sorte de chronique rimée qu'il offrit à Charles VIII sous le titre de Vigiles du roi Charles VU. Il a recueilli dans cet ouvrage, lequel dans son ensemble offre de très grands rapports avec la chronique de Jean Chartier, un bon nombre de souvenirs, de traditions populaires, qui lui donnent en maint endroit une valeur originale. Le passage qui a trait à la Pucelle s'inspire, comme les vers de Christine de Pisan et de Martin Le Franc, de l'image réelle que les actions de l'héroïque vierge avaient imprimée d'elle au cœur de la France, et que n'avaient point encore elfacée les conceptions fausses qui avec le temps la recouvrirent. Martial d'Auvergne a de plus une qualité qui lui est propre: c'est l'élégante facilité de son style et de sa versification. Comme il nous montre la vraie Jeanne d'Arc, que sa poésie est simplement de l'histoire, et que dans l'expression il a évité la platitude, on doit dire à son honneur qu'il est un de ceux qui se sont approchés le plus près de ce but presque impossible à toucher : faire des vers sur la Pucelle qui ne laissent point trop désirer la prose. Nous n'hésitons pas, pour notre part, à proposer aujourd'hui encore pour modèle, aux poètes qui se sentiraient assez hardis pour tenter l'épreuve, les quatrains de Martial d'Auvergne '.

TEXTE TR.IDLCTIOX

En ceste saison de douleur En ce temps de douleur

Vint au roy une bergerelle Vint au roi une bergerette

Du village de Vaucoulleiu' Du village de Vaucouleurs,

Qu'on nommait Jehanne- la Pucelle. Qu'on nommait Jeanne la Pucelle.

€'estoit une povre bergiere C'était une pauvi^e bergère

Qui gardoit les brebiz es champs. Qui gardait les brebis aux champs;

D'une doulce et humble manière. Elle était d'une douce et humble

façon ,

De l'aage de dix huit ans. De l'âge de dix-huit ans.

' Procès, t. V, p. 51 et suiv. Le texte a été revu sur le manuscrit IV. .5054 à la DihJiothéque nationale.

- Prononcez Jeanne.

JKAN.M: D'AltC

Devant le roy (Ui l;i nn'iia,

Ihig ou lieux lie sa (•(i^uoissance,

Kt alors elle s'inclina

En luy faisant la revei'ence.

Le roy par jeu s'y alla dire :

« Ha! ma niye, ce ne sui je pas. »

A quoy elle respondit : >.( Sire,

(Vestez vous, ne je ne laulx pas. s

Devant le roi on la mena.

Une ou deux personnes de sa con-

naissanci'.

Et alors elle s'inclina En lui Taisant la révérence.

Le roi par jeu se mit à dire :

« Ha! ma mie, cela ne snis-je pas. »

A quoi elle répndit : « Sire, C'est vous, je ne me trompe pas. »

i Ou nom de Dieu, si disoit elle, Gentil roy, je vous meneray Couronner à Rains, ipii que veille,

Et siège d'Orléans ' leveray. »

Le feu roy sans soy esmouvoir Clercs et docteurs si tist eslire, Pour l'interroguer et savoir Qui la mouvoit de cela dire.

A Chynon fut questiomiée D'ungs et d'autres bien grandement,

Ansquelz, par l'aison assignée,

Elle i-espondit saigement.

Chascun d'elle s'esmerveilla.

Et pour a vérité venii'.

De plusieurs grans choses parla Qu'on a veues depuis advenir.

Elle dist tout puliliquement Que le feu roy recouvreroit

Tout son royaulme entièrement Et que si Dieu lui aideroit.

« Au nom de Dieu, ainsi disait-elle, Gentil roi, je vous mènerai Couronner à Reims, qui que ce soit

qui veuille le contraire.

Et le siège d'Orléans ferai lever. »

Le feu roi sans s'émouvoir

Clercs et docteurs lit choisir,

Pour l'interroger et savoir

Qui la poussait à dire cela.

A Chinon fut questionnée

Des uns et des autres bien grandement ,

Auxquels, par la raison qui lui fut communiquée d'en haut,

Elle répondit sagement.

Chacun sur elle s'émerveilla, Et pour venir à la vérité.

De plusieurs grandes choses parla Qu'on a vu depuis advenir.

Elle dit tout publiquement

Que le roi, — mort maintenant, —

recouvrerait

Tout son royaume entièrement

Et que Dieu lui viendrait en aide.

Finiz lesquels verbes et termes, Finis les quelques paroles et propos,

Requist au roy et à ses gens Elle demanda au roi et à ses gens

Qu'on lui baillasl harnoys et armes Qu'on lui donnât harnais et armes

' Orléans n'a ici que deux syllabes.

JEANNE D'AKG

Pour s'en aller à Orléans...

Pour s'en aller à Orléans...

Elle estoit très duulce, amyable, Moutonne, sans orgueil n'envye,

Gracieuse, moult servialile, El qui inenuit jiien lielle vie.

Très que souvent se confessoit Pour avoir Dieu en protecteur.

Ne gueres feste se passoit Que ne receust son Créateur.

Elle était ti'ès dovu/e, aimable.

Telle qu'un mouton, sans orgueil

ni envie, Gracieuse, très serviahle.

Et elle menait une bien belle vie.

Plus que souvent elle se confessait Pour avoir la protection de Dieu , Et guère fête ne se passait Sans qu'elle reçût son Créateur.

Mais ce non obstant les Angloys Mais nonobstant cela les Anglais

Aux vertus et biens ne pensèrent, A ses vertus et bonnes actions ne

pensèrent, Ainçoys en haine des Françoys Mais en haine des Français

Très durement si la traiclerent. Très durement ils la traitèrent.

Api'ès plusieurs griefs et excès Inferez en maintes parties.

Lui firent ung tel quel procès Dont les juges estoient parties.

Après plusieurs injustices et excès Commis contre elleenmainteschoses.

Ils lui firent un procès tel quel Où les juges étaient parties.

Puis au dernier la condempnerent Puis en fin de compte ils la condamnèrent

A mnurii' doloreusement,

Et brief l'ardirent et brullerent

A Rouen tout pnbli(iuement...

Ou procès de son innocence Y a des choses singulières; Et est une grande plaisance

A mourir douloureusement,

Et bref ils la livrèrent au feu et la

brûlèrent A Rouen tout publiquement...

Au procès de son innocence Il y a des choses singulières; Et c'est un ç^rand agrément

De veoir toutes les deux matières. De voir toutes les deux matières.

Ledit procès est enchesné Ledit procès est enchaîné

En la libraierie Nostre-Dame Dans la bibliothèque de Notre-

Dame De Paris, et fut là donné De Paris, à laquelle il fut donné

Par l'evesque, dont Dieu ait l'ame. Par l'évêque, dont Dieu ait l'àme'.

C'est aussi un écho de la tradition vraie qui se fait entendre dans

' Cet évèque n'est autre que Guillaume Ghartier, l'un des juges de la réhaljilitation.

:i\G ji:a.n.nk damc

cette strophe de Villon, on sa ballade des Dames (iw temps jadis :

TKXTF. TB Al) L'en ON

La loyiie blanche comme ung lys La reine blanche comme un lis Qui chantoil à voix de sereine, Qui chantait à voix de sirène,

Berthe au grand pié, Bietris, Allys, Berthe au grand pied, Béatrix,

Alix, Harombourges qui lient le Mayne, Eremburges qui tint le ^hdne, Et Jehainie la l)Oiuie Lcu'i'aine Et Jeanne la bonne Lorraine

Qu'Angloys bruslerent à Rouen, Que les Anglais brûlèrent à Rouen,

Où sont ilz, Vierge souveraine? Où sont-elles, Vierge souveraine?

Mais où sont les neiges d'antan? Mais où sont les neiges de l"an

passé ?

Mais l'image réelle de Jeanne, cette figure à la fois héroïque et touchante, mélange charmant d'entrain guerrier, de charité compatissante, de gaieté naturelle et finement railleuse, et de piété céleste, tout cela s'altéra de bonne heure dans les esprits, et plus encore, comme nous l'avons dit déjà, dans les esprits cultivés que dans l'imagination du peu^de, demeuré en dépit de tout fidèle au souvenir confus de la vraie Jeanne. Les ornements banals d'une poésie de convention commencèrent, du vivant môme de la Pucelle, à défigurer sa grandeur simple et sa sublimité naïve. La poésie latine fut la première coupable. Toutefois laissons en paix la médiocrité d'Antoine Astezan, qui versifia, en 1530, la lettre adressée au duc de Milan par Perceval de Boulainvilliers '. Un opuscule anonyme, transcrit à la suite du procès de réhabilitation et de la même main, dans le manuscrit latin 5970, à la Bibliothèque nationale, et dont l'auteur, versificateur habile, avait probablement vu la Pucelle, nous offre un exemple de cette prétention mal raisonnée à l'élégance virgilienne, qui prépare déjà la métamorphose de la vierge de France en vulgaire héroïne de poème épique -. C'est le même procédé qui fut appliqué un peu plus tard dans le poème latin en quatre livres de Valeran Varanius, natif d'Abbeville et théologien de la faculté de Paris. « Il le composa, de son aveu, dit Quicherat % avec les pièces de l'un et de l'autre procès, qu'il avait connues par le manuscrit de Saint-Victor. L'histoire y est, •en effet, suivie très exactement, et le poète ne s'est permis que des

' Procès, t. V, p. 2'2 et suiv.

'^ Ibid., t. V, p. 24 et suiv.

^ Ibid., t. V, p. 8.S.

JKANNK D'ARC 347

fictions conformes à ce qu'on appi'end par les interrogatoires de Jeanne. Toutefois, par l'expression et par la mise en scène, le sujet se trouve entièrement travesti, et l'on peut dire que l'exactitude des recherches se dérobe sans cesse sous l'emphase du rhétoricien. »

Dans la poésie française, nous notons dès le xve siècle, à côté du sentiment juste conservé par Martin Le Franc, Villon et Marlial d'Auvergne, une métamorphose du caractère de Jeanne, laquelle, jointe plus tard aux banalités épiques dont la poésie latine vient de nous ofîrir l'exemple, forma cette Pucelle fausse qui usurpa la place de la vraie dans notre littérature du xvne siècle. Cette métamorphose dut en partie son origine à l'usurpation réelle de Taventurière qui soutint avec impudence, durant plusieurs années, le personnage de la libératrice, et dont nous avons plus haut raconté l'histoire.

Le caractère de la dame des Armoises se confondit malheureusement avec celui de Jeanne dans l'esprit d'un grand nomliro de personnes, et de là vint la transformation en une sorte de virago chevaleresque de la vive et gaie, de l'énergique , mais aussi de l'humble et douce, de la bonne Pucelle de Domremy. On voit cette confusion commencer dans quelques méchants vers de l'historiographe officiel de Bourgogne, Georges Chastellain. Elle est déjà fort avancée dans le Séjour d'honneur d'Octavien de Saint- Gelais, composé en 1489. Enlln cette même métamorphose du caractère de Jeanne, qui de plus, durant le siècle suivant, fut fardé du coloris classique et mythologique dont usèrent et abusèrent les hommes de la Renaissance, nous apparaît comme tristement achevée dans un grand nombre de pièces du recueil publié par les soins de Charles du Lys « de plusieurs inscriptions composées par diverses personnes pour estre mises, tant sous l'image de la Croix et de la Vierge Marie que sous les statues du roi Charles VII et de la Pucelle de France, qui sont eslevées sur le pont de la ville d'Orléans dès l'an MCCCGLVIII )\ Voici, entre autres, une épigramme bien ridicule de Malherbe :

L'ennemy, tous droits violant, Belle Amazone, en vous bruslant, Témoigna son ame perfide; Mais le destin n'eut point de tort :

Celle qui vivoit comme iVlcide Devoit mourir comme il est mort.

348 JKANNi; D'A 11 G

Nous avons toutelbis remarqué dans ce recueil une petite pièce qui, surtout par conaparaison , nous semble d'un seiitiinciil juste et d'une expression naturelle et foite. I"]lle est signée : « Le Clerc, sieur de la Fores t. «

Dieu s'est servy de moy, qui n'étois que bergère, Pour restablir Testât de la France abattu, Plustot que d'une main furieuse et (guerrière. Pour montrer que par moi lui seul a combattu.

Enfin ce même recueil contient un quatrain de M'it^ de Gournay, qui ne paraît pas très remarquable sous sa forme primitive, mais dont Quicherat cite et admire ' une autre version faite, paraît-il, pour être placée au bas d'un portrait de Jeanne qui fif^urait dans la galerie du cardinal de Richelieu :

Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chérie. Cet œil plein de douceur et ce glaive irrité? — Mon regard attendri caresse ma patrie, Et ce glaive en fureur lui rend sa liberté.

La transformation née du caractère de la dame des Armoises, si mal à propos attribué à la vierge de Domremy, et couvert au xvie siècle d'un vernis classique et mythologique ; celle que la banalité de l'épopée faussement virgilienne avait dès le principe produite, comme nous l'avons vu, dans la poésie latine : ces deux métamorphoses s'unirent de façon à n'en plus faire qu'une, et en y joignant une mauvaise imitation du Tasse et de l'école chevaleresque italienne, en recouvrant le tout d'un style sérieusement grotesque et où l'absurde éclate çà et là naturellement, cette double transformation produisit le poème de Chapelain. 11 serait injuste pourtant de ne pas tenir compte à ce dur et infortuné rimeur de sa sincère admiration, de son réel enthousiasme pour la Pucelle; de son effort pour suivre l'histoire dans la disposition assez habile de son poème; de la place qu'il y a faite au surnaturel chrétien , en dépit des théories qui triomphaient ou qui allaient triompher à son époque ; de quelques lignes d'un très grand sens dans une dédicace d'ailleurs inouïe ; et , dans l'ouvrage lui-même, de beaucoup de nobles pensées, d'un certain

' A2}erçus nouveaux, p. 101.

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nombre de lieaiix vers, et si étrange que cela paraisse, de quelques traits qui vont jusqu'au sublime, et qui ne semblent pas néanmoins avoir plus coûté, à la verve rocailleuse de Chapelain, que la i)latitude habituelle où se dressent çà et là ses énormités surprenantes. Le poète commence ainsi ' :

Je chante la Piicelle et la sainte vaillance Qui dans le point fatal, où périssoit la France, Ranimant de son Roy la mourante vertu. Releva son Estât, sous l'Anglois abattu. Le Ciel se courrouça, l'Enfer émut sa rage, Mais, par son zèle ardent et son masle courage. Triomphante Martyre, au bûcher comme aux fers, Elle fléchit les Cieux, et domta les Enfers.

Ames des premiers Corps, Pères de l'Harmonie, Messagers des Décrets de l'Essence infinie. Légions qui suyvés l'éternel estendart.

Et qui dans ce grand Œuvre , eustes si grande part ; Pour mieux faire éclater la Guerrière Houlette, Faites prendre à ma voix l'éclat de la Trompette, Eschauffés mon esprit, disposés mon Projet, Et rendes mon haleine égale à mon Sujet...

La prière de Charles Vil amène une peinture du ciel qui est justement regardée comme l'un des beaux morceaux de la poésie française :

Loin des Murs flamboyants, qui renferment le Monde,

Dans le centre caché d'une clarté profonde,

Dieu repose en luy-mesme, et vestu de splendeur

Sans bornes est rempli de sa propre grandeur.

Une triple Personne en une seule Essence,

Le suprême Pouvoir, la suprême Science,

Et le supz'eme Amour, unis en Trinité,

Dans son règne éternel forment sa Majesté.

Neuf corps d'Esprits ardents, de ministres fidèles,

Devant l'Estre infiny, soutenus sur leurs ailes.

Dans un juste concert de differens degrés

Chantent incessamment dos cantiques sacrés.

' Nous con.servons ici l'orthographe et la ponctuation du temps; on peut considérer l'une et l'autre comme faisant, pour ainsi dire, partie de la physionomie de Chapelain.

330 JEAN .m: DAItC

Sous son throsne estoilk", J*utriarclios, Prophètes, Aposlres, Confesseurs, Vierges, Anaclioi'ettes, Et cenx qui, pai- leur s;uif{, ont cimenté la Foy,

L'aildi'onl à genoux, saini l'ciiplr ilu saint Roy...

r,ha[H'laiu représente ensuite la sainte Vierge intercédant pour la France, dont Dieu lui promet le salut. Le Très-Haut annonce la mission que l'archange Michel doit révélera la jeune bergère, destinée à êti'e rinstrunient de sa miséricorde sur les Français et sur leur roi. La peinture de la vision de Jeanne, parmi bien des traits bizarres, ne manque pas d'une certaine grandeur et contient quelques beaux vers :

Sur le Lion l>ruslant TAslrc de la Lumière Marchoit avec lenteur dans sa longue carrière, Et racourcissant l'ombre en rallongeant le jour, Eclairoit aux mortels, du plus haut de son tour. L'Ange, en ce mesme temps, vient d'une aile légère Porter le grand Message à la sainte Bergère, De pompe revestu, de splendeur couronné. Et d'un globe de feu partout environné. Plus prompt que n'est l'éclair qui prévient le tonnerre. De sphère en sphère il passe, et descend vers la terre; Le monde voit sa chute avec estonnement. Et croist que le Soleil tombe du Firmament.

Ainsi, lorsque la Nuit couvre tout de son voile, On aperçoit souvent une brillante Estoille Se détacher du Ciel, et, se précipitant. Tracer l'air ténébreux d'un sillon esclatant.

Il tombe sur le bois, où la Fille médite; L'ombrage s'en esloigne, et ces flammes évite, 11 n'est tronc, ni rameau, qui n'en semble doré. Et le fort le plus noir en demeure éclairé. Ce nouvel accident interrompt sa prière ; De frayeur elle tremble, et sille la paupière; Ses yeux perdent le jour, à force de clarté. Et d'un trouble inconnu son cœur est agité. Du globe lumineux qui brille autour de l'Ange, Sort une voix alors, mais une voix estrange. Dont le son plus qu'humain et les graves accens Luy pénètrent l'esprit, et ravissent les sens.

Bergère, dit la voix, Pucelle juste et sainte, Calme ton tremblement et dissipe ta crainte :

JKAXNi; D'AUC 351

Du Monarchie Eternel je suis raiiil)assaileur.

Et te viens annonçai- ta future gnimleur.

Aujourd'hui par ton bras l'auguste Providence

Veut redonner la vie aux peuples de la France,

Et pour leur bien monstrer qu'ils la doivent aux Cieux ,

Te vient tirer du fond de ces sauvages lieux.

Ton bras sera le bras du grand Dieu des Armées;

L'Anglais verra par toi ses forces consumées,

Orléans déploré s'affranchira par toy.

Et par toy Rheims verra le sacre de son Roy.

A ces faits merveilleux prépare ton courage ;

La gloire du Très-Haut luira sur ton visage ;

Et sa vertu guerrière animant ta vertu ,

Fera mordre la terre à l'Anglois al)attu.

La Fille, à ces grands mots, oppose sa foihlesse, Ne peut, ni ne veut croire à la haute promesse. Et se renfermant toute en son humilité. S'anéantit aux yeux de la Divinité.

Mais l'Ange qui l'observe, et conuoist sa pensée : Ton âme en vain, dit-il, est icy balancée. Dieu, le Dieu des combats, t'ordonne par ma voix. De partir, d'attaquer, et de vaincre l'Anglois. Puis, d'un céleste feu, l'ombrageant tout entière, Luy souffle du Seigneur la puissance guerrière, Luy faict, dans les regards, éclater sa terreur, Et luy met dans les mains les traits de sa fureur. . Dans le sein à grands Ilots il luy respand ses grâces; Il luy fait desdaigner les entreprises basses, Et la déterminant aux actes valeureux, Luy donne un avant-goust du sort des Bien-heureux.

Le jour s'esteint alors, et le lieu solitaire Demeure dans l'horreur de sa nuit ordinaire; Le silence y retourne, et son ombrage espais Redevient le séjour du calme et de la paix. Elle voit le désert tout semblable à luy-mesme; Mais elle sent en elle un changement extrême ; De cette nouveauté son esprit est confus, Elle se cherche en elle, et ne s'y trouve plus...

Le poème de Chapelain n'a pas été sans influence sur Toeuvre qu'un poète anglais, Piobert Southey, consacra dans les dernières années du xviiie siècle à la mémoire de la vierge de Domremy. Southey a fait à la suite de sa préface une analyse détaillée, avec de nombreuses

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