‹ Jeanne d'ArcChapitre 30 sur 48 · i JEAN Ni: D'AHC · texte numérisé non relu

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citations, do Touvi-age de Chniiclain. tandis (ju'il déclare, avec une noble énergie, n'être point coupable d'avoir lu jamais l'œuvre honteuse par laquelle un autre poète français, traduisant dignement dans ses vers ses doctrines et sa conduite, venait d'insulter tout à la fois au patriotisme, à la religion, à la pudeur '.

Il y avait encore en 1795 quelque hardiesse à célébrer en Angleterre l'héroïsme de Jeanne et ses victoires, et le poète fut accusé de manquer de patriotisme, reproche qu'il avait ainsi repoussé par avance : « Il a été établi comme une règle nécessaire pour le poème épique que le sujet soit national. J'ai pris tout justement le contrepied de cette règle, et choisi pour sujet de mon poème la défaite des Anglais. Si, parmi mes lecteurs, il en est un qui puisse désirer le succès d'une cause injuste parce que son pays la soutient, je ne désire pas l'approbation de cet homme. » Il montre dans sa préface une véritable intelligence des conditions du sujet, et de la nécessité de s'attacher à suivre l'histoire le plus exactement possible. Par mallie\u- l'insuffisance des renseignements qu'il put recueillir, ses préjugés de protestant philosophe, et les opinions sociales et politiques que Southey professait alors, sous l'influence de la révolution française, l'ont égaré hors de cette voie droite où il voulait se maintenir. Son œuvre est un roman historique en vers, dont les qualités tiennent aux peintures accessoires et non au sujet lui-même. Le caractère de Jeanne, montrée comme une héroïne libre penseuse, romantique et socialiste, et dont le nom est en un endroit bizarrement rapproché de ceux de Brissot et de Mn« Roland; le caractère de Jeanne est manqué totalement. On peut citer pourtant un ou deux endroits où quelque chose de la vérité se retrouve dans les beaux vers du poète anglais. Ainsi Baudricourt ayant dit de Jeanne qu'elle était folle ou possédée, la Pucelle s'écrie :

Je ne suis pas folle. Possédée, en vérité, je le suis! La main de Dieu est fortement sur mon âme, et j'ai lutté vainement avec le Seigneur, dans l'opmiàtreté de ma crainte. Je puis sauver ce pays, seigneur, je puis délivrer la France. Oui, il faut que je sauve ce pays! Dieu est en moi. Je ne parle, ni ne pense, ni ne sens de moi-même. Dieu m'a vue et sanctifiée avant ma naissance; il m'a destinée pour les nations, et là où il m'envoie il faut que j'aille; les paroles qu'il me commande, il faut que je les dise;

' « I hâve never been guilty of reuding tlie Pucelle of Voltaire, « dit Soulliey.

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ce qu'il viiudiM, il rmil qur je racciniiplissc, et cela Imit ;'i l'ail sans d'aiiiLe, dans la plriiiliide de ma f(ii, iiarcc (jiie le Scigiioiii' cs( avec moi.

Il semble, comme nous l'avons dit, que le xixc siècle doive être pour la mémoire de la Pucclle l'âge de sa glorification délinilive. A côté de l'œuvre accomplie par la science et la critique, la poésie a voulu faire aussi la sienne. On ne pourra, certes, l'accuser d'avoir été en ce siècle avare d'hommages et de chants pour Jeanne d'Arc : elle en a même été trop prodigue, eu égard à la médiocrité de la plupart de ces productions. On nous permettra de ne nous point plonger dans cet océan et de citer seulement ici quelques noms et quelques vers.

Deux des Messrniennes de Casimir Delavigne ont poiu' sujet, l'une la vie, l'autre la mort de Jeanne d'Arc. On peut en admirer l'habile versification et le souffle lyrique, mais le caractère de Jeanne n'y parait pas bien compris; l'enthousiasme et l'attendrissement du poète ont même quelque chose de factice. Pourtant il y a de beaux vers, que l'on fait figurer dans tous les Morceaux choisis, et qui sont trop connus pour qu'il nous soit permis de les négliger :

Du Christ avec ardeur Jeanne baisait l'image ; Ses longs cheveux épars ilottaient au gré des vents : Au pied de l'échafaud, sans changer de visage, Elle s'avançait à pas lents.

Tranquille, elle y monta; quand, debout sur le faite, Elle vit ce bûcher qui Fallait dévorer. Les bouireau.v en suspens, la flamme déjà prête. Sentant son cœur faiblir, elle baissa la tête, Et se prit à pleurer.

Ah! pleure, fille infortunée!

Ta jeunesse va se flétrir, Dans sa fleur trop lût moissonnée!

Adieu, beau ciel, il faut mourir...

Tu ne reverras plus tes riantes montagnes,

Le temple, le hameau, les champs de Vaucouleurs,

Et ta chaumière et tes compagnes, Et ton père expirant sous le poids des douleurs...

Après quelques instants d'un horrible silence, Tout à coup le feu brille, il s'irrite, il s'élance...

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Le cœur do la guemèr'e alors s'ost raiiiiiié : A travors les vapeurs d'uii(> fumée ardente,

Jeanne, encor menaçante, Moidi-e aux Anglais son bras à demi consumé.

Pourquoi reculer d'épouvante,

Anglais? son bras est désarmé.

La llamme l'environne, et sa voix expii'ante Murmure encore : « 0 France, ô mon roi bien-aimé !... )>

Dans les Annales romantiques de l'année 1832 nous trouvons un morceau assez peu connu d'un très honorable et très classique poète, M. Bignan. Il est intitulé Jeanne d'Arc ou l'Interrogatoire. Malgré un bon nombre de fausses notes, le ton général est assez juste, et la diction est simple et ferme. Il y a telle réponse de Jeanne qu'eu égard aux difficultés de notre versification on aurait peine à mieux rendre :

Un silence profond dans l'assemblée immense

S'étend, l'évéque parle, et le crime commence :

" Dis ton nom. — Jeanne d'Arc. — Ton âge? — Dix-neuf ans.

— Ton pays? — Domremy. — Le sort de tes parents?

— Laboureurs. — Quand l'Anglais vint apporter la guerre, Quels travaux t'occupaient dans les champs de ton père?

— Je gardais ses troupeaux, je priais... ; quelquefois Je couronnais de fleurs Notre-Dame des Bois.

— l*ourquoi, sans son aveu, fuyant son toit de chaume. Pourquoi l'as-tu quitté? — Pour sauver le royaume.

— Pourquoi, bravant de Dieu les saints commandements, A s- tu pris des combats farine et les vêtements?

— Pouvais-je conserver les robes d'une femme? L'audace d'un soldat palpitait dans mon âme.

— Qui cherchais-tu? — Mon roi. — Qui t'inspirait? — Mon Dieu.

— Quelles voix t'ont parlé? dans quel temps, dans quel lieu?

— Partout se révélant sous leur foi^me divine, L'auguste Marguerite et sainte Catherine M'ordonnaient de m'armer, de courir aux Anglais, Et de rendre au Dauphin son trône et son palais. J'ai combattu, fidèle à leur ordre céleste;

Vous savez ma conduite, et Charles sait le reste.

— Quels secrets connait-il? — Allez l'interroger.

— Quand parliez-vous ensemble? — Au moment du danger.

— Le jour où l'huile sainte a coulé sur sa tête. Dans Reims ton étendard assistait à la fête.

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— CuniiiiL' il fut h la peine, il dut èlre ù l'iiuiiueur! De qui Fas-ta reçu'? — Je le tiens du Seigneur.

— As-tu dans ce drapeau placé ton espérance'.'

— Je n'espère qu'en Dieu. — Dieu chérit- il la France?

— Oui. — Pourtant aux Anglais son courroux le livra.

— Jeanne d'Arc peut mourir, mais la France vivra...

Quelques vers de M'^e Louise Collet dans son poème sur le Musée de Versailles^ couronné en 1839 par rAcadémie française, méritent aussi, ce nous semble, de ne pas être oubliés parmi ceux qui ont été consacrés à la gloire de la Pucelle :

Là, parmi les héros dont elle est entourée. Pensive, apparaissait cette vierge inspirée. Qui ravit la victoire à l'Anglais triomphant. Et délivra la France avec un bras d'enfant.

C'était une blanche statue, Vierge guerrière revêtue De l'armure des anciens rois; Fille pudique au front céleste, A l'œil lier, au souris modeste.

Femme, héros tout à la fois!

11 fallait plus qu'un grand artiste.

Pour la rendre ainsi calme et triste, Accomplissant l'ordre de Dieu ; 11 fallait Fart et la croyance :

L'âme d'une fille de France A réuni ce double feu :

Et de ses mains s'est échappée Jeanne d'Arc pressant son épée Sur son cœur virginal et fort, Qui sous la voix de Dieu tressaille.

Mais qui sait, au champ de bataille.

Intrépide, braver la mort.

En ISiO vit le jour une grande composition d'Alexandre Soumet, intitulée Jeanne d'Arc, trilogie nationale dédiée à la Finance. Cette trilogie comprend une idylle : Jeanne d'Arc bergère: une épopée: Jeanne d'Arc guerrière, et une tragédie : Jeanne d'Arc martyre, plus un prologue et un épilogue. La tragédie avait été représentée non sans succès sous la Restauration. L'idylle et l'épopée forment un

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loiiiaii Jti/.ane, où la l'aiitaisic de laiiteur et sa l'acilité lyrique t';;alernent exubérantes se sont (Iouik' liluc carrière. L'ensemble est en (leluns du bon goût et de la vérité littéiaire, comme de la vérité historique, essentielle ici. Qiiekpies morceaux pourtant di)nnent ridée de la faijon dont le sujet pouirait être traité par un grand poète. Ce sont ceux où Soumet, qui à défaut de génie avait beaucoup de talent, s'est tenu le plus près de l'histoire en s'eflforçant de la traduire en termes simples et nobles.

Dans les Rimes héroïques, recueil publié par Auguste Barbier en 1843, c'est-à-dire un peu avant que la grande composition de Soumet, qui parut seulement après sa mort, eût vu le jour, il y a un sonnet consacré à Jeanne d'Arc, mais qui malheureusement ne vaut aucun des ïambes du célèbre poète. M. A^ictor de Laprade a, si nous ne nous trompons, plusieurs fois célébré l'héroïque vierge en ses vers. Un recueil de M.Théodore de lîanville, les Exilés, contient une pièce intitulée la bonne Lorraine, et datée du 30 mai 1872'. Enfin on peut citer quek[ues strophes d'un beau souffle en l'honneur de Jeanne dans les Nouveaux citants du soldat, de M. Paul' Déroulède (1875)> La pièce a pdur sujet la statue de la place des Pyramides.

Cet être qui plane.

Ce bras levé, ces yeux ravis.

C'est elle, ('"est la sainte et grande Paysanne,

Ta Paysanne, ô mon pays!

Ah! quel présage aillent (jue cette époque sombre!

Quel avenii' que ce passé!

Quand, vaincu par la force et liroyé sous le nombre.

Ce peuple gisait terrassé,

' Il t'St juste Je donner ici un souvenir à un honmie de bien, M. Alexandre Guiliemin, qui a consacré une grande partie de sa vie si laborieuse et si chrétienne à étudier et à chanter l'héroïque vierge de France. Uulre un récit historique intitulé Jeanne d'Arc, l'épe'e de Dieu , dont une nouvelle édition a été donnée après la mort de l'auteur par M. A. Rastoul, M. Guiliemin avait composé un poème dont une troisième édition a été publiée en 1874. — M. François Coppée, dans un recueil intitulé : Les Récils et les Élégies (1878). a publié une pièce en l'honneur de Jeanne : Moisson d'épées. Cette pièce a été reproduite dans la série des réflexions ou jugements ex])rimés sur Jeanne d'Arc par les membres de l'Académie française, sur la demande de M. Wœstyne, rédacteur du Ficjuro , et où l'on trouve également quelques vers de MM. Sully-Prudliomme, Alfred Mézières et Camille Doucet. — Cf. Jeanne d^Arc et sa mission nationale, par V. Canet. Lille, Desclée, de Brouwer et C'"^, 1887', in-S", Appendice, pp. 400 et suiv. — Nous devons encore ici au moins une mention à l'ode sur Jeanne d'Arc, qu'un poète iilein de foi et de cœur, qui est aussi un publiscite de grand mérite, M. Georges Gourdon, nous a fait l'honneur de nous dédier dans son volume intitulé ; Le sang de France. Paris , .\lbert Savinc , 1891 , in- 12.

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Et ([uc, le croyiiiil inni'l, et que, s'en croyant maître.

L'enroulant de son noir drapeau, L'étranger avait tail un lombeau pour l'y iiiellre.

Jeanne a sui'L;i de en tombeau.

Laissons doue railler eeux qui, pi'om])ts à se distraire.

Sont lenis à pliei' les genoux; Laissons la foule aveugle ignorer sa guerrière.

Nous, les vaincus, prosternons-nous.

La pièce se termine par une belle pensée :

Consacrons nos cœurs recueillis A Jeanne la Française, à Jeanne la Lorraine, La patronne des envahis!

L'enthousiasme pour Jeanne d'Arc est à peine moins vif aujourd'hui en Angleterre cju'en France. Southey ne serait plus accusé aujourd'hui d'audace antipatriotique : on l'accuserait plutôt de timidité scrupuleuse. On lui reprocherait de n'avoir pas o.sé conduire l'héroïque Pucelle jusqu'à la gloire de son martyre, supérieure à celle de son triomphe. C'est un reproche qu"a su noblement éviter M. Robert Steggal, qui, dans un poème' qu'il a dédié « aux sœurs de Jeanne, les filles de la France, pays que son génie a sauvé, que sa mort rend sublime », décrit ainsi la scène lugubre de Rouen :

« 0 Rouen, Rouen, est-ce ici que je dois mourir? » crie la victime, tandis qu'en avant, pieds et mains liés, avec une garde guerrière de soldatesque anglaise, ils la portent à la place du Marché, — gouffre où dès le point du jour ont afflué à travers toutes les rues de la ville, conduits g:onllés, de vivants courants d'hommes, auxquels se heiule en s'entlant chaque nouvel afflux, et qui au loin iuut un bruit de mer en leur lutte continuelle; — ils la portent tout droit sur un i''charaud dans le milieu de la place, où elle sert de point de mire à un ilemi-million d'yeux lixés sur elle; ils posent sur son front la mitre du diable; ils font cela sous le clair azur du ciel 1 D'un œil plein de tristesse elle regarde vis-à-vis d'elle, là où, élevés sur une plate-forme en terrasse au-dessus de la multitude, parmi les juges, conseillers et prêtres, Beauvais et Bedford, et lui, le grand Winchester, le Crésus, cardinal d'Angleterre, siègent adossés aux

' Jeanne d'Arc and otlier poems, l)y Ilobert Sleggal. Loridon. AlIVod \V. Hennet, 1878, in--18. — Cf. l'intéressant ouvrage de .M. Félix Ralihc : Jeanne d'Arc en Aiiglclerrc. l'aris, Albert Savine, -1891, in- 12.

tours sdieiiiielles dont les cloclics finit t'ulciulir Icuis g(''missiMneiits; elle tdiiiiic ensuite vers le ciel ses yeux pleins d'une ('trange lumière, l'ombre lie l'éternité étant tout près, et ell(> écoute les douces voix qui ondident de là-haut dans son (ireille, plidùt que celle ([ui renqilit l'ouie de la multitude, celle que vomit la houehe ouverte jiinir sa condamnation, avec des mots amers et toutes sortes d'affronts menteurs ((ni couvrent de leui' glose et d'une dérision d'équité le verdict impie. .Mais elle n'entend l'ien, et enfin, lorsqu'elle perçoit quelque chose, elle tombe à genoux et prie à haute voix. Elle prie Jésus-Christ d'avoir merci de son âme et de la rendre pure, afin qu'elle puisse le joindre dans de courts instants; elle le i)rie de lui envoyer encore une fois ses saints bénis, afin qu'ils ne soient pas loin d'elle quand elle va mourir et la prennent aussitôt après; elle le prie de ne la point juger trop strictement, si, mue par les lâches défaillances de la chair, sa langue a parlé contre le gré de son âme, et renié avec la bonté de Dieu les merveilles de sa puissance, à elle révélées dans ses visions. Elle le prie pour sa chère France, la France de Clovis, royaume de la liberté! Elle lui demande que de sa mort puisse naître pour sa patrie une vie nouvelle, et la paix, et une gloire durable. Elle prie pour eux, même pour eux, ses exécuteurs, quatre-vingts assassins pt)ur une jeune fille qui n'a pas vingt ans! Et si en quelque circonstance, non par un acte volontaire, mais en accomplissant la mission donnée par Dieu, elle a fait quelque mal à ses ennemis, elle leur en demande pardon; et avec une effusion de larmes, les dernières que ses yeux répandront, elle prie (jue sa mort ne leur soit point imputée, de peur qu'iuie souffrance pire (jue la sienne, un jugement plus terrible encore que celui qu'elle a dû subir, ne les vienne saisir un jour.

Mais Dieu est juste, et dans son équité il a mesuré leur récompense. Trop tard, trop tard leurs cœurs sont touchés, et ils pleurent, réduits aux abois du crime qu'ils commettent; car, voyez, plus d'un de ces impitoyables juges pleure. Même lui, le plus dur de tous, lui dont les yeux jusqu'à présent, comme un marbre aveugle, étaient impuissants aux larmes, ce démon échappé de l'enfer, l'évêque de Bauvais pleure; et eux aussi, Bedford et Winchester, vaincus, pleurent dans l'affliction de leur propre justice ! Et ])eaucoup se détournent pour pleurer sans être vus, et ne plus voir aussi rien du triste spectacle : ces hommes changés en démons sont retransformés en hommes, et avec un long cri perçant ils tombent dans un évanouissement pareil à la mort, ou ils se précipitent en avant par un élan sauvage de leurs cœurs enflammés, et comme pour les éteindre dans les noirs gouffres du remords, tandis que du sein des hordes de la soldatesque anglaise éclate un sanglot puissant qui s'unit à celui des compatriotes de Jeanne, et s'élance au-dessus des têtes de la multitude en un tourbillon de chants funèbres.

Mais, couvrant tout le reste, un millier de misérables crient: u Emportez-

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là au bûcher 1 s vilains dont la l)ari)ar(' clameur donne une voix an nuiel désir de leurs misérables lords, qui n'osent pas eux-mêmes le proférei'. Semblables à des démons, chacun s'efforçant de dépasser l'autre hors des profondeurs infernales du lleuve de l'eu, ils sont là rouges de la flamme qui ne doit pas niourir, mais jeter un brùhint affront sur la joue

Slaliie ili' Jeanne d'Ai'c, place des l'j ramilles, à Paris.

de l'Angleterre pour toujours! Ils crient : « Emportez-la, emportez-la! A votre ouvrage, bavards, sempiternels cracheurs! à votre ouvrage , vôtre ou nôtre ! Hàtez-vous avant que nous vous jetions la tête la première à sa place, et nourrissions pour elle le bvicher en faisant la chaleur plus ardente avec votre suif! » — Déjà les larmes de Beauvais ont noyé la pitié d'où elles naquirent, et voyez, son visage sombre étend sur tous les autres une noirceur pareille, de même que la nuit approprie à sa teinte les arbres et les fleurs ! — 0 Dieu ! ils mettent leurs rudes mains sur elle; — ils fendent la foule, qui se partage et se referme ensuite; ils traînent son corps délicat serré dans une tunique de grosse toile frisonne, avec la furie d'hommes fous, vers le hideux bûcher, où se

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siircntassont ])ùclics et cdinlnistihlfs, cl ilmil l;i Iwiiili'iir ilniiiiiie tout, — et au froid poteau ils l'attaclient avec une ceinlure do fer; — et voici (ju'elle est là seule, une mu(>tle prière sur les lèvres, lesquelles brillent comme lirillc l'exlasc d'un saint lii^ui'i'c |);ii' la peinture. lÎDiis anges, appelez-la; que ses yeux levés au eicl ne voient pas le héraut de la mort que voici, pâle de Imnle cl de (laiuLe, se glissant parmi les fagots à la dérobée! — 0 llamraes avides, qui vous élancez pour lécher ses pieds, pour étreindre son corps treni])lant dans votre embrassement cruel, que le Ciel vous ravisse votn> victime! Et voyez, déjà monte la fumée miséi-icordieuse, dont les serpents gris étouffent les flammes avant qu'elles aient consommé l'effroyable agrippement, et prennent doucement la victime dans leurs tournoyants replis, et la revêtent d'une robe de nuée d'or, pour que les yeux mortels ne la voient plus! — O Dieu! ce cri perçant, frappant l'air muet qui en retentit, un long, triste, amer cri pour requiem! — et voici que du sommet du monde toml)e le suave écho d'une voix d'ange, et tout est silence après.

Si la poésie lyrique ou narrative a devancé le théâtre pour célébrer la gloire de la Pucellc, c'a été de peu d'années. Le Mistère du siège d'Orléans, sous sa forme primitive, paraît avoir été représenté publiquement, au jour anniversaire de la délivTance de cette ville, dès 1435. Il le fut encore en 1430. Mais la rédaction que nous possédons, et où se décèlent les mains de divers auteurs n'écrivant pas tous à la même époque; cette rédaction, singulièrement accrue et amplifiée, parait se rapporter à une représentation que l'on a fixée, par des raisons ingénieuses, à l'an 145t't'. Ce mystère est donc le résultat d'une collaboration successive et anonyme. Comme la rubrique le dit elle-même, c'est une compilation destinée à rendre plus pompeuse la fête annuelle qui se célébrait et se célèbre encore aujourd'hui à Orléans. Il y fut représenté sous diverses formes, plus ou moins amples, et à divers intervalles, dans le second tiers du xve siècle. Comme dans la plupart des mystères de la même époque, l'art, sans être tout à fait absent peut-être, n'apparaît que faiblement dans cette chronique ou mémorial dialogué de vingt mille cinq cent vingt-neuf vers. Le style et la diction y laissent môme plus à désirer que dans d'autres pièces du même genre ; mais on y sent le souffle de l'enthousiasme contemporain, cette impression de vérité que la représentation rendait plus vive encore, et que, comme nous l'avons

* Eludes sur le mystère du siège d'Orléans, etc., par II. Tivier. Paris, Ernest Tliorin, 1868, in -8".

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dit, rien ne remplace en ce qui concerne Jeanne. C'est liien la vraie Pucelle, ["authentique vierge de France, que le mystère met en scène, depuis le moment où elle y paraît pour la première fois, quelque peu après le sept millième vers, et où elle reçoit les ordres de Dieu par la voix de l'archange, jusqu'à son glorieux retour dans Orléans après la victoire de Patay, qui termine la pièce. La vérité historique et théologique est fidèlement gardée en ce qui concerne les causes et les circonstances de sa mission. Le roi Charles YII y est représenté implorant le secours de Dieu, mais prêt, si telle est la volonté du Ciel, à cesser la lutte, et désespérant de la pouvoir continuer après la chute d'Orléans. Notre-Dame prie son Fils d'exaucer la prière du roi. Saint Euverte et saint Aignan, anciens évéques d'Orléans, prient pour la ville qui fut le théâtre de leurs travaux apostoliques. Dieu déclare que les malheurs des Français sont le juste châtiment des péchés commis par toutes les classes de la nation; mais il cède aux prières redoublées de sa mère et des deux saints, et il envoie l'archange saint Michel en mission vers Jeanne d'Arc. « gardant les brebis de son père et cousant en linge. «

Jeune pucelle bien eureuse.

Le Dieu du ciel vers vous m'eavoye, Et ne soyez de rien peureuse, Prenez en vous parfaicte joie.

Dieu vous mande, c'est chose vraye, Que y vieult estre avecque vous, Où vous soyez en quelque voye ; Si n'ayez point doncques de poux.

Sa voulenté et son plaisir Est que aous aillez à Orléans, Pour Anglois en faire saillir Et lever le siège devant.

Se de vous sont contredisant, En armes vous les convaincrez, Contre vous ne seront puissans.

Jeiuie pucelle bien heureuse,

Le Dieu du ciel vers vous m'envoie,

Ne prenez aucune frayeur,

Ayez en vous parfaite joie.

Dieu vous mande, c'est chose vraie.

Qu'il veut être avec vous.

Partout où vous serez, où vous irez ;

Ainsi n'ayez donc point de peur.

Sa volonté et son plaisir

Est que vous alliez à Orléans,

Pour en rejeter au loin les Anglais

Et leur faire lever le siège qu'ils

ont mis devant. S'ils osent vous contredire.

Vous les convaincrez par les armes, Contre vous ils n'auront aucune

force ,

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Mes (If Idlll pniliL les siilpjiij^rcz.

f*iiis après, y vous (•(Hisiciiclra A Raiiis mener sacrer le roi.

Que ainsi Dieu v»ms condnii'a.

Et Charles oster hors d'esinox .

Combien qu'il ait beaucoup desroy

Et par le présent fort à i'aii'e,

Dieu le fera paisiljle en soy, Que il a oy sa prière.

Et au seigneur de Baudricour, Vous luy direz que y vous mayne Incontinent, le chemin court,

Que il est vostre capitaine.

Ainsi que c'est chose certaine.

Devers le roy vous mènera.

En abit d'omme, toute saine.

Que Dieu toujours vous conduira.

LA PUCEI.I.E

Mon bon seigneur, que dictes vous?

Vous ine faictes trop esbaye :

Ceci ne vient pas à propoux, En ce je ne scay que je die.

Moy, povre pucelle, ravye

Des nouvelles que vous me dictes, Sachez, je ne les entend mie.

Que y me sont trop auctentiques.

Je ne vous pourroye respondre Ainsi , moy, povre bergerete , Vous qui cy me venez semondre.

Comme une simple pucelete.

Gardant es champs dessus l'erbete

Les povres bestes de mon père, Une jeune simple fdlette.

Mais au cdulraii'i" vous les donqjte-

rez de tout point.

Puis après il conviendra Qu'à Reims vous meniez sacrer le

l'ui , En tout cela Dieu vous comluira, Vous tirerez (ihai'les de ses angoisses. Quoique ses affaires soient en grand

désarroi Et que pour le présent il ait fm-t à

l'aire.

Dieu lui rendra l'âme paisible.

Car il a prêté l'oreille à sa prière.

Et au seigneur de Baudricourt Vous lui direz qu'il vous mène Sur-le-champ, par le chemin le

plus court, Car de cette seigneurie uù vous êtes

il est le capitaine.

C'est une chose tout à fait certaine Que vers le roi il vous mènera En habit d'homme, saine et sauve, Car Dieu toujours vous conduira.

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