‹ Jeanne d'ArcChapitre 36 sur 48 · JEAN M-: DAI5C · texte numérisé non relu

JEAN M-: DAI5C

C'est bien ilii't, i'aicU's-la devant nous se tiouvei', Pour le bien ou le mal de ce fait éprouver.

Grand Roy, que vous sert-il vous celer, en croyance

Que vous pourrez tromper de Dieu la congnoissance ?

C'est lui qui donne jour à mes pudiques yeux.

Afin de vous congnoistre entre ces braves preux,

Que sert-il de vouloir contre Dieu se défendre

Puisqu'il rend acomply ce qu'il veut entreprendre?

C'est vous qui estes Roy, tel je vous recongnois.

Bien que je n'eusse veu vostre front nulle fois.

11 m'envoye vers vous pour vous redonner, Sire,

De vos sacrez ayeulx le triomphant empire.

Vous n'estes point sacré, et Dieu veut que les Roys

Soient sacrez au désir de ses divines luix.

Afin que nul ne soit si hardy que de mettre

La main sur leur couronne et prophaner leur sceptre.

Les parjures Anglois ennemiz de nostre heur Vous ont jusqu'à ce jour empesché cet honneur : Mais malgré leurs elforts et leur rage félonne Vous me suivrez à Raims recevoir la couronne. Dieu le commande : ainsi, grand Prince, il sera fait, Car son aime vouloir a toujours son effet. Mais paravant cet acte où je suis engagée, Je leur ferai quitter Orléans assiégée.

Nicolas de Vernulz, né le 13 avril 1583, à Rubelmont, dans le Luxembourg, fît ses humanités à Trêves et à Cologne, et sa théologie à Louvain. En 1619, il était principal du collège fondé dans cette ville par Jean Meylius, et en 1046 nous le retrouvons professeur d'histoire au collège dit des Trois Langues. 11 fut trois fois recteur de l'illustre université belge, et mérita en outre le titre d'historiographe de l'empire et du roi d'Espagne, et celui de conseiller aulique. Il mourut le 6 février 1649, à l'âge de soixante-six ans. II a laissé un grand nombre d'ouvrages imprimés ou manuscrits, des histoires, des traités de rhétorique et de morale, dos discours sacrés et profanes, des panégyriques, des dissertations, des commentaires, et enfin des tragédies en langue latine, composées pour le divertissemeut des écoliers de Louvain. Parmi ces tragédies figure une Jeanne d'Arc

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écrite en 1629, et sans doute rejiiéseiitéc; par les élèves de V(!rnulz '. Cette pièce nous offre un curieux mélange d'imitations scrvilcs de la tragédie gTec({ue et romaine, surtout de Sénèque, de certains caractères analogues à ceux du drame shakspearien, et enfin d'analogies assez frappantes avec la tragédie classique française, telle qu'elle devait bientôt se constituer dans les grandes œuvres de Pierre Corneille. La tragédie de Vernulz peut nous donner, croyons-nous, une légère idée de ce qu'aurait été une Jeanne d'Arc par Corneille. Vernulz avait judicieusement choisi, pour se renseigner siu- la Piicelle, riiistoire latine de Jean Hordal. Il ne pouvait y trouver les traits vivants de son caractère, mais il en a su tirer une impression générale fort juste de la réalité de sa mission et de la grandeur de sa carrière. Le caractère général du procès de condamnation est énergiquement résumé dans ces paroles de Bedford : « Allons, fouillons les recoins de ce cœur. Qu'elle soit coupable, ou (qu'elle le devienne. » La dernière prière de Jeanne ne semble pas indigne d'elle.

0 Christ, Roi des rois, puissant dominateur du monde, et l'égal de ton Père, si l'humble vierge a obéi à tes ordres, reçois son âme innocente. Tout ce qu'elle a fait, que le monde te le renvoie; c'est ta force qui a poussé ce bras, je n'ai rien pu par moi-même; mais accorde à la Pucelle le prix qu'elle attend de toi : toi-même, mon Dieu, et ton paradis. Accorde encore, dans ta bonté, à mes derniers vœux que les Français recouvrent toute la France. Si les Anglais ont à se reprocher quelque chose envers moi, je leur panlonne eu mourant, et je meurs avec joie. Toi, qui que lu sois, achève ta besogne et mène-moi où tu voudras.

Enfin c'est avec un enthousiasme vraiment senti que l'auteur a célébré, dans le chœur final chanté par les jeunes filles de France, l'immortelle gloire de Jeanne d'Arc.

Si l'Anglais furieux t'a ôté la vie, obéissant à l'instinct féroce de son âme pei-fide, et honteux de ses armées tant de fuis taillées en pièces et prenant la fuite, il s'est préparé dans tes flammes le feu qui doit le

' Cette pièce a été réimprimée avec une traduction française par M. Antoine de Latour. Orléans, Herluison, 1880, in-IO. — Cf. Jeanne d'Arc an théâtre, par le comte de Puymaigre. Paris, Douniol, in-S", p. II et suivantes. (Extrait du Correspondant.) — M. de Puymaigre a récemment donné une nouvelle édition, très augmentée, de ce travail, le plus complet que nous connaissions, et auquel nous renvoyons pour les indications que nous avons dû omettre. — Paris, Albert Savine, 1890, in- 12.

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consumer lui-uièiiio. 11 quilU'i'a cette terre, et, de nouveau vaincu, il regagnera avec douleur l'Angleterre gémissante. C'est l'ai'rèt qu'en mourant la Pucelle a prononcé contir l'Anglais, et l'Anglais n'y écliappera pas...

Si, dans sa fureur, l'ennemi n'a pas même épargné tes cendres, nous élèverons en pleurant, et d'une àme reconnaissante, un tombeau de Heurs, et chaque année, les cheveux épars, nous viendrons tristement apporter à ce tombeau le tribut de nos larmes et y répandre des fleiu's nouvelles.

De toutes parts accourront les poètes célèbres pour chanter tes louanges. Ils promèneront sur leur luth leur archet sonore, et répandront ton nom par toute la teri'e : Ici, diront-ils, repose Jeanne d'Arc, qui d'un bras victorieux mit en déroute les soldats de l'Angleterre et rendit les lis à la France.

L'Anglais la livra aux llammes, mais il ne put y ensevelir son nom. Elle se survit dans sa gloire éclatante , et ses exploits l'ont rendue fameuse dans le monde entier. Le renom de son honneur, de sa chaste pudeur et de sa vaillance dans les combats, grandira d'âge en âge au-dessus de l'envie. Vis à jamais, ô fortunée Jeanne d'Arc! Vivante, tu vainquis l'Anglais par la force des armes; tu triomphes, en mourant, de son envie.

C'est au temps du Cld, d'Horace et de Clnna que fut composée « la Pucelle d'Orléans, tragédie en prose selon la vérité de rhistoire et les rigueurs du théâtre, » par François Heclelin, abbé d'Aubignac, laquelle tragédie fut mise en vers par Benserade du la ^lesnardière, et ainsi représentée en 1641. L'abbé d'Aubignac avait de la vérité historique et de la rigueur du théâtre une idée toute particulière, comme on peut en juger par ces deux passages de son Avertissement : « Pour y mettre une intrigue qui donnast le moyen de faire joiier le théâtre, j'ai supposé que le comte de Warwick en estoit amoureux (de Jeanne), et sa femme jalouse : car, bien que l'histoire n'en parle point, elle ne dit rien au contraire; de sorte que cela vraysemblablement a pu estre, les historiens françois l'ayant ignoré et les Anglois ne l'ayant pas voulu dire. » Et ailleurs : « Pour donner de la grâce et de la force au cinquiesme acte, je faicts que le baron de Talbot, qui n'avoit point esté d'advis de sa mort, en vient faire le récit au comte de Warwick extrêmement affligé et à la comtesse, que le remords de la conscience rend insensée. » Comme on le voit, l'étude approfondie des règles d'Aristote, dont, au reste, 'nous ne voulons pas

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médire, avait produit sur l'abbé d'Aubignac le même effet qu'il attribue au remords de conscience sur la comtesse de Warwick.

Le théâtre français dans son âge i)lcinement classique, celui qu'illustrèi'cnt durant la vieillesse et après la mort de Corneille les tragédies admirables de Racine, s'écarta plus encore qu'il ne l'avait fait des sujets empruntés à l'histoire et aux traditions nationales. Qui aurait osé sous l'œil menaçant de Boileau, après la catastx'ophe de Chapelain, produire la Pucelle au théâtre? Nous la trouvons en revanche applaudie à une date un peu postérieure à cet âge d'or de la tragédie française, sur la scène d'un pays voisin. L'Espagne, où la renommée de Jeanne, mais aussi la confusion de la vraie Pucelle avec la fausse, avait pénétré de bonne heure, ne perdit point ce souvenir, et sans doute ses monuments littéraires, si nous les connaissions mieux, nous en offriraient la trace depuis le xve siècle jusqu'au xvni'\ époque où l'un des derniers disciples de la grande école dramatique de Lope de Vega et de Calderon, Antonio de Zamora, fit paraître sur le théâtre de Madrid une comedia famosa divisée, selon l'usage, en trois journées, et intitulée la Poncella de OrleansK

C'est une pièce peu historique, et les extravagances n'y manquent pas. Mais l'auteur était plein d'admiration pour Jeanne, et voici du moins vme scène où, à défaut de vérité, se retrouve quelque chose des conceptions hardies, de l'imagination vive et puissante qui distinguent le drame espagnol, issu, comme le drame shakspearien , dont il diffère d'ailleurs beaucoup, de la tradition littéraire du moyen âge. Charles est endormi dans sa tente, et il a cette vision :

(Devant la tente passe un nuage Uimineus, cl sur ce nuage un ange vêtu de blanc.) LANGE

Charles , Charles !

LE KOI, rêvant.

Que me veux-tu, ombre brillante, eu qui je vois confusément mêlés mon étonnement et ton prodige? Qui es- tu, dis- moi?

l'ange

Un messager de la divine puissance, envoyé pour te soutenir dans la lutte suprême à laquelle la France est en proie. Car, opprimée par Henri, le monarque anglais, elle ne te laisse que le nom de ce que tu as été.

' Jeanne d'Arc sur la scène espagnole, dans la FiCinte britannique , octobre 187-4, article de M. Antoine de Latour. C'est à M. de Latour qu'est eniiiruntéc la traduction de la scène citée plus loin.

LE ROI Il n'y a i[\w le lii-as loiil-piiissaiiL de Dii'u qui soit capahle de me secourii'.

l'ange Ecoute donc, car sa pitié a vouhi que ma voix fût en même temps ailleurs un commandement, ici un avertissement.

(Le nuage passe et glisse jusqu'au piej d'un ooleau ([ui se verra à gaucho, et qui laisse apei-cevoir sur son sommet les ruines d'un ermitage.)

UNE VOIX, chantant.

Holà ! de l'inculte désert dont la verte solitude nous montre ce bois fleuri! Holà! des ruines rustiques de cet édifice oublié, qui, tour à tour temple ou cbaumière, unit, sous des couleurs diverses, au jaspe de son linteau brisé ses traverses couvertes d'un chaume fragile! Holà! Jeanne d'Arc !

(D'une cabane qui se dresse sur le sommet du coteau sort Jeanne d'Arc, vêtue en bergtire, une houlette à la main.>

Qui m'appelle'? mon Dieu ! qui m'éblouit tellement de l'éclat de sa splendeur, que mes yeux, qu'elle embrase, se sentent aveuglés au contact du volcan entrevu ?

l'ange

Rassure-toi et ne crains pas de me regarder. Ministre incorporel du Très-Haut, je viens en son nom, ô Jeanne, t'enjoindre de quitter la chaumière pour la tente, la houlette pour le bâton de commandement, la peau de chèvre pour le harnais, et enfin pour le bruit belliqueux du tambour et du clairon le son pastoral de la fronde et du sifflet. Rends-toi à Orléans, embrasse d'un ferme regard les travaux gueiTiers de l'armée anglaise, prends à ta charge la défense du monarque français, et que partout refleurissent les lis. Charles, à qui Dieu révèle également par moi l'arrêt de sa providence, te donnera le bâton de général, persuadé que le miracle qui lui envoie un chef lui assure d'avance la victoire...

{On entend dans le lointain les tambours et les clairons battre et sonner la charge.) LtQ bruit SOUrd flC

cette marche est l'indice, heureuse bergère, que la colère britannique va mettre le siège devant Orléans, (ii continue en chantant.) A Orléans donc, pour secourir et vaincre! Puisque Dieu te le commande, c'est que Dieu va avec toi.

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