‹ Jeanne d'ArcChapitre 8 sur 48 · LA MARCHE TRIOMPHALE - LE SACHE · texte numérisé non relu

LA MARCHE TRIOMPHALE - LE SACHE

Nouvelles liésitations du roi et du conseil. — Jeanne à Gien-sur-Loire. — Marche sur Reims : Auxerre. — Troyes. — Jeanne et frère Richard. — Châlons-sur-Marne. — Reims. — La cérémonie du sacre.

Les victoires que la Pucelle venait de remporter coup sur coup n'étaient rien à ses yeux, si elles ne servaient à donner au roi assez de confiance en elle pour la suivre à Reims, où elle devait le faire sacrer. Le sacre du roi avait toujours été le point principal de sa mission, celui dont ses conseils l'entretenaient sans cesse. Aussi, sentant bien qu'une fois de plus sa présence était nécessaire pour lutter contre l'irrésolution de Charles VII et les conseils pusillanimes ou intéressés de son entourage, se hàta-t-elle de rejoindre à Sully-sur- Loire son noble daiqjhin. Elle le trouva de plus en plus dominé par la détestable influence du favori la Trémoille, et tout d'abord elle essuya un refus quand elle voulut tenir la promesse qu'elle avait faite à Richemont. Le roi refusa absolument d'admettre le connétable en sa présence, et lui fit renouveler à Beaugency, où il attendait la décision de la cour. Tordre de se retirer dans ses terres.

Charles, nous l'avons dit, avait contre le connétable de justes griefs; mais, s'il pouvait redouter à bon droit de subir encore le joug que celui-ci avait autrefois fait peser sur lui, comment, d'autre part, ne se sentait- il pas le courage de secouer celui de la Trémoille, et agissant en roi, appuyé sur le dévouement de Jeanne d'Arc, de reprendre personnellement la direction de son conseil et de ses

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armées, pour les diriger avec énergie dans le sens indiqué par le Ciel et par la victoire? Ce qui désolait surtout la Pucelle, c'était l'étrange froideur, Fineitie incompréhensible de ce prince, qu'il fallait, pour ainsi dire, mener de force au triomphe; elle insista tellement, qu'elle réussit enfin à l'entraîner hors de la résidence de Sully, propriété de la Trémoille. Le 22 juin, il vint à Chàteauneuf. En passant à Saint-Benoit-sur-Loire, il dit à Jeanne qu'il avait pitié d'elle, qu'elle se donnait beaucoup trop de mal, et qu'il rengageait à se reposer. L'héroïque enfant se prit à pleurer. « Pourquoi doutezvous? répondit-elle; vous aurez votre royaume, et vous serez bientôt couronné '. »

A Château-Neuf, Charles tint plusieurs conseils, où assistèrent les principaux seigneurs et chefs de guerre. Les objections contre le voyage de Reims furent nombreuses et obstinées. « C'était, disait-on, s'exposer à un échec presque inévitable, que de s'engager ainsi sans précautions en plein pays ennemi, où l'on rencontrerait des villes de guerre, des châteaux forts munis de bonnes garnisons. Était-il prudent de laisser derrière soi des places comme Bonny, ÎMarchenoir, Cosne et la Charité? Ne valait-il pas mieux jouir tranquillement des victoires récentes, et les compléter en chassant ce qui pouvait rester encore d'ennemis dans la vallée de la Loire? Le roi d'ailleurs (c'était la grande et sempiternelle objection) n'avait pas d'argent pour payer ses troupes, et sans argent il ne fallait pas compter retenir beaucoup de soldats sous les drapeaux. Jeanne les laissait dire et se bornait à leur répondre qu'il fallait aller à Reims, et que c'était « la volonté de Dieu ». Les opposants d'ailleurs n'étaient pas bien d'accord entre eux. Ainsi le duc d'Alençon , plusieurs autres princes du sang et divers capitaines, désapprouvant la marche sur Reims, conseillaient une entreprise beaucoup plus hardie et tout au moins prématurée : une invasion en Normandie, une marche sur Rouen. Enfin, après s'être rangé, ce semble, à l'avis de Jeanne, le roi s'en retourna à Sully, et la Pucelle vint à Orléans, où elle rassembla ses gens de guerre, munitions, vivres et charrois, qu'elle conduisit le 24 à Gien, qui avait été assigné comme lieu de rendez-vous général pour l'armée. Charles VII s'y rendit, de son côté, avec sa maison et son conseil.

1 Procès, t. m, p. 116; t. lY, pp. 244, 24.5. — Cf. Chronique ih- laPuceUe, édit. Vallet, pp. 308, 309. — Wallon, t. I, pp. 124-120.

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Les délibérations, les hésitalioiis , los intrigues recommencèrent comme de plus belle '.

A peine arrivé à (lien, le roi avait fait sommer par (\e:< hérauts les garnisons de Bonny, de Gosne, de la (Iharité. Cette tentative étant demeurée inutile, les membres du conseil hostiles à la Pucelle virent dans cet échec une raison de plus de lutter contre son iniluence. Toutefois, le !20 juin, Bonny se rendait à l'amiral Louis de Culan, qui s'était dirigé sur cette ville avec un corps d'armée. Restaient Cosne et la Charité. Mais c'était une tactique bien vulgaire que celle qui consistait à n'avancer que pas à pas, en laissant chaque fois à l'ennemi le temps de recueillir ses ressources, pour recommencer une lutte que Jeanne (après la dernière campagne, on la devait croire) promettait de rendre désormais sans fruit pour l'ennemi, en frappant la puissance anglaise au cœur par le sacre de Charles VIL On ne voulait tenir aucun compte du sentiment national, qui se réveillait par toute la France avec une incroyable énergie. Les Anglais sentaient le sol trembler sous leurs pas, et ceux-là seuls qui devaient prollter de l'assistance divine n'osaient y croire. L'argument fondé sur l'épuisement des finances royales devenait de jour en jour plus mauvais : les seigneurs, les gentilshommes, les capitaines, les simples hommes d'armes, accouraient de toutes parts sous la bannière royale. On n'avait pas de quoi les payer; mais n'importe, ils offraient de servir pour rien. Les chevaliers trop pauvres pour s'équiper selon leur rang se résignaient à jouer durant cette campagne le rôle modeste d'archers ou même de simples coutilliers, et, montés sur de petits chevaux, ils demandaient humblement qu'on les laissât verser leur sang pour la patrie.

Moins la cour prenait garde à cet admirable enthousiasme, plus Jeanne, que Dieu inspirait, avait foi dans ces élans d'un patriotisme qu'elle s'efforçait de soulever ou d'entretenir sur tous les points du royaume. Dès le 25 juin, elle avait adressé la lettre suivante aux habitants de Tournai, demeurés au milieu d'un pays ennemi obstinément fidèles à la cause de Charles VIL

' Procég, t. III, p. 12; t. IV, pp. 17, -18, 245. — Cf. la brochure de M. de Beaucourt, le Règne de Charlea VII d'après M. Henri Martin et d'après les sources coniemporai)ie$. p. 06, note 2. — Wallon, t. I. pp. 120-128.

f. JÉSUS, MARTE t

« Gentilshommes loyaux Franrais de la ville de Touinai, la « Pucelle vous fait savoir des nouvelles de par deçà. En huit jours « elle a chassé les Anglais hors de toutes les places qu'ils tenaient « sur la rivière de Loire, par assaut ou autrement. Il y en a eu « beaucoup de tués ou de pris, et elle les a battus à plate couture. <( Et croyez que le comte de Sufïolk, la Poole, son frère, le sii'e de « Talbot, le sire de Scale et messire Jean Falstofï', ainsi que plu- « sieurs chevaliers et capitaines, ont été pris, et le fi'ère du comte de « Suffolk- et Glansdale, tués. Demeurez bien loyaux Fr;mçais, je « vous en prie. Je vous prie et vous requiers que vous soyez tous « prêts à venir au sacre du gentil roi Charles à Reims, où nous « serons bientôt, et venez au-devant de nous quand vous saurez que « nous approchons. A Dieu je vous recommande. Que Dieu vous « garde, et vous donne la grâce de pouvoir défendre et maintenir « la bonne cause du royaume de France. Écrit à Gien, le xxve jour « de juin. »

Sur l'adresse : Aux loyaux Français de la ville de Tournai^.

Dans un de ses moments de confiance qui succédaient de temps à autre au découragement et à la torpeur dont Jeanne avait pourtant donné à Charles VU de bonnes raisons de sortir enfin, le roi avait appelé auprès de lui la reine sa femme, dans le dessein, s'il marchait sur Reims, de l'emmener avec lui pour qu'ils fussent couronnés ensemble. Il y avait dans les résolutions du gouvernement si peu de prévision et d'esprit de suite, que quand, après de nouvelles froideurs, Jeanne sembla enfin l'emporter, le roi envoya à Bourges Marie d'Anjou, de peur sans doute que sa présence, qui aurait exigé l'entretien d'une cour, et par conséquent d'assez grands frais, ne retardât le voyage. Aussitôt après le départ de la reine, il n'en retomba pas moins dans son indécision. Pour en finir, Jeanne se décida à prendre les devants. Le 27 juin 1429, elle sortit de Gien, et

' Falstof nefut (ims fait prisonnier; mais, dit >[. Quicherat, les Français furent sans doute trompés par la ruse de quelque chevalier anglais, qui s'était rendu à eux en se faisant passer pour Falstolf.

- Suffolk avait deux frères; l'un fut tué, l'autre pris.

■s Procès, t. V, p. 120 et note 1.

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sen alla loger, avec plusieurs capitaines, à quatre Houes en avant, dans la direction de Monlaryis.

Le roi, qui sans doute, au fond, n'était pas fâclié qu'on lui fondât un peu la main, de façon à ne désobliger ni Jeanne ni la Trémoille, se décida enfin à la suivre. Le 29, il se mit en marche à son tour avec toute son armée. Par malheur, il emmenait aussi son conseil'.

L'armée royale comptait environ douze mille combattants , tous pleins d'ardeur et de confiance. Elle était commandée, sous les ordres du roi, par la Pucelle, le duc d'Alençon , le comte de Clermont, depuis duc de Bourbon , le comte de Vendôme , les jeunes seigneurs de Laval, les sires de Saint-Sévère et de Rais, l'amiral de Culan, le seigneur de la Trémoille, la Hire, Poton, Jamet du Thillay, le seigneur de Kermoisan et autres vaillants chefs de guerre. Le 1er juillet 1429, elle parut devant Auxerre. Les habitants résolurent de garder une sorte de neutralité. Ils prièrent le roi de passer outre, mais consentirent à fournir des vivres pour l'armée. Le roi, sur le conseil de la Trémoille, qui, dit-on, avait reçu sous main deux mille écus, accéda à ces conditions quelque peu honteuses. La Pucelle fut très mécontente. « Il lui semblait, disait -elle, qu'on aurait eu la ville bien aisément par assaut ^ »

D'Auxerre le roi se dirigea sur Saint- Florentin, dont les habitants lui firent aussitôt pleine obéissance (3 juillet). Deux autres petites places, Brinon et Samt-Phal, se rendirent également. Jeanne adressa de Saint-Phal, le mardi 4 juillet, la lettre suivante aux habitants de Troyes :

t JÉSUS, MARIE t

« Très chers et bons amis, comme il ne tient qu'à vous de l'être, « seigneurs bourgeois et habitants de la ville de Troyes, Jeanne la « Pucelle vous mande et fait savoir de par le Roi du ciel, son souve- « rain Seigneur, dont elle accomplit tous les jours les ordres royaux, « que vous fassiez vraie obéissance, comme à votre légitime souve- « rain, au gentil roi de France, qui sera bientôt à Reims et à Paris, « n'importe qui vienne à l'encontre, et en ses bonnes villes du saint

1 Procès, t. IV, pp. 18, 240-249. — Cf. Chronique de la Pucelle, édit. Vallet de Viriville, pp. 310-312. — Procès, t. V, p. 379.

2 Chronique de la Pucelle, édit. Vallet, p. 313. — Procès, t. IV, pp. 180, 181, 248, 250; t. V, p. 379.

JEANNE D'ARC lU

« royaume, avec laide du Roi Jésus. Loyaux Français, venez au- « devant du roi Charles, et qu'il n'y ait point de votre faute, ou « sinon prenez garde à vos corps et à vos biens, si vous ne faites ainsi. « Et si ainsi ne faites, je vous promets et certifie sur vos vies que « nous entrerons, avec l'aide de Dieu, en toutes les villes qui doivent « être du saint royaume, et y ferons bonne paix et ferme, n'importe « qui vienne à rencontre. A Dieu vous recommande. Dieu vous « garde, s'il lui plaît. Répondez au plus tôt. Devant la cité de Troyes, « écrit à Saint- Phal, le mardi quatrième jour de juillet. » Aux seigneurs bourgeois de la cité de Troyes^.

Le même jour, le roi écrivit aux habitants de Reims une lettre datée de Rrinon-rArchevèque. D leur mandait « qu'ils devaient avoir reçu les nouvelles de la bonne fortune et victoire qu'il avait plu à Dieu de lui donner sur les Anglais, ses vieux ennemis, devant la ville d'Orléans, et depuis à Jargeau, Reaugency et Meung-sur-Loire. Rs ne pouvaient ignorer que les chefs ennemis et leurs soldats, jusqu'au nombre de quatre mille, avaient été ou tués ou faits prisonniers. Ces choses étant advenues plus par grâce divine que par œuvre humaine, de l'avis des princes du sang et de son grand conseil, il s'était mis en route pour se rendre en cette ville de Reims afin d'y recevoir son sacre et couronnement. C'est pourquoi il leur mandait qu'attendu la loyauté et l'obéissance qu'ils lui devaient, ils se disposassent à le recevoir de la môme façon qu'ils avaient reçu ses prédécesseurs. Quant au passé, il n'y avait point à craindre qu'il gardât la mémoire des offenses qu'on avait pu lui faire, et il leur certifiait que, s'ils se conduisaient envers lui comme ils le devaient, il était disposé à les traiter en toutes choses comme de bons et loyaux sujets. S'ils désiraient être informés plus à plein de ses intentions, ils n'avaient qu'à envoyer par devers lui quelques-uns des leurs, en tel nombre qu'il leur plairait; il recevrait leurs députés avec grand plaisir, et leur donnerait toutes les sûretés désirables pour l'aller et le retour. »

Le mercredi 5 juillet, à neuf heures du matin, après une assez vive escarmouche avec la garnison anglo-bourguignonne, l'armée royale campa sous les murs de Troyes. Les habitants mandèrent aussitôt

' Procès, t. IV, pp. 287, 288.

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