‹ Jeanne d'ArcChapitre 12 sur 18 · PREMIER RÉCIT · texte numérisé non relu

PREMIER RÉCIT

Le soleil venait de disparaître derrière la montagne , et le reflet de ses derniers rayons , projeté sur la terre , y répandait encore comme un doux souvenir de sa bénigne influence. Le laboureur, content de sa journée , regagnait à pas lents son rustique manoir , et les bergers ramenaient au bercail les troupeaux confiés à leurs soins. Tout-àcoup un cavalier d'une mine noble et tière paraît dans le vallon. II était aisé de reconnaître en lui un de ces vaillants paladins, l'honneur de la chevalerie et la gloire du beau pays de France.

« Jeune pâtre, dit-il à un enfant qu'il voit auprès de lui , un guerrier égaré dans ces lieux implore ton secours. Epuisé de fatigue, je cherche un toit hospitalier où je puisse aller réparer mes forces. Apprends-moi donc le nom de ce castel que j'aperçois là-bas au pied de ce coteau.

» — Brave chevalier, répond le jeune pâtre, c'est sans doute la Providence qui dirigea vos pas dans cette contrée. Nulle part vous ne pourriez espérer de rencontrer plus douce hospitalité. Ce castel est la demeure d'un noble baron , d'illustre renommée. La guerre, en ce moment, le retient loin de ces lieux; mais sa bienfaisante épouse et sa fille habitent encore ce manoir. Allez, ne craignez rien, vous serez bien accueilli. Pour abréger la route, vous suivrez ce sentier qui borde la prairie. Ce chemin fut tracé par les pauvres du village : l'herbe n'a garde d'y croître. Après le chemin qui conduit à notre église, celui-ci, à coup sûr, est le plus fréquenté. »

Or , ces gracieuses paroles de l'honnête enfant avaient joyeusement ému l'étranger. On croira sans peine qu'il s'empressa d'aller demander un asile à la dame de ces lieux. Piquant donc son destrier , il s'élance dans le sentier indiqué , et on le voit bientôt frapper à la porte du castel. Un jeune page vint lui ouvrir, et, sur sa demande,

l'introduit auprès de la noble baronne. Bien joyeuse fut la châtelaine à l'aspect de ce guerrier. « Il revient des combats, se dit-elle. Ah! sans doute il saura des nouvelles de mon époux. » Elle se leva donc aussitôt et vint recevoir son hôte.

« Ne soyez pas surprise, madame, lui dit celuici , de me voir auprès de vous. La renommée de bienfaisance dont vous jouissez dans le canton m'a enhardi à venir vous demander un asile. C'est un pauvre chevalier , accablé de fatigue , qui implore en ce moment votre hospitalité.

» — Soyez le bienvenu , reprit la baronne avec bonté ; ici , dans ce castel , jamais on n'a renvoyé personne sans le secourir, et encore moins un brave chevalier. Soyez donc tranquille , vous ne manquerez de rien. Mais, dites-moi, si vous revenez de la guerre , m'apportez-vous des nouvelles du sire d'Avaugour , mon bien-aimé époux ? Le bruit court qu'une trêve est publiée. Pourquoi donc nous fait-il encore attendre son retour?

» — Quoi ! s'écria l'étranger d'une voix émue , c'est ici le manoir du sire d'Avaugour !... Apprenez, noble baronne , que ce digne seigneur est mon ami, qu'il fut mon compagnon d'armes. Rassurez-vous , il est plein de vie; il vient naguère encore de se couvrir de gloire. Dans peu de jours , j'espère , il sera de retour au milieu de vous. »

20 JEAKNE D'ARC.

La plus vive allégresse succéda à ces paroles , et la joie que témoigna la dame d'Avaugour fut bien partagée par la belle Rosalinde. C'était la fille bienaimée du seigneur de ce castel. Pour la dix-septième fois sa mère avait naguère célébré par des bienfaits Theureux jour de sa naissance. La noble damoiselle , quand elle ouït en ce moment l'étranger parler de son père chéri , sentit son cœur battre de plaisir; et sa figure, à demi cachée sous son chapel de roses , s'épanouit de joie.

Cependant le voyageur s'était assis. Il avait essuyé la sueur de son front; et, d'après les ordres de leur dame, des varlets , empressés, allaient et venaient, et plaçaient devant lui une table chargée de mets nombreux et appétissants. Le bon chevalier profita largement du repas qui lui était offert. Bien grande était sa faim , car il avait chevauché depuis Je point du jour.

Le repas étant terminé , la baronne conduisit l'étranger sur une belle terrasse , sise au devant du châtel, et où l'on respirait la plus agréable fraîcheur. C'était là que d'ordinaire on se rendait le soir durant les beaux jours. Là plus d'une fois le baron , assis entre ses deux fils , leur avait donné des leçons de fidélité à leur prince , et leur avait enseigné courtoisie et vaillance. Ses conseils avaient porté d'heureux fruits , et ses deux fils , d'une

grande espérance , faisaient en ce moment , sous d'illustres seigneurs , l'apprentissage du métier des armes.

« Brave guerrier , dit à son hôte assis près d'elle la dame d'Avaugour , pour prix de cette hospitalité qu'avec grande joie je vous accorde , nous réclamons quelque chose de vous. Si je ne me trompe , vous avez couru mainte aventure , assisté à bien des combats. De grâce , mettez à profit pour nous le temps précieux que vous passerez dans ce manoir. Le récit de vos faits d'armes charmera nos loisirs. Quoique la vieillesse n'ait point encore ridé votre front et appesanti vos bras, vous avez dû cependant précéder mon époux dans la carrière. Vous pouvez donc nous apprendre bon nombre de faits anciens qu'ici chacun de nous ignore. Au nom de votre amitié pour le baron , je vous en prie , brave guerrier , répondez à notre désir.

» — Ce serait bien mal reconnaître la générosité de vos dons , reprit le courtois chevalier, que de ne pas m'efforcer de m'acquitter de mon mieux envers vous , à l'aide des faciles moyens que vous daignez m'indiquer. Oui, noble dame, j'ai précédé le sire d'Avaugour dans la carrière des armes. Il est encore dans la force de l'âge : pour moi , les cheveux blancs commencent à ceindre mon

front. Je pourrais donc mettre sous vos yeux le tableau de plusieurs combats où il ne prit point de part, et dont moi-même j'ai été le témoin. Mais, noble châtelaine , il siérait mal à un guerrier de raconter lui-même les hauts faits de sa valeur. Sa trop grande franchise passerait pour jactance; et, afin d'être modeste , il lui faudrait parfois déguiser la vérité. Je sais un moyen plus sûr de m'acquitter envers vous d'une partie de la dette que je contracte aujourd'hui. Peut-être ignorez-vous les détails de l'histoire admirable et touchante de cette jeune bergère , de cette illustre héroïne qu'on nommait Jeanne d'Arc. Pour moi , je l'ai vue , j'ai contemplé ses traits, et j'ai combattu près d'elle. Ah ! son souvenir est vivant dans mon esprit : si donc point ne vous déplaisent mes récits, illustre dame, à vous bien volontiers je redirai cette belle et mémorable histoire.

» — Heureux chevalier ! reprit vivement la baronne , quoi ! vos yeux ont vu cette vertueuse fille, celte libératrice de la France ! Ah ! que j'envie votre bonheur ! La renommée a bien publié dans ces contrées quelques-uns de ses exploits et la nouvelle de sa mort; mais la renommée est souvent mensongère ; et puis, d'ailleurs, les détails de ses hauts faits, de ses triomphes et de ses malheurs nous sont tous inconnus. Ce sera don^.

avec joie et reconnaissance que nous écouterons cet intéressant récit. Vous l'avouerai-je ? cette jeune fille m'a toujours semblé avoir été choisie du Ciel pour sauver son pays. Et parfois il m'elst arrivé de l'invoquer comme une heureuse habitante du divin séjour.

» — Puissent mes paroles , poursuivit le guerrier, confirmer en votre cœur une foi si légitime et si consolante ! Pour moi , je me fais gloire d'avoir combattu sous les drapeaux de Jeanne d'Arc , et je suis fier d'avoir été le témoin de sa vertu. Si l'Anglais a quelquefois tremblé à mon approche et redouté la pesanteur de mon bras , j'en suis redevable à l'exemple de son intrépidité. Oh ! oui , avec plaisir je vous redirai donc une si belle histoire. Croyez à la vérité de mon récit. Quant à ce que mes yeux n'ont point vu , je l'ai puisé à des sources certaines. Le procès fatal de Jeanne a tout révélé : les jeux de son enfance , sa gloire , ses hauts faits , et les détails attendrissants de sa mort. »

En ce moment un grand silence régna autour du chevalier. Alors , s'apercevant que c'était pour l'entendre qu'on se taisait ainsi , il baissa la tête , et durant quelques instants il tint son front appuyé dans ses mains , comme pour recueillir ses pensées et rassembler d'anciens souvenirs. Puis, se rele-

vant , notre brave guerrier commença en ces termes :

« Vous connaissez l'état de détresse dans lequel se trouvait la France à la fin du règne du faible et malheureux Charles vi. Ce n'était point à lui que ses sujets avaient imputé leurs maux; sa douceur , sa courtoisie , la bonté de son âme , son désir de les rendre heureux leur étaient bien connus. Aussi lui avaient-ils donné le surnom de bienaimé. Ils se rappelaient avec pitié les belles espérances que sa jeunesse avait fait concevoir. Naguère encore , à son entrée dans Paris , les habitants avaient accueilli avec allégresse leur pauvre roi revenant au milieu d'eux , et les cris de Noël avaient partout retenti sur son passage. A sa mort, qui arriva quelques semaines après , chacun répandit des larmes. Durant trois jours on vint en foule visiter le corps du monarque , laissé à visage découvert dans la chapelle de l'hôtel Saint-Paul. Le menu peuple s'en retournait le cœur gros de soupirs , et disait par les rues en pleurant : « Ah ! cher prince, jamais nous n'en aurons un si bon que toi; jamais plus nous ne te verrons; maudite soit ta mort ! Puisque tu nous quittes , nous n'aurons jamais que guerre et malheurs. Toi , tu t'en vas au repos ; nous , hélas ! nous demeurons dans la tribulation et dans la douleur. »

» Les premières années du règne de Charles vu, son fils , furent signalées par de nouveaux revers. Les Anglais , profitant de la discorde des princes et de la jeunesse du monarque , accrurent successivement leur puissance. Le duc de Bedfort , déclaré régent de la France pendant la minorité du roi d'Angleterre Henri vr , poursuivait le cours de ses victoires. Les funestes batailles de Crevant et de Verneuil , qui virent périr une foule de chevaliers français, vinrent augmenter nos malheurs. La cause de Charles fut alors comme désespérée. L'infortuné monarque, retiré à Bourges , n'osait plus faire aucun effort pour rétablir ses affaires. Ses ennemis l'appelaient par dérision le roi de Bourges. Ce prince, jeune, bien fait de corps et ami des plaisirs , cherchait à oublier dans des fêtes le chagrin qu'il ressentait de la triste situation du royaume. De lâches favoris s'efforçaient de l'entretenir dans la mollesse et l'indifférence. Mais était-il bienséant de songer à se réjouir lorsque l'ennemi accroissait chaque jour sa puissance? Aussi le Roi , daignant me consulter un jour sur l'ordonnance d'une fête : Sire , lui répondis-je franchement, jamais, certes, il ne s'était trouvé Roy qui 'perdît si joyeusement et si galamment son royaume '.

1 Historique.

» Cependant Orléans , assiégé par une nombreuse armée , se défendait encore ; mais réduits à l'extrémité , ses habitants ne pouvaient opposer désormais une bien longue résistance. La défaite de Rouvray, à la journée des Harengs, venait de les remplir de découragement et d'effroi. Et c'était pourtant de la prise ou de la conservation de cette place que dépendaient pour ainsi dire les destinées de la France. Maîtres d'Orléans , les Anglais allaient se répandre au-delà de la Loire , et l'infortuné monarque , abandonnant les autres parties du royaume, n'avait plus qu'à se réfugier dans quelque province du Midi ou dans les montagnes de l'Auvergne. Déjà même , dans son conseil , on avait agité la question de son départ : un reste d'espérance avait fait balancer encore.

» C'est au milieu de si cruelles incertitudes , que le malheureux prince vit paraître devant ses yeux l'illustre héroïne dont le bras puissant devait le faire triompher de tous ses ennemis. Jeanne d'Arc , simple bergère, vint ranimer son courage, arrêter sa douleur , et lui montrer que ce n'était point en vain qu'il avait confié au Ciel le destin de la France.

» Mais , avant de suivre Jeanne d'Arc au milieu des combats, vous désirez sans doute connaître quelques détails sur sa naissance et ses premiers ans. Je me hâte de satisfaire une si louable curiosité.

» Domremy , petit village dépendant de la paroisse de Greux , sur la frontière de la Champagne , de la Bourgogne et de la Lorraine , est le lieu où naquit Jeanne d'Arc '. Son père Jacques d'Arc, et Isabelle Romée sa mère , étaient de pauvres paysans , habitants paisibles d'une simple chaumière , qui gagnaient leur nourriture à la sueur de leur front , en cultivant la terre et en élevant quelques bestiaux. Ils étaient bons chrétiens, laborieux, et jouissaient dans leur village et ceux d'alentour d'une grande réputation d'honneur et de probité. Us avaient cinq enfants , trois garçons et deux filles. Leurs fils se nommaient Jacques , Jean et Pierre; et la sœur de Jeanne s'appelait, dit-on , Catherine.

» L'éducation que Jeanne reçut de ses parents fut telle qu'on devait l'attendre de pauvres laboureurs. Cette jeune lille, dont le souvenir excitera sans doute un jour l'admiration de tous les peuples, ne sut jamais ni lire ni écrire. On lui enseigna la religion ; on lui apprit à coudre et à filer, et sa mère l'instruisit des affaires du ménage. Jeanne répondit à leurs soins au-delà de leurs vœux. Elle était bonne, douce, honnête , appliquée au travail. Jamais on ne la surprenait oisive. Tantôt elle suivait la charrue , ou conduisait les troupeaux de son père aux pâtu-

1 L'opinion commune est qu'elle naquit en U40. Cependant quelques historiens placent sa naissance à l'an 1411.

rages ; tantôt , et plus souvent , elle restait dans la chaumière , occupée à filer, ou à seconder sa mère dans les travaux que nécessitait l'entretien d'une nombreuse famille.

» Mais ce fut surtout par ses vertus et sa piété, que Jeanne, dès l'âge le plus tendre, se lit remarquer au milieu de ses compagnes. Elle aimait à visiter et à soigner les malades. Bien qu'elle n'eût rien à donner, elle trouvait toujours les moyens de secourir les malheureux. Quand un pauvre voyageur, harassé de fatigue, venait à passer, demandant l'hospitalité, elle s'empressait de lui céder son lit, et allait elle-même coucher dans le réduit le plus obscur de la maison. Sa sagesse et sa piété édifiaient tout le voisinage. Rarement on la vit se mêler aux jeux bruyants des jeunes filles de son âge. Quand ses travaux étaient terminés , elle courait à l'église, et y priait avec la plus grande ferveur. Elle ne manquait jamais d'assister à la messe tous les jours de la semaine ; et quelquefois elle passait des heures entières en contemplation; souvent elle versait des larmes abondantes au milieu de ses prières.

» Elle avait une dévotion singulière envers la sainte Vierge. Tous les samedis elle se rendait en pèlerinage à une chapelle bâtie en son honneur non loin de Domremy , et que Ton appelait Notre-

Dame-de-Bellemont l. Là elle faisait brûler des cierges , et priait Dieu avec grande piété. Ses compagnes , témoins de sa conduite , la raillaient quelquefois ; mais Jeanne alors leur répondait avec douceur , et ne changeait pas pour cela sa dévote façon d'agir.

» Les chroniques du temps rapportent qu'aux environs de Domremy , auprès du bois Chesnu , on voit, au bord d'une fontaine, un arbre antique qu'on appelle le beau mai, ou plus communément l'arbre des fées. Cet arbre , ainsi nommé , parce que , suivant une tradition populaire , les fées s'y donnaient rendez-vous , était en grande vénération dans tout le pays. Au retour du printemps , et quand le mois de mai avait paré la terre de fleurs, les jeunes garçons et les jeunes filles des villages voisins venaient en foule dans ces lieux , suspendre des bouquets et des couronnes aux rameaux de cet arbre; et, le soir, ils dansaient joyeusement sous son ombrage, en répétant les vieilles ballades que leur avaient apprises leurs aïeux. A cette époque même , on disait que les fées hantaient ces lieux encore , et paraissaient quelquefois au bord de la fontaine. La marraine de Jeanne prétendait les y avoir aperçues. C'était sans doute pour détruire cette erreur que , tous les ans , à la veille de l'As-

1 Ou Notre-Dame-de- Vermont.

cension , le curé de Domremy se rendait en procession avec ses paroissiens auprès du beau mai , et y récitait des prières , après avoir lu quelques versets de l'Evangile de saint Jean.

» Jeanne suivait ordinairement la jeunesse du hameau quand elle se rendait au mois des fleurs sous l'arbre des fées. Mais on a remarqué que jamais elle n'y allait seule , et que rarement elle suspendait à ses branches des bouquets ou des couronnes. Celles qu'elle avait tressées avec ses compagnes étaient réservées par elle pour un plus digne usage ; et ses mains en paraient l'image de Notre-Dame , dans l'église de Domremy.

» Une chronique nous apprend aussi que Jeanne avait tant de paix dans son âme et tant de puissance d'amour, qu'à l'exemple de quelques grands saints, il lui arrivait parfois de se faire obéir même des créatures privées de raison. Oui souvent, dit-on , dans son enfance , quand elle gardait ses moutons, les oiseaux des champs et des forêts voisines venaient à elle dès qu'elle les appelait , comme à une amie, et becquetaient joyeusement le pain qu'elle leur émiettait dans son giron '.

» Or, la fille de Jacques d'Arc et d'Isabelle avait atteint cependant l'âge de treize ans , et ses vertus et sa piété , qui n'avaient fait que s'accroître , lui

1 Ancienne chronique.

avaient attiré l'estime et l'admiration universelles. Ses prières étaient, plus ferventes encore, et son assiduité à l'église plus remarquable. Elle jeûnait plusieurs jours de la semaine , s'asseyait souvent à la table sainte , et parlait presque toujours de Dieu aux personnes qui voulaient l'entendre. Les images de la Vierge, de sainte Catherine et de sainte Marguerite , qui décoraient l'église de Domremy , étaient toujours entourées par ses soins de guirlandes de fleurs. Mais ce saint lieu n'était pas le seul témoin de sa piété. Jeanne , au milieu de ses travaux rustiques, se livrait aux tendres élans de sa dévotion. Plus d'une fois on la vit dans les champs se retirer à l'écart, tomber à genoux , et y rester longtemps plongée dans une sorte d'extase , conversant familièrement avec son Dieu. Le moment approchait où ces communications allaient devenir plus intimes , et où la voix du Ciel allait lui apprendre qu'elle avait été choisie pour délivrer la France. » Les discordes civiles qui à cette époque agitaient notre pays se faisaient aussi ressentir au sein des campagnes. Depuis longtemps les Bourguignons et les Armagnacs se livraient une guerre cruelle. Les provinces divisées entre elles avaient pris parti pour l'une de ces deux factions ; mais il était rare qu'une Province entière fût rangée sous le même drapeau. Des combats avaient lieu partout à la

fois ; les seigneurs avaient fait prendre les armes à leurs vassaux. Ce n'était point des armées régulières et disciplinées , livrant de grandes batailles; mais des bandes sans ordre , marchant confusément à la voix de leurs chefs, surprenant les villes et les châteaux , pillant les terres des ennemis, et traînant partout sur leurs pas la désolation et l'épouvante.

» Les paysans des hameaux , plus encore que les habitants des villes, avaient à souffrir des excès auxquels se portaient ces factions rivales ; et ils se déclaraient contre celle dont les bandes funestes venaient troubler leurs paisibles travaux. Ils leur imputaient les maux qu'ils enduraient, la ruine de leurs moissons , l'aspect affreux des campagnes , et la misère dans laquelle le peuple se trouvait plongé. Les Armagnacs et les Bourguignons avaient donc de zélés partisans jusque dans les moindres villages. Or , les habitants de Domremy , à l'exception d'un seul , étaient tous Armagnacs. Les enfants partageaient les sentiments de leurs pères ; et plus d'une fois on les vit se former en petites troupes , et aller assaillir à coups de pierre les enfants d'un bourg voisin attachés à la faction bourguignonne. Jeanne d'Arc a déclaré que souvent elle les avait vus revenir tout meurtris et couverts de blessures, auprès de leurs mères inquiètes de leur départ.

» Les villageois de Domremy , tremblant de voir

leur pays ravagé , s'entretenaient souvent des malheurs de Ja France. Ils gémissaient à l'aspect de tant de belles provinces du royaume en proie aux discordes civiles. Us rappelaient avec douleur le funeste traité de Troyes , et ne voyaient qu'avec indignation un prince anglais usurper le trône de leur monarque. Us maudissaient les Bourguignons , alliés de cette nation rivale , et formaient des vœux ardents pour le succès de la cause de Charles de Valois. Jeanne d'Arc , dont les oreilles n'avaient été frappées que des malédictions prononcées contre les ennemis de son roi , et du récit des infortunes causées par les Anglais , avait , dès l'âge le plus tendre , embrassé vivement le parti d'un prince dont les revers multipliés affligeaient si tristement son cœur. Les souhaits qu'elle formait pour le triomphe de ses armes devenaient plus ardents chaque jour. Bientôt l'amour de son roi s'identifia dans elle avec l'amour de son Dieu. Elle se persuada que le Ciel ne pouvait abandonner une cause aussi juste , et qu'aidé de son secours le jeune dauphin ne tarderait pas à remonter sur le trône de ses pères. Mais elle n'avait garde de penser que le Ciel l'avait choisie ellemême pour hâter ce triomphe. Des prières et des vœux étaient, suivant elle, tout ce que Charles pouvait attendre d'une simple paysanne qui ne

savait que Hier ou veiller à la garde d'un troupeau. La pauvre fille ne soupçonnait point alors ses hautes destinées!....

» C'est vers l'âge de treize ans que Jeanne commença à éprouver des révélations extraordinaires. Pour ne point tomber dans l'erreur sur une partie si importante de son histoire , nous nous guiderons ici d'après les propres paroles de sa déclaration. Elle y persista jusqu'à son dernier soupir : la vérité n'en saurait donc être révoquée en doute '. C'était pendant l'été de 4423 ou 1424; Jeanne se trouvait vers l'heure de midi dans le jardin de son père. « J'eus , dit-elle , une voix de Dieu pour m' aider à me gouverner. » Cette voix, venant du côté de l'église , accompagnée d'une grande clarté , lui recommanda d'être toujours pieuse, honnête et bonne enfant, et lui dit que Dieu serait son appui. La pauvre fille, surprise, oust (eut) moult paour de ce; mais la voix lui parut si auguste qu'elle la reçut sans hésiter comme venant du ciel; et, tombant aussitôt à genoux dans l'élan de sa reconnaissance , elle consacra dès lors à Dieu sa virginité. Quelque temps après , comme elle gardait un troupeau dans les champs, Jeanne entendit encore la même voix et vit la même clarté; mais elle aperçut au même instant des êtres in-

» Voyez les interrogatoires de Jeanne.

connus d'une forme majeslueueuse. L'un d'eux , qui avait des ailes aux épaules , et qui paraissait un vrai prend' homme , lui adressa la parole, et lui dit que Dieu avait grant pitié de la France ; qu'il falloit qu'elle allât au secours du roi, et qu'elle dêlivreroit Charles de ses ennemis. Jeanne répondit qu'étant une pauvre Mlle des champs , elle ne savait ni monter à cheval , ni conduire des hommes d'armes. L'être inconnu lui conseilla d'aller trouver Robert de Baudricourt , capitaine de Yaucouleurs, qui lui donnerait des gens pour la mener auprès du prince. Il ajouta que sainte Catherine et sainte Marguerite viendraient la visiter et l'aider de leurs conseils. Une troisième fois elle apprit que ce personnage mystérieux était l'archange saint Michel. « Je l'ai vu , disait-elle dans la suite à ses juges, de mes yeux corporels , aussi bien que je vous vois. » Il lui fut dit encore d'être bonne et sage enfant, et que Dieu, qui avait grand'pitié du royaume, lui serait en aide. Puis , ainsi qu'il lui avait été annoncé , sainte Catherine et sainte Marguerite , dont tant de fois elle avait orné les images de fleurs dans l'église de Domremy, parurent en sa présence , au milieu d'une clarté , et la tête couronnée de pierreries. Elle entendit leur voix , belle, douce et modeste. Les saintes lui parlèrent des malheurs de la France , et lui déclarèrent

36 JEA!S>'E D'ARC.

qu'elle avait été choisie par le Ciel pour les faire cesser l.

» Plus Jeanne devenait grande fille , plus ses visions étaient fréquentes. Elles se renouvelèrent bientôt jusqu'à trois fois par semaine. Ses voix ( c'est ainsi qu'elle désignait les êtres surnaturels qui venaient la visiter ) la pressaient toujours de hâter son départ ; et le désir de leur obéir l'agitait tellement, quelle ne pouvait plus, disait-elle, tenir où elle était. Du reste , ces nombreuses apparitions n'avaient rien d'effrayant et de terrible. Jeanne les désirait et les recevait avec une joie extrême. A l'aspect des envoyés célestes , elle tombait à genoux , pour leur témoigner son respect et sa soumission : leur présence l'attendrissait jusqu'aux larmes. Elle les prioit de l'emporter avec eux t ploroit quand ils s'cloignoient d'elle , et après leur partement baisoit la terre où ils avoient reposé.

» Or , Jeanne , témoin secret de ces merveilles , avançait de plus en plus dans la persuasion qu'elle était réellement choisie du Ciel pour sauver son pays. C'est dans cette conviction intime que nous la verrons plus tard puiser tout le courage dont elle eut besoin pour accomplir sa mission. Toutefois elle n'avait point osé encore parler de ses

1 Voyez les interogations de Jeanne.

révélations à ses parents. Elle craignait , avec de justes raisons, qu'ils ne missent des obstacles au voyage qu'elle méditait. Mais divers mots qu'elle avait laissé échapper trahirent ses desseins. Elle avait dit à un cultivateur de Domremy , qu'il y avait entre Compey et Vaucouleurs une fille qui avant peu ferait sacrer le roi. On l'avait entendue assurer à un laboureur de la paroisse deGreux, qu'elle était destinée à délivrer la France. Ces discours , qui volaient de bouche en bouche , jetèrent l'alarme au sein de sa famille. Jacques d'Arc et Isabelle Romée entrèrent dans de vives inquiétudes , craignant à chaque instant que leur fille ne quittât leur chaumière, pour suivre aux combats des hommes d'armes. Us épièrent dès lors toutes ses démarches, et veillèrent de plus près sur toute sa conduite ; son père répétait souvent à ses frères : Si ie cuidoyc (croyais) que la chose advînt , je vouldroye que la noyissiez , et se vous ne le faisiès , ie la noyeroie moi-mesme l.

» Cependant les discordes civiles poursuivaient leur cours , et les plus petits hameaux n'étaient point exempts des ravages qu'exerçaient de toutes parts des compagnies indisciplinées. Plus d'une fois , à l'approche des ennemis , Jeanne d'Arc , tremblante de frayeur, avait conduit à la hâte,

Chronique de la Pucelle,

dans l'enceinte d'un château voisin , les troupeaux et les cavales de son père. Un jour même le danger devint plus imminent; des bandes bourguignonnes sillonnaient la contrée ; et , après avoir pillé les pays d'alentour, elles fondirent sur le village de Domremy. Les habitants , consternés et incapables de se défendre , abandonnèrent leur demeure , emmenant leurs bestiaux et emportant ce qu'ils avaient de plus précieux. Jacques d'Arc et sa famille s'enfuirent à Neufchâtel, petite ville à deux lieues de Domremy. Comme elle appartenait au duc de Lorraine, on pouvait espérer d'y trouver un abri. C'est là que Jeanne demeura quelque temps avee ses parents , logée dans une auberge. On ne connaît pas bien sûrement la durée de ce séjour à Neufchâtel , ni quelle fut la condition de Jeanne dans cette ville. Mais , au rapport d'une chronique , elle y fut chambrière en une hostellerie , et estoit hardie à chevaucher chevaulx , et les mener boyre , et aussi de faire appertises et autres habilletés que jeunes filles nont point acoustumé de faire ]. On doit donc croire que Jeanne conduisait les troupeaux de son père aux environs de la ville , et qu'à cause de la pauvreté de sa famille , elle et ses frères payaient par leurs services l'hospitalité qu'ils recevaient.

' Chronique de Monstrelet.

» Les bandes bourguignonnes s'étaient éloignées de Domremy. Il tardait à Jeanne de revenir aux lieux de sa naissance. Mais quelle ne dut pas être sa douleur lorsqu'à son retour elle vit le hameau saccagé , et les cabanes des pauvres habitants dévastées ! L'église même, cette église, l'asile chéri de son enfance , où tant de fois ses mains avaient orné de fleurs l'autel de la vierge Marie et des saintes ses patronnes , avait été réduite en cendres. Ah ! que de larmes durent alors couler de ses yeux ! A cette vue , elle se sentit enflammée d'un désir plus violent encore de combattre les ennemis de son Dieu et de son roi. Elle brûlait d'accomplir sa mission : mais les obstacles redoublaient de jour en jour. Une circonstance , en augmentant les craintes de ses parents , avait accru encore la grande sujétion dans laquelle elle se trouvait. Un jeune homme était venu la demander en mariage : Jeanne l'avait refusé , parce qu'elle avait consacré à Dieu sa virginité. Jacques d'Arc et sa femme désiraient vivement cette union : leurs efforts sur leur fille furent tous inutiles. Le jeune homme , irrité du refus qu'il venait d'éprouver, prétendit en avoir reçu une promesse de mariage, et la cita devant l'ofùcial de Toul pour la contraindre à l'accomplir. Jeanne , suivant le conseil de ses voix , se rendit dans cette ville , se défendit elle-même, et J'officiai prononça en sa

faveur. Depuis ce jour ses parents , plus inquiets qu'auparavant , épièrent plus soigneusement encore toutes ses démarches. Bien que la conduite de leur tille fût exempte de reproches , qu'elle fut toujours pieuse , obéissante et modeste , son refus de se marier, et les paroles qu'elle laissait souvent échapper sur ses desseins , les remplissaient de crainte et d'effroi. Jeanne vit bien qu'elle ne pourrait jamais obtenir l'aveu de ses parents : elle tourna donc ailleurs ses regards et ses espérances.

» Un de ses oncles , Jean Lapart ou Laxart , habitait le village du Petit-Burey, situé entre Domremy et Yaucouleurs. Il lui avait toujours témoigné beaucoup d'amitié. Dans cette occasion elle crut devoir, à défaut de son père , s'adresser à lui pour lui demander aide et appui dans l'accomplissement d'un dessein qui était devenu son unique pensée. Jean Laxart, cédant aux prières de sa nièce , pria ses parents de la laisser venir demeurer quelque temps auprès de lui , alléguant pour raison que sa femme malade réclamait des soins que Jeanne seule pouvait lui donner. Jacques d'Arc consentit à cette demande. Sa fille dit alors adieu à ses compagnes et aux lieux qu'elle avait aimés. Son cœur s'attendrit un instant lorsqu'elle salua d'un dernier regard les vallons de son enfance et la cabane de son père. Mais séchant bientôt ses larmes, et se livrant à l'espérance , elle

JEANNE D'ARC. 4i

partit joyeuse pour ce voyage si désiré. La pauvre fille , hélas ! ignorait encore que ce voyage n'aurait point de retour !....

» Dès son arrivée chez son oncïe , Jeanne lui fit part de la mission qu'elle avait reçue du Ciel , et lui dit qu'il fallait absolument qu'elle fût conduite à Vaucouleurs, pour aller de là trouver Je Dauphin ' , et le faire couronner. Vous devez penser s'il fut grand l'étonnement du bon villageois à de pareils discours. Il se défendit longtemps; mais sa nièce insista avec tant de force , et son langage était si persuasif, que Laxart finit par être convaincu lui-même. 11 paraît qu'il partit d'abord seul , pour aller trouver à Vaucouleurs le capitaine Robert de Baudricourt. Celui-ci l'accueillit fort mal ; à peine voulut-il l'entendre. Il traita plusieurs fois sa nièce de folle , de visionnaire , lui recommanda de la bien souffleter et de la reconduire chez ses parents.

» Laxart revint au Petit-Burey , un peu déconcerté du mauvais succès de cette première démarche. Mais Jeanne ne se rebuta point. Elle voulut partir à l'instant elle-même pour Vaucouleurs ; et elle fit tant par ses prières , que son oncle se décida encore à l'accompagner. Ce voyage eut lieu vers

1 C'est ainsi que Jeanne appela toujours Charles ni jusqu'au moment où il fut sacré.

42 JEAKNE D'ARC.

l'époque de l'Ascension (1428). Robert de Baudricourt refusa d'abord de recevoir Jeanne , puis il y consentit. La jeune fille parut en sa présence , et, par le secours de ses voix , le reconnut au milieu d'autres officiers : Bertrand de Polengy , un de ceux qui dans la suite la conduisirent vers le roi , assistait à cette entrevue. Jeanne dit au gouverneur : « Je viens vers vous de la part de mon Seigneur, pour que vous mandiez au dauphin de se bien maintenir, et de ne point assigner bataille à ses ennemis , parce que mon Seigneur lui donnera secours dans la mi-carême. Le royaume n'appartient point au dauphin , mais à mon Seigneur. Toutefois mon Seigneur veut que le dit dauphin devienne roi , et qu'il ait le royaume en dépôt. Malgré ses ennemis , il sera roi , et je le mènerai sacrer.

» — Et quel est votre Seigneur? demanda Baudricourt.

» — Le roi du Ciel , répondit Jeanne avec fermeté \ »

» Baudricourt ne voulut pas en entendre davantage , et, sans porter sur elle un jugement plus favorable , il la renvoya.

» Cependant Jeanne , bien affligée de ce refus , mais non découragée , s'était établie chez un charron à Vaucouleurs, et elle y demeura quelque

' Déposition de Bertrand de Polengy , témoin oculaire.

temps avec son oncle Laxart. Elle redoublait ses prières et ses bonnes œuvres. Elle passait la plus grande partie du jour à l'église , se confessait communiait fréquemment, et jeûnait avec austérité. Le bruit de sa piété , de sa candeur , de sa modeslie se répandit insensiblement dans toute la ville : chacun allait la voir et revenait persuadé de la vérité de ses discours. Elle répétait sans cesse qu'il fallait absolument qu'elle allât vers le dauphin , que son Seigneur le voulait ainsi. Les retards qu'elle éprouvait lui causaient une douleur bien sensible et ne faisaient qu'irriter ses désirs. Elle annonçait une ancienne prophétie , qui rappelait que le royaume perdu par une femme serait recouvré par une autre femme. Cette prophétie était très-connue dans ces contrées , et l'on ajoutait même que cette libératrice devait être une vierge des marches (frontières ) de Lorraine. Jeanne n'eut donc pas de peine à convaincre les habitants de Vaucouleurs de la réalité de sa mission. Le capitaine Baudricourt, ébranlé par tout ce qu'il entendait dire, voulut la revoir, et se rendit chez elle , accompagné du curé de la ville. Le prêtre, étendant son étole , l'adjura que si elle estoit mauvaise , elle partist d'eux ; que si elle estoit bonne, elle s'approchât '. Jeanne , se traînant sur les genoux , vint adorer

i Chronique.

htk JEANNE D'ARC.

la Croix , et répondit aux questions du gouverneur. Celui-ci, étonné de la sagesse de ses paroles , demeurait en balance , et ne savait ce qu'il devait croire. N'osant prendre aucun parti de luimême , il écrivit au roi , et attendit ses ordres pour agir.

» Jean Laxart ramena sa nièce au Petit-Burey. Mais , cédant encore une t'ois à ses pressantes sollicitations , il revint avec elle à Vaucouleurs, un peu avant le commencement du carême de cette même année (1428) '. Baudricourt refusait toujours de seconder ses desseins , disant qu'il n'avait point reçu encore de réponse du roi. Jeanne alors prit la résolution de partir avec son oncle et un nommé Jacques Alain, qui s'offrit avec bonté pour lui servir de guide. Déjà même ils s'étaient mis en route, mais ils revinrent sur leurs pas, la jeune fille ayant fait entendre qu'il ne serait pas bienséant de voyager de cette sorte.

» De retour à Vaucouleurs, elle avait redoublé ses prières ; et elle suppliait le Ciel de lui envoyer du secours. Le Ciel enfin exauça ses vœux. Un jour le hasard ou la curiosité , ou bien plutôt celte Providence qui dirige à son gré toutes choses vers les meilleures fins , amena chez elle Jean de

» On doit se rappeler, en cette occasion, que l'année ordinaire commençait alors à Pâques.

Novelempont , surnommé Jean de Metz , gentilhomme fort estimé à Vaucouleurs. « Que faites-vous ici, mon enfant? lui dit-il; ne faut-il pas bien se résoudre à voir le roi chassé du royaume et à devenir Anglais?

» — Ah ! répondit Jeanne , je suis venue demander à Baudricourt de me faire conduire vers le roi dauphin. Il n'a cure de moi ni de mes paroles. Cependant il faut que je sois devant le roi avant la mi-carême, dussé-je , pour m'y rendre, user mes jambes jusqu'aux genoux. Car personne au monde , ni roi , ni ducs , ni fille du roi d'Ecosse 1 , ni aucun autre ne peut relever le royaume de France. Il n'y a de secours pour lui qu'en moi. Si pourtant j'aimerais mieux rester à filer auprès de ma pauvre mère; car ce n'est pas là mon ouvrage. Mais il faut que j'aille et que je le fasse, puisque mon Seigneur le veut.

» — Quel est votre Seigneur, répliqua Jean de Metz.

» — C'est Dieu , lui répondit, la jeune fille. »

» Le gentilhomme , étonné de sa naïveté , de sa candeur et du ton d'inspiration qu'elle mettait dans ses paroles , se sentit entièrement persuadé. Il lui jura, sa main dans la sienne, qu'il la

t Le roi d'Ecosse avait promis des secours. On négociait alors le mariage de sa 011e avec le dauphin Louis, fils de Charles vu.

mènerait vers le roi sous -la conduite de Dieu. « Quand voulez-vous partir, lui dit-il?

» — Plutôt aujourd'hui que demain , répliqua vivement Jeanne d'Arc l. »

» Un autre gentilhomme, Bertrand de Polengy , était devenu aussi un zélé partisan des projets de la jeune héroïne; et ces deux personnages travaillèrent dès lors de concert , de tout leur pouvoir, à presser son départ. Depuis longtemps ses coix lui avaient conseillé de prendre des vêtements d'homme pour s'en aller avec des gens de guerre. Jean de Metz lui procura les habits qu'elle désirait, et elle s'en revêtit.

» Cependant la renommée de cette fille singulière avait franchi l'enceinte de Vaucouleurs , et s'était étendue dans les contrées voisines. Le nombre de ses partisans augmentait chaque jour. Sa grande dévotion la faisait considérer comme une sainte. René d'Anjou , duc de Bar, à qui les médecins ne pouvaient rendre la santé , l'envoya chercher pour la consulter ; elle partit donc pour Nancy, avec son oncle et Jean de Metz , qui l'accompagna jusqu'à Toul. A son arrivée, elle dit au duc qu'elle n'avait reçu aucune lumière du Ciel pour le guérir; elle lui lit connaître seulement l'objet de la mission qui lui était confiée ; et comme elle mettait toujours

1 Déposition de Jean de Novelempont, dit Jean de Meti.

dans ses paroles quelques leçons de vertu et de piété , elle lui conseilla de rappeler la duchesse sa femme auprès de lui, et de bien vivre avec elle. Enfin elle lui demanda en priant , ainsi qu'elle le demandait à tout le monde , de la faire conduire vers le roi. René d'Anjou la remercia, lui lit don de quatre francs et lui permit de repartir.

» Jeanne revint à Yaucouleurs. Or, Jean de Metz et Bertrand de Polengy redoublèrent d'efforts pour hâter l'accomplissement de ses désirs. Enfin on obtint l'agrément du gouverneur. Cédant à la voix publique , ou obéissant peut-être aux ordres qu'il pouvait avoir reçus de la cour, il consentit à faire conduire devers le roi cette fille si extraordinaire.

» A cette nouvelle , les habitants de Yaucouleurs s'empressèrent de fournir à Jeanne tout ce qui était nécessaire pour son équipement. On lui procura des vêtements d'homme convenables. On lui acheta un cheval qui coûta douze livres ; elle se munit d'un chaperon , chaussa des housseaux et attacha à ses pieds des éperons. Sir Robert de Baudricourt lui donna une épée, et reçut le serment de Jean de Metz et de Bertrand de Polengy, qui s'engagèrent à la conduire fidèlement vers le roi.

» Or, cependant , Jacques d'Arc et Isabelle Romée avaient appris que leur fille était à Yaucouleurs , et qu'elle se préparait à partir pour aller

combattre avec les hommes d'armes. Vous devez penser si à cette nouvelle grande fut leur douleur. Ils accoururent desespérés , et ces pauvres gens réclamaient à grands cris et les larmes aux yeux leur fille bien-aimée. Mais leurs efforts furent inutiles. Peut-être que Jeanne résista alors au vif désir qu'elle avait de revoir et d'embrasser encore une fois ses parents , dans la crainte de manquer de force pour s'arracher d'entre leurs bras.... Quelques-uns ont cru qu'elle se trouvait en ce moment absente de Vaucouleurs. Quoiqu'il en soit , toujours est-il que Jacques d'Arc et sa femme reprirent bien tristement , et dans un état à faire pitié aux cœurs les plus durs , le chemin de Domremy. Jeanne disait plus tard , en parlant de ce voyage de ses parents : « Il s'en fallut peu qu'ils n'en perdissent le sens , mais je leur ai écrit depuis , et ils m'ont pardonné. »

» Le jour du départ de Vaucouleurs avait été fixé. Or, toute la ville était en émoi. Tous les habitants s'étaient rassemblés pour voir partir la jeune héroïne et la saluer d'un dernier adieu. Son escorte se composait de six personnes : des sires Jean de Metz et de Polenzy, qui emmenaient chacun un de leurs varlets; d'un archer nommé Richard et de Colet de Vienne, messager du roi. Jeanne d'Arc, au comble de ses vœux , monta à cheval , et étonna

tout le monde par son assurance. Lorsqu'on lui demandait comment elle pourrait traverser un si grand espace de pays infesté par des hommes d'armes ennemis; elle répondait fièrement: « Je ne crains pas les hommes d'armes , je trouverai le chemin libre ; et, s'il y a des hommes d'armes sur la route, j'ai Dieu mon Seigneur qui me fera mon chemin jusqu'à monseigneur le Dauphin.»

» Le sire de Baudricourt ne partageait point l'enthousiasme général. Aussi ne paraissait-il céder qu'avec peine aux désirs de la multitude. « Va , dit-il à la jeune guerrière , va , et advienne que pourra x. » Elle part , et des vœux unanimes l'accompagnent. Son nom retentit dans les airs. Mais la foule qui la suivait des yeux la perd bientôt de vue. Jeanne et son escorte s'étaient déjà dérobées à tous les regards , et l'on n'entendait plus dans le lointain que le bruit sourd et cadencé des pas de leurs destriers. »

Ici l'étranger arrêta un instant son récit. Pour lors la dame d'Avaugour, croyant non sans de justes motifs qu'il avait besoin de repos, le regarda en souriant et d'un air satisfait , comme pour le remercier. Mais le courtois chevalier, quoique bien affaibli par les fatigues de la journée, ne

» Déposition de Novelempont et de Polengy.

voulait point quitter sitôt la noble châtelaine. Ce qu'il racontait d'ailleurs n'était pas pour lui-même sans quelque agrément , puisqu'aux faits et gestes de Jeanne d'Arc se rapportaient les souvenirs de sa jeunesse. Et chacun sait que tout vieillard aime à discourir longuement sur ce qui lui advint au temps passé. Recueillant donc toutes ses forces, notre guerrier continua ainsi :

« Or, c'était le premier dimanche de Carême; le 13 février de l'an de grâce 1429, que Jeanne d'Arc , partant de Yaucouleurs , fit sa première chevauchée vers monseigneur le Dauphin. Mais , durant ce voyage, que d'obstacles n'avait-elle pas à surmonter ! Il lui fallait franchir un vaste espace de pays, sillonné en tous sens par des bandes anglaises et bourguignonnes. Pour éviter leur rencontre, elle fut contrainte, avec sa troupe, de s'écarter des chemins fréquentés , de prendre gîte dans les plus petits hameaux, de s'égarer dans des forêts, enfin de traverser plusieurs rivières à gué durant 'l'hiver. Jugez par là de ce qu'elle eut à souffrir durant ce pénible et périlleux trajet de cent cinquante lieues. Mais son cœur calme et plein de confiance était inaccessible à la crainte. Elle rassurait ses compagnons et relevait elle-même leur courage abattu. « N'ayez pas peur, leur disait-elle,

JEANNE d'aEC. Si

tout ceci m'est commandé : mes frères du paradis me disent ce que j'ai à faire. II y a quatre ou cinq ans qu'eux et mon Seigneur m'ont dit qu'il fallait que j'allasse à la guerre pour recouvrer le royaume de France. Rassurez-vous, le roi vous fera bon visage.» Malgré ces discours, la frayeur s'emparait quelquefois de nos voyageurs, qui se repentaient alors d'avoir entrepris un si aventureux voyage. Ils craignaient bien que grand malheur ne leur advînt pour avoir suivi la fille d'un laboureur dans ses courses lointaines. Parfois ils la prenaient pour folle. L'idée même leur vint que ce pourrait bien être une sorcière , et ils eurent la pensée de s'en débarrasser en la jetant dans quelque carrière. Pour l'honneur des gentilshommes de Metz et de Polengy, on doit croire qu'ils furent exempts, en ce qui les regarde, de ces vilaines pensées. Or, Jeanne , cependant , montrait tant de piété , tant de douceur et de courage, qu'à mesure qu'ils avançaient, l'effroi de ses compagnons se dissipait, et que la confiance et le respect qu'ils lui avaient naguère témoignés reprenaient le dessus.

» Après avoir marché deux jours et une nuit , on arriva vers le soir du second jour à Saint-Urbain, petit village au bord de la Marne, près de Joinville , et l'on coucha dans une abbaye. Jeanne passa la nuit enveloppée dans son manteau. Quant aux

accidents qui advinrent à nos voyageurs durant leur route de Saiut-Urbain à Gien, on les ignore entièrement. Les chroniques sont toutes muettes sur ce point.

» Arrivés à Gien, ils se trouvèrent sur terre française. Là, Jeanne apprit le danger et les malheurs de la ville d'Orléans. La nouvelle de son arrivée avait fait grand bruit, et la renommée l'avait portée aux habitants de l'infortunée cité. Les bourgeois d'Orléans sentirent alors un peu de courage et d'espoir renaître dans leur cœur. De Gien on se rendit à Sainte-Catherine de Fierbois , village à quelques lieues de Chinon. C'était dans cette ville que se trouvait alors le roi. Mais avant de paraître devant lui , Jeanne voulut s'arrêter dans un village dont le nom lui rappelait de si agréables souvenirs. L'église de Sainte-Catherine était en grande vénération dans toute la contrée. On y venait de fort loin en pèlerinage , et il s'y trouvait un couvent qui servait d'hospice pour les pèlerins. Or , vous savez que Jeanne, durant son enfance, avait eu pour cette sainte une dévotion particulière, et qu'elle aimait à parer son image de fleurs dans l'église de Domremy. Elle s'arrêta donc dans le bourg qui portait le nom de sa patronne, accomplit le pèlerinage et entendit trois messes l'une après l'autre1.

1 Interrogatoires de la Pucelle.

Cependant elle avait fait écrire au roi pour l'informer de son arrrivée et lui dire qu'elle venait de loin à son secours. On délibéra durant deux jours à la cour sur ce qu'on avait à faire. Enfin , on fut d'avis de lui permettre de venir à Chinon. Elle y arriva peu de temps après , et prit gîte dans une hôtellerie.

» Ici l'attendaient de nouvelles épreuves. Le roi , avant de la faire paraître en sa présence , chargea plusieurs de ses conseillers de l'interroger. Jeanne fut donc amenée devant eux par les sires de Novelempont et de Polengy. Elle refusa d'abord de répondre à leurs questions ; mais les commissaires lui ayant ordonné, de la part du roi, de s'expliquer sur sa prétendue mission , elle leur parla avec assurance comme elle l'avait déjà fait devant Baudricourt. « J'ai , dit-elle , deux choses à accomplir par l'ordre du Roi des cieux : la première est de faire lever le siège d'Orléans ; la seconde de conduire le roi à Reims et de l'y faire sacrer. » Malgré la manière simple , le ton de conviction avec lequel elle s'exprimait , quelquesuns des conseillers la traitaient de folle, et leur avis était qu'on devait la renvoyer sans l'entendre. Mais les autres, plus humains, dirent qu'il serait malséant de renvoyer de la sorte une pauvre fille venue de si loin; qu'il fallait au moins, récouler ,

$i JEANNE D'ARC.

et que, dans le piteux état où se trouvait alors la France , on ne devait pas refuser un secours qui pouvait lui être si utile. Charles se décida alors à la voir; mais il voulut auparavant faire prendre sur elle des informations dans le pays de sa naissance. En attendant, il fut accordé à Jeanne un logement au château du Coudray, sous la garde du sire de Gaucourt , grand-maître de la maison du roi.

» Les principaux seigneurs allèrent la voir, et, comme à Vaucouleurs , elle étonnait tout le inonde par sa douceur, sa modestie et sa grande dévotion. Elle priait, communiait souvent et observait un jeûne rigoureux. On la trouvait souvent à genoux, versant des larmes au milieu des plus ferventes prières. Elle répétait sans cesse qu'elle était envoyée du Ciel , et toutes les personnes qui s'approchaient d'elle demeuraient persuadées de la vérité de ses discours. C'estoit chose merveilleuse comme elle se comportoit et conduisoit en son faict , avec ce qu'elle disoit luij estre enchargé de la pari de Dieu , comme elle parloit grandement et notablement , veu que en autres choses elle estoit la plus simple bergère que on vit oncques l.

» Le roi , apprenant l'effet prodigieux que causaient les paroles de cette jeune fille , consentit enfin à la voir, avant même le retour des commis-

1 Chronique contemporaine de la Pucelle.

JEANNE D ARC. bb

saires qu'il avait envoyés en Lorraine. Le comte de Vendôme amena Jeanne, qui parut devant son souverain bien humblement , comme une pauvre bergerette. Le roi, pour l'éprouver, se tenait à l'écart; mais elle, sans se troubler , alla droit vers lui , se baissa jusqu'à terre et embrassa ses genoux. « Ce n'est pas moi qui suis le roi , Jeanne , dit-il , en montrant un de ses seigneurs : le voilà.

» — Eh ! mon Dieu , gentil prince , reprit-elle , c'est bien vous et non autre.... Très-noble seigneur dauphin , j'ai nom Jeanne-la-Pucelle , et vous mande par moi le Roi des Cieux que vous serez sacré et couronné dans Ja ville de Reims , et serez le lieutenant du Roi des cieux , qui est roi de France '. »

» Pour lors Charles , la tirant à part , s'entretint longtemps avec elle; et à mesure qu'elle parlait , le contentement et la joie se peignaient sur la figure du prince. On rapporte qu'après plusieurs questions elle répondit : « Je te dis de la part de Messire (de Dieu) que tu es vrai héritier de France et fils de roi , et qu'il m'envoie vers toi pour te conduire à Reims , afin d'y être couronné et sacré , si tu le veux 2. » Or, il faut savoir que, peu de jours auparavant , Charles , accablé par ses revers

1 Dépositions de Gaucourt et de Simon Charles. * Déposition de frère Pasquerel.

et perdant toute espérance, s'était retiré dans son oratoire , et que là , les larmes aux yeux , il avait supplié le Roi du Ciel , que s'il était l'héritier légitime de la couronne , il plût à sa bonté de la lui conserver ; que du moins il lui épargnât la prison ou la mort, et lui donnât un asile assuré chez ses frères d'armes, les Ecossais ou les Espagnols l. Les paroles de Jeanne semblaient donc bien visiblement une réponse du Ciel aux doutes et aux craintes qui agitaient le cœur de l'infortuné monarque. Aussi prit-il dès-lors contiance en ses discours. Divers incidents vinrent l'accroître encore.

» Vous n'ignorez pas , noble dame , ce qui arrive, lorsque en des temps trop malheureux tout secours hnmain vient à manquer. L'homme , que pour son bonheur l'espérance n'abandonne jamais entièrement , tourne alors ses regards vers le Ciel , et aime à y rencontrer quelque indice de la fin de ses maux.

» Or, à cette époque de calamité, les hommes d'armes devenant impuissants pour délivrer la France , le pauvre peuple accueillait avidement l'espoir que le Ciel allégerait ses douleurs. De nombreuses prédictions circulaient en diverses contrées , et la renommée les avait portées au loin. Une

1 Voyez N. Pala , pannetier du dauphin Orland , fils de Charles vin. — Manuscrit de la bibliothèque du roi.

femme , Marie d'Avignon , était venue récemment trouver le roi , pour lui annoncer qu'elle avait eu plusieurs révélations sur les malheurs du royaume de France; que des armes lui ayant été présentées , il lui fut dit en même temps de ne rien craindre , et que ces armes étaient destinées à une jeune fille qui viendrait après elle ' , et délivrerait la France de ses ennemis 9. Enfin on rappelait la prophétie de Merlin , d'après laquelle une vierge devait venir du bois chesnu ( ex nemore canuto ) , et chevaucher sur le dos des architenans 3 et contre eux. Or, il se trouva que , lorsqu'on demanda à Jeanne le nom des forêts de son pays , elle répondit que tout auprès de Domremy il y avait le bois chesnu.

» Les esprits étaient donc entièrement disposés en sa faveur. On rapportait à son sujet divers traits bien propres à la faire regarder comme une tille merveilleuse. Un cavalier vint à se noyer. On prétendit qu'il avait insulté Jeanne en mêlant des jurements à des paroles grossières , et que Jeanne lui avait dit : a Ah ! tu renies Dieu , quand tu peux être si proche de la mort 4. »

» Déposition de Jean Barbin , avocat du roi.

» Nous avons déjà parlé de cette autre prédiction , qui annonçait que le royaume perdu par une femme serait recouvré par une femme.

3 Archers anglais.

Déposition de frère Pasquerel.

» Nous avons vu que Je roi lui-même avait commencé à montrer de la confiance aux promesses de Jeanne d'Arc. Le triste échec qu'il venait d'essuyer à la bataille de Rouvray, avait mis les affaires du royaume dans un état plus misérable encore. Le secours qui lui était promis par la voix de cette jeune fille ne pouvait donc venir plus à propos. Aussi , quand il eut jugé , par tout ce qu'il venait de voir et d'entendre , que mettre en elle son espoir ce n'était ni folie ni imprudence , il la traita favorablement. Il lui fut permis dès lors de paraître devant le roi , et d'assister à la messe dans la chapelle royale. On la vit même plusieurs fois accompagner le prince dans ses promenades. Le duc d'AIençon , qui venait de recouvrer sa liberté en payant sa rançon aux Anglais , était accouru auprès d'elle , et lui avait fait un très-bon accueil. Jeanne lui dit : « Soyez le très-bien venu; plus il y aura de sang de France , mieux ce sera. » Emerveillé de la voir chevaucher, une lance à la main, avec tant de grâce et d'habileté, le duc lui fit présent d'un fort beau cheval.

» Or, comme nous l'avons dit , la bonne nouvelle des promesses de Jeanne d\\rc s'était répandue jusqu'à Orléans. Les sires de Yillars et Jamet de Tillers avaient été chargés par îe gouverneur d'aller s'informer à la cour de ce qu'on pouvait raisonnablement attendre. Le rapport qu'ils firent à leurs

compatriotes, après avoir vu cette tille extraordinaire , releva leur courage ; et tous la considéraient déjà comme leur libératrice.

» Charles de Yalois ne voulut pas tarder plus longtemps à prendre une résolution définitive. Mais , pour ne rien risquer dans une affaire aussi importante , et se guider d'après les règles de la plus grande prudence , on décida que Jeanne serait conduite à Poitiers , et soumise à un examen rigoureux devant une assemblée de théologiens et devant le parlement de Paris , qui siégeait alors dans cette ville. L'université de Poitiers était fort célèbre : là se trouvaient bon nombre de docteurs bien capables de discerner au juste s'il était séant ou nou d'accepter le secours promis par la Pucelle. Le départ fut arrêté, et le roi voulut être du voyage. Jeanne disait en chevauchant sur la route : « Je sais bien que j'aurai fort à faire à Poitiers , où Von me mène; mais messire m'aidera ; or , allons-y donc , de par Dieu ' . »

» Jeanne fut doncque amenée dans la cité de Poictiers , et logée en l'hôtel d'un nommé Jean Rabuteau , lequel avoit espousé une bonne femme , à laquelle on la bailla en garde. Elle estoit toujours en habit d'homme, et n'en vouloit autre vestir 2.

1 Chronique de la Pucelle.

* Chronique contemporaine de la Pucelle.

» Le roi lit réunir tous ses conseillers , et leur enjoignit de convoquer des docteurs en théologie , des juristes, et des gens habiles et experts pour interroger Jeanne sur la foi , et décider si l'on devait croire à ses discours. Regnault de Chartres , archevêque de Reims et chancelier de France, présida rassemblée. La jeune paysanne parut devant elle avec assurance , et répondit sans se troubler et avec grande sagesse aux questions que lui adressaient les examinateurs séparément , ou souvent même tous à la fois. Un d'entre eux lui ayant dit que l'Ecriture leur défendait de la croire tant qu'elle ne donnerait aucun signe : « Eh ! mon Dieu , répliqua-t-elle , ce n'est pas à Poitiers que je suis envoyée pour donner des signes ; mais conduisezmoi à Orléans avec si peu d'hommes que vous voudrez , et je vous montrerai des signes pour me croire. Le signe que je dois donner , c'est de faire lever le siège d'Orléans.

» — Mais si Dieu veut délivrer la France , lui disait-on, il n'est pas besoin de gens d'armes.

» — Eh ! mon Dieu , répondit Jeanne , les gens d'armes batailleront , et Dieu donnera la victoire. »

» On l'entendit quelquefois repartir avec finesse et un peu de vivacité à des questions oiseuses ou ridicules, a Quel langage parlaient vos voix , lui de-

manda avec son aigre accent frère Seguin , docteur limousin?

» — Meilleur que le vôtre , dit aussitôt la Pucelle.

» — Croyez-vous en Dieu , poursuivit Seguin ?

» — Mieux que vous , lui fut-il répondu. »

» Du reste , ce fut toujours de la part de Jeanne même simplicité, même sagesse et même assurance. On multiplia vainement les interrogatoires et les examens. « Je ne sais ni a ni b , disait-elle, mais je viens, au nom du roi du Ciel , pour faire lever le siège d'Orléans , et conduire le roi à Reims. » Lui citait-on des livres pour lui prouver qu'on devait refuser de la croire? « Il y a plus au livre de messire qu'aux vôtres , répondait-elle. »

» Après que les docteurs eurent tenu entre eux maintes délibérations , ils décidèrent que le roi pouvait très-licitement accepter le secours de Jeanne , et se fier en elle en toute sûreté. On dépêcha ensuite aux prélats les plus éminents en savoir et en sainteté , pour prendre également leur avis. Christophe de Harcourt , évêque de Castres , dit hautement que Jeanne d'Arc était la fille annoncée par la prophétie. Jacques Gelu , archevêque d'Embrun, composa un traité exprès sur les questions qui lui étaient adressées. Il montra fort doctement qu'il n'était pas étrange que le Ciel intervînt dans les affaires d'un royaume ; qu'il pouvait employer

pour cela des êtres quelconques , et qu'on avait vu des animaux même accomplir des miracles ; qu'une fille pouvait recevoir de Dieu Tordre de porter des armes , et de faire choses qui paraissent séantes aux hommes seulement ; qu'ainsi il ne fallait pas se scandaliser de voir une femme porter des habits d'homme , contre l'ordre du Deutéronome , et s'offrir pour conduire aux combats des gens de guerre \

» Durant ce temps, Jeanne continuait sa dévote façon de vivre. Ses communions et ses jeûnes étaient fréquents : chacun était convaincu de sa sainteté. On allait la voir, l'interroger, et l'on revenait émerveillé de ses discours. Les sires de Novelempont et de Polengy racontaient à tout venant les incidents de leur périlleux voyage ; et ce voyage si aventureux semblait à tout le monde un vrai miracle du Ciel. Il n'y eut ( aucun ) quand il en retournoit , et Vavoit ouye, qui ne dît après que c'étoit une créature de Dieu. Aucuns mêmes , en retournant , pleuroient à chaudes larmes. S emblablement y furent dames , damoiselles et bourgeoises qui luy parlèrent ; et elle leur répondoit si doucement et gracieusement quelle le faisoit pleurer 2.

1 Voyez .De Puella Auvelianensi Jacobus Gelu. — Manuscrit latin de la bibliothèque du roi.

» Chronique contemporaine de la Pucelle.

» Un point restait encore à éclaircir. Quelquesuns avaient prétendu que Jeanne pouvait bien être une sorcière et avoir fait un pacte avec le démon. On prit donc là-dessus l'opinion de fort doctes personnages ; et ils furent tous d'avis que ja chose ne pouvait être ainsi , puisqu'il était impossible que le démon fit jamais aucun pacte avec une vierge.

» Jeanne avait triomphé de toutes les épreuves. Les commissaires envoyés à Domremy n'avaient rapporté sur elle que de bons témoignages. L'enthousiasme qu'elle excitait était universel. Les meilleurs capitaines voulaient la suivre , et tenaient à grand honneur de combattre sous son commandement.

» De toutes parts on voyait accourir des hommes d'armes, naguère découragés, et maintenant pleins d'espérance, qui demandaient à marcher sous l'étendard de la jeune paysanne. Or les choses se passant ainsi, il parut inutile d'hésiter et de délibérer encore. Le roi et toute sa cour résolurent alors de lui donner des gens de guerre, et de lui confier la charge d'un convoi de vivres et de munitions destinées à ravitailler Orléans.

» Charles de Valois fournit à Jeanne d'Arc l'état d'un chef d'armée. Sire Daulon , prudent et sage, bien vaillant et notable escuyer, lui fut spécia-

lement baillé pour la conduire et estre avec elle l. Elle eut pour pages Louis de Contes et Raymond; pour hérauts d'armes, Guisne et Ambleville ; et pour chapelain, un bon religieux nommé Pasquerel. Il leur fut adjoint , en outre , bon nombre de varfets et de gens pour la servir.

» Le roi éiait revenu à Chinon. Jeanne s'y était aussi rendue, et avait trouvé dans cette ville Jacques d'Arc , un de ses frères , qui s'attacha à elle , et l'accompagna dans toutes ses expéditions. Cependant le duc d'Alençon était allé à Blois, préparer le convoi qui devait essayer d'entrer dans Orléans. On fit faire à Jeanne une armure complète proportionnée à sa taille. Elle déclara alors que, d'après le conseil de ses voix, elle désirait avoir une vieille épée marquée de cinq croix , qui se trouvait dans l'église de Sainte-Catherine de Fierbois. On l'y trouva en effet parmi de vieilles armes entassées près de l'autel 2. On eut soin de la fourbir et de l'orner d'un fourreau de velours vermeil et d'une gaine de drap d'or. Mais Jeanne ne voulut la porter qu'avec un fourreau de cuir. On lui fabriqua ensuite un étendard dans la forme que lui avait indiquée son conseil céleste. Il était fait de toile blanche appelée boucassin. Sur un

1 Chronique contemporaine.

a Voyez Chronique de la Pucelle.

champ bleu, parsemé de fleurs de lis, était représenté Jésus-Christ au milieu d'un nuage , et tenant un globe dans ses mains ; à droite et à gauche , deux anges en adoration : l'un d'eux portait une branche de lis; de l'autre côté, on lisait ces mots : Jhesus , Maria.

» Cependant Jeanne, impatiente de partir, pressait les préparatifs du convoi. Elle se rendit ellemême à Blois vers la fin 'd'avril. Les sires de Gaucourt et de Raiz , le chancelier, le maréchal de Boussac, Ambroise de Loré , l'amiral de Cutant et bon nombre d'autres capitaines et seigneurs étaient venus dans cette ville pour voir cette jeune héroïne, dont la renommée publiait déjà tant de merveilles. Elle n'eut garde de rester oisive dans la cité de Blois. Elle parcourait à cheval les lieux où s'assemblaient les troupes , et s'efforçait de leur faire partager son ardeur. Quelques-uns , la voyant si fière et si intrépide , la prenoient pour un cavalier descendu du ciel \ Cependant, parmi les simples hommes d'armes, il s'en trouvait plusieurs encore qui n'avaient guère de confiance dans les promesses de Jeanne. Il faut savoir qu'à cette époque la plus grande ficence régnait parmi les gens de guerre. L'habitude de guerroyer et de piller les avait accoutumés depuis longtemps

1 Philippe de Bergame.

à vivre dans Je désordre. Mais celle qui devait les mener au combat ne voulait point que les choses se passassent ainsi. Elle ordonna d'abord à tous ceux qui se disposaient à la suivre de renvoyer toutes les femmes de mauvaise vie qu'ils emmenaient avec eux , et elle n'en voulut admettre aucun sous sa bannière qui ne se fût auparavant bien confessé. Les jurements lui faisaient horreur; elle ne souffrait pas qu'on en prononçât devant elle. Frère Pasquerel, son chapelain, accompagné de tous les prêtres de la ville de Blois , parcourait les rues soir et matin , chantant des hymnes et des cantiques, pour appeler sur la France la protection du ciel.

» Enfin arriva le jour du départ. C'était le 29 avril de l'an de grâce 1429. Jeanne partit de Blois avec le convoi destiné à ravitailler Orléans et une troupe nombreuse de gens de guerre. Moi-même, noble châtelaine, je fus désigné pour combattre sous ses ordres. Comme tant d'autres , j'étais aussi accouru pour la voir. Ah ! dès le premier jour que mes yeux l'aperçurent , je n'avais pas eu de peine à la croire réellement envoyée du ciel. Je brûlais dès lors d'un violent désir de combattre sous ses drapeaux , pour repousser avec elle les ennemis de la France. Mais voici que le signal est donnî. Nous avons déjà

franchi les remparts de la ville aux chants répétés du Veni, Creator. Tous les habitants de la cité de Blois nous avaient accompagnés jusqu'aux portes , en saluant notre armée de leurs cris de joie et de leurs vœux sincères. Déjà bien loin d'eux, nous entendions encore les bruyantes acclamations de ces bons habitants. Sans doute elles se prolongèrent tant que leurs regards purent apercevoir, flottant dans les airs , la bannière sacrée de la jeune héroïne, dont la seule vue devait enfanter des miracles, »

Le chevalier avait suspendu son récit. La fatigue et l'émotion le forcèrent à garder le silence et à renvoyer au lendemain la suite de son histoire. « Grand merci! grand merci! » lui dirent alors avec empressement les deux dames , qui l'avaient écouté d'une oreille fort attentive : « Vous nous avez déjà payé au centuple l'hospitalité que vous trouvez ici. Fortuné guerrier, poursuivit la baronne , vous avez donc vu de vos propres yeux cette fille merveilleuse. Oh ! combien nous envions votre bonheur ! Demain , je l'espère , nous entendrons le récit de vos combats et de ses prodiges de valeur. Pour aujourd'hui, vous avez besoin de repos. Allez donc, brave chevalier, reposer en paix dans l'appartement qui vous est préparé, et

puissent des songes heureux embellir votre sommeil ! »

Un jeune page parut aussitôt et s'approcha de lui pour le conduire. Il existait dans le vieux castel du sire d'Avaugour, une élégante tourelle que la baronne avait décorée elle-même avec soin de tout ce qui pouvait l'embellir ; elle ne s'ouvrait que trois ou quatre fois durant l'année, aux jours où le noble châtelain recevait la visite de quelques seigneurs du plus haut renom et du plus pur lignage. Or, ce fut vers cette tourelle que le jeune page se dirigea, par l'ordre de sa dame. Et le vieux guerrier, appuyé sur son bras , arriva bientôt à la porte du splendide appartement.

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