DEUXIÈME RÉCIT
Heureux le voyageur qui , fatigué d'une journée passée tout entière à chevaucher dans la campagne, trouve à l'approche de la nuit, dans quelque riche manoir, un gîte bien meilleur que celui sur lequel il avait compté ! Son cœur alors s'émeut de plaisir. Il profite avec joie de la généreuse hospitalité qui lui est offerte , et son âme reconnaissante en remercie le ciel. Or, c'est là ce qui advint à notre chevalier. Egaré dans des routes inconnues, il avait trouvé, sur le déclin du jour, un castel noblement habité, où, bien qu'étranger, il avait reçu le plus gracieux accueil. Grâce aux soins bienfaisants de la dame de ces lieux, il venait maintenant de sommeiller en paix. Rien n'avait
troublé son repos. Et pourtant, durant ces heures tranquilles, on avait entendu plus d'une fois les cris des hérons et des cormorans cachés dans les roseaux des étangs voisins '. Il est vrai que la tourelle où reposait le guerrier n'était point sise vers ce côté : et c'était là encore une attention délicate de la baronne, qui ne faisait rien à demi , et voulait que son hôte gardât longtemps le souvenir de l'accueil qu'il avait reçu au châtel d'Avaugour.
Cependant le soleil dorait l'horizon , et la vue de ses rayons , qui ne brillaient encore que d'un paisible éclat, promettait le plus beau jour. Le chevalier ouvrit alors une croisée de la tourelle, et il prenait plaisir à contempler les jardins et les prairies émaillées de fleurs à l'entour du castel. Mais un autre objet eut bientôt captivé ses regards. Il aperçut une jeune fille qui , traversant l'arcade des tours, vint s'agenouiller un instant devant la porte de la chapelle, y fit une courte prière, franchit ensuite le pont-levis, et, d'un pas aussi prompt que celui d'une biche légère , s'élança hors de l'enceinte du gothique manoir... C'était la fille du baron , la belle Rosalinde, qui , suivie d'un vieux serviteur, s'en venait sur le penchant du coteau voi-
» Ces oiseaux étaient fort communs alors dans les campagnes et autour des vieux castels, On les servait sur les tables des seigneurs.
sin , pour y vaquer à un touchant et bien utile emploi. Elle allait cueillir des simples et des plantes de toute sorte , dont ses mains composaient ensuite des baumes précieux pour guérir les blessures l. Ainsi , lorsqu'un guerrier atteint d'un trait ennemi venait à se montrer à l'entour du castel , pâle et accablé de souffrances, elle le faisait porter au manoir, et là s'empressait de le secourir. Plusieurs d'entre eux déjà lui devaient la conservation de leurs jours. Mais ces baumes si salutaires, Rosalinde ne les employait pas seulement à guérir les blessures des hommes d'armes , ses mains bienfaisantes aimaient à les distribuer encore à chacun suivant leurs besoins , aux nombreux vassaux du fief du baron et aux paysans d'alentour.
Or, quand notre chevalier aperçut du haut de sa tourelle la fille du sire d'Avaucour, il ignorait les secrets de son âme bienfaisante et candide ; mais il apprit tout de la bouche du vieux serviteur dès que celui-ci fut rentré au castel, et son admiration pour Rosalinde ne fit alors que redoubler.
Que faisait durant ce temps l'heureuse mère d'une
1 Les auteurs du moyen-âge et les fabliaux rapportent , sur de pareils traits, une foule de détails touchants. La botanique et la chirurgie étaient des sciences fort cultivées alors par les nobles damoiselles. Les attaques journalières que se livraient des factions rivales , quelquefois tout auprès du manoir de leurs pères, leur donnaient souvent lieu d'exercer leurs pieux talents.
si vertueuse fille ? Ah! elle aussi vaquait à de pieux emplois. Agenouillée dévotement devant l'autel de la chapelle , elle assistait, silencieuse et recueillie au sacrifice de la messe , que célébrait son chapelain. Elle suppliait le Seigneur de préserver de tout péril , à la guerre , les jours du baron son époux, et de le ramener bientôt dans ses foyers. Elle priait pour sa fille bien-aimée. Elle priait aussi pour le pays de France. A mesure qu'elle adressait ses vœux au ciel , le calme et la paix rentraient dans son cœur ; lorsqu'elle quitta ce saint lieu , son âme était pleine de confiance, et son front empreint de la plus douce sérénité.
Le preux chevalier parut bientôt devant elle. Ils devisèrent longuement ensemble , échangeant mutuellement d'agréables et utiles paroles. Quand elle eut ensuite fait promettre à son hôte de reprendre bientôt son récit de la veille , la noble baronne donna ordre à ses varlets d'apporter quelques mets légers pour le premier repas du jour. En ce moment Rosalinde entra dans la salle, et courut d'un air joyeux embrasser sa mère. Cependant les varlets, dociles à l'ordre de leur dame, allaient, venaient et servaient tour-à-tour des passcrilles , des azebits , des tortels et diverses sortes de graines confites. L'étranger trouvait tout exquis , et c'était bien avec raison , car dans toute la con-
trée on n'aurait point découvert des fruits si délicieux.
« Or ça, maintenant, dit la dame d'Avaugour quand le repas fut terminé , nous attendons la suite de votre récit. Hier, quand vous l'avez interrompu , votre héroïne venait de quitter la cité de Blois. Que lui advint-il durant son trajet vers Orléans? Parlez, nous prêtons de nouveau une oreille attentive. »
Le courtois chevalier reprit alors en ces mots le iil de son histoire.
» Les navires chargés d'un convoi de vivres et de munitions pour Orléans s'étant embarqués sur la Loire , notre armée se mit en marche sur la rive gauche, en passant par la Sologne. Ce n'était point là cependant l'avis de Jeanne. Elle aurait voulu qu'on s'avançât vers Orléans par la rive droite et par la Beauce. C'était de ce côté que les ennemis avaient le plus de forces et de bastilles ; mais elle ne s'en inquiétait pas. Les chefs des troupes , au contraire , prétendaient agir avec grande prudence, et le brave Dunois avait bien recommandé de ne point tenter si folle entreprise. On côtoya donc la rive gauche du fleuve. Les prêtres étaient en tête de l'armée , avec frère Pasquerel , qui portait une bannière. Ils chantaient le
Veni , Creator , ou d'autres hymnes sacrées. Après avoir ainsi marché duiant trois jours, on arriva près d'Orléans ; et bien surprise fut la Pucelle, quand elle vit que la rivière se trouvait entre l'armée et la ville ; elle comprit alors que Ton avait profité de son ignorance pour la tromper à son insu. A la nouvelle de l'arrivée du convoi, le bâtard d'Orléans traversa le fleuve dans un petit bateau, et vint s'entendre avec les chefs des troupes que Je roi envoyait au secours des assiégés l. a Etes-vous le bâtard d'Orléans? lui dit Jeanne.
» — Oui , reprit-il , et bien joyeux de votre venue.
» — Cest vous, continua-t-elle, qui avez conseillé de passer par la Sologne et non par la rive droite , où étaient Talbot. et les Anglais?
» — Ainsi l'avaient conseillé les meilleurs capitaines, répondit Dunois.
» — En mon Dieu , répliqua Jeanne , est-ce que le conseil de messire n'est pas plus sûr et plus sage? Vous avez cru me décevoir, et vous êtes déçu vous-même ; car je vous amène le meilleur secours que reçut oncques chevalier ou cité , le secours du roi des cieux , donné non pour l'amour de moi, mais procédant purement de Dieu , lequel,
1 Voyez Chronique de la Pucelle. — Dépositions du sire de Gaucourt et de Dunois.
à la requête de saint Louis et de saint Charlemagne, a eu pitié de la ville d'Orléans, et n'a pas voulu souffrir que les ennemis eussent ensemble le corps du duc d'Orléans * et la ville 2. »
» Or, la difficulté était grande de décharger le convoi sans éprouver une attaque de la part des Anglais. Le bâtard proposa de remonter le fleuve deux lieues plus haut, jusqu'au château de Chécy, qui tenait garnison française. Son avis fut adopté, mais le vent était contraire, et une navigation à la rame aurait été lente et périlleuse. La Pucelle ne parut point émue de ce contre-temps; elle assura que le vent allait changer. En effet, le temps était orageux , et la pluie ne tarda pas à tomber par torrent : le vent tourna alors ; les navires remontèrent librement, et des barques venues d'Orléans reçurent les vivres et les munitions dont ils étaient chargés 3. Ainsi s'accomplirent ces paroles que Jeanne avait prononcées naguère avec assurance : « Nous mettrons les vivres dans Orléans à notre aise , et les Anglais ne feront pas semblant de l'empêcher. »
» Les chefs de guerre avaient seulement reçu l'ordre de conduire le convoi. Ils se préparèrent
i Le duc d'Orléans était alors prisonnier des Anglais. » Déposition du comte de Dunois.
3 Ibid.
alors à retourner à Blois, pour revenir bientôt avec de plus grandes forces au secours d'Orléans. Jeanne fut affligée de leur départ. Elle aurait désiré combattre avec des troupes si bien disposées. Voulant du moins les maintenir en leurs bonnes dispositions , elle ordonna aux prêtres de l'armée et à frère Pasquerel d'aller à Blois avec elles , et de les accompagner à leur retour. Puis elle entra dans la ville avec son écuyer Daulon , Lahire , et deux cents lances. Elle était montée sur un cheval blanc. Le brave Dunois était à sa gauche , et les vaillants capitaines de la garnison accompagnaient ses pas. Tous, gens de guerre, femmes, enfants, se pressaient autour d'elle. Us croyaient voir un ange de Dieu, ou Dieu lui-même descendu parmi eux J. Chacun voulait toucher ses vêtements, son armure ou son destrier; et tous se sentaient réconfortés et pleins de courage. Or Jeanne , cependant, aussi simple et modeste que lorsqu'elle était bergère à Domremy, répondait à tout le monde avec douceur, et engageait ces bons habitants à mettre en Dieu tout leur espoir. Elle se rendit d'abord à l'église . où l'on chanta un Te Deum Q : puis elle alla loger chez l'un des meilleurs bour-
i Voyez Journal du sicge.
, Voyez la Déposition de L'Huillier et de l'Esbahi, bourgeois d'Orléans.
geois de la ville, dont la femme était de bonne et louable renommée. Là elle se fit désarmer, et est vray que, depuis le matin jus ques au soir, elle avoit chevauché tout armée sans descendre boire ni manger. On luy avoit fait appareiller à souper bien et honorablement ; mais elle fit seulement mettre du vin en une tasse d'argent, où elle mit la moitié d'eau, et cinq ou six tranches de pain dedans qu'elle mangea , et ne prit autre chose tout le jour pour manger ni boire ; puis s'alla coucher en la chambre qui lui avoit esté ordonnée l:
» Cependant les Anglais s'inquiétaient grandement de l'arrivée de celte fille merveilleuse; le bruit courait parmi eux qu'elle était douée du don de prophétie ; on savait bien que ce n'était point sans de rigoureux examens que le roi avait consenti à l'envoyer au secours d'Orléans ; la crainte commençait à s'emparer de nos ennemis. L'espoir au contraire de les voir bientôt s'éloigner reparaissait parmi nous.
» Jeanne avait déjà adressé de Blois , aux chefs Anglais, une lettre datée du samedi de la semaine sainte. Elle les exhortait vivement à rendre au roi les bonnes villes qu'ils avaient prises , et à faire au plus tôt la paix avec lui, les menaçant de la part de Dieu, s'ils agissaient autrement, d'une
i Chronique contemporaine-
entière défaite et destruction. On pense bien que le comte de Suffolk , le sire de Talbot , Thomas de Scales et les autres chefs anglais , qui se trouvaient alors devant Orléans, n'avaient eu garde d'obéir à de pareils ordres. Aussi leur tït-elle écrire de cette ville une seconde lettre , les sommant , comme la première fois , de se dessaisir de leurs injustes prétentions sur le pays de France. Les capitaines ennemis en furent courroucés. Ils accablèrent Jeanne d'injures , l'appelant ribaude , vachère 1 ; et, contre le droit des gens, ils retinrent dans leur camp , avec bonne intention de Yardoir 7, un des hérauts qui leur avait apporté ce message ; cependant ils n'en firent rien. Or, Jeanne ayant appris qu'on retenait Guyenne, son héraut d'armes, voulut dépêcher Ambleville pour redemander son compagnon ; mais le pauvre écuyer tremblait de tous ses membres , dans la crainte qu'on ne le fit aussi ardoir 3. « En mon Dieu , lui dit Jeanne , ils ne feront aucun mal ni à toi , ni à lui ; tu diras à Talbot qu'il s'arme; je m'armerai aussi; qu'il se trouve devant la ville ; s'il peut me prendre, qu'il me fasse brûler. Mais, si je le déconfis, qu'il lève le siège, et que les Anglais
* Journal du siège. — Chronique.
» Brûler.
5 Chronique de la Pucelle.
s'en aillent dans Jeur pays. » Dunois lui dit, en outre , que les prisonniers et les hérauts ennemis en ce moment dans la ville répondraient pour lui, en cas que malheur lui advînt. Tout cela ne rassurait guère le sire d'Ambleville. Il partit cependant pour obéir, et revint bientôt avec Guyenne son compagnon , fort contents l'un et l'autre de n'avoir eu que la peur pour tout mal.
» Dès le lendemain de son arrivée à Orléans (30 avril), Jeanne voulut attaquer l'ennemi. Le brave sire d'Iiliers le voulait aussi ; et j'opinais moi-même pour que Ton combattît au plus tôt. Mais Ja prudence de Dunois et des autres capitaines en décida autrement. Un renfort considérable était attendu de Blois. Des troupes nombreuses , prises dans les garnisons françaises, avaient reçu ordre de marcher contre Orléans. On jugea convenable de ne rien entreprendre avant leur arrivée. La Pucelle cependant , se guidant d'après le conseil de ses voix , insistait toujours pour combattre , et parlait avec feu sur le ton d'un chef d'armée. Pour lors , le sire de Gamaches , qui avait opiné vivement pour le parti contraire , entra en grande colère , et s'écria : « Puisqu'on écoute l'avis d'une péronnelle de bas lieu, mieux que celui d'un chevalier tel que moi, je ne me rebifferai plus contre. En temps et lieu ce sera ma bonne épée qui par-
Jera, et peut-être y périrai-je , mais le roi et mon honneur le veulent ; désormais je plie ma bannière, et ne suis plus qu'un pauvre écuyer. J'aime mieux avoir pour maître un noble homme qu'une fille inconnue.» Parlant ainsi, il ploya sa bannière; mais on parvint bientôt à le calmer. Par les soins de Dunois, la paix survint entre lui et la Pucelle. Celle-ci consentit à céder, pour ne point se priver de l'appui d'un si vaillant chevalier \
» En attendant l'arrivée des secours qu'on avait promis , Jeanne parcourut plusieurs fois la ville, pour se montrer au menu peuple, qui ne pouvait se lasser de la voir 2. Toujours simple , pieuse et modeste, elle fréquentait souvent l'église, et priait avec grande ferveur en versant des larmes. Les mots de Dieu et de Notre-Dame étaient sans cesse dans sa bouche , et sa confiance en leur appui était toujours la même.
» Le troisième jour de l'entrée de Jeanne dans Orléans, on vit arriver en cette ville de nombreux renforts des garnisons françaises de Montargis , Gien , Château-Regnard , du Gâtinais et de Châteaudun. Un nouveau convoi, plus fort que le premier, arriva aussi de Blois, avec des gens de guerre. Le chapelain de Jeanne , portant un éten-
1 Voyez la Vie de Guillaume de Gamaches. 1 Journal du siège.
dard , était à la tête des hommes d'armes , avec d'autres prêtres qui chantaient des hymnes. Jeanne , à la nouvelle de leur approche , marcha au-devant d'eux avec le sire d'Illiers , La Hire et autres chevaliers. Les Anglais, comme enchaînés par une force inconnue , n'essayèrent pas même d'attaquer ce convoi , et il entra librement dans la ville.
» Ce même jour, Dunois vint trouver Jeanne , et lui apprit que Falstof , général anglais , vainqueur à la journée des harengs , amenait aux ennemis des troupes et des vivres. « Bâtard , bâtard , s'écria Jeanne toute réjouie ] , au nom de Dieu , je te commande, sitôt que tu sauras la venue de ce Falstof, de me le dire; car, s'il passe sans que je le sache , je te promets que je te ferai ôler la tête. » Dunois lui jura de l'avertir.
» Fatiguée de la journée, la jeune fille commençait à goûter les douceurs du sommeil , quand tout-à-coup appelant sire Daulon , son écuyer : «En mon Dieu, s'écria-t-elle d'un air agité, mon conseil m'a dit d'aller vers les Anglais ; mais j'ignore si c'est contre leurs bastilles ou contre ce Falstof. il me faut armer. » Le sire Daulon se mit en devoir de l'armer2.'
1 Déposition de Daulon.
» Ibid.
82 JEANNE d'àKC.
» Durant ce temps, des bruits se (irent entendre dans la rue. On s'écriait que les Français avaient reçu grand dommage de leurs ennemis. Jeanne s'émut à cette nouvelle : « Mon Dieu , dit-elle , le sang de nos gens coule par terre ; pourquoi ne m'at-on pas éveillée plus tôt?... Mes armes!... mes armes!... mon cheval! » Elle sortit soudain sans attendre son écuyer. Elle vit son page sur la porte. «Ah ! méchant garçon, dit-elle, qui ne m'êtes point venu dire que le sang de France est répandu! Allons vite ; mon cheval ! » On le Jui amena. Elle prit son étendard , se dirigea à la hâte vers la porte de Bourgogne , et courut sur le pavé , tellement que le feu en sailloit , et alla aussi droict , comme si elle eust biensçeu le chemin auparavant; et toutesfois, oncques n'y avait-elle entré i. Le sire Daulon la suivait de loin. Dans sa route, elle aperçut uii blessé qu'on rapportait dans la ville, a Hélas ! dit-elle, je n'ai jamais vu le sang d'un Français sans que les cheveux se dressent sur ma tête<2.»
» Or, il faut savoir que les gens de guerre d'Orléans, fiers de l'arrivée des convois, et encouragés par les craintes que témoignaient les Anglais, avaient fait une sortie à l'insu de leurs chefs. Ils avaient poussé jusqu'à la bastille Saint-Loup, re-
1 Chronique contemporaine.
> Déposition de Daulon.
doutable forteresse au pouvoir des ennemis , du côté du levant. C'était le mercredi , quatrième jour de mai, veille de l'Ascension : l'assaut avait été rude : le premier boulevard était déjà emporté; mais les Français, en trop petit nombre,. allaient peut-être se retirer, quand tout-à-coup survinrent fort à propos, pour les soutenir, la Pucelle, Dunois, et autres vaillants chefs de guerre et hommes d'armes. A la vue de Jeanne d'Arc, l'armée poussa des cris de joie , et reprit courage. L'assaut recommença plus vivement encore. La forteresse fut vaillamment défendue durant trois heures. Mais c'est en vain que Talbot et les autres chefs anglais voulurent la secourir. Le beffroi mis en jeu par des sentinelles postées dans le clocher de la ville nous avertissait des moindres mouvements de l'ennemi. Bon nombre de braves chevaliers , tels que le maréchal de Boussac, le sire de Graville, le baron de Coulonges et plusieurs autres, s'étaient rangés en bataille, et voulaient décidément en finir avec les Anglais. Mais ceux-ci n'osèrent pas les attaquer. Enfin , après un sanglant combat , le fort saint-Loup fut emporté. Quelques hommes d'armes ennemis , réfugiés dans le clocher s'étaient déguisés en prêtres pour échapper à la mort. Nos gens voulaient les occire; mais Jeanne en eut pitié, et intercéda pour eux. Ils furent donc seulement amenés prison-
tiiers dans la ville. La bastille fut arse et démolie , en laquelle les Français conquirent très- grande quantité de vivres et autres biens . Cela fait , les grands seigneurs et leur puissance rentrèrent à Orléans , duquel bon succès furent à cette mesme heure rendues grâces et louanges à Dieu par toutes les églises , en hymnes et dévotes oraisons , avec le son des cloches que les anglais pouvoient bien ouyr, lesquels furent fort abaissés de puissance et de courage par le moyen de cette perte ' .
» Jeanne venait de justifier l'espérance qu'on avait mise en elle. Elle s'était couverte de gloire durant cette journée. Elle avait affronté tous les périls , et un brillant succès avait couronné ses premiers efforts. On faisait courir sur elle des récits merveilleux : elle avait été , disait-on , réveillée miraculeusement par ses voix , et elle avait trouvé seule et sans guide le chemin de la porte de Bourgogne. Ces bruits parvinrent aux oreilles des Anglais qui sentaient de plus en plus leur courage faillir.
» Le lendemain était la fête de l'Ascension ; Jeanne brûlait d'impatience de repousser complètement les ennemis; mais les chefs de guerre ne furent point d'accord de sortir ny de bcsongner cette journée pour la révérence du jour '. On se con-
1 Chronique contemporaine de la Pucelle. » Ibid.
tenta donc de tenir un conseil. Il y fut résolu qu'on irait assaillir au plustôt, mais seulement par feinte, les bastilles de la rive droite, et que , lorsque les Anglais accourraient pour les défendre , on attaquerait les bastilles qu'ils occupaient du côté de la rive gauche. Quant à la Pucelle, qui s'était trouvée absente de ce conseil , elle passa une notable partie du jour en prières et en bonnes œuvres. Elle avait reçu , le matin , la sainte communion, et par son invitation un grand nombre d'hommes d'armes en firent autant ; car elle ne voulait point qu'aucun d'eux allât au combat sans être bien préparé , pour le cas où il serait occis. Sur le soir elle envoya par une flèche un troisième message aux Anglais. Nos ennemis prirent de là occasion de l'injurier grossièrement, Jeanne, à cette nouvelle, ne put s'empêcher de verser des larmes. « Ah ! dit-elle , messire le Roi des cieux voit bien que ce ne sont que menteries. » Elle fut cependant bientôt consolée par les paroles que lui adressèrent ses voix.
» Or, il tardait beaucoup aux gens de la "garnison d'Orléans de faire de nouvelles sortie?. Aussi le vendredi 6 mai , dès le matin, on s'apprêta au combat. Mais , au lieu de suivre le parti arrêté au conseil de la veille, on convint d'attaquer sur-le-champ l'ennemi du côté de la rive gauche. La Pucelle et
les autres chefs de l'armée , en grand nombre , vinrent donc en bateau jusque dans une petite île. Un pont formé par deux barques fut jeté sur le bras de rivière qui restait à traverser. La puissance des Anglais était fort redoutable de ce côté. Les quatre bastilles de Saint- Jean, des Augustins, des Tournelles et de Saint-Privé, étaient là devant nos yeux bien garnies de combattants et de munitions. Mais la frayeur s'était emparée de nos ennemis. Abandonnant presque à la merci des Français les bastilles qui leur paraissaient moins importantes , ils rassemblèrent leurs forces sur un même point , et se retirèrent en grand nombre aux forts des Augustins et des Tournelles.
» A cette vue, nos hommes d'armes hésitèrent un instant s'ils iraient attaquer des forteresses si bien défendues. Déjà même ils commençaient à se retirer en désordre , quand soudain Jeanne d'Arc , témoin de leurs craintes et de leur danger, s'écria : « Ah ! mon Dieu ! courons sur les Anglais !» Aussitôt je m'élance avec elle dans une petite barque. Nous abordons sur la rive, et, couchant nos lances, nous tombons sur l'ennemi. Le sire de Raiz , Daulon, et d'autres chefs de guerre et hommes d'armes, nous suivent pleins d'ardeur et poussent vigoureusement jusqu'aux palissades du fort des Augustins. Cependant un Anglais d'une haute stature
défendait un des passages pour y arriver. Un canonnier, maître Jean, du pays de Lorraine , l'ajuste et l'abat du premier coup. La palissade est forcée; la bastille prise et incendiée , et parmi les ennemis qui s'y trouvaient renfermés, un bien petit nombre échappe à la mort. Jeanne avait reçu durant l'assaut une légère blessure au pied. Bien qu'elle eût jeûné tout le jour, parce que c'était un vendredi, elle ne voulait point rentrer dans la ville tant que ses gens seraient en péril. Ce ne fut pas sans peine qu'elle se décida enfin à revenir à Orléans.
» Cependant la plus grande puissance des Anglais était sur la rive droite, et jusqu'ici tous nos efforts s'étaient portés sur le côté opposé. Nous résolûmes de ne pas laisser plus longtemps la ville ainsi se dégarnir, et de veiller aussi à sa défense, tout en attaquant le fort des Tournelles. Or, Jeanne disait : « Vous avez été à votre conseil , et j'ai été au mien. Croyez que le conseil de messire tiendra , et que celui des hommes périra. Qu'on se tienne prêt de bonne heure : j'aurai demain beaucoup à faire, plus que je n'ai eu jusqu'à présent. Il sortira du sang de mon corps , je serai blessée \ »
» Le lendemain , au point du jour, elle voulut emmener vers la rive gauche les hommes d'armes de la garnison et l'artillerie. Mais les capitaines
Dépositions de Louis de Contes et de Simon Charles.
n'avaient garde de suivre son avis, et de livrer ainsi la place presque à la merci des Anglais. Le peuple toutefois était pour Jeanne d'Arc. Vainement essayait-on de la retenir. Et ainsi quelle délibéroit dépasser (la Loire), on présenta à Jacques Boucher, son hoste , une alose ; et alors il luy dit : « Jeanne , mangeons cette alose avant que partiez ?
» — En mon Dieu , dit-elle , on n'en mangera jusques au souper, que nous rappasserons par-dessus le pont et ramènerons un godon-( Anglais) qui en mangera sa part 1 . »
» La porte de Bourgogne avait été fermée par les soins du sire de Gaucourt. Les bourgeois de la ville et quelques hommes d'armes , animés par l'exemple de la Pucelle , éclatèrent alors en menaces. « Vous êtes un méchant homme, cria Jeanne au gouverneur; mais, que vous le veuillez ou non , les gens d'armes viendront, et gagneront aujourd'hui comme ils ont déjà gagné. » Le sire de Gaucourt fut contraint de céder; et Jeanne alors passa le fleuve, suivie d'une foule de combattants.
» Le fort des Tournelles s'élevait à la tête du pont : c'était le plus redoutable boulevard des Anglais sur la rive gauche. Il était merveilleusement défendu de tous les côtés , soit par la rivière, par des fossés ou des palissades. Sir Guillaume Glades-
i Chronique contemporaine.
dale en avait le commandement, et venait* de s'y renfermer avec les plus braves des chevaliers anglais et une formidable artillerie.
» L'assaut commença dès le matin. Yous auriez vu là, sur Je rivage, tous brûlant d'ardeur, Jeanne d'Arc, Dunois, les sires de Raiz, de Gaucourt, de Guitry, de Villars , de Graville , d'Illiers, de Gontaut , de Chailly , l'amiral Culant , Lahire , Saintrailles, et bon nombre d'autres chefs de guerre. C'était à qui d'entre eux montrerait le plus de vaillance. Les Anglais résistèrent longtemps à nos violents efforts. Leurs canons et leurs flèches , les haches , les maillets de plomb et les guisardes les secondèrent puissamment. Mais plus ils résistaient et plus nous redoublions nos vigoureuses attaques. L'assaut durait depuis plusieurs heures, et les Français commençaient à se sentir un peu abattus, quand toirt-à-coup Jeanne d'Arc, qui, plus que tout autre , s'était montrée brave guerrière , saisit une échelle, l'appliqua le long du mur de la bastille, et y monta la première. A cet instant , une flèche fatale vint la percer entre le cou et l'épaule, et s'arrêta dans la plaie. A la vue de son sang qui coulait, la pauvre tille eut peur et se prit à pleurer. Mais elle pria aussitôt ; el les deux saintes , ses patronnes, lui étant apparues, elle se sentit consolée \
' Voyez Interrogatoires de la Pucelle.
Elle arracha la flèche de sa blessure. On la retira du fossé où elle était tombée ; on la porta à l'écart ; et quelques hommes d'armes voulaient charmer sa plaie en prononçant sur elle des paroles merveilleuses. Jeanne s'y refusa. « J'aime mieux mourir, dit-elle, que de pécher ainsi contre la volonté de Dieu. Je sais bien que je dois mourir un jour; mais je ne sais en quel lieu, ni comment, ni à quelle heure. Si l'on peut , sans pécher, guérir ma blessure, je veux bien être guérie. « Un appareil d'huile et de lard fut appliqué sur sa plaie et calma bientôt sa douleur1.
» Les Français, ne voyant plus Jeanne au milieu d'eux , ne tardèrent pas à se décourager. Accablés de lassitude, ils allaient se retirer; les capitaines avaient déjà donné ordre de sonner la retraite. « Attendez encore un peu , s'écria Jeanne; en mon Dieu , nous entrerons bientôt. Faites reposer vos gens, buvez et mangez. » Elle remonte aussitôt à cheval, s'élance dans une vigne voisine; et, après y avoir prié quelques instants , elle reparaît au combat , revêtue de ses armes. Elle s'empare de sa bannière , que son écuyer Daulon avait remise à un brave serviteur du sire de Villars. A la vue de la Pucelle , qui revient au milieu d'eux en agitant son étendard , les Français reprennent courage et
1 Voyez Dépositions de Dunois, Louis de Contes et Pasquerel.
recommencent l'attaque vivement, tandis que les Anglais , surpris de la revoir si près d'eux , sur le bord du fossé, alors qu'ils la croyaient bien loin , et peut-être expirante de sa blessure , demeurent saisis d'épouvante.
» Or, durant ce temps, les bourgeois de la ville secondaient puissamment nos efforts. Leurs canons et couleuvrines battaient fortement, de l'autre rive, le fort des Tournelles. Les munitions commencèrent à manquer à nos ennemis. Cependant une arche brisée du pont nous séparait encore de cette bastille. On parvint , à l'aide d'un brave charpentier, à y placer une forte poutre. Le commandeur de Giresme donna l'exemple et passa le premier. La terreur se répandait de plus en plus chez les Anglais. Quelques - uns avouèrent depuis qu'ils avaient vu alors dans les airs l'archange saint Michel , et saint Aignan , patron d'Orléans , montés sur des chevaux blancs , et combattant pour les Français. Le commandant du fort , sir Guillaume Gladesdale, prit le parti d'abandonner le boulevard , et de regagner la bastille , derrière le second fossé. « Rends-toi, lui criait Jeanne d'Arc, rendstoi au roi des cieux. Ah ! Glacidas , tu m'as vilainement injuriée ; mais j'ai grand'pitié de ton âme et de celle des tiens '. » Pendant qu'elle parlait
1 Déposition de Pasquerel.
ainsi, Gladesdale franchissait le pont-levis, suivi d'une foule de ses hommes d'armes ; mais tout-àcoup une bombarde , dirigée par l'ordre du sire Daulon, vint éclater sur ce pont, et en fit voler les débris en éclats. Gladesdale et bon nombre d'autres chevaliers anglais churent dans l'eau et perdirent la vie. Alors les ennemis prirent la fuite, et l'on entra dans la bastille sans coup férir.
» Cette victoire importante, dont les suites devaient être la levée du siège d'Orléans , fut considérée comme l'ouvrage entier de la Pucelle 1. En effet , ce furent son exemple et son courage qui nous entraînèrent sur ses pas, et livrèrent la bastille anglaise à notre merci. Or, il est à remarquer que tout ce qu'elle avait annoncé avant le combat venait de s'accomplir. Les troupes étaient rentrées dans la ville par le pont qu'on avait réparé à l'aide de planches 5 sir Gladesdale avait perdu la vie, et elle-même avait reçu une blessure. Aussi sa renommée ne fit-elle que s'accroître. On la regardait de plus en plus comme une lille vraiment miraculeuse. Sa rentrée dans Orléans fut un véritable triomphe. Vous auriez entendu toutes les cloches de la ville carillonner en son honneur durant toute la nuit. Chacun répétait à l'envi les prodiges de la
1 Dunois. — Daulon. — Chronique de la Pucelle, — Journal du Siège , etc. , etc.
journée, et se gaudissait du succès de nos armes. Toutes les églises retentirent d'hymnes sacrées et de cantiques de reconnaissance i.
x\ La puissance des Anglais venait d'être abattue par ce terrible échec. Six mille d'entre eux avaient péri , et deux mille avaient été faits prisonniers. Durant la nuit on tint conseil dans leur camp ; et , pendant que les bourgeois d'Orléans célébraient par des fêtes l'espoir de leur prochaine délivrance, Je comte deSuffolk, Talbot et les autres chefs ennemis , décidèrent qu'il fallait au plus tôt lever le siège, dans la crainte de voir occire le reste de tant de braves hommes d'armes qui avaient succombé dans le dernier combat. Cependant ils voulurent encore montrer un air de fierté. Dès la pointe du jour , après avoir mis le feu à leurs bastilles , ils déployèrent toutes leurs forces , et rangèrent près des remparts de la ville tous leurs gens en bataille. On aurait dit qu'ils voulaient insulter à notre armée et lui présenter le combat. Les Français ne demandaient pas mieux que d'accepter leur défi : mais Jeanne , se levant aussitôt , courut aux portes, couverte d'un jaseron2 , et encore souffrante de sa blessure. Elle empêcha nos troupes
' Dépositions de Dunois , Daulon , Pasquerel et autres témoins oculaires.
* Armure légère , faite de mailles de fer.
d'en venir aux mains. « Pour l'amour et l'honneur du saint dimanche , cria-t-elle , ne les attaquez point les premiers , et ne leur demandez rien ; car c'est le bon plaisir et la volonté de Dieu qu'on les laisse s'en aller s'il veulent partir. S'ils vous assaillent , défendez-vous hardiment , et vous serez les maîtres h »
» Mais il s'en fallait de beaucoup que les Anglais eussent envie de recommencer le combat. Aussi ne tardèrent-ils pas à tourner le dos à la ville , se départant de l'espérance de s'en emparer jamais. Or la Pucelle , le dimanche au matin , fit apporter une table avec un marbre béni , et un autel fut dressé dessus. On y célébra deux messes , au milieu de cantiques et d'hymnes de grâces. Pour lors , Jeanne dit aux assistants : « Regardez bien ; ont-ils le visage ou le dos tourné vers vous ? » Et comme l'on voyait déjà les ennemis abandonner leur camp, enseignes déployées : « Laissez-les aller, continua-telle ; messire ne veut pas que l'on combatte aujourd'hui. Vous les aurez une autre fois : ne les tuez pas ; il suffit de leur départ. » Mais Jeanne avait beau crier, on ne l'écoutait guère. Un bon nombre d'hommes d'armes s'étaient déjà mis à la poursuite des Anglais , et ils tombèrent bientôt sur les bagages et les traînards. Les bastilles , que l'on trouva
garnies largement de vivres et autres biens, furent démolies par Tordre des chefs de guerre. Des malades et beaucoup de prisonniers s'y trouvaient renfermés. Jeanne , toute compatissante , supplia instamment de les traiter avec douceur.
» Parmi eux était un capitaine français nommé Le-Bourg-de-Bar , lequel estoit enferré par les pieds d'un gros et pesant fer, tellement quil ne pouvoit aller et estoit souvent visité par un Augustin anglais. Talbot se fioit à lui de le bien garder comme son prisonnier , espérant en avoir une grosse finance ;.... donc quand cet Augustin vid les Anglais se retirer ainsi hastivement , il demeura avec ledit prisonnier, en intention de le mener après ledit de
Talbot son maître et le mena par dessous le bras
Lors icetuy Bourg , voyant les Anglais s'en aller en grand désordre , reconnut bien quils 'avoient du pire ; si prit V Augustin à bons poings , et lui dit quil niroit plus avant , et que s'il ne le portoit jusques à Orléans , il lui feroit ou feroit
faire desplaisir Cet Augustin, par force et
contrainte , le porta doneques sur ses épaules jusques à Orléans , et par iceluy Augustin on sceut et découvrit plusieurs choses de la commune des Anglais l.
» La ville assiégée respirait enfin librement. Ses
« Chronique contemporaine de la Pucelle.
bons habitants , qui depuis bien des jours ne connaissaient que l'affliction et la souffrance , se livraient maintenant en toute sécurité aux élans de la plus vive allégresse. Chacun répétait qu'à Jeanne seule on devait cette heureuse délivrance.
» Cependant cette jeune héroïne n'avait rempli encore qu'une partie de sa mission : de nouveaux exploits l'attendaient ailleurs. Dès le mardi, \7> mai, elle partit d'Orléans avec Dunois et les autres chefs de guerre , et s'en vint trouver le roi , qu'elle rencontra à Loches. Or, vous devez penser s'il lui fut fait bon accueil et grand honneur. Jeanne certes le méritait bien ; car jamais homme d'armes ou chevalier n'avait servi si vaillamment son prince et son pays.
» On tint conseil à Tours. Jeanne brûlait du désir de poursuivre le cours de ses victoires. Elle aurait voulu qu'on prît sans plus tarder la route de Reims. « Je ne durerai qu'un an ou guère plus, disaitelle , il me faut donc bien employer 1. » Les capitaines et hauts seigneurs n'étaient pas de cet avis ; ils désiraient aller attaquer les Anglais en Normandie , afin de les chasser pour toujours du royaume. C'était en cette province que se trouvait leur plus grande force. En marchant vers Reiras par la Champagne , on laissait de vastes rfays comme à leur
1 Déposition du duc d'Alençon.
merci ; les environs de Paris et d'Orléans restaient aussi sans défense , et l'on risquait de perdre en peu de temps les grands avantages qu'on venait d'obtenir.
x> Le premier parti paraissait donc le plus sage, mais la Pucelle avait le sien qu'elle ne voulait point abandonner, et elle s'affligeait vivement du long retard que l'on mettait à l'adopter. Un jour donc que le roi délibérait avec Tévêque de Castres et Robert Le Masson, sire de Trêves, elle vint frapper à la porte; et, étant entrée , elle embrassa les genoux du monarque. « Noble Dauphin , ditelle, ne tenez pas tant et de si longs conseils, venez recevoir votre digne sacre à Reims ; on me presse beaucoup de vous y mener.
» — Jeanne , répondit l'évêque de Castres , ne pouvez-vous pas déclarer devant le roi comment Yotre conseil vous a parlé?
» — Oui , continua le prince , voulez-vous bien nous le dire?
» — Ah ! je vois , reprit-elle un peu embarrassée , vous pensez à la voix que j'ai entendue au sujet de votre sacre; eh bien ! je vous le dirai : je me suis mise en oraison , selon ma coutume , et je me complaignais que vous ne vouliez pas croire ce que je disais ; pour lors la voix me dit : Va , va , ma fille, je serai à ton aide, va! Quand cette
voix me vient, je me sens réjouie merveilleusement, et je voudrais que cela durât toujours. » Et elle regardait le ciel avec un air d'attendrissement et de joie \
» La renommée de Jeanne d'Arc et la confiance qu'on avait en ses paroles étaient devenues si grandes , qu'on ne put se résoudre , dans le conseil du roi , à faire autre chose que ce qu'elle désirait. Il fut donc décidé qu'on marcherait sur Reims aussitôt qu'on aurait rassemblé des troupes suffisantes. Et cependant , que d'obstacles n'avait-on pas encore à franchir ! Il fallait traverser soixante lieues de pays occupés par l'ennemi. On devait rencontrer des villes fortifiées et des rivières telles que l'Yonne , l'Aube , la Seine et la Marne. En outre , on manquait d'argent pour le transport de l'artillerie et des munitions , et pour l'entretien des troupes. Mais Jeanne avait parlé : c'était , disait-on, la voix de Dieu : pouvait-on hésiter encore? On forma à la hâte une nouvelle armée, dont le duc d'Alençon fut déclaré le chef. Ce noble chevalier venait d'achever le paiement de sa rançon.
La duchesse, sa femme, était bien chagrine de son départ. « Nous venons , disait-elle , de dépenser de grandes sommes pour le racheter des Anglais : s'il me croyait , il demeurerait.
i Voyez Chronique contemporaine de la Pucelle.
» — Madame , répondit Jeanne, je vous le ramènerai sain et sauf, voire même en meilleur contentement qu'à présent : soyez sans crainte. » La duchesse fut rassurée par ces paroles.
» On partit de Selles , en Berry, où s'était rendu le roi , et Ton se rapprocha d'Orléans. On vit bientôt sortir de cette ville Dunois et le brave sire d'illiers , qui vinrent avec un renfort se joindre au duc d'Alençon. Son armée entière ne comptait guère alors que 3,600 hommes. Avec de si petites forces on avait résolu cependant de faire l'attaque de Jargeau ; mais quand on fut sur le point de l'assaillir, on hésita encore , et l'on vit bien qu'il serait imprudent de tenter pareille entreprise. Pour Jeanne d'Arc , elle s'écriait , remplie de confiance : « Ne faites point difficulté de donner assaut à ces Anglais , car Dieu conduit votre œuvre : et n'était cela , j'aimerais mieux garder mes brebis que de venir en de tels périls. » Ces paroles ranimaient notre ardeur. Et pourtant, au lieu de suivre l'avis de Jeanne, on se rendit à Orléans, où de nombreux renforts arrivaient de toutes parts pour se joindre à notre armée.
» Le duc d'Alençon , se voyant à la tête d'un bon nombre de vaillants chevaliers et autres gens de guerre , jugea qu'on pouvait dès lors , sans plus tarder, essayer quelque attaque. On s'en vint donc
devant Jargeau. Or, c'était le 11 juin de cette même année 1429. La ville de Jargeau , assise au bord de la Loire , presque à l'opposite de Meung, avait été prise deux années auparavant par le comte de Salisbury. Suffolk , ses deux frères et d'autres chefs anglais étaient chargés de la défendre. Les Français , en approchant , virent toute la garnison rangée en bataille hors des murs. Ils ne s'y étaient pas attendus. Aussi arrivèrent - ils un peu en désordre. Déjà même , ébranlés par l'attaque des ennemis , ils commençaient à plier, quand tout-àcoup Jeanne , agitant son étendard , vole aux premiers rangs contre les Anglais; son air assuré, sa contenance hère et intrépide , et les paroles qu'elle fait entendre , changent en un instant le destin du combat. Les Français reviennent à la charge ; l'ennemi , effrayé , abandonne l'espoir de la victoire, et rentre honteusement dans l'enceinte des murs de Jargeau.
» Le lendemain, l'attaque devint plus vive encore. Les canons et les bombardes battaient fortement les murailles de la ville. Les assiégés se défendirent vigoureusement. Le duc d'Alençon,s'étant élancé dans un lieu grandement périlleux pour lui : «Beau duc, lui dit aussitôt la Pucelle , ôtez-vous du logis où vous êtes, comment que ce soit, car vous y seriez en danger des canons. » Le duc se
recula de deux toises, et soudain une bombarde ennemie , lancée des remparts, vint abattre dans ce même lieu le sire de Lude, noble seigneur d'Anjou. Lors le duc sentit s'accroître sa confiance pour Jeanne, et il admira la science surnaturelle dont elle était douée '.
» Les Français étaient depuis deux jours arrêtés devant Jargeau. La brèche ayant paru suffisante, on se disposa à donner l'assaut : les Anglais attendaient un renfort commandé par le terrible Falstof ; un plus long délai pouvait nous devenir fatal. Mais le comte de Suffolk , effrayé sans doute par l'aspect de nos préparatifs de guerre , demanda tout-à-coup à traiter. On ne voulut accorder aux ennemis que la vie sauve, avec la permission d'emmener leurs chevaux. Ces conditions leur paraissant trop dures, on se décida à donner l'assaut. « En avant! gentil duc, à l'assaut! cria Jeanne au duc d'Alençon , n'ayez doute : l'heure est prête, quand il plaît à Dieu. Il veut que nous allions en avant, et veut nous aider. Ah ! gentil duc , poursuivit-elle , vous avez peur! Ne savez- vous pas que j'ai promis à votre femme de vous remener sain et sauf 2? »
» Cependant les hommes d'armes s'étaient élancés dans les fossés et s'efforçaient de les combler. Des
1 Chronique de la Pucelle.
» Déposition du duc d'Alençon.
échelles avaient été dressées, et le combat, parla résistance qu'opposaient les Anglais, était devenu terrible. Il durait depuis plusieurs heures, quand SufTolk demanda à parlementer; mais on ne l'écouta point. Jeanne , son étendard à la main , fit appliquer une échelle au poste le plus périlleux, et monta dessus fièrement. A cet instant une grosse pierre, lancée du haut des murs, l'atteignit à la tête , brisa son casque et la fit cheoir dans le fossé. On la croyait morte, ou du moins grièvement blessée. Mais se relevant aussitôt : « Sus, sus! s'éeria-telle de toutes ses forces : notre Sire a condamné les Anglais ; à cette heure ils sont à nous. »
» En ce moment l'assaut devint plus terrible encore. Les hommes d'armes, Jeanne à leur tête, redoublèrent de vaillance , et la ville fut emportée. Les ennemis , poursuivis dans les rues , couraient se réfugier dans les maisons , où nos gens venaient les atteindre. Il en fut fait un grand carnage. Alexandre de la Poole , frère de Sutfolk , avait déjà péri , quand celui-ci , sur le point d'être pris , se retourna , et s'adressant à Guillaume Regnault , écuyer du pays d'Auvergne , qui s'était attaché à sa poursuite : c< Es-tu gentilhomme? lui cria-t-il. » — Oui , répondit Regnault.
» — Es-tu chevalier? continua le commandant anglais.
r> — Non , reprit le noble écuyer.
» — Tu Je seras de mon fait, ajouta Sufîolk. » » Aussitôt il lui donna l'accolade et , lui remettant sa propre épée , se fit son prisonnier. Par les soins de Jeanne et du duc d'Alençon, ce fier ennemi fut épargné, ainsi que son frère , Jean de la Poole, et une quarantaine d'autres hommes d'armes anglais. Un bateau fut chargé de tous ces captifs, que l'on conduisit à Orléans. Quant aux autres ennemis, hors un petit nombre qui parvint à s'échapper, tous périrent dans le désordre qui suivit la prise de la ville. Le tumulte était si grand qu'on n'écoutait plus la voix de la Pucelle, demandant merci pour tant d'infortunés. Elle se sentit vivement affligée quand elle apprit que , contre ses ordres formels, l'église avait aussi été livrée au pillage.
» Après une si grande victoire, les chefs de l'armée se rendirent à Orléans, où ils séjournèrent durant quelques jours. Des capitaines et de hauts seigneurs arrivaient de tous côtés dans cette ville attirés qu'ils étaient par les prodiges qui signalaient chacun des pas de Jeanne d'Arc ; tous voulaien combattre avec elle, et avoir part aussi à l'honneur de délivrer la Fra. t. Les seigneurs qui manquaient d'argent pour s'équiper arrivaient parfois montés sur de petits chevaux , en qualité de
simples coutilliers l ou archers. Vous auriez vu là aborder sur le rivage le comte de Vendôme, le sire de Lohéac, Guy de Laval, les sires de Raiz,de Chauvigny , de la Tour d'Auvergne , et bon nombre d'autres encore, tous bouillant d'ardeur, et ne demandant que l'occasion de déployer leur vaillance. Le comte Artus de Richemont , connétable de France, ennuyé de son inutile loisir, avait enfin quitté sa retraite de Parthenay ; et voulant , comme tant d'autres comtes et barons, combattre aussi pour son pays, il arrivait avec quatre cents lances et huit cents archers. Mais il faut savoir que le roi, sur certains rapports du sire de la Trémoille, tout-puissant à la cour, avait conçu pour le pauvre connétable haine et malveillance. Ce fut donc avec bien de la peine, comme nous le verrons plus tard , qu'il obtint l'honneur de défendre sa patrie. Charles, irrité contre lui, refusait toujours ses services.
» Le duc d'Alençon, se voyant à la tête d'une nombreuse et vaillante armée, partit d'Orléans avec la Pucelle et une foule de hauts seigneurs, pour aller mettre le siège devant quelque place occupée par les Anglais. Meung-sur-Loire fut la première ville ennemie qu'il rencontra. C'était là jadis un des lieux de plaisance du bon roi Charles V. Ce fut
1 Gens armés de coutilles.
dans l'enceinte de ses murs qu'il rendit le dernier soupir *.
» Mais cette ville était en ce moment bien déchue de son ancienne gloire. Les habitants, avertis naguère que le comte de Salisbury , après la prise de Janville , marchait contre elle pour s'en rendre maître , n'avaient opposé aucune résistance et s'étaient même empressés d'envoyer à ce chef anglais les clefs de la place. Celui-ci l'avait fortifiée dès lors d'une bonne garnison. Les Français, conduits par le duc d'Alençon et par Jeanne d'Arc , réparèrent bientôt par leur valeur la honte d'une si coupable lâcheté. Ils s'emparèrent de la forteresse du pont et la munirent de troupes; puis, comme s'ils eussent voulu punir les habitants de leur criminelle action , ils se mirent peu en peine de les -délivrer entièrement du joug des ennemis. Us laissèrent donc encore le château occupé par une petite garnison anglaise, sous le commandement de lord Scales , et marchèrent droit vers Beaugency , que défendait lord Talbot. A l'arrivée de nos hommes d'armes, les Anglais abandonnant la ville se retirèrent sur le pont et dans la citadelle. Nos gens entrèrent alors dans la place et
' Voyez cet ancien dicton :
« L'an mil trois cent octante et un Mourut le bon roy Charles à Meun. »
se préparèrent à battre le château à l'aide de canons et de bombardes. Or, Talbot, désespérant sans doute de pouvoir se défendre avec succès , avait fui honteusement, et était venu vers Janville, joindre le renfort qu'amenait sir Falstof. Celui-ci venait pour secourir Jargeau ; mais il était trop tard , et force lui fut bien d'ouïr, durant sa route , la nouvelle de la prise de la ville. Laissant alors à Étampes, ville assise dans une jolie vallée à l'entrée de la Beauce, les vivres et munitions qu'il était chargé de conduire, il s'était rendu à Janville avec ses troupes, et ce fut là qu'il rencontra le sire de Talbot. Us tinrent conseil entre eux, et ces deux fiers Anglais, fort affligés de nos victoires, ne savaient trop ce qu'il convenait de faire pour obvier au déclin de leurs armes.
» Vous avez du voir que le connétable Artus de Richemont s'était mis en marche avec quatre cents lances et huit cents archers, pour venir porter aide aux Français. Il aurait bien voulu arriver à temps pour être témoin de la levée du siège d'Orléans; mais il devait savoir qu'avec la Pucelle on n'attend dait pas longtemps la victoire : ce ne fut donc que devant Beaugency qu'il rejoignit l'armée royale. Aussitôt que le roy sceut sa tenue , il envoya monseigneur de la Jaille au-devant de luy , et le trouva à Loudun. Si le tira à part, et luy dist
JEANNE d'aïïC. 407
que le roy luy mandoit qu'il s'en retoumast à sa maison , et qu'il ne fust tant hardy de passer en avant , et que s'il passoit oultre, que le roi le combattroit. Lors mon dict seigneur respondit que ce qu'il en faisoit estoit pour le bien du royaulme et du roy , et qu'il verroit qui le voudroit combattre. Lors le seigneur de la Jaille luy dist : Monseigneur , il me semble que vous ferez très-bien l . Le connétable , poursuivant donc son chemin, arriva auprès de Beaugency, et envoya prier les assiégeants de le recevoir. Or, le comte de Richemont venoit en cestuy siège à grande chevalerie ; avec lui estoient le comte de Perdriac , Jacques de Dinan , le seigneur de Beaumanoir et autres 2.
d Si quelqu'un fut dans l'embarras en apprenant cette nouvelle, ce fut bien certes le duc d'Alençon. Pour obéir à Tordre formel du roi , il devait renvoyer sur-le-champ le connétable ; d'un autre côté, comment oser refuser le secours d'un si noble et si vaillant chevalier, quand on s'attendait à chaque instant d'être assailli par Talbot et Falstof?
» Cependant les amis que le connétable avait
1 Chronique des faits et gestes d'Arlus in , duc de Bretagne , comte de Richemont et connétable de France, par Guillaume Gruel.
» Chronique de la Pucelle.
i08 JEANNE D'ARC.
dans l'armée intercédaient vivement, pour lui. Jeanne d'Arc vint le rejoindre auprès d'une maladrerie, avec le duc d'Alençon , Dunois et autres capitaines. Le comte de Richemont lui dit : «Jehanne, on ma dit que vous me vouliez combattre ; je ne sçay si vous estes de par Dieu ou non. Si vous estes de par Dieu , je ne vous crains rien ; car Dieu sçait mon bon vouloir : si vous estes de par le diable, je vous crains encore moins*.
» Jeanne était bien d'avis de lui faire bon accueil, disant qu'il fallait s'aider les uns les autres. On lui fit entendre qu'en vertu de la grande autorité qu'elle avait reçue du roi , elle avait le droit de pardonner au connétable les offenses qu'il pouvait avoir commises. Pour lors Jeanne lui pardonna bien volontiers , et fut fort aise de son arrivée. Artus de Richemont joignit aussitôt ses gens à ceux de notre armée; mais, comme nouveau venu, il fut contraint de commander le guet durant la première nuit, et chacun s'étonnait, comme d'une chose inouïe , de voir le guet mené par un connétable de France *.
» Cependant on continuait à battre de toutes parts le château de Beaugency. Incapable de résister plus longtemps à nos efforts , il fut réduit à se ren-
i Chroniqne d'Arlus ux, etc. , par Guillaume Gruel.
» Voyez Mémoires de Richemont 3 par Guillaume Gruel.
JEANNE D'ARC. d09
dre. La garnison , commandée par Je sire de Guéten , bailli d'Evreux , fut libre de sortir. Chaque combattant eut la permission d'emmener son cheval et d'emporter avec lui un marc d'argent et son armure.
» L'armée anglaise , grossie du renfort que lui avait amené sir Falstof, parcourait la campagne, cherchant à réparer ses pertes par quelques succès. Elle avait essayé de reprendre le pont de Meungsur- Loire ; mais , forcée de se retirer devant les Français, elle était remontée vers la Beauce, du côté de Patay. Nos chefs de guerre étaient incertains s'ils attaqueraient l'ennemi en pleine campagne. Le souvenir des funestes journées d'Azincourt , de Crevant , de Verneuil et de Rouvray venait s'offrir à leur esprit. Une nouvelle bataille perdue pouvait nous ravir en un instant tout le fruit de nos victoires. On consulta Jeanne d'Arc : « Avez-vous de bons éperons ? demanda-t-elle aussitôt.
» — Comment ! s'écrièrent les capitaines , serons-nous réduits à fuir?
» — Non pas , répondit la Pucelle ; mais il nous faut chevaucher hardiment : nous aurons bon compte des Anglais , et les éperons serviront pour les poursuivre. »
» Ces paroles réveillèrent l'ardeur de nos troupes. On se décida à marcher contre l'ennemi à
travers les plaines de la Beauce. » En mon Dieu ! répétait Jeanne , il faut les combattre ; fussent-ils pendus aux nues, nous les aurons; car Dieu nous a envoyés pour les punir. Le gentil roi aura aujourd'hui la plus grande victoire qu'il ait jamais eue; mon conseil m'a dit qu'ils étaient à nous '.. »
» Des hommes d'armes très-bien montés furent donc choisis pour former une avant-garde. On leur donna pour chefs Ambroise de Loré , le sire de Beaumanoir, La Hire , Saintrailles et autres vaillants chevaliers. Jeanne , malgré son désir de combattre au premier rang , resta au corps de bataille , où l'on voyait , avec le duc d'Alencon , le Connétable, Dunois, le maréchal de Boussac , les seigneurs d'Albret , de Gaucourt et de Laval.
» Or , durant ce temps , les troupes anglaises s'en allaient chevauchant dans ces vastes plaines de la Beauce où l'on ne trouve ni coteaux , ni grands bois auprès desquels on puisse s'appuyer ou se mettre à l'abri. Il leur fut donc impossible de se retrancher dans un lieu fort , d'où ils pussent avec avantage nous offrir le combat. Cependant notre avant-garde les poursuivait vivement, et elle les atteignit dans un endroit nommé les Coignées , proche le bourg de Patay.
» Les Anglais n'avaient point eu le temps encore
i Déposition du duc d'Aknçon.
de s'apprêter à livrer bataille. Aussi , avant que leurs hommes d'armes eussent mis pied à terre et que les archers eussent planté leurs pieux aiguisés, les Français fondirent sur eux et les effrayèrent tellement , qu'ils ne tardèrent pas à prendre la fuite. Déconcertés par les échecs nombreux qu'ils venaient d'éprouver auprès d'Orléans et de Jargeau, on les vit se débander presque sans coup férir , et sans que sir Talbot et les autres capitaines pussent parvenir à les rallier. Arriva bientôt notre corps de bataille , dont les vaillants efforts servirent à compléter la victoire. Il fut fait un grand carnage des archers et des autres gnns de la milice anglaise. Talbot , Scales , Hungerfort et bon nombre d'autres capitaines se rendirent prisonniers. Pour sir Jean Falstof , il avait fui honteusement au premier moment du combat , et s'était rendu à Corbeil , auprès du duc de Bedfort. Ce fut alors que l'on montra dans notre camp , à Talbot et au comte de Suffolk , cette prophétie de Merlin, d'après laquelle la France devait être sauvée par une vierge I. La prédiction avait commencé à s'accomplir, et l'on ne doutait point que cette vierge libératrice ne fût l'invincible Jeanne d'Arc.
» Ainsi qu'elle l'avait annoncé , les éperons des Français leur furent d'un grand usage. On pour-
i Déposition du duc d'Alençon.
suivit longtemps les fuyards. Mais Jeanne ne souffrait point qu'on traitât cruellement un ennemi vaincu. Un prisonnier, frappé à la tête, étant tombé abattu et tout sanglant à ses pieds , elle descendit de cheval , le soutint dans ses bras , appela un confesseur, et elle lui donnait, en attendant sa venue, consolation et espérance1.
» Or, pendant que la nouvelle de cette belle victoire de Patay soumettait au roi Janville , Meungsur-Loire, Mont-Pipeau, Saint-Simon et autres places de guerre, et que l'armée, se gaudissant de tant de succès , retournait à Orléans pour en rendre grâces et louanges à Dieu , la confusion et l'effroi régnaient parmi nos ennemis. Le duc de Bedfort, tout ému de colère , revint de Corbeil à Paris , et trouva cette cité grandement troublée du bruit de nos exploits. Les Armagnacs , disait-on , allaient arriver. Les serviteurs du roi anglais déploraient la perte de tant de braves gens , morts à la journée de Patay. On s'empressa dès lors de munir cette capitale de nouvelles fortifications; on demanda de nouveaux secours à l'Angleterre ; on s'assura de l'appui du duc de Bourgogne ; enfin , nos ennemis n'épargnèrent rien pour faire échouer devant les murs de Paris l'ardeur impétueuse qui entraînait nos guerriers sur les pas de Jeanne d'Arc.
\ Déposition de Louis de Contes.
» Cependant la jeune héroïne s'était hâtée de retourner vers Je roi , et le pressait plus vivement que jamais d'entreprendre le voyage de Reims. Les choses étaient en si bon train qu'on ne crut pas devoir hésiter plus longtemps à suivre ce conseil, bien qu'il parût peu conforme à la prudence. On partit donc de Gien le 28 juin 1429. Le maréchal de Boussac, le sire de Raiz, La Hire et Saintrailles se trouvaient à l'avant-garde. L'armée se composait alors d'environ douze mille combattants. Tous étaient remplis de vaillance et d'espoir, et ils semblaient s'effrayer peu d'avoir à traverser un pays dont presque toutes les places étaient encore au pouvoir des Anglais ou des Bourguignons.
» On s'arrêta devant Auxerre , ville occupée par les gens du duc de Bourgogne. Ses habitants députèrent vers le roi, et offrirent de fournir des vivres à notre armée , et de se soumettre , si ceux de Troyes , de Châlons et de Reims rentraient dans son obéissance. Nos troupes commençaient à manquer de subsistances. On ne jugea donc pas convenable de refuser une pareille offre. Elle fut acceptée; et le bruit se répandit qu'on avait agi ainsi à la requête du sire de La Trémoille, lequel aurait reçu , dit-on , pour cette affaire, 2,000 écus , de la part des bourgeois de la ville. Quoiqu'il en soit, Jeanne d'Arc et plusieurs chefs de guerre
ii4 JEANNE D'ARC.
eurent grand dépit de ce traité. Ils eurent mieux aimé prendre Auxerre d'assaut.
» Le roi , poursuivant sa marche avec l'armée, reçut la soumission de Saint-Florentin , et parut ensuite devant la cité de Troyes , défendue par une forte garnison de Bourguignons et d'Anglais. Notre avant-garde fut d'abord vivement assaillie par elle. On somma la ville de se rendre : elle s'y refusa , et l'on vit bien alors que le siège en serait long et difficile. En effet, après cinq à six jours passés devant ses remparts , tous nos efforts demeuraient encore sans succès. Nos hommes d'armes se trouvèrent dans une grande détresse. Ils manquaient entièrement de vivres et de munitions ; depuis près de huit jours, des épis de blé froissés, et des fèves nouvelles, composaient toute leur nourriture. A la vue d'une aussi triste situation , l'archevêque de Reims , chancelier de France, opina fortement pour revenir vers la Loire; et presque tous les membres du conseil du roi goûtèrent cet avis. Mais quand Robert le Masson , sire de Trêves, eut été requis de parler à son tour, ce seigneur dit que puisque on avait entrepris le voyage de Reims d'après les instances de Jeanne d'Arc , il était sage de l'entendre encore avant de prendre un parti si important. Or, ainsi comme on débat toit la matière , la dite Jeanne heurta très-
fort à l'huis , où est oit le conseil : si lui fut ouvert, et elle entra dedans ; puis fit la révérence au roy , et icelle faite, le chancelier luy dit : Jeanne , le roy et son conseil a eu de grandes perplexités ; pour savoir ce qu'il avoit à faire... Alors elle adressa sa parole au roy , en demandant si elle seroit crue de ce qu'elle diroil. Le roy répondit qu'il ne sçavoit , et que si elle disoit chose qui fust raisonnable et profitable, qui la croiroit volontiers. Elle demanda encore derechef, si elle seroit crue, et le roy répondit , oiïy , selon ce quelle diroit l.
» Alors Jeanne parla ainsi : « Eh bien ! noble dauphin, commandez à vos gens d'assaillir la ville; car, par mon Dieu , cette cité est vôtre ; et si vous voulez demeurer, devant deux ou trois jours , elle viendra en votre obéissance , ou par amour ou par force, et n'en faites aucun doute. »
» A quoi le chancelier répondit : « Jeanne, qui serait certain de l'avoir dans six jours, on attendrait bien encore ; mais je ne sais si ce que vous dites est véritable.
» — Oui , reprit-elle , vous en serez maîtres demain. »
« Le ton d'assurance avec leque! parlait la Pucelle rangea tout le monde de son avis : on résolut
1 Chronique contemporaine de la Pucelle. » Voyez Chronique de la Pucelle.
de demeurer, et de donner l'assaut sans plus tarder. Pour lors, Jeanne ordonna tous les préparatifs de l'attaque. Son étendard à la main, elle parcourut tous les rangs , en excitant tous les hommes d'armes à se disposer à combattre vaillamment. Elle lit jeter dans les fossés des planches et des bois de toutes sortes. Elle eut soin de faire construire des retranchements, pour mettre nos troupes à l'abri des coups ennemis; et, dès le lendemain au matin , tout fut prêt pour livrer l'assaut.
» Or, cependant, la crainte et l'effroi s'étaient répandus parmi les assiégés. Ils voyaient bien qu'une plus longue résistance serait inutile, après tout ce qu'on racontait de la Pucelle. D'ailleurs, les bourgeois de cette bonne ville de Troyes ne se défendaient qu'à contre-cœur contre leur seigneur et roi , dont ils auraient bien voulu redevenir les sujets. Frère Richard, fameux prédicateur, les confirmait dans de si louables dispositions ; on ne parlait plus dans la ville que des merveilles de Jeanne. Du haut des murailles les habitants voyaient cette fille héroïque agiter son étendard , et plusieurs d'entre eux ont même avoué plus tard qu'ils avaient vu alors des nuées de papillons blancs voltiger autour de cette bannière mystérieuse \
» A la vue des préparatifs de l'assaut, on résolut
» Voyez Chronique de la Pucelle.
donc dans la ville de traiter avec les Français. En effet , on vit bientôt arriver dans notre camp révoque de Troyes , les principaux capitaines, et les plus notables bourgeois, qui venaient pour parlementer. On permit à la garnison de sortir librement avec ses équipages militaires et tout son avoir. Le roi prit ensuite en pitié tant de pauvres gens qui se repentaient bien sincèrement d'avoir supporté si longtemps le joug des Anglais. Charles leur pardonna bien volontiers , et il fut défendu à nos hommes d'armes, sous peine du hart, de leur faire le plus petit mal l.
» Jeanne entra dans la ville ; mais elle rencontra sur son chemin frère Richard , qui venait à elle en faisant des signes de croix et des aspersions d'eau bénite. Or, il faut savoir que les bourgeois de la cité de Troyes , tout émerveillés qu'ils étaient des prodiges opérés par laPucelle, doutaient encore si elle était sainte ou sorcière, et frère Richard allait s'enquérir de leur part si elle ne procédait pas du démon. « Rassurez-vous , lui dit Jeanne en souriant; allons, approchez, je ne m'envolerai pas. » Puis elle entra librement dans la ville, se tenant auprès du roi. Elle était revêtue de son armure , et portait à la main son étendard 2.
1 Chronique de Monstrelet , Chartier, etc. * Déposition de la Pucelle.
» Cependant nos troupes victorieuses se rapprochaient tous les jours de Reims, et voyaient à chaque instant s'aplanir les obstacles sans nombre qui semblaient devoir rendre impossible ce périlleux voyage. La renommée de Jeanne d'Arc volait de toutes parts; on tremblait à la nouvelle de sa venue, et son nom seul faisait ouvrir les portes des places de guerre, sans qu'il fût besoin de combattre. C'est ainsi qu'on vit Châlons n'opposer à notre armée aucune résistance. L'évêque et les plus notables habitants sortirent de la ville quand ils apprirent que le roi approchait , et vinrent lui déclarer humblement qu'ils rentraient dans son obéissance.
» Rien n'arrêtant plus la marche de nos troupes, elles parurent bientôt devant les murailles de Reims. En cette ville se trouvaient les sires de Châtillon et de Saveuse , avec une faible garnison ; mais ce fut en vain qu'ils s'efforcèrent de persuader aux habitants de se défendre avec courage. Les honnêtes bourgeois de cette bonne cité de Reims , de tout temps si chère aux rois de France , ne supportaient qu'à contre-cœur le joug honteux des Anglais. Ils n'eurent donc garde de vouloir combattre les hommes d'armes qui venaient les délivrer. Les capitaines bourguignons , privés de leur secours , virent bien que toute résistance serait désormais inutile.
JEANNE d'aHC. 419
Aussi, sans plus tarder, ils se retirèrent , laissant la place en notre pouvoir.
» Reiras avait ouvert ses portes à son légitime monarque. Charles de Valois y fit son entrée solennelle au milieu des vaillants chevaliers et hauts seigneurs de son armée. Les gens de guerre et les habitants, remplis de joie et d'espérance, se pressaient en foule autour du roi ; mais c'était surtout sur Jeanne d'Arc que se portaient tous les yeux. On n'ignorait pas que c'était par son secours que les Français depuis deux mois remportaient tant de victoires , et sa renommée était plus grande que celle d'aucun autre capitaine. On ne pouvait donc se lasser de contempler ses traits , où brillaient à la fois l'allégresse, la modestie et la piété; et des acclamations de reconnaissance accompagnaient partout ses pas.
» Deux jours après l'entrée du roi à Reims, le 17 juillet 1429, il fut sacré dans la cathédrale, après avoir été fait chevalier par les mains du duc d'Alençon '. Les principaux seigneurs de la cour étaient présents à cette auguste cérémonie. Quant à Jeanne d'Arc, elle se tenait modestement auprès de l'autel, son étendard à la main. Le joie rayonnait sur son front, et une douce émotion se peignait sur son visage. Quand le sacre fut terminé , elle ne put con-
' Charlier, — Chronique de la Pucelle.
tenir plus longtemps les larmes de bonheur prêtes à s'échapper de ses yeux. Elle tomba alors aux genoux du monarque : « Gentil roi , lui dit-elle tout attendrie , or est exécuté le plaisir de Dieu , qui voulait que vous vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre, pour montrer que vous êtes le vrai roi, et celui auquel le royaume doit appartenir. » A cette vue , les assistants furent profondément émus, et plusieurs parmi eux ne purent s'empêcher, comme Jeanne , de répandre des pleurs.
» Mais suspendons ici, notre châtelaine , le récit des prodiges de cette fille miraculeuse ; et , avant de reprendre la suite de son histoire , arrêtons un instant nos regards fatigués des combats sur le spectacle touchant de sa piété et de ses vertus. Tous les hommes d'armes qui l'ont connue sont unanimes sur ce point ; tous ont rendu sur elle les témoignages les plus flatteurs. Ah ! puissent-ils être crus des siècles à venir ! Fasse le ciel que le venin de la calomnie ne s'efforce pas un jour de ternir l'éclat de tant de belles vertus aux yeux de la postérité ' !
» Aussitôt que Jeanne entrait dans un village ou une ville, elle avait coutume de marcher droit vers l'église, où elle allait dévotement prier. Elle invi-
1 Le souhait généreux du guerrier ne devait point , hélas ! se réaliser; grâce aux vers licencieux et impies du philosnphe de Ferney. (Voir la note ni à la fin du volume).
tait les prêtres à chanter une antienne à Notre- Dame, et puis se retirait modestement en son logis, qui était toujours la maison la plus honnête qu'on pouvait trouver. Vers la chute du jour , elle se rendait de nouveau à l'église. Le clergé chargé du service religieux de l'armée s'y rendait avec elle , et chantait les louanges de Dieu 'et de la sainte Vierge. Jeanne ne parlait jamais que pour dire de bonnes choses , et elle donnait le bon exemple à tout le monde. Sa piété était douce, tendre et pleine de ferveur. Elle assistait tous les jours à la messe, et versait des larmes à l'élévation de l'hostie. Souvent, durant la nuit, elle se levait pour vaquer à la prière. Son plus grand bonheur était de s'unir à son Dieu : aussi recevait-elle au moins deux fois par semaine le corps de Notre-Seigneur. Sa sobriété était extrême , et autant qu'elle le pouvait, elle jeûnait tous les vendredis.
» Chacun était vivement ému de sa charité et de son ardent amour pour les pauvres de Jésus-Christ. Elle les secourait de tous ses moyens. Les soldats malades ou blessés étaient aussi l'objet de ses soins assidus. Elle les aidait à se relever du champ de bataille , et ranimait leur courage par de pieux discours ou des paroles d'espérance. Elle aimait à répéter que Dieu l'avait envoyée pour la consolation des malheureux et des indigents. Aussi les
hommes d'armes avaient-ils conçu pour elle la plus grande vénération. Us la regardaient comme une sainte, ne lui ayant jamais vu faire aucune action répréhensible. Vous pensez bien qu'elle n'avait garde d'imiter un grand nombre de gens de guerre, qui reniaient à chaque instant, sans y penser, Dieu ou ses saints. Elle s'efforçait de détruire dans l'armée l'habitude des jurements et des blasphèmes. Le duc d'Alençon n'osait plus jurer en sa présence, et, par ses conseils, le capitaine La Hire s'accoutuma peu à peu à renier son bâton. Elle ne pouvait supporter la présence des femmes de mauvaise vie. Elle les chassait honteusement; on la vit un jour, près de Saint-Denis, poursuivre l'une d'elles l'épée à la main , et briser cette arme en la frappant. La chasteté était surtout la vertu qui dominait dans Jeanne d'Arc. Toutes ses paroles et ses actions étaient empreintes du parfum de cette précieuse vertu. Son visage reflétait la pureté de son âme; et tous ceux qui l'approchaient, à la vue de ses traits, où se peignait une modestie céleste , ne ressentaient pour elle que de l'admiration et du respect. C'était pour conserver plus sûrement cette chasteté qu'elle gardait toujours les habits d'homme, que, d'après le conseil de ses voix, elle avait revêtus en commençant sa mission. Aussi bien c'eût été chose peu séante, disait-elle , que de la
voir chevaucher , en habit de femme, au milieu de tant de gens d'armes.
» Bien différente de la plupart des gens de guerre , Jeanne ne pouvait supporter le pillage. Jamais elle ne retint rien pour elle-même des objets enlevés à l'ennemi. Elle était si sévère sur ce point, qu'elle préféra plusieurs fois demeurer dans la disette que de disposer d'un butin dont le sort des armes venait de la mettre en possession.
» Émerveillés de tant de vertus, les bons habitants des campagnes et des hameaux que Jeanne traversait , accouraient souvent sur son passage et venaient lui baiser les mains et les pieds. Mais sa modestie ne souffrait qu'avec peine de pareils hommages. Toutefois , bien que ces marques de respect lui parussent messéantes , elle ne rudoyait ni ne renvoyait aucun de ces pauvres gens , dans la crainte de les affliger. Souvent aussi des femmes s'approchaient d'elle, apportant des croix, des chapelets , des anneaux , qu'on la priait de toucher. « Touchez-les vous-mêmes, leur disait-elle alors, ils seront aussi bons de votre toucher que du mien. »
» Avec tant de qualités précieuses, Jeanne, du reste , était simple et ignorante comme une pauvre bergère douée d'une bonne âme, et qui s'applique de tous ses efforts à vivre chrétiennement pour plaire à son Dieu. Mais aussitôt qu'il s'agissait du
fait des armes, cette ignorance disparaissait tout-àcoup. On la voyait manier la lance avec dextérité, courir à cheval comme le plus habile écuyer, ranger les troupes en bon ordre de bataille, et s'acquitter enfin merveilleusement de tout ce qu'aurait pu faire le chef de guerre le plus expérimenté. Mais, à l'en croire , il n'y avait là rien d'étonnant, puisque, en tout ce qui regardait le métier des armes , elle ne faisait que suivre exactement les avis de son conseil céleste. » Mon fait, disait-elle, n'est qu'un ministère '. » Et quand on lui apprenait qu'on n'avait jamais vu ni lu dans les livres rien de pareil : « Mon Seigneur , répondait-elle , a un livre où aucun clerc ne peut lire, tant parfait qu'il soit en cléricature'2.
» Une bien douce consolation était réservée à Jeanne dans cette ville de Reims, où, à travers tant de prodiges, elle avait enfin conduit son roi. Ses pauvres parents n'avaient cessé de penser à elle depuis son départ de Domremy. Ils savaient maintenant qu'elle était occupée à combattre les ennemis de la France; mais il leur tardait grandement de la voir revenir au milieu d'eux. Ah! souvent, sans doute, assis devant la porte de leur cabane, ils versaient des pleurs au souvenir de leur
i Déposition de Pasquerel.
, Hollinsbed.
fille absente. Toutes les fois que la renommée leur apportait de ses nouvelles, alors leur cœur attendri s'ouvrait à la joie. L'espérance de la revoir un jour venait consoler un peu leur âme abattue ; mais quand ils apprirent l'arrivée de Jeanne à Reims , oh ! rien alors ne put retenir leurs désirs impatients. S'arrachant aux campagnes de Domremy, bien que ce fût vers le temps de la moisson , ils accoururent dans cette ville, et là on les. vit s'enquérir au plus tôt de la demeure de leur fille chérie. Quand on raconte ce fait , on ne fait ici mention que du père de Jeanne et de son oncle Laxart. Eh quoi! sa mère n'aurait-elle pas été aussi du voyage?.... Qui donc aurait pu la retenir? Ah ! sans doute elle aussi suivit son mari , vola dans les bras de sa fille chérie , et arrosa de larmes de joie ses mains libératrices de la France.
» Oh ! qui dira l'émotion , l'attendrissement que dut éprouver Jeanne dans cette heureuse entrevue ? L'amour filial se réveilla alors tout entier dans son cœur, et l'emporta pour un instant sur l'amour de la patrie. Aussi l'on rapporte que, se jetant aux pieds de son roi, elle le supplia de lui permettre de retourner avec ses parents dans le modeste hameau ou elle reçut le jour1. Sa
j Quelques historiens modernes de la vie de Jeanne d'Arc ont nié celte circonstance. Ils n'ont vu là qu'une conséquence fausse
mission était remplie, disait-elle , et le Ciel ne lui demandait plus rien.
» La pauvre fille se trompait, hélas! le Ciel avait fait deux parts de sa courte destinée : Tune de gloire, l'autre de malheur! Illustre héroïne, la première est dignement remplie, et tu veux échapper à la seconde. Pars donc , reviens dans les vallons de Domremy ; reviens visiter encore les compagnes de ton enfance , et cette chapelle tant aimée où tes mains si souvent suspendirent des guirlandes de fleurs ! Mais d'où naît ta douleur? D'où vient que des larmes ont tout-à-coup mouillé tes yeux?... Ah ! pleurons avec elle. Charles a refusé. Les infortunés parents de Jeanne ont repris seuls , et à pas lents , le chemin de Domremy. La jeune fille venait de leur dire adieu...., et c'était pour toujours !
tirée de quelques paroles de Jeanne, par lesquelles elle aurait témoigné un vif dé,ir de retourner vers ses parents. Il est vrai qu'aucun témoin dans son procès n'a parlé de ce fait; mais il est rapporté par plusieurs chroniques, et il nous semble , en outre, que la vraisemblance est ici en sa faveur. En effet, si , comme tous les historiens l'avouent, Jeanne manifesta à cette époque un violent désir de retourner dans son village , pourquoi lorsque sa mission, telle qu'elle l'avait annoncée, était terminée, n'aurait-elle pas supplié le roi de lui permettre de partir? Ces considérations nous ont déterminé à ne pas supprimer une circonstance qui répand un intérêt plus vif et plus tendre sur le tragique dénouement de cette mémorable histoire