PROCESSION DE LA PUCELLE
11 est temps de parler des honneurs rendus par la France à la mémoire de sa libératrice, et des monuments érigés dans son sein pour perpétuer le souvenir de sa gloire et de ses bienfaits. Disons d'abord que le roi Charles vu n'avait pas attendu la mort de la jeune héroïne pour lui témoigner sa reconnais-
1 Guido Gœrres , Vie de Jeanne d'Arc.
sance. Après la levée du siège d'Orléans, il avait environné la Pucelle d'une splendeur royale, et lui avait donné on état de maison tel qu'en auraient pu avoir les seigneurs les plus distingués. Voulant en outre l'honorer d'un éclat plus grand encore qui ne s'éteignit pas avec elle , mais qui , aussi longtemps que vivrait un descendant de sa maison , fût pour le monde entier un signe constant de ses mémorables victoires, il avait accordé la noblesse au lignage masculin et féminin de la famille de Jeanne d'Arc. Les lettres de noblesse accordées par Charles vu à Jeanne d'Arc et à sa famille furent données à Mehunsur-Yèvres, au mois de décembre de l'an 1429. L'original de ce précieux document est parvenu jusqu'à nos jours \. Le roi accorda aussi aux frères de la Pucelle l'honneur de porter pour blason deux lis d'or en champ d'azur , côtoyant une épée nue placée en pal , et dont la pointe soutient une couronne. Ainsi ces nobles armes rappelaient à tous que de cette maison était sortie la jeune fille, dont l'épée avait soutenu la couronne aux fleurs de lis contre ses anciens ennemis qui s'efforçaient de la détruire. Les descendants de la maison d'Arc portèrent longtemps ce blason avec le nom de Dulys ou Dalys ( deux lis ) , et cette famille fut durant plusieurs siècles très-considérée en France. En 1633 seulement, un arrêt du Parlement réserva exclusivement aux mâles le bénéfice des lettres de noblesse
i Voir ces lettres ci-après.
octroyées par Charles vu. Le dernier descendant de la famille Dulys , messire Henri-François de Colombe Dulys, chanoine de Champeaux et prieur de Coutras, est mort le 29 juin 1760. Avec lui cessa la pension qu'il recevait du roi comme appartenant à la maison de la libératrice de la France.
Les souvenirs de l'histoire merveilleuse de Jeanne d'Arc ont été consignés dans une foule d'écrits de chroniqueurs contemporains, dans de nombreuses annales sur le règne si fécond en événements du roi Charles vu , et dans une multitude d'ouvrages de tout genre , inspirés parle désir de faire passer à la postérité la mémoire de l'illustre héroïne. Un auteur français, au commencement de ce siècle, a formé une liste de quatre cents ouvrages consacrés à J'histoire de la Pucelle !. Ce nombre s'est encore accru depuis cette époque , en sorte que , suivant la remarque d'un historien, on pourrai compter plus d'un ouvrage pour chaque année écoulée depuis la mort de Jeanne d'Arc »..
Les beaux arts ont aussi payé leur tribut d'hommage à la jeune guerrière. La poésie a chanté sa gloire et ses malheurs, tandis que la peinture et la sculpture ont essayé plusieurs fois de la représenter à nos regards. On regrette que le temps n'ait conservé aucune image, aucun monument authentique
1 Chaussard , Jeanne d'Arc , recueil histor. et complet» Orléans, h 806, 2 vol. in-8°.
* Guido Gœrres.
qui retrace fidèlement ses traits. On sait seulement que Jeanne avait une taille fine bien prise , des yeux noirs, des cheveux courts, et qu'elle réunissait tous les charmes de son sexe à toute l'énergie du sexe viril. On voyait autrefois sur le pont d'Orléans un monument en bronze représentant Jeanne d'Arc et Charles vu aux pieds de la Mère des douleurs , assise sous la croix , et tenant sur ses genoux le corps du Sauveur. Elevé par la reconnaissance des bourgeois en 1458, il fut renversé en 1567 , dans les guerres de religion , et rétabli trois ans après. La révolution française, à la lin du siècle dernier, fit fondre les figures et en fit des canons. Un dessin exact de ce monument existe dans une salle de l'Hôtel-de-Ville d'Orléans. La statue en bronze qui décore aujourd'hui la place du Martroi, et qui représente la Puçelle, sa bannière à la main, fut érigée en 1805 par des souscriptions volontaires. Une autre statue en pierre a été élevée à Jeanne d'Arc, en 1755, sur la place dite du Vieux-Marché, à Rouen. Elle surmonte une fontaine, lourde composition de Paul Stodtz, dont le manque de noblesse et de grâce fait vivement regretter la jolie fontaine triangulaire, surmontée d'une croix, que Charles vu avait fait construire en ce même lieu où Jeanne périt dans les flammes. Mais ce dernier monument, qu'on aurait dû s'efforcer de conserver, avait été détruit par le temps. Quant au nouveau , la révolution de 1795, ennemie des pieux souvenirs , voulut aussi le détruire. Le maire de
Rouen le sauva en disant : « Que Jeanne d'Arc était du tiers-état, et qu'à ce titre on devait honorer son image.
Sous d'autres traits plus dignes d'elle, la vierge de Domremy, la libératrice de la France, s'offre désormais naturellement à notre souvenir. Je veux parler de cette statue sortie de la main d'une fille de roi; pure et noble image , où l'héroïne d'Orléans, revêtue à la fois de sa pudeur, de son armure et de l'inspiration divine, nous apparaît sous la véritable expression de sa merveilleuse personnalité. Placée aujourd'hui au pays même qui vit naître Jeanne d'Arc, ce simple monument figure dignement au milieu des touchants souvenirs de son enfance '.
C'est là, dans cette vallée gracieuse et solitaire que traversent les eaux naissantes de la Meuse , dans le petit village de Domremy, où s'écoulèrent si paisiblement ses premières années ; oui , c'est là surtout qu'on aime à les retrouver encore ces souvenirs naïfs de l'enfance d'une jeune fille appelée par le Ciel à de si hauts destins. Le temps n'a point fait disparaître toutes les traces de ses pas; et aujourd'hui le voyageur se détourne volontiers de sa route pour visiter dans ce vallon désert la maison de Jeanne, l'humble église où tant de fois elle a prié, et le modeste monument qu'a fait ériger en son honneur un de nos derniers monarques.
La petite maison dans laquelle vivait , il y a plus
i Voir la gravure en tête de l'ouvrage.
de quatre cents ans, Jacques d'Arc et sa femme Isabelle Roméc,avec Jeanne leur fille, est située près de l'église du village, placée sous l'invocation de saint Remy. Montaigne, qui passa à Domremy, vers Tan 1581 , dit dans ses voyages : « Je vis le devant de la maisonnette où Jeanne naquit, toute peincte de ses gestes, mais l'aage en avait fort corrompu la peincture. » On distingue sans peine cette maison entre toutes les autres à une ancienne statue de pierre, à demi détruite par le temps, placée au-dessus de la porte, et qui représente une femme armée et agenouillée, les cheveux flottants sur les épaules. Au-dessous, à la clef de voûte de la porte, il y a encore trois blasons bien conservés : celui de droite contient une épée nue; la pointe tournée en haut et supportant une couronne; dans celui de gauche sont trois socs de charrue; celui du milieu renferme trois lis, antiques armes de la France , surmontés d'une gerbe d'épis , avec l'inscription suivante : « Vive labeur ! vive le roi Loys ! » et la dale Mil cccc. lxxxi.
Or donc , ce fut sous cet humble toit que naquit Jeanne d'Arc, l'an de grâce 1411. Et depuis plus de quatre siècles voilà que nul prince, nul pauvre artisan, passant près de Domremy, ne dédaigne de s'arrêter un moment en silence et avec respect devant cette chaumière où. s'est reposée un jour la main de Dieu. Il en sera ainsi longtemps encore , tandis que plus d'une illustre et puissante famille sera tombée, dont on ne connaîtra plus ni le nom ni la place.
JEANNE b'aïIC. 247
Dans l'église de Domremy , où Jeanne fut baptisée, divers signes témoignent aussi du respect que ses compatriotes ont conservé pour sa mémoire. De chaque côté du maître-autel on voit un ange en pierre, supportant un écusson aux armes de la famille Dulys. Dans une chapelle de cette même église, dite la chapelle de Notre- Dame-de-la-Pucelle , on remarque la tombe des Dulys. Non loin du village, un chemin , un vignoble et une fontaine portent encore aujourd'hui le nom de l'héroïne.
En 1815 la maisonnette de la Pucelle à Domremy fut visitée avec un vif intérêt par les officiers des armées coalisées. Chacun d'entre eux, dit-on, avant de quitter le village , emportait comme de précieuses reliques quelques éclats de bois détachés de la charpente. Les princes de la maison d'Autriche vinrent aussi contempler la simple demeure de la jeune guerrière , libératrice de ce pays de France que l'Europe ensuite venait d'envahir. Un noble prussien, jaloux de posséder la statue de pierre placée audessus de la porte, offrit 0,000 francs de cette maison. Son propriétaire, nommé Gérardin, ancien dragon , les refusa, et préféra la vendre 2,500 francs au département, afin qu'un souvenir si noble ne fût point enlevé à son pays (1819). La ville d'Orléans a fait frapper une médaille pour honorer le souvenir de cette belle action. Louis xvm envoya à ce brave l'étoile de l'honneur. Le môme monarque fit bâtir alors dans le voisinage de la maison de Jeanne une école gratuite pour les jeunes filles de Domremy ,
de Greux et des environs, et anVK une rente à l'entretien d'une sœur institutrice. Louis xviu fit aussi ériger devant l'église de Domremy un monument en l'honneur de la Pucelle. Le 40 septembre 1820 son inauguration fut célébrée avec une grands solennité.
Ainsi, les lieux qui ont vu naître notre héroïne gardent fidèlement encore son souvenir; et ce souvenir est devenu pour la contrée une source de bénédictions. Comme celle du juste , sa mémoire sera éternelle ' , et le parfum de ses vertus embaumera toujours les vallons de son enfance.
Terminons en rappelant un dernier hommage rendu chaque année à la mémoire de Jeanne d'Arc, dans la ville qui fut le principal théâtre de sa gloire. La procession que la Pucelle célébra le 8 mai à Orléans, avec les chevaliers et les bourgeois, pour remercier Dieu de la délivrance de cette cité, a lieu encore tous les ans ce même jour en grande pompe. On n'y voit plus figurer comme autrefois ce jeune garçon, image de la Pucelle, qui marchait revêtu d'un habit du quinzième siècle, l'épée au côté, la bannière à la main, et qu'on chargeait de fers durant quelque temps, en mémoire de ceux qu'avait portés l'héroïne dans sa prison. Mais aujourd'hui, comme autrefois, une messe solennelle d'actions de grâces est célébrée dens la vaste cathédrale : un orateur chrétien rappelle dans un discours la détresse d'Or-
i In memoriâ œternd eritjustus, (Ps, cxi.)
léans en 1429, et sa délivrance merveilleuse par la vierge de Domremy. Puis la procession se met en marche, et se déployant dans la ville, va visiter au-delà du pont, en chantant des hymnes et des prières, les divers lieux où les chevaliers nos ancêtres ont combattu contre les Anglais, et qu'ont à jamais illustrés les exploits de Jeanne d'Arc. Les autorités, les dignitaires de tous ordres sont présents à cette fête civile et religieuse. Les bannières des églises flottent dans les airs mêlées aux drapeaux de nos soldats; et les chants des prêtres , des lévites, s'unissent aux sons joyeux des tambours et des musiques guerrières. Le vénérable successeur de saint Aignan et de saint Euverte termine le cortège , et bénit le peuple fidèle qui s'agenouille sur son passage. Celui qui écrit ces lignes assistait lui-même, le 8 mai 1845, à cette belle cérémonie, pieux mémorial d'un des événements les plus mémorables de nos annales. Pèlerin de la capitale , il était venu à travers la voie nouvelle et rapide, ouverte la veille vers l'illustre cité orléanaise , rendre un tardif hommage à la jeune héroïne, dont la touchante histoire avait été le sujet de ses premiers travaux.... Confondu dans la foule des habitants, il contemplait avec joie l'appareil à la fois religieux et guerrier de cette fête nationale ; et il bénissait le Ciel en voyant que la France , reconnaissante envers l'une de ses plus pures gloires, ici du moins était restée fidèle au culte des vieux souvenirs. Oh! puissent ces souvenirs de la bergère de Domremy devenir de plus en plus
chers et sacres clans notre patrie , et lui rappeler sans cesse qu'elle doit, comme elle, chercher secours, appui et victoire dans le bras du Tout-Puissant!....