‹ Jeanne d'Arc [microforme]Chapitre 52 sur 59 · LA PROSPÉRITÉ · texte numérisé non relu

LA PROSPÉRITÉ

Vicissitudes subies par la mémoire de Jeanne. L'histoire — La poésie et le théâtre, — Les beaux-arts, Iconographie de Jeanne d’Are, - La fête du 8 mai. Les panégyriques. - Etat actuel de l'opinion, — Bref de Pie IX, — Vœu pour l’union de tous les Fran -

Gais sous les auspices de Jeanne d'Arc,

La sentence prononcée par les commissaires du saint-sièce était un démenti solennel donné aux imputations calomnieuses par où les ennemis de Jeanne, au premier rang desquels on était désormais officiellement autorisé à placer ses juges, avaient essayé de ternir sa figure et sa mémoire. L'écho des voix ennemies s’est prolongé d'âge en âge, malgré la réhabilitation de la Pucelle ; et même dans les esprits Gui lui étaient favorables, l'oubli a recouvert pendant plusieurs siècles les plus vivants et plus lumineux aspects de cette créature à la fois si angélique, si humaine et si française,

Rien ne fera plus d'honneur au mouvement historique, qui demeu. rera l’une des gloires les moins contestables de notre époque, que la part faite À Jeanne d'Arc dans les études auxquelles il a imprimé un si vif élan. C’est au x1xe siècle que revient l'honneur d'avoir placé enfin la vierge libératrice à la place qui lui était due, c'est-à-dire sur un sommet lumineux où elle résume dans l'éclat de sa vocation surnaturelle les plus hautes traditions et les meilleures qualités de la France chrétienne, où elle apparaît désormais à nos yeux comme l'ange même de la patrie. Le nombre des ouvrages publiés en ce siècle sur Jeanne d'Arc est déjà considérable et va croissant tous les jours. Il suffira d’en nommer ici quelquesuns. Celui que publia, en 1817, Lebrun des Charmettes fut longtemps le meilleur écrit d'exposition et de naration que l'ont eût sur la Pucelle, et le nom de son auteur demeure encore en possession d’une juste renom-

mée parmi ceux des écrivains qui oné contribué à la gloire de Jeanne.

Michelet, dans la partie du Ve volume de son Histoire de France qu'il a consacrée à Jsanne d'Arc (1841), et qui à été depuis publiée à part, s’est vraiment surpassé lui-méme et a manifesté tous les dons de son génie, Le livre sur Jeanne d'Arc que M. Henri Martin a extrait de son Histoire de France porte la marque des préventions et des illusions que les juges compétents ont notées dans cette histoire: mais il serait injuste de n’en voir que les défauts: nous y avons trouvé, quant à nous, des indications utiles, et il nous semble qu'il faut tenir compte à l’auteur de son enthousiasme pour la Pucelle. La Jeanne d'Arc de M. Wallon est le meilleur exposé des faits que nous possédions, d’après les sources analysées, classées et contrôlées avec un soin consciencieux. Une mention spéciale est due aussi à la vive et frappante esquisse donnée au public, en 1854, par M. Abel Desjardins. Ce sont les deux ouvrages de M. Wallon et de M. Abel Desjardins que nous avons pris pour principaux guides à travers les documents originaux, quand nous avons accepté, en 1868, la tâche difficile d'écrire un livre nouveau sur Jeanne d'Arc à l'usage du grand public et de la jeunesse chrétienne.

À côté de l'œuvre accomplie par la science et la critique, la poésie a voulu faire aussi la sienne.

Deux des Messéiennes de Casimir Delavigne ont pour sujet, l’une la vie, l’autre la mort de Jeanne d'Arc, On peut en admirer l’habile versification et le souffle lyrique, mais le caractère de Jeanne n'y paraît pas bien compris ; l'enthousiasme et l'attendrissement du poète ont même quelque chose de factice,

Le poème de Mme Louise Collet sur le Musée de Versailles, couronné en 1839 par l’Académie française, mérite aussi de n'être pas oublié parmi ceux qui ont été consacrés à la gloire de la Pucelle,

Enfin on peut citer quelques strophes d’un beau. souffle en l’honneur de Jeanne dans ies Nouveaux Chants du soldat de M. Paul Deroulède (1875). La pièce a pour sujet la statue de la place des Pyramides,

+ + + « + . + Cet ètre qui plane, Ce bras levé, ces yeux ravis, C’est elle, c'est la sainte et grande Paysanne,

Ta Paysanne, ô mon pays !

Ah ! quel présage ardent que cet époque sombre ! Quel avenir que ce passé !

Quand, vaincu par force et broyé sous le nombre,

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Et que, le croyant mort, et que, s'en croyant maitre, L’'enroulant de son noir drapeau, à

L'étranger avait fait un tombeau pour l’y mettre,

Jeanne a surgi de ce tombeau.

Laissons done railler ceux qui, prompts à se distraire, Sont lents à plier les genoux ; Laissons la foule aveugle ignorer sa guerrière,

Nous les vaincus, prosternons-nous.

Jeanne au château de Laval.

La pièce se termine par une belle pensée :

Consacrons nos cœurs recueillis À Jeanne la Française, à Jeanne la Lorraine,

La patronne des envahis !

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L'enthousiasme pour Jeanne d'Arc est à peine moins vif aujourd’hui

en Angleterre qu’en France. Southey ne serait plus accusé aujourd’hui &d’audace antipatriotique : on l'accuserait plutôt de timidité scrupuleuse.

On lui reprocherait de n'avoir pas osé conduire l'héroïque Pucelle jusqu’à la gloire de son martyre, supérieure à celle de son triomphe, C’est ce reproche qu'a su noblement éviter M. Robert Stegval, qui, dans une œuvre qu'il a dédiée “aux sœurs de Jeanne, les filles de la France, pays que son génie a sauvé, que sa mort rend sublime”, s'est élevé aux plus hauts sommets de la poésie,

Personne n'ignore qu'à côté du drame en vers l’école nouvelle fit une large place au drame en prose, Dès 1832, M. Henri Millot écrivait une Jeanne d'Are. Le théâtre de la Gaieté représenta, le 7 avril 1847, un “ drame national ” en cinq actes et en dix tableaux, dont l’auteur était M. Charles Desnoyers. C'est aussi en dix tableaux, que se subdivise le “drame historique ” publié par MM. Louis Jouve et Henri Cozic (1857). Sous ce même titre et la même année parut la Jeanne d'Arc, en cinq actes et en prose, de Daniel Stern (Mine la comtesse d'Agoult), qui a eu le tort d'y mêler ses sentiments personnels au point de faire prophétiser par Jeanne la prétendue mission de Luther. Il y a encore sur Jeanne d'Arc d'autres drames en prose, celui notamment que vient de faire représenter au théâtre du Châtelet (1891) M. Joseph Fabre, et où il a môlé à l’histoire de Jeanne, que pourtant il connait bien, trop d'ingrédients romanesques. La tragédie classique, cultivée encore par quelques personnes, le drame romantique en vers, ont aussi maintenu leur droits ou leurs prétentions sur ce sublime autant que difficile sujet, L'alliance ingénieuse du drame en vers et de l'opéra a tait obtenir, il y à une dizaine d'années, à la Jeanne d'Arc, en cinq actes avec chœurs, de M. P.J, Barbier, musique de M, Charies Gounod, un grand succès au théâtre de ln Gaieté, Ce succès s’est renouvelé l'an dernier (1890) a zec plus de force encore, à cause du talent de l'actrice qui interprétait le rôle de Jeanne, Madame Sarah Bernhart, au théâtre de la Porte Saint-Martin, où la même pièce a reparu avec d'importantes modifications. M. Barbier doit être loué surtout de sa tendance au respect, à la reproduction de la vérité historique, et des nombreux emprunts qu'il a faits aux textes contemporains et aux paroles authentiques de la Pucelle,

Les arts plastiques ont, eux aussi, voulu concourir à manifester la gloire de Jeanne. La difficulté, quoique moindre peut-être que dans la poésie, y est grande encore, et telle que jusqu'à ce jour il n’est pas d'œuvre qui se soit définitivement emparée de cet admirable sujet. Les monuments qui nous sont parvenus du xve siècle ont un intérêt archéologique, mais ils n'ont ni valeur iconographique ni valeur artistique, et ne

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nous présentent en somme ni le Portrait exact de la Pucelle ni son image idéale, Le xvre et le xvrre siècle ont exprimé la vierge libératrice selon la conception assez fausse qu'ils avaient d’elle, en lui appliquant l'allure et le costume des héroïnes de leur temps, Les efforts du x1xe siècle n'ont pas encore abouti à satisfaire pleinement l'idée chaque jour plus grande et plus belle que la France se fait de Jeanne, et les œuvres, diver. sement méritoires, de MM. Ingres, Benouville, Eugène Devéria, Ary Scheffer, Fragonard, Révoil, Paul Delaroche, etc. en peinture : de la princesse Marie d'Orléans ot de MM. Chapu, Rude, Georges Cière, Lefeuvre, Fremiet, Foyatier, Vital-Dubray, Paui Dabois, Allouard, etc., en sculpture et bas-reliefs, laissent certainement le champ largement ouvert encore à nos pointres et À nos sculpteurs,

Parmi les commémorations subsistantes de Jeanne, il n’en est point qui doive être plus chère à son Cœur, que la fête célébrée chaque année le 8 mai à Orléans. Cette fête est l’une des rares cérémonies conservées de l’ancienne France. Elle remonte au 8 mai 1429, jour de la délivrance de la ville, Dans les dernières années du xve siècle, quiconque assistait à la procession de ce jour y voyait un vivant souvenir de Jeanne, En effet, Jean du Lis, fils de Pierre d’Are et seigneur de l'Tle-aux-Bœufs, venait tous les ans, de sa terre de Villiers, où il résidait, à Orléans pour figurer à cette procession ; il y avait le Pas, et on portait devant lui un grand cierge blanc allumé, sur lequel était appliquée une effigie peinte de la Pucelle. Parmi les noms des prédicateurs qui ont célébré Jeanne dans la cathédrale d'Orléans, nous remarquons ceux des plus illustres prélats de l’Église de France: les F ‘ayssinous (1819), les Parisis (1827), les Pie (1844), les Freppel (1860 et 1867). En 1857, Mgr Gillis, évêque de Limyra, vicaire apostolique d'Édimbourg, vint, pour ainsi dire, faire amende honorable au nom de l’Angleterre. En 1863, un autre étranger prit la parole : l'abbé Gaspard Mermillod, depuis évêque de Genève et aujourd’hui cardinal, Une place à part doit être réservée aux deux panégyriques prononcés en 1855 et en 1869 par Mgr Dupanloup.

L'enthousiasme de l'illustre et regretté évêque d'Orléans est aujourd'hui en France ressenti par tout le monde, et c’est un touchant et consolant spectacle, de voir l'unanimité des sentiments de vénération et d'amour qui, dans tous les Partis, éclatent à l’envi en l'honneur de Jeanne d'Arc.

Ün peut être assuré que Léon XIII, dont le génie vaste et profond et la sagesse à la fois ferme et conciliante font l'admiration du monde,

n'a pas de Jeanne d’Are une moins haute idée que Pie IX, et que ce serait un spectacle bien doux à son cœur que de voir un jonr sincèrement se réunir, sous les auspices de l’héroïque vierge, dans un faisceau enfin vigoureux et durable, solidement relié par les nœuds puiys nts de nos traditions religieuses et nationales, les forces depuis trop iengtemps

divisées de la France, fille aînée de l'Église,

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