‹ Jeanne d'ArcChapitre 17 sur 77 · SCÈNE I Charles, roi de France; le vieillard · texte numérisé non relu

SCÈNE I Charles, roi de France; le vieillard

Quoi donc? l'Anglais retiendra dans sa main le sceptre de mes royaumes? De son fer audacieux il ravagera ma France? Dans son insolence, il donnera des lois à mes peuples? Son front indigne ceindra mon diadème? Armé des foudres de Mars, il répandra partout sans résistance une terreur fatale, et vomira dans sa férocité les menaces d'une mort cruelle? Quoi donc? L'affreuse image des maux qu'il endure souillera mon royaume? La mort ne cessera de répandre au loin sur mes campagnes une horreur nouvelle? Une moisson de fer ne cessera de se dresser dans leurs sillons? Faudra-t-il toujours que, de m.on pied royal, je foule tant de corps des miens renversés par le fer? Que les fleuves roulent le sang mêlé à leurs ondes, que les champs ne blanchissent que sous les os des miens! Que mon peuple fidèle me montre ses larmes et tant des siens frappés par la mort? Quoi donc? Verrais-je mes villes supporter honteusement le joug, le joug de l'Anglais efféminé? Adorer sa tête

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lUius adorent verticem? horrescant manum' Et obsequantur? et ratam jurent fidem?

In se fluentes qui stupet rerum vices, Patiatur idem; prosperum nuUi Tonans Addixit aevum; versât humanum. genus Sorte inquiéta, dumque dispensât manu Felicitatem, fit parens, et fit simul Noverca cùm vult; lachrj-mis flecti nequit Cùm saevit atrox, vincere est sortem pati.

Patiarne? nempè qui suis victor solum Concussit armis Francus, et Romam potens Sepelivit atro cinere, quique Istrum bibit, Thracasque et orbis tertius quidquid suis Includit undis, Asia quà latè plagas Dives recludit, laureae adjecit suae; Quem sol Fons noscit, Occiduus tremit Ibera Tellus cujus invictum manus Est fassa robur, cujus à destrà jugum Accepit olim Rhenus, et frœnum mare.

Qui pacis idem et arbiter belli fuit Tremente mundo; qui suis leges dabat Excelsis armis, dividens lauros manu, Et fata ferro; nunc jugum victus subit, Et servit Anglo. Ceu leo clausus specu, Inter catenas pectore ardenti frémit.

Frustra comanti vertice intentans minas Imparque bili vinculum mandit suum Seseque toUit, deprimit, versât, quatit.

superbe? Redouter son bras et lui obéir? et rester fidèle à la foi qu'elles lui ont jurée :

LE VIEILLARD

Que celui qui se voit en butte aux caprices de la fortune sache les supporter. Le Tout-Puissant n'a promis à personne un sort également heureux; une destinée inquiète agite Tespèce humaine, et de sa main dispensant le bonheur, elle se montre, à son gré, tantôt mère, tantôt marâtre; lorsqu'elle exerce ses fureurs, elle ne se laisse point fléchir par les larmes. Savoir supporter son destin, c'est le vaincre.

CHARLES

Et je le supporterai? quoi! le Franc qui a secoué la terre et l'a fait retentir du bruit de ses armes victorieuses, qui a enseveli Rome dans sa noire cendre, qui a bu les eaux du Danube, qui a ajouté à ses glorieux trophées la Thrace et tout ce que la troisième partie du monde enserre dans ses flots, tout ce que renferme au loin l'opulente Asie; dont le soleil levant connaît la puissance, devant qui tremble le soleil couchant; dont la terre ibérique a confessé la force invincible; dont le Rhin a jadis accepté le joug, et la mer le frein; en qui le monde tremblant a salué l'arbitre de la paix et de la guerre; qui dictait ses lois, l'épée haute, partageant les lauriers de sa main et faisant à chacun sa destinée par le fer; vaincu aujourd'hui, le Franc subit le joug et se soumet à l'Anglais. Comme le lion, captif dans son antre, frémit entre ses chaînes; vainement de sa poitrine ardente et la crinière haute, il menace encore, et impuissant dans sa colère, il ronge ses

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Strictoque certans dente nequicquam ingruit; Sic nos in iras ferimur et magni vigor Sese lacessit cordis, at frustra tamen Erumpere ardet; claudimur quaquà patent Spatiosa regni limina Anglorum manu Magisque Francos fata tentantes premunt.

Satis tueri fama majorum nequit, Vicesque regnum et servitus habent suas. Assyrius olim régna dispensans manu Nunc servit aliis, et suum nescit potens Romanus orbem. Fervidus patrum vigor Non estnepotam; lege nam nullà datur \'irtus avorum; mutât aetatum vices Hominumque cuncta qui suo arbitrio régit.

Quid restât ergo? numquid bas armis manus, Latus istud armis exuam ': ferro impotens Ferrum relinquam r lachrymas tantùm mei Siccà aure populi et flebiles planctus bibam ? Spectabo âammas patriae, atque altos legam Cineres meonim ? Francia! ô quondam potens In orbe nomen ! Nomen at nunc et levé, Tuumque multus lilium obfuscat cruor.

Pars nuper orbis pulchrior ; sed nunc jaces, Jugumque collo recipis externum tuo, Fœdata multo funere et spectas gemens Tantùm ruinas. Vos, mei Mânes patris,

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fers, se soulève, s'aplatit, s'agite, se secoue, et découvrant ses dents, se porte vainement à l'attaque; ainsi nous livrons-nous à l'emportement de nos colères; ainsi s'irrite en nous la vigueur d'un grand cœur; mais c'est en vain qu'elle brûle d'éclater; le bras de l'Anglais nous tient de partout enfermés dans les vastes limites du royaume, et plus les Français tentent les destins, plus ils en sont accablés.

LE VIEILLARD

La gloire des ancêtres n'est pas une défense suffisante; l'empire et la défaite ont leurs chances. L'Assyrien jadis distribuait les royaumes; aujourd'hui il est l'esclave d'autrui, et la puissance romaine ne connaît plus ce monde qui fut sien. L'ardente vigueur des pères ne se retrouve plus dans les fils; il n'est pas de loi qui assure aux neveux la vertu des aïeux. Celui qui gouverne tout à son gré change la condition des âges et des hommes.

Que faire donc? dépouillerai - je cette main de l'épée, ces flancs de leur armure ? ne pouvant rien par le fer, rejetterai-je le fer loin de moi? Boirai-je d'une oreille indifférente les larmes de mon peuple et ses lamentables gémissements? Me résignerai-je à voir ma patrie en flammes et à recueillir les cendres accumulées des miens ? France ! ô nom si puissant jadis dans le monde ! nom aujourd'hui si léger! des flots de sang souillent la blancheur de tes lis. Hier encore la plus belle partie du monde, gisante aujourd'hui, tu courbes la tête sous le joug de l'étranger.

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Mânes avorum testor, haud nostro périt Errore regnum; traxit exitium parens, Moriturus Anglis Franciam addicens suam, Natum repellens; assero regnum tamen, Et jura legum, jura naturas sequor.

O cor! tibine Franciam eripiat tuam Iste, iste vecors Anglus et nostrum ferat Impunè sceptrum? potiùs, ah! potiùs mori ! Servire Francus non potest, mori potest, Cùm mors perennem sternit ad laudem viam. Si subditorum sanguinem heec tellus bibit, Hauriat et illa regium; nam aut rex ero, Fluet aut sub armis iste pro regno cruor.

Dolendo nemo vincit, et cladem minis Nemo repellit; saepe vix quicquam potest, Qui se querelis vindicat; mens se premit Et excitatas cordis extinguit faces, Quando dolori tristis incumbit suo.

Spes surgat audax, et Dei imploret manum, Manumque jungat. Dignus auxilio est poli Juvare sese qui potest, et qui juvat.

Sperare multùm vincere est, vinci quoque est Spem perdidisse.

Spero, nec mihi spem prius, Adversa quanquàm fata, quam vitam auferent.

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et souillée par la mort tu ne vois partout que des ruines. O Mânes de mon père, Mânes de mes aïeux, je vous en prends à témoin, ce n'est point par moi que périt ce royaume. C'est l'œuvre de mon père, qui, en mourant, a légué sa France aux Anglais et repoussé son tils. Mais ce royaume, je le réclame, je réclame m^on droit, j'invoque le droit de la nature. O mon cœur, laisserai-je l'odieux Anglais t'arracher cette France qui est tienne et porter impunément mon sceptre? Ah! plutôt, plutôt mourir! Le Français ne peut être esclave, il peut mourir, quand la mort ouvre le chemin à une gloire impérissable. Si cette terre boit le sang des sujets, qu'elle boive aussi celui du roi; ou je serai le roi, ou mon sang coulera sous le glaive pour mon royaume.

LE VIEILLARD

Ce n'est pas avec des plaintes qu'on triomphe; nul ne repoussse la défaite avec des menaces. Celui-là garde à peine un reste de forces qui ne se défend que par des plaintes. L'àme se comprime et éteint les tlammes ardentes du cœur, quand elle s'abandonne à Taccablementde sa douleur. Que l'espoir se réveille avec l'audace, qu'il implore le bras de Dieu, et que les bras se joignent. Celui-là est digne de l'appui du Ciel qui peut s'aider lui-même et qui s'aide. Espérer beaucoup, c'est vaincre, et c'est être vaincu que d'avoir perdu l'espérance.

CHARLES

J'espère; et les destins, si contraires qu'ils soient, ne m'arracheront l'espérance qu'avec la vie.

l6 JOANNA DARCIA.

SCENA II Borbonius, Carolus rex , Culsantus, Ray us, senex.

BORBONIUS.

Quid ergo, Rex? ut mœsta majestas jacet? Ut pectus istud puisât invitum dolorr Ut languet animus ? Verba non Anglos movent, Et ira vanis proficit nunquam minis, Attolle pectus, aliquid audendum est manu. Excelsa semper indoles sperat, nec est Servire nostrum, quamdiù vitam régit, Prodigere vitam spiritus, qui istam potest. Nihilne superest?

Ipsa, Borboni, mihi Spes sola superest, viribus sed spes caret. Irascor, ira s^d minas tantùm vomit; Indignor, animus sed suo incumbit malo; Invasit Anglus omnia, hinc questus mei ; Jam servit Anglo Francia, et vivo, et jugum Cerno meorum ? Quidquid optandum fuit Fortuna Francis abstulit; portus irieos, Urbes, et ipsam jam tenet Lutetiam Nostrâ superbus regiâ et sceptro, et domo Imbellis Anslus.

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