SCÈNE II
Bourbon, le roi Charles, Culan, Rais, le vieillard.
Qu'est-ce donc, ô roi ? Votre Majesté restera-t-elle abîmée dans la tristesse? Votre cœur se laissera-t-il vaincre par la douleur ? votre àme par la langueur ? Ce ne sont pas des paroles qui chasseront les Anglais, et la colère ne fait rien avec de vaines menaces. Haut le cœur, sire! c'est le moment d'oser quelque chose. Une âme élevée espère toujours; il ne nous appartient pas de servir, tant que cette vie obéit au souffle qui doit la gouverner. Ne reste-t-il rien à faire ?
Il ne me reste que l'espérance, Bourbon, mais la force manque à l'espérance. Je m'irrite, mais ma colère n'a que des menaces à répandre. Je m'indigne, mais le courage succombe à son mal. L'Anglais a tout envahi ; de là mes plaintes. La France est sous le joug de l'Anglais, et je vis, et j'assiste au servage des miens ! Tout ce qu'elle a pu convoiter, la fortune Ta enlevé à la France. Mes ports, mes villes, Paris lui-même, il tient tout, fier de posséder mon palais, mon sceptre, ma maison, le mol Anglais!
lô JOANNA DARCIA.
BORBOXIUS.
Franciam nundùm tenet, Etiam supersunt, quae tuum nomen colunt, Urbes et orae,
CAROLUS
Quae meum défient statum Forsàn supersunt, una me Biturigum Colit vrbs, tueri non potest; Aurélia Sudat sub armis et famet; nostris opem Repetit ab armis : ferre quis tantos opem Queat inter hostes? Civitas multo undique Conclusa vallo est; cœlitùs, vel non potest, Vis inferenda est. Iste nostrarum est status Per arma rerum.
BORBOXIUS.
Plurimi régis fidem Adhuc sequuntur.
CAROLUS
Plurimi nutant fide, Fortuna populos in suas partes trahit.
SENEX
Victorem adorant, deserunt victum sibi Suisque cladem qui timent.
BORBONIUS.
At, Rex, tamen Incerta dum sunt fata, quaerenda est salus.
CAROLUS
Quae spes salutis, fata cum Francos premunt .''
JEANNE D ARC. IQ
BOURBON
II ne tient pas encore la France; il est encore des villes et des côtes restées fidèles à votre nom.
CHARLES
Il en est peut-être qui déplorent Tétat où je suis; une seule ville, Bourges, reconnaît mon autorité, impuissante à la défendre. Orléans, haletant sous le poids des armes, meurt de faim; il réclame à grands cris le secours de nos armes; comment le lui porter à travers tant d'ennemis? La ville est partout enveloppée de retranchements. Le secours ne peut lui arriver que par le Ciel, s'il le peut encore. Tel est l'état de nos affaires du côté des armes.
BOURBON
Beaucoup ont gardé leur fidélité au roi.
CHARLES
Beaucoup chancellent dans leur foi. La fortune entraîne les peuples dans son parti.
LE VIEILLARD
Ceux-là adorent le vainqueur, abandonnent le vaincu, qui craignent la défaite pour eux et les leurs.
BOURBON
Tant que la destinée est encore incertaine, ô roi, il faut chercher le salut.
CHARLES
Où est Tespoir du salut, quand le sort accable les Français?
20 JOANNA DARCIA.
BORBONIUS.
Pugnemus iterùm, Franciam nemo semel Devicit unquam.
CAROLUS
Qui semel victus fuit Pugnam veretur; nemo fortunam catus Unquam lacessit. Praelio jam bis dato Superavit Anglus, et suas nostro imbuit Cruore lauros, testis est Crepantium, Suos per agros ossa Francorum legit.
Lexoviorum testis est campus patens, Et hîc Scotorum francico mixtus cruor Exundat agris.
BORBONIUS,
Ergo bis victi dabunt Jam terga Franci ? Crescit à ferro furor, A clade virtus, animus à fato novus.
Ceu palma surgit onere cum premitur grav: A morte Francus sic suam vitam trahit.
Si vicit Anglus, omen est victoriae, Vincetur; addit roboris multum sibi Superata virtus. Roma non victa est semel, Unaque Tybris sanguinem et cineres suis Involvit undis; pulchrior tandem suo E cinere surgens, addidit mundo jugum ; Qui premitur esse fortior semper solet; Totis resistit viribus quando jacet.
CULSANTUS.
Etiam supersunt pectora in laudem tuis Faecunda Francis. Parva nobilium manus
BOURBON
Combattons de nouveau; jamais personne ne vainquit la France d'un seul coup.
CHARLES
Qui une fois a été vaincu redoute le combat. Nul, s'il est prudent, ne fatigue la fortune. Déjà, dans deux combats, l'Anglais a triomphé de nous, et de notre sang a abreuvé ses lauriers. Témoin Grevant, qui dans ses plaines a fait moisson de nos os; témoin la vaste plaine de Verneuil, qui s'est vue inondée du sang de TÉcosse, mêlé à celui de la France.
BOURBON
Et parce que deux fois ils ont été vaincus, les Français tourneront le dos? Du fer renaît une fureur nouvelle, de la défaite le courage, des coups du sort une nouvelle ardeur. Comme le palmier rebondit sous le fardeau qui l'affaisse, ainsi le Français tire sa vie de la mort. Si l'Anglais a vaincu, c'est un présage de victoire, il sera vaincu. La vertu accablée tire d'elle-même une vigueur nouvelle. Ce n'est pas une fois que Rome a été vaincue, et le Tibre a roulé pêle-mêle dans ses eaux et son sang et ses cendres. Sortie enfin plus belle de ses cendres même, elle a imposé son joug au monde. Accablé d'abord, on finit par être le plus fort, et c'est en touchant la terre qu'on résiste de toutes ses forces.
Il y a parmi vos Français bien des cœurs encore féconds pour la gloire. Que de fois une poignée de
22 JOANNA DARCIA.
Quàm saspe Régi lilium asseruit suum?
Martellus ille, Franciae nostrae decus Stuporque mundi, sanguine hostili tuos Satiavit agros, et neci jungens neces Parvâ irruentes Barbares stravit manu.
Vicêre Francos plurimi, at nemo extulit Hinc arma victor. Premere qui Francos potest, Premendo semper certus exitii est sui : Quicumque Francus nascitur, vinci potest Non subjugari.
CAROLUS
Nostra mutavit suam Fortuna dextram, quosque subvexit polo Ad ima trudit.
RAYUS.
Cum volet, mutet suum Fortuna vultum, nobilis Francus suum Non mutât animum; nostra non dubia manus A sorte pendet, vincere infidam nova Virtute sortem novimus; supra vices Supraque casus tollimur, quando manu Reges tuemur.
SEXEX.
Strenua qui sic sapit Virtute sortem vincit, atque ausu premit Casum superbo.
CAROLUS
Raye, quo tandem vocas r
Quo spes tuorum, quô tuum nomen vocat, Ad arma rursùs ; vincere haud Francos potest,
JEANNE d\rC. 2 3
nobles a, dans la main du roi, raffermi ses lis I Martel, ce héros, l'honneur de notre France et la stupeur du monde, a rassasié vos campagnes du sang de Tennemi, et entassant la mort sur la mort, a renversé avec une faible troupe le flot débordé des barbares. Plus d'une fois le Français a été vaincu; mais nul de ses vainqueurs n'a d'ici emporté ses armes. On a pu accabler les Français; mais en les accablant, on assure sa propre perte. Quiconque est né Français peut être \aincu, non subjugué.
CHARLES
Notre fortune a souvent passé d'un côté à l'autre, et ceux qu'elle avait élevés jusqu'au ciel, elle les a précipités dans l'abîme.
RAIS
La fortune peut, à son gré, changer de visage; le noble Français ne change pas de cœur. Les coups de notre fidèle épée dépendent du sort ; mais nous savons, à l'aide d'un courage nouveau, vaincre un sort infidèle. Nous savons nous élever au-dessus des caprices et des hasards de la fortune, quand c'est nos rois que nous défendons.
LE VIEILLARD
Avec ces nobles pensées, on oppose à la destinée un courage qui la dompte, et par cette généreuse audace on triomphe du hasard.
CHARLES
Mais où m'appelles-tu enfin?
RAIS
Où vous appelle Tesperance de votre peuple, votre nom illustre, à de nouveaux combats. Celui-là ne
24 JOANNA DARCIA.
Qui unum relinquit, unus inveniet viam Quà sceptra Régi reddat et patriam suis. Audere nostrum est, gallicus semper vigor In dura sponté proruit, nec se, Deo Quanquam premente, substrahit. Si, Rex, jubés, Cogemus iterùm milites, Anglus licec Aurelianam. martiis urbem globis Circumdet hostis, terga disjectus dabit.
Pandenda nostro, dum licet, ferro via est. Pcrire nunquam maxima urbs débet famé, Spectante Rege, dumque nostrà est in manu Non tractus ensis. Junge spem gladiis tuam, \'incemus.
CAROLUS
In me nuUa bellorum est mora, Spes magna restât, arma vix restant mihi.
BORBOMUS.
Restamus omnes, utere hàc, et hàc manu, Inultus iste non fluet bello cruor, Asserere regnum qui potest.
CULSANTUS.
Audax solet Mutare sortem pectus, et magni vigor Animi triumphat, pertinax quando suam Sortem lacessit; ultimum semper timet Conamen hostis.
RAYUS.
Inter adversa emicat, Seseque tollit Francicae virtus manûs, Cum dura fato sors premit.
peut vaincre les Français qui en a laissé un seul vivant. Ce dernier survivant trouvera le chemin pour rendre au roi son sceptre et une patrie à ses compatriotes. L'audace est notre fait, c'est le fait de l'énergie française de se ruer dans les plus pénibles entreprises, et de ne pas reculer, même quand Dieu Taccable. Si vous l'ordonnez, ô roi, nous rassemblerons de nouveaux soldats, et quoique l'Anglais tienne Orléans enserré dans les foudres de Mars, il sera défait et tournera le dos. Ouvrons-nous une issue, Tépée à la main, pendant qu'il se peut encore. Jamais une grande ville ne doit périr par la faim, son roi la regardant, et tant que le fer est encore entier dans notre main. Joignez le fer à l'espoir, et nous vaincrons.
Je n'hésite jamais à combattre. Il me reste un grand espoir, mais à peine des armes.
BOURBON
Nous vous restons tous; usez de ce bras et des autres. Notre sang ne coulera pas sans vengance, s'il peut sauver le royaume.
eu LAN.
L'audace et le courage changent souvent la destinée, et l'énergie d'un grand cœur triomphe, lorsqu'elle tient tète à la fortune; l'ennemi se détie toujours d'un dernier effort.