SCENE III
Charles, un envoyé d'Orléans, Bourbon, Culan , le vieillard.
Où va ce soldat d'un pas si précipité? qui est-il: d'où vient-il :
l'envoyé.
J'arrive d'Orléans, messager de ses nécessités dernières ; à bout de ressources, la ville implore un secours suprême. La faim promène par toute la ville son affreux empire, et hommes, adolescents, vieillards, exhalent à peine un souffle de vie. Les enfants.
2 0 JOANNA DARCIA.
Exhausta ponunt viscera, et lento jacent Fato perempti; mortis horrendae etfera Ubique imago est, nec tui plebem duces Jam concitatam voce solantur satis, Crudeliùsque sasvit in cunctos famés Quam forsàn hostis.
CAROLUS
Sed tamen servant fidem.
Cùm premit cgestas saeva, tune nuUa est fides. Fidelis esse non potest quisquis famet.
Rex, parce, dubia civium nutat fides, Retinere vitam quando non possunt suam.
Fervent tumultu cuncta : vel nobis opem, Plebs tota clamât, Rex ferat, vel urbs suo Dedatur hosti : precibus hinc retinent duces, At inde vacuas populus ostendit domos.
Erumpat audax miles, et ferro cibos Rapiat sécante.
Militi erepta est via, Conclusit hostis cuncta, nec nobis patet Jam liber amnis; undique armorum strues Et valla surgunt, aeris tantum via Aperta restât.
pressent contre le sein de leurs mères leurs entrailles épuisées, et s'affaissent tous d'une mort lente. On ne voit partout que l'image affreuse de la mort. Tes chefs ne parviennent plus à rassurer par leurs paroles notre peuple ameuté, et la faim exerce sur tous des ravages plus terribles peut-être que ceux de l'ennemi.
CHARLES
Cependant ils restent fidèles à leur roi.
LE VIEILLARD
Quand la famine sévit sur un peuple, il n'y a plus de fidélité. Qui a faim ne saurait être fidèle.
l'envoyé.
Pardonnez, ô roi, mais les citoyens chancellent dans leur fidélité douteuse, quand ils ne peuvent retenir une vie qui échappe; le tumulte est partout. Que le roi nous porte secours, s'écrie tout le peuple en masse, ou que la ville se rende à l'ennemi. D'un côté les chefs contiennent le plus qu'ils peuvent à force de prières, mais de l'autre le peuple montre les maisons vides.
CHARLES
Que le soldat sorte audacieusement de la ville et enlève des vivres au tranchant de l'épée.
l'envoyé.
Il n y a plus de routes ouvertes au soldat. L'ennemi tient tout fermé, et le fleuve lui-même ne nous offre plus un chemin libre; de toutes parts se dressent des amas d'armes et des retranchements; l'air seul nous reste ouvert.
3o JOANN'A DARCIA,
Audebit aliquid ?
CAROLUS
Nempe nec Clermontius
Ille jam arripuit fugam, Urbem reliquit; perculit terror ducem, Cum nuper Anglus militem invasit tuum Victorque stravit.
CAROLUS
O Tonans ! ô quae meis Spes ergo rébus? Fata, si regnum hoc meum Dedistis Anglis, ne meum saitem caput Dedatur illis. Ecce jam mortem volens Nullam recuso; Franciae sceptrum gerat Sed purpuratum sanguine hoc Anglus meo.
Tutando regnum nam decet regem mori.
Quid vos ? in isto reliqua num spes est statu ?
SENEX
Periculorum mentio audaces solet Cohibere mentes, saepè n£c constat sibi Qui multa sperat, arduam quando objicit Fortuna molem.
BORBOMUS.
Rex, moram parvam tuis Concède rébus, una consilium. dabit Nox expeditum; non satis certo potest Deliberare quem gravis turbat metus.
Consulere magnus optimè metus solet, Sapimus timendo.
JEANNE d'arc. 3i
CHARLES
Et Clermont n'ose rien?
l'envoyé.
Il a pris la fuite et déserté la ville; la terreur s'est emparée de ce chef, quand récemment l'Anglais s'est rué sur tes soldats et les a mis en déroute.
CHARLES
Dieu tout-puissant! quelle espérance est désormais la mienne? Si vous avez, ô destins, livré ce royaume aux Anglais, que ma tête du moins ne leur soit point livrée. Je ne recule point devant la mort, quelle qu'elle soit. Que l'Anglais porte le sceptre de la France, mais empourpré de mon sang. Il faut qu'en mourant un roi couvre son royaume de son corps. Mais vous? voyez-vous quelque remède à cet état de choses ?
LE VIEILLARD
La seule idée du danger suffit souvent pour comprimer l'audace, et l'espérance la plus ferme n'est pas toujours fidèle à elle-même, quand la fortune lui oppose quelque grand obstacle.
BOURBON
O roi, accorde quelque trêve aux affaires : une nuit suffira peut-être pour apporter un conseil utile; celui que trouble une grande crainte ne saurait délibérer avec confiance.
LE VIEILLARD
Une grande crainte donne souvent un bon conseil; la crainte est bonne conseillère.
32 JOANNA DARCIA.
CAROLUS
Forsàn urbs Aurelia Unâ peribit nocte, dum trahimus moras.
SENEX
Expectat horas saeva non multas famés, Et vincere hostem qui potest, cito cupit.
CULSANTUS.
Tentemus Anglum, mitte qui Bethfortium Legatus adeat, jubeat ut clausâ frui Burgundus urbe possit, atque illam tuo Aliquando fratri reddat.
CAROLUS
Hoc Anglum roges ?
SENEX
Nunquam relinquit quam tenet praedam leo, Frustra rogatur esse qui victor potest.
SCENA IV
Carolus, Populus, Borboyiius, Culsantus, senex.
Qui rursus isti r
POPULUS
Subditos cernis tuos, Vagos, egenos, patriâ extorres suâ,
Mais Orléans peut périr en une seule nuit, pendant que nous traînons les choses en longueur.
LE VIEILLARD
Une faim cruelle n'accorde pas de longues heures, et qui se sent en mesure de vaincre Tennemi ne tarde pas à le désirer.
CULAX.
Tâtons les Anglais, envoyons un messager à Betfort, et proposons que le Bourguignon entre dans la ville et la tienne fermée, pour la remettre un jour à votre frère.
CHARLES
Demander cela à des Anglais?
LE VIEILLARD
Le lion ne lâche jamais la proie qu'il tient, et c'est vainement que Ton prie celui qui peut compter sur la victoire.