‹ Jeanne d'ArcChapitre 22 sur 77 · SCENE IV · texte numérisé non relu

SCENE IV

Charles, le peuple, Bourbon, Culan, le vieillard.

CHARLES

Que veulent encore ceux-ci?

LE PEUPLE

Vous voyez vos sujets errants, égarés, exilés de leur pays. Nous sommes, après la ruine, un triste

34 JOANNA DARCIA.

Et post ruinam triste documentum sumus Quid iniquus hostis possit; has praeter manus, Et praeter istud languidum corpus famé,

Nihil reliquit.

O dolor! cives meos Ut ista miseros saeva tempestas premat!

POPULUS

Corrompit Anglus omnia, incendit domos, Furensque latè quicquid abstrusum est rapit. Miseranda faciès caedis hinc atque hinc vagae, Ferro colonos miles horrendo premit, Fugamque ferro intercipit. Nullus satis Est tutus unquàm; si neges quod non habes, Parata mors est, gladius in jugulum irruit; Si depreceris, si mori potiùs velis, Mucrone miles in caput stricto salit.

Haec inter arma vivere est semper mori.

Sic saevit Anglus ergo ?

POPULUS

Sic Francos premit^ Exterminatque subditos Anglus tuos.

Istos in atrum cogit insultans specum, Hos igné torquet, verbere hos; istos capit, Istos trucidât; lachrymis flecti nequit, Satiare diram nulla mors dextram potest.

témoignage de ce que peut faire un ennemi inique. Excepté ces bras et ce corps épuisé par la faim, il ne nous a rien laissé.

O douleur! mes pauvres sujets en proie à une pareille tempête !

LE PEUPLE

L'Anglais saccage tout; il met le feu à nos maisons, et, dans sa fureur, il ravit partout autour de lui tout ce qu'on cherche à lui dérober. Lamentable image du meurtre qui sévit de tous côtés, le soldat opprime par le fer le laboureur épouvanté et lui coupe toute retraite. Aucun nulle part ne se sent en sûreté. Refusez-vous ce que vous n'avez pas, c'est la mort assurée, le glaive fond sur votre tête ; si vous suppliez, si vous demandez plutôt la mort, le soldat vous tient sous la pointe de Tépée. Vivre ainsi sous la menace du fer, c'est une mort continuelle.

CHARLES

Voilà, donc où en est venue la fureur de l'Anglais !

LE PEUPLE

C'est ainsi qu'il accable les Français et qu'il extermine vos sujets. Il les pousse e'c les entasse avec insulte dans un antre noir, puis il tourmente les uns par le feu, les autres par le fouet; il prend ceux-ci, il tue ceux-là; les larmes ne le fléchissent pas, la mort la plus cruelle ne saurait assouvir la fureur de leur bras.

36 JOANNA DARCIA.

Et pellit agris rusticos ?

POPULUS

Pecudes rapit, Equos, bovesque; si quid est est ultra, vago Absumit igné, longus agrorum situs Fades ruinae est; sentiunt agri suas Geruntque clades, intérim quaquà licet Fugiunt coloni; liberis uxor suis Onusta sequitur conjugem, et passus novo Humectât imbre singulos. Quo nunc, ait, Quo, mater, imus? vix potens fari puer. Ah! mater, alius inquit, ah! mater cibum! Misera illa ditTert, nec negat quod non hahet, Solatur ipsum, et osculis fallens suis Sperare cogit. Bis périt qui sic périt, Haec vita mors est. Magne rex, si te tui Fortuna populi tangit, hanc liceat tuo Mutare jussu patriam, semper tibi Vivemus animo subditi, seu nos sibi Ibera tellus asserat, seu parvulum Italia nobis lata concédât locum.

Gemente populo, rex bonus semper gémit; Sors subditorum nam esse sors régis solet.

Sperate, populi, nostra nos nondum obruit Fortuna totos. Turbido ceu sol polo Quandoque totus conditur, sed mox micat

CHARLES

Et il chasse les laboureurs des champs?

LE PEUPLE

11 enlève les troupeaux, les chevaux, les bœufs; tout ce qui s'offre à lui, devient la proie du feu ; les champs ne sont qu'une vaste ruine; les champs ont aussi leurs défaites et en sentent l'horreur. Les laboureurs cependant fuient dans tous les sens; l'épouse suit l'époux, chargée de ses enfants, et marque chacun de ses pas d'une pluie d'un genre nouveau! Mère, où allons-nous maintenant? dit l'enfant qui parle à peine. Ah! mère, dit un autre, mère , à manger ! La pauvre créature hésite à répondre, et n'ose refuser ce qu'elle n'a point. Elle console l'enfant, et, l'abusant par ses baisers, le force d'espérer. Périr ainsi c'est périr deux fois, cette vie est une mort. Grand roi, si le sort de votre peuple vous touche, permettez-nous, commandez-nous de quitter cette patrie. Nous resterons vos sujets de cœur, soit que le sol ibérique nous adopte, soit que ritalie nous accorde quelque asile dans son vaste sein.

LE VIEILLARD

Un bon roi ne peut que gémir avec son peuple gémissant, et n'a d'autre sort que le sort de ces sujeto.

CHARLES

Espérez, ô peuples, la mauvaise fortune ne nous a pas tous écrasés. Le soleil disparaît parfois tout entier dans un ciel troublé, mais bientôt il brille de

38 JOANNA DARCIA.

Vultu serenus; sic dabit post has Tonans Meliora clades fata; spem Francis abstulit Nunquàm ullus hostis; ite, durate, et mei Remanete semper; gratior régi est fides Adversa miseris cladibus quam sors probat. Et nos eamus.

BORBONIUS.

Rex, jubé quicquid voles, Tua spes tuorum est, rege si incolumi licet, Vivamus, ultrà nuHus est voti locus.

CULSAN'TUS.

Et opes^ et ipsam consecro vitam tibi, Utaris istis, hâc tuam vitam in meo Moriens tuebor sanguine.

Hase grata est fides; Sed eamus, ipse spes mea est semper Deus.

SENEX

Spes ista reges decipit nunquam pios.

CHORUS Virginum Francicarum.

Heu perpetuum nihil est usquàm, Stabili nihil est illustre gradu!

Fragilis fortuna monarcbarum est, Unâque ruit saepius horà

nouveau et montre un visage serein; ainsi, après ces défaites, le Tout-Puissant nous donnera de meilleures destinées. Jamais aucun ennemi ne ravit au Français le dernier espoir. Allez, tenez ferme, et restez toujours miens. Un roi n'est que plus touché d'une fidélité que la fortune contraire a éprouvée par de cruelles défaites. Partons nous-mêmes.

BOURBOX.

Ordonnez, ô roi, ce qu'il vous plaira. \'otre espoir est le nôtre. Si nous vivons et que le roi soit sauvé, que pouvons-nous désirer de plus ?

Mes biens, ma vie même vous appartiennent, disposez de ce qui est à moi, et s'il faut mourir, que mon sang protège votre vie.

CHARLES

Cette fidélité m'est chère; mais allons, mon espérance, c'est toujours en Dieu que je la mets.

LE VIEILLARD

Cette espérance n'a jamais trompé un roi pieux.

CHŒUR De jeunes filles françaises.

Hélas 1 rien nulle part n'est éternel, rien n'est stable sur sa base illustre! La fortune des rois est fragile, et souvent s'écroule en une heure un royaume qui

40 JOANNA DARCIA.

Florens multo tempore regnum.

Optima mundi Francia regio, Quâ nil toto pulchrius orbe est, Quà nil cernit clarius oriens Lumine Phœbus, ditius aut quà Nil videt undas repetens Phœbus, Cùm se Thetyos gremio condit.

Occidit, eheul occidit, eheu!

Asiam quondam jura per omnem Armata dabat, Grascosque sua Antc potentes lege tenebat; Sedibus, heu î nunc eruta languet, Hostisque jugum perfert Angii.

nie horrendo cuncta tumultu Oppida replet, funere miles Cumulât campos, fugiunt miseri, Et sua plorant arva coloni.

Una est regni certa ruirxa.

Cedunt urbes ante fidèles Et dum belli fulmina metuunt, Subeunt hostis jussa tyranni.

O parce tuis, Carole, populis, Non te fugiunt, fugiunt hostem, Hosti quanquàm miseri cédant. Haec una salus superest cunctis, Jam nullam sperare saluîem.

Hoc stat fixum miseris fatum, Fatique rigor stabilis cogit; Ipsos rerum dominos adigit, Superos infrà se tenet ipsos.

O regnandi dira cupidol Quantis impies cladibus orbem,

a fleuri pendant des siècles. La France, le meilleur pays du monde, que rien dans l'univers entier ne surpassait en beauté, auquel le soleil naissant ne voyait rien d'égal en clarté, rien d'égal en richesses, lorsque, regagnant les eaux, il se replonge dans le sein de Thétis; la France, hélas! a péri! elle a péri, hélas! Jadis elle étendait sur toute l'Asie l'empire de ses armes, et tenait sous sa loi les Grecs autrefois si puissants. Maintenant, hélas! arrachée de ses fondements, elle languit et se courbe sous le joug ennemi de l'Anglais. Celui-ci remplit toutes nos villes d'un horrible tumulte; le soldat comble nos champs de funérailles. Les malheureux colons s'enfuient et pleurent leurs sillons. Ce qu'il y a de certain, c'est la ruine du royaume. Les villes jadis fidèles ouvrent leurs portes, et pour se soustraire aux foudres de la guerre, se soumettent aux volontés tyranniques de l'ennemi. Pardonne, ô Charles, à tes peuples; ils ne te fuient pas, ils fuient l'ennemi, tout en lui cédant. Il ne nous reste à tous qu'un espoir de salut, c'est de n'en espérer désormais aucun. C'est le seul sort assuré aux malheureux, et il n'y a de stable que la rigueur du sort. Eux-mêmes, les maîtres du monde ne lui échappent pas, et il tient les dieux mêmes asservis. O passion cruelle de la domination, de quels désastres tu remplis l'univers, quand ton feu dévorant pénètre au fond du cœur des rois! Tout périt, abandonné aux flammes, l'univers ne reconnaît plus aucun droit, les lois font silence, partout règne la fureur de posséder. Le fer s'ouvre partout un passage. La piété exilée abandonne les royaumes, et le siège attristé de la justice se tait, inondé de sang.

Cùm corda tuas regum flammae Altius urunt! Omnia flammis Tradita pereunt, nulla coluntur Jura per orbem, legesque silent, Et régnât amor dirus habendi.

Omnia ferro pervia cedunt, Pietas exul régna relinquit, Et justitiae triste tribunal Reticet multo sanguine plénum.

Attamen, o rex maxime regum, Sydera cujus jussa sequuntur, Et mare nutum et terra facessunt, Si nostra tuum Francia numen Prostrata colit ritusque sacros Positas servat prona per aras, Tandem affer opem, lilia redde Candida régi, causa triumphet Quae justa movens arma laborat.

Exeat Anglus, victusque suas Trepidis répétât navibus undas, Discatque suo fractus damno Aliéna nefas tangere régna.

Et cependant, ô roi le plus grand des rois, dont les astres suivent les lois, dont la terre et la mer suivent les volontés, si notre chère France adore toujours ta divinité, et prosternée devant tes autels, accomplit tes rites sacrés, viens à notre secours, rends au roi ses blancs lis, donne le triomphe à la cause dont les armes en péril défendent la justice. Que l'Anglais s'en aille, et vaincu regagne ses rives sur ses vaisseaux tremblants, et mis en pièces, apprenne à ses dépens que c'est un crime de toucher aux royaumes étrangers.

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