‹ Jeanne d'ArcChapitre 24 sur 77 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Jeanne d'Arc, Poulengy, le vieillard.

Me voici, pauvre jeune fille, arrivée où m'appellent les ordres du Tout-Puissant, où m'appelle le Ciel. Le Ciel anime cette poitrine, où je sens brûler l'ardeur d'une âme martiale. J'aimais jusqu'ici les vallées, j'aimais à franchir la cime des montagnes et à conduire de ma houlette mes humbles troupeaux le long des fleuves murmurants et au pied des rochers. Brebis autrefois miennes, et vous mes chèvres, et vous troupeaux connus de moi , et vous dont les ondes coulaient avec un si harmonieux murmure, adieu, ô fontaines! Jusqu'ici, je me plaisais au chant des oiseaux; maintenant je lui préfère le bruit de la trompette, celui du clairon, celui du tambour, celui de l'airain menaçant. Au lieu de la vallée, le champ de bataille; au lieu du dôme des forêts, la nuée des flèches qui vibrent et des balles lancées par le feu. Ce lâche fuseau ne sied plus à mes doigts, non plus que le labeur de la laine. La lance armera mon bras et l'épée va ceindre mon côté. J'irai où m'appellent

46 JOANNA DARCIA.

Lorica pectus, milites inter feros

Ducenda vita est. Tu mihi hune animum, Tonans,

Ad arma donas, et meas ignis fibras

Tuus perurit. Sentio herois vigor,

Impellit istas pectoris nostri fores

Additque robur, cedit ex animo timor,

Qui saspe nullâ virgines causa quatit.

Vis ista mentis est novas; sic me movet

Qui saepe magno robore imbelles Tonans

Attollit animos, Francica ô Tellus, tibi

In hoc vocamur, feminas unius manus

Te vindicabit, pristinum reddet decus

Sceptrumque régi. Ne meos annos tamen,

Ne temne sexum; bella conficiam tua,

Anglusque palmam porriget victus mihi.

SEXEX.

Spem facere tantam virgini solus potesî Monarcha cœli; viribus ssepe impia Confundit arma parvulis. Omen placet.

PULENGIUS.

Si certa mens est, virgo, si durât vigor Animumque semper puisât, ut credis, Deus, Properemus ergo.

Nullus hune animum dies Mutabit unquam; quo voeor virgo, sequor, Animusque ab illo est qui voeat.

les oracles du Ciel. Le casque couvrira ma chevelure, la cuirasse ma poitrine; il me faudra vivre entre de rudes soldats. C'est toi, ô Dieu tout-puissant, qui me donnes ce goût des armes, et ce feu qui brûle mes entrailles me vient de toi. C'est l'énergie des héros qui force ainsi les portes de mion âme, me donne une vigueur inconnue, et m'ôte cette crainte qui souvent, sans motif, remue les jeunes filles. Cette force d'âme m'est nouvelle; elle me vient du Dieu qui souvent anime les faibles courages d'une grande énergie. C'est pour toi, ô terre de France, que je suis appelée à cette œuvre. La main d'une femme relèvera ta cause, et rendra au roi son antique honneur et son sceptre. Ne t'alarme cependant ni de mon jeune âge ni de mon sexe. Je mènerai à fin cette guerre cruelle, et l'Anglais vaincu m'offrira la palme que j'attends.

Le Monarque du ciel peut seul inspirer à une jeune fille une telle espérance. Il lui plaît souvent de confondre par la main d'un enfant les armes de l'impie. J'en accepte l'augure.

POULENGY

Si telle est toujours ta résolution, ô jeune fille, si ton énergie persiste, et que Dieu, comme tu le crois, continue à animer ton courage, hâtons-nous.

JEANNE

Aucun jour n'y apportera de changement; la vierge va où Dieu l'envoie, et ce courage me vient de Celui qui m'appelle.

48 JOANNA DARCIA,

PULENGIUS.

Faxit Tonans, Prœibo, de te nuntium régi feram.

Faciles parabo régis afFatus tibi.

Praeibis, ipsa subsequor. Multum audeo, Sperare quod vix audeant unquàm viri.

Ut tôt superbos laureis Anglos manu Puella vincam? Martio ferro efferas Sternam cohortes? Sceptra restituam suo Erepta régi ? In ultimum rursùs mare Anglos repellam ? Aureliam pressam famé Ab hoste clausam liberem.? Non haec meae est Vis tanta dextrae, nec meas unquàm manus Implevit ensis, unicus tantùm mihi Fuit hasta fustis, quoque pellebam grèges, Hoc transilire rivulos, hoc arborum Excutere fructus solita nonnumquàm fui.

Yixi colonos inter, incolui casas Oviumque caulas, ibimus contra tamen, Et sorte victà, dum mihi adspirat Polus, Statuam trophaea, longa post quae œtas probet. Non palma solis vertices ornât viris, Etiàm triumphis feminae ornantur suis Et Fama nostrum posteris sexum canit Virtute clarum; namque commune est decus, Nec ipsa virtus eligit sexum sibi.

Age, Fama, linguis mille quae mundum repies, Aliisque recta plurimis longae occupas iEtatis annos, praepara lauros mihi,

POULENGY

C'est Dieu qui t'envoie. J'irai devant toi, pour annoncer au roi ta venue. Je t'ouvrirai vers lui une

voie facile.

Va donc, et je te suis. J'ose beaucoup et ce que bien des hommes oseraient à peine espérer. Une jeune fille vaincre des Anglais fiers de tant de lauriers ? renverser des cohortes armées de tous les engins de Mars? rendre au roi le sceptre qui lui a été ravi? forcer enfin les Anglais à repasser la mer? délivrer Orléans épuisé par la famine et assiégé par l'ennemi ? une telle force n'est pas de mon bras. Jamais une épée n'a rempli ma main. Cette main n'a connu d'autre arme que la houlette avec laquelle je poussais mon troupeau devant moi, et dont j'avais coutume de me servir pour passer les ruisseaux et faire tomber les fruits des arbres. J'ai vécu parmi les laboureurs. J'habitais une chaumière et les parcs des brebis. Je marcherai pourtant contre l'ennemi, et si Dieu me vient en aide, après avoir vaincu le sort contraire, je dresserai des trophées qui apprendront à l'âge futur que la palme n'est pas faite seulement pour couronner le front des hommes, que les femmes peuvent aussi se parer de leurs triomphes, et que la renommée peut aussi montrer à la postérité notre sexe illustré par le courage. Car la gloire est chose commune à tous et la vertu ne choisit pas un sexe qui lui soit propre. Allons, ô renommée, qui remplis le monde de tes mille langues et qui, portée sur des millions d'ailes, occupes les années d'un long âge,

5o JOANNA DARCIA.

Quas non vetustas ulla, non tempus rapax Evertat unquam : noster invidiam labor Superabit atram, dumque me Parca obruet Forte inter acies, inferam cœlo caput Cœloque eodem mortua et tumulo tegar.

Sed eamus, ipse jam moras rumpit Tonans, Morasque nescit ipse quem Cœlum trahit.

En ista sexum jam sapit supra suum.

Virrutis intùs igneae impellit calor.

Parvos lacertos spernere haud unquam licet, Deus hîc laborat; Franciae hinc surget salus.

SCENA II

Carolus rex, Borbonius, Cidsantus, Rayus, Puîengius, senex.

CAROLUS

Ceu navis inter turbidos motus maris Agitata semper fluctuât, dum nunc latus Impellit unda proruens, dum nunc Noti In vêla celeres agmine ingenti ruunt; Sic agitor ipse, et fluctuo, et nullam mihi Statuo salutem; cura curarum est parens, Et inquiéta mens sibi somnum negat Nescitque noctem.

JEANNE d\\RC. Si

prépare-moi des lauriers que nulle vieillesse, que le temps rapace ne dispute jamais; mon œuvre triomphera de la noire envie, et si la Parque ne m'accable pas au milieu des combats, je porterai ma tête dans le ciel, et morte, ce même ciel me couvrira comme une tombe. Mais allons, le Tout-Puissant lui-même commande d'abréger les délais, et celui-là doit les ignorer que le Ciel entraîne.

LE VIEILLARD

L'esprit de cette jeune tille est au-dessus de son sexe. Elle obéit intérieurement à l'ardeur d'un courage de feu. Ne dédaignons jamais un bras faible, c'est Dieu ici qui travaille. De là sortira le salut de la France.

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