Livre cette bastille aux flammes dévorantes
Aussitôt des Français les armes délirantes Avant l’ordre de Jeanne ont poursuivi l’Anglais.
Mais Glacidas revient ; et les voilà défaits !
Ah ! ne l’oubliez plus : non, ce n’est point la terre, C’est la fille du ciel qui combat l’Angleterre... Attendez la victoire attachée à ses pas ;
Suivez son étendard, ne le devancez pas !
L’Archange avoit au loin retiré sa lumière ;
Et Jeanne demeuroit elle-même en arrière.
Quand le flot des vaincus l’emportant avec eux Donne pour la retraite un signal désastreux.
A l’instant les démons, accourant des Tournelles, Provoquent Glacidas à des fureurs nouvelles.
Comme eux tous ses Anglaisont la vengeance au cœur, Ils poursuivent la vierge ; et, d’un rire moqueur : «Venez, s’écrioient-ils, venez voir l’inspirée ! Hâtez-vous ! ce bel astre est de courte durée !
A son triste déclin ayez l’œil attentif !
Hâtez-vous ! elle fuit. La voilà dans l’esquif. »
Et Jeanne, il est trop vrai! Jeanne s’est rembarquée ; L’héroïne d’hier est aujourd’hui moquée.
Le peuple Orléanais la voit du haut des murs ;
Il tremble ; il ne croit plus aux prodiges futurs ;
Il a même oublié la gloire de la veille.
Des Anglais triomphans tout l’orgueil se réveille. Kroudna, dans son ivresse, osoit porter ses pas Parmi des flots de sang jusque vers Glacidas,
Et sur ce front superbe où la rage rayonne,
Avec lui partageoit une double couronne ,
S’écriant : « Ils sont dus, ces hommages publics,
A ta gloire, à ma gloire, à tous nos pronostics !
Ils sont dus à l’esprit dont je suis possédée !
L’affront de cette fille est un coup d’Asmodée. »
La Loire épouvantée effleure sur ses bords Les cadavres sanglans des blessés et des morts.
On a vu s’abîmer dans cette large plaie ,
Et Duras, et Choiseul, et Gasville, et Vibraye :
Ils n’ont pu recueillir le fruit de la valeur.
Coulonces des vaincus protège le malheur,
Et joignant sa constance aux efforts de La Hire,
Dans un îlot voisin comme eux il se retire.
Ainsi, dans ce revers des fidèles du roi.
Les uns à leurs bateaux s'enfuyoient pleins d’effroi . D’autres resjoient captifs; et plusieurs chefs de traîtres Sur le champ de bataille osoient parler en maîtres. Ces indignes Français, Morhier, Moulins, Pomus,
Du sort des prisonniers vouloient paraître émus. Auprès de l’Étranger offrant leur patronage ,
Ils sauraient en bonheur convertir l’esclavage.
Mais le sage Gorlay jetoit à ces félons D’une antique vertu les sévères leçons :
« Réservez pour vous seuls des promesses impures ! Nous ne recevons rien de la main des parjures ;
Et les devoirs sacrés remplis dans les revers Savent rendre légers le lourd fardeau des fers. »
Jeanne s« retrouyant sous l’aile de l’Archange A rassemblé dans l’île une foible phalange.
Et leur dit : «C’est par vous, c’est pour vous que j’ai fui. Mais il faut pour le ciel triompher aujourd’hui,
Et du désastre même où votre âme s’afflige Faire avec plus d’éclat ressortir le prodige.
Vous combattiez sans moi dans un espoir jaloux :
Je veux, moi, vous venger, avec vous, ou sans vous.
Et soudain l’héroïne, et La Hire avec elle,
Se sont jetés à bord d'une frêle nacelle.
Et du sanglant rivage ils prennent le chemin. Tenant de leurs coursiers les rênes à la main.
Le pieux étendard n’ayant pas d'autre escorte A signalé de loin la vierge qui le porte.
«Quoi! veut-elle ajouter la démence au malheur î* Disoit dans la cité le cri de la douleur :
Et parfois les soupirs éclatoient en murmures ; L’Étranger y joignoit le torrent des injures.
Mais La Hire et les preux, compagnons du héros, Suivoient fidèlement Jeanne au delà des flots. Quelques autres Français que l’audace rallie Accourent partager la sublime folie...
Au même instant le ciel jette d’étranges feux,
Et les airs sont remplis de prodiges nombreux ;
Et les brillans essaims sortis des chrysalides De la fille de Dieu suivent les pas rapides ;
Et les Anglais troublés ont cru voir des Esprits Autour de l’oriflamme et jusque dans ses plis ;
Et la peur les arrête ; et Jeanne avance, avance.
Et de leur sang La Hire a déjà teint sa lance.
Glacidas interdit ne trouve plus de voix Pour blasphémer du moins une dernière fois.
Il s’éloigne ; il voudroit revoir sa magicienne :
Mais Kroudna vers le pont fuit à perte d’haleine.
Les Anglais ont plié. Jeanne, d’un seul regard,
D’un seul balancement de l’auguste étendard,
Les met en fuite. En vain Percy, Walpole, Hasalte, Voudroient dans la terreur essayer une halte, L’amazone les pousse, et La Hire combat,
Et son glorieux fer les brise, les abat.
Comme lui Montsoreau, Beaumanoir et Thémines Semblent porter en eux des puissances divines ;
De Gourgues, Mortemart, Contades, Chabrillan Avec la même foi suivent le même élan.
On diroit que Grammont, du Plessis et Coulanges, Au chemin de l’honneur sont guidés par les Anges , Ils jettent sur l’Anglais des dards toujours certains.
Les fuyards arrivoient au camp des Augustins.
Du terre-plein déjà le canon les protège ;
Mais Jeanne, dès l’abord, en commande le siège ;
Et sous ses yeux La Hire, et Joyeuse, et Montault,
Et Gamaches lui-même, ont commencé l’assaut.
Le fidèle d’Aulon accourt avec Partade.
Celui-ci des rayons du soleil de Grenade Dans le sang espagnol a recueilli l’ardeur.
Et parmi les périls il cherche la grandeur.
Il les trouvoit ici dignes de sa pensée.
Près de lui Lusignan, près de lui La Chaussée,
Sous leur valeur prudente abritent ses transports Et du labeur de Jeanne embrassent les efforts.
Elle est partout. Sa voix exaltant les courages,
A déjà des moqueurs- confondu les outrages ;
Et les Français montoient comme à des échelons Sur la pierre où le sang trace de noirs sillons.
Un Anglais de stature à Glacidas semblable, Du haut de la muraille est encor redoutable ;
Il a blessé Vaudreuil et percé Châtillon ;
Mais l’Artilleur docile au conseil de d’Aulon Ajuste le géant et le met en poussière.
Soudain sur le rempart la pieuse bannière. Signal de la victoire, annonce Jeanne d’Arc. L’ennemi prend la fuite et déserte son parc ,
Car déjà Montausier, Coaraze et de Sade Rompoient et franchissoient la longue palissade. Puis, la fougue française, en pénétrant partout, De ces retrancbemens ne laisse rien debout ;
Et l’Étranger livroit, en courant aux Tournelles, Ses tentes, et de plus ses trésors avec elles.
Il est chassé plus vite, et plus vite meurtri Qu’il ne les a pillés au temple de Cléry !
Pouvoit-il donc prévoir ces soudaines ruines ? Un ciel noir avertit des colères divines ;
Mais ici le désastre a précédé l’éclair,
Et la foudre a frappé sans avoir troublé l’air.
Au boulevart du pont la guerrière inspirée Veut couronner- l’éclat de l’auguste soirée.
Et, préparant l’attaque, y consacrer la nuit.
Mais la cité vers elle accouroit à grand bruit. Le peuple tout entier réclame l’amazone ,
Et des cloches au loin le son joyeux résonne.
Orléans la revoit au milieu de 'ses murs.
Son langage est si vrai! ses oracles si sûrs !
Ah ! qu’elle parle encore à cette multitude!
Elle a su les guérir de leur sollicitude.
Dans un jeûne sévère elle a passé ce jour Qui rappelle du Christ la souffrance et l’amour. Aussi, chaque semaine, elle y reste fidèle,
Et la guerrière fait comme la pastourelle.
Des fruits, un pain frugal, ont bientôt rétabli La sonore vigueur d’un accent affoibli.
Et la cité pleuroit, môme avant de l’entendre.
Tant les cœurs sont émus d’une ferveur si tendre.
« Abjurez donc ce soir la terreur du matin !
Le miracle à vos yeux paroissoit incertain.
Vous avez vu l’échec des mortelles phalanges ;
Et vous n’avez pas vu Micaël et ses Anges.
Jamais un tel éclat sous le ciel n’a relui.
Moi, je le reverrai demain comme aujourd’hui. Hautement je l’affirme à la foi qui m’écoute I De tout ce que j’annonce, ah ! n’ayez plus de doute. Dès que j’attaquerai les Tournelles du pont A les mettre en vos mains peu d’heures suffiront :
Je le prédis ! sachez, sachez enfin me croire ;
Et par là je vous rends les deux bords de la Loire. Avant que l’angélus ait sonné le réveil,
Soyons prêts à partir dès l’aube du soleil.
« Je veux dans le combat, vous le savez d’avance. Bon frère Pasquerel , votre sainte assistance,
Car j’y serai blessée, et le sang doit jaillir Au-dessus de mon sein -, et près de défaillir J’aurai besoin d’un mot de grâce et de lumière.
Et vous m’exhorterez dans la douce prière. »
Le peuple recueilli s’étonne, pleure, croit.
Et dans un pieux calme est rentré sous le toit.
Troisième journée. — Incrédulité de quelques chefs. — Jeanne la domine et court au combat. — Elle attaque les Tournelles.
— Elle est blessée. — Mort du Volontaire Blanc. — L’héroïne retourne à l’assaut. — La citadelle est prise. — Fin tragique de la magicienne et de Glacidas — Le Codés français. —Triomphe de la fille de Dieu. — Son cantique. — Suites de ses victoires-
— Le sacre de Charles VIL
L’aube du lendemain vit la vierge héroïque Recevant à l’autel l’auguste Viatique,
Puis retournant à l’œuvre où le cri du devoir Appelle son courage et guide son espoir.
Cependant quelques chefs, dans un orgueil rebelle, Voulant douter encor, délibèrent sans elle ;
Et le siège du pont (ils l'avoient décidé
Dans leur conseil nocturne ! ) étoit contremandé.
« Mieux vaut, avoient-ils dit, mieux vaut garder la ville; Un triomphe au dehors seroit plus qu’inutile;
A nos armes bientôt il deviendrait fatal,
Car l’Etranger médite un assaut général. »
«Oh! non, tous les démons ne sont pas aux Tournelles. Que le ciel brise enfin les trames criminelles!
A la porte Bourgogne, avant l’aube du jour,
Un ordre étoit transmis au frère de Gaueour;
Jeanne d’Arc au passage est d’abord arrêtée.
Mais d’un zèle de feu la voici transportée :
« J’ai consulté l’Archange au pied des saints autels ;
Je ne reconnois point les ordres des mortels.
Dans une œuvre des cieux ils n’ont rien à résoudre.
A Dieu seul le conseil, comme à Dieu seul la foudre! » Etle peuple s’émeut; Gaueour est menacé;
Il est resté sans voix, et la vierge a passé.
Avec elle à l’instant des foules innombrables Ont traversé les eaux, les îles et les sables ;
Et sur les bords du fleuve elles ont de leurs cris Épouvanté l’Anglais jusque sous ses abris.
Du vœu des chefs jaloux Dunois n’est point complice,
Il suit Jeanne. Clermont, Du Boschet, Lapalisse, Mascaran, Coaraze et Richard de Gontaut,
Et cent preux ont juré de monter à l’assaut.
Les Tournelles déjà vomissent la mitraille.
Mais le peuple est heureux sur ce champ de bataille ;
Il croit voir dans les airs d’augustes boucliers Repoussant loin de lui tous les traits meurtriers.
Oui, les cieux sont ouverts ! et dans sa vive joie.
C’est Jeanne qui l’affirme, et Dieu veut qu’on la croie. Elle a vu Micaël, les Anges et les Saints.
Saint Aignan, Saint Euverte ont étendu les mains, Bénissant la cité fille de leur croyance Et déjà de leurs vœux couronnant sa constance.
Jeanne disoit aux preux : « Courage! avant le soir,
Et le pont et les tours sont en notre pouvoir. »
Aussitôt devant eux déployant sa bannière,
Au pied de la bastille elle court la première;
Elle y fixe une échelle et paroît au-dessus.
Ici, héros français, je ne vous nomme plus- Je voisbienleurspennons, leurs glaives, leurs panaches, Et je distingue encore et Laval, et Gamaches,
Et La Hire, et Puyseux, et surtout ce Dunois,
Plus noble par le cœur que par le sang des rois.
Mais, oh ! non, ce n’est point cette humaine vaillance, C’est la force d’en haut qui sur les murs s’élance.
Les Anges accourant à l’envi dans les airs Brandissent de Fierbois l’épée aux mille éclairs :
Sans que Jeanne ait touché la glorieuse lame,
Des veines de l’acier ils font jaillir la flamme,
Et chaque trait de feu, sous l’auguste étendart,
Démolit pierre à pierre, un pan du boulevart.
Tout d’abord l’ennemi semble prêt à se rendre,
Et sur la brèche il ose à peine se défendre.
Il faut donc un péril pour montrer encor mieux Comment le grand triomphe est une œuvre des deux. Jeanne est blessée ! Un dard déchire sa poitrine ;
Déjà le glaive aussi menace l’héroïne :
Mais, inspiré d’en haut, le Volontaire Blanc S’élance, atteint l’Anglais et lui perce le flanc.
Il a ,reçu lui-même une large blessure...
Son casque tombe, on voit l’angélique figure...
Il est mort ! ou plutôt il n’est plus orphelin 1. .
Et Pierrelo s’écrie : « O ciel! c’est Estellin !..»
Oui, c’est lui! toujours pur dans sa terrestre flamme, Il l’a divinisée à l’éclat du grand drame ;
Elle a fait de son cœur le cœur d’un séraphin,
Et la palme céleste en couronne la fin.
Et nous, au souvenir de sa vertu sublime. Gardons-nous de pleurer! les pleurs seroient un crime. Les Anges l’ont porté dans le sein des élus.
Et le bonheur enfin ne lui manquera plus !
La vierge évanouie aussitôt que frappée Échappoit aux adieux d’une ardente épopée.
Elle en a condamné l’espoir dès le début.
Et la grâce en a fait une œuvre de salut.
Tous les pas du martyr étoient restés fidèles Au vœu de sa candeur. Lancé vers les Tournelles Sur l’ordre de Dunois, il ne prévoyoit pas La gloire que le sort réservoit à son bras.
Sans voir la sainte enfant dont il sauve la vie.
Au sein de Dieu la sienne étoit déjà ravie I Dénoûment admirable à cet amour chrétien Où le ciel aura tout, et la terre plus rien!
Loin des Tournelles Jeanne est déjà transportée ; Elle a repris ses sens ; et par ses mains ôtée La flèche fume encor; le sang coule à longs flots ;
Et, pour charmer la plaie en mystérieux mots.
Un vieillard s’avance. « Ah ! plutôt mourir! dit Jeanne ; Non, non ! je ne veux rien de ce que Dieu condamne ! »
Sa blessure est pansée ; et l’on s’éloigne un peu ;
Et frère Pasquerel reçoit son humble aveu.
Elle est restée ensuite un moment en prière.
Puis, tout à coup:«Que fait maintenant ma bannière?..
— «Jeanne, un guerrier l’élève; elle touche le mur.
— « Eh bien 1 tout est à nous ! et frappons à coup sûr ! »
Et la vierge à l’instant, comme déjà guérie,
Court à la gloire au nom de Jésus et Marie ;
Reprend son étendard, monte à l’assaut... Grand Dieu ! Oui, vous êtes visible avec elle en ce lieu,
Et le glaive vengeur de l’Immortel Archange Pourra seul expliquer cette victoire étrange;
Car Gédéon peut-être avoit-il plus de bras
Que n’en a Jeanne d’Arc dans ces derniers combats.
Le boulevart est pris. Deux arches parallèles.
Qui du grand bastion conduisent aux Tournelles,
Se couvrent de fuyards. Glacidas au milieu A reçu de Kroudna ce satanique adieu :
« Au revoir dans l’enfer ! » — Soudain le pont s’écroule ; Des Anglais éperdus il a meurtri la foule.
Glacidas disparoît en jetant un grand cri.
C’est là qu’il blasphémoit avec Salisbury !..
Pourtant, ne jugeons point 1 la distance est profonde, De la hauteur de l’arche aux abîmes de l’onde :
Un soupir jusqu’à Dieu peut l’agrandir encor Et de la terre au ciel mesurer son essor.
?8‘l JEANNE D’ARC.
Jeanne sur la ruine a planté l'oriflamme.
Le peuple voit de loin la fin de ce long drame.
A l’autre bord du fleuve il étoit animé Par un preux dans la gloire à jamais renommé : Giresme, chevalier de cet ordre héroïque Qui du Croissant sauva l’Europe catholique,
Porte sur sa poitrine écrit en traits de feu,
Dans la croix du Sauveur son sacrifice à Dieu.
Il dirige ses pas vers l’arcade brisée ;
Une poutre est tendue à la voûte opposée.
Elle est trop courte : alors la main du charpentier Des deux fragmens de bois agence un pont entier.
Sur ce pont vacillant, longue et périlleuse arche, Entre l’onde et le feu le héros est en marche ;
Et ce Codés français, avec plus de danger Que le Codés romain, brave aussi l’Étranger.
Il arrive, ô prodige! il arrive aux Tournelles...
Le peuple comme lui se croit avoir des ailes;
Il le suit; et bientôt, dans cet assaut hardi.
Atteinte par le nord comme par le midi,
L’altière forteresse est aux mains de la gloire,
Et ses défenseurs sont ou noyés dans la Loire,
Ou noyés dans leur sang : le reste est prisonnier.
L’oriflamme à l’honneur n’étoit pas le dernier.
Jeanne étendant sur eux ce signe tutélaire. Protège les captifs contre toute colère.
Le pardon avec elle a repris tous ses droits ;
On comprend sa douleur, on respecte sa voix ;
Elle frémit encore aux traces du carnage
Et de généreux pleurs inondent son visage.
Oh î combien sa foi vive, en pressant l’ennemi,
Des malheurs éternels a saintement gémi !
Mais de tous ces grands jours la grande œuvre est suivie Au signal comme au nom du Maître de la vie.
Chantez un hymne saint, nouvelle Débora !
Et des fidèles cœurs l’écho vous répondra.
« Béni soit le Dieu des armées '.
11 instruit mes mains aux combats,
Et de ses foudres enflammées Il brise l’Anglais sous mes pas.
« J’étois paisible en ma chaumière,
Ne commandant qu’à mon troupeau,
Et voici que de la guerrière Il m’a donné loin du hameau L’habit, les armes, la bannière ;
Et devant moi de sa lumière Son Ange a porté le flambeau.
« Béni soit le Dieu des armées !
Il instruit mes mains aux combats,
Et de ses foudres enflammées Il brise l’Anglais sous mes pas.
« Au-dessus des gloires connues,
Proclamant déjà ses destins,
La forteresse dans les nues Élevoit ses créneaux hautains.
Mais bientôt ses forces perdues
Ou dans les eaux sont descendues,
Ou tombent dans mes foibles mains.
« Béni soit le Dieu des armées!
Il instruit mes mains aux combats,
Et de ses foudres enflammées Il brise l’Anglais sous mes pas.
« Il courbe les cieux vers la terre,
Il touche la cime des monts :
Il allume Jà son tonnerre,
Et soudain des éclairs plus prompts,
Plus sûrs que les feux de la guerre,
Ont au loin porté sa colère Et percé les superbes fronts.
« Béni soit le Dieu des armées!
Il instruit mes mains aux combats,
Et de ses foudres enflammées Il brise l'Anglais sous mes pas.
« L’enfer jetoit son ombre noire A travers mes premiers efforts ;
La Meuse, la Vienne et la Loire M’ont vue errante sur leurs bords *,
Et les peuples, avant de croire, Vouloient, grand Dieu ! que de ta gloire Je leur ouvrisse les trésors.
« Béni soit le Dieu des armées!
Il instruit mes mains aux combats,
Et de ses foudres enflammées Il brise l’Anglais sous mes pas.
CHANT V1NGT-ÜNIÈME. 383
t< Les voilà les signes sublimes,
Pour tous les yeux, pour tous les cœurs :
Les humbles sont les magnanimes,
Et les moqués et les moqueurs,
Et les bourreaux sont les victimes,
Et les hauteurs sont les abîmes,
Et les vaincus sont les vainqueurs.
« Béni soit le Dieu des armées Il instruit mes mains aux combats,
Et de ses foudres enflammées Il brise l’Anglais sous mes pas.
« Ah! puisse l’ennemi lui-même Au vrai soleil ouvrir les yeux.
Abjurer le cri du blasphème.
Et, dans l’élan des cœurs pieux,
Du Dieu qui punit comme il aime Implorant la bonté suprême,
Obtenir le pardon des cieux !
« Béni soit le Dieu des armées !
Il instruit mes mains aux combats ,
Et de ses foudres enflammées Il brise l’Anglais sous mes pas. »
Partout le bonheur suit les trois grandes journées; Partout de l’Étranger les troupes consternées Sont en fuite. Suffolck, enfermé dans Jargeau,
Y trouve la prison; son frère, le tombeau.
Le vainqueur, c'est encor la fille de Roméc,
Elle a conquis la ville et dispersé l’armée.
Revenant sur ses pas, toujours la foudre en main. De la cité du sacre elle ouvre le chemin.
A ne pas écouter la parole divine,
En fuyant les Français, en vain Talbot s’obstine. Jeanne l’a menacé : qu’il tremble! la voici Renversant d’un seul coup les murs de Beaugenci. Puis, aux champs de Pataye, ainsi qu’un chef suprême, En bataille rangée ordonnant elle-même Et jusqu’au dénoûment, un combat glorieux,
Elle jette aux vaincus ses éloquens adieux :
«Fuyez! je ne veux plus maintenant vous poursuivre, Et dans les repentirs je vous permets de vivre. Puissiez-vous devant Dieu sanctifier vos jours,
Et de ses volontés ne plus troubler le cours !
Moi, je vais du triomphe, au seul vrai roi de France, Dans le sacre de Rheims confirmer l’assurance.
Oui, seul il régnera, de par le Roi des deux.
Avec un beau surnom : C’est le Victorieux!
« Ainsi va disparoître, et comme un vain fantôme, La race d’Albion du Très-Chrétien royaume.
Dans la terre des lys, ni dans les cœurs français. L’injustice ne peut s’enraciner jamais.
En vain quelque ouragan leur donneroit pour maître Celui qui ne l’est pas, et qui ne doit pas l'être ;
Tôt ou tard, de leur sein, comme un suc ennemi.
Le venin du mensonge en est toujours vomi ;
Et l’usurpation, fille de l’imposture.
N’a que d’impurs rameaux sur une tige impure. »
Aussitôt Jeanne d’Arc permet à Richemont
Tous les nouveaux lauriers dont il voile son front.
Jusqu’alors elle avoit de sa noble constance De concert avec lui suspendu l’assistance.
Non plus que Gédéon, elle n’a point admis La prudence qui veut compter les ennemis.
Mais, maintenant, Dieu seul ayant fait la victoire.
Le héros peut glaner dans les champs de la gloire;
Et la France sait bien à qui rendre l’honneur.
Quand elle a vu le bras de l’Ange du Seigneur.
Micaël, tout entier aux ordres qu’il médite,
Des célestes décrets développe la suite Aux regards attentifs de l’enfant du hameau :
« Contemplez l’avenir d’un triomphe si beau, Jeanne ! dans tous ses droits un grand peuple y respire.
«Jamais sans la justice on ne fonde un empire;
Le vrai monarque seul la maintient avec soi.
Malheur aux nations où périt cette foi!
Elles roulent longtems d’ abîmes en abîmes.
Le pouvoir usurpé provoque à tous les crimes,
Dans la contagion d’un forfait couronné.
Là, tout usurpateur, comme un aveugle-né,
Reste impuissant ; lui-même, ouvertement coupable, De quel front ose-t-il gouverner son semblable ? Régnant dans le mensonge et dans l’iniquité. Comment parler d’honneur, de loi, de vérité?
Et même dans le fruit d’une longue injustice L’innocence au berceau n’en purge pas le vice, Quand le vrai roi debout contre ses envieux Réclame l'héritage et le droit des aïeux.
« Aujourd’hui, dans l’éclat d’une cause pareille,
Le monde entier comprend la divine merveille.
Allez la consacrer dans la sainte onction.
C'est la seconde part de votre mission.
Que vos pressentimens acceptent la troisième Avant l'heure où je dois vous la dire moi-même !
« Vous le savez, Dieu veut, dans ses béqis desseins, Faire servir votre œuvre à l'Église des Saints.
D’un schisme inextricable à peine délivrée,
Elle est toujours en deuil cette Église sacrée ;
Et. dans les murs de Bâle, un reste de levain Germé contre les droits du Pontife romain,
Menace de nouveau la famille chrétienne.
«Pour que d'un coup du ciel l'exemple la soutienne, Le bras qui vous conduit fait voir à tous les yeux Qu’il estmaître ici-bas comme il l’est dans les cieux : Et quand ainsi d'un peuple il venge la querelle, Voudroit-il délaisser l’Église universelle?..
a De loin, dans le salut du royaume des lis,
Rome voit donc déjà bien des vœux accomplis.
« La promesse du Christ lui suffît sans nul doute : Mais la merveille parle, et Dieu veut qu’on l’écoute ; Et ce n’est pas en vain qu’il s’est toujours complu À bénir dans la France un nouveau peuple élu.
« Hélas! comme Israël, souvent elle est coupable. Mais toute nation est toujours guérissable Et retrouve bientôt sa paix et son bonheur Dès qu’elle s’en revient dans les bras du Seigneur.
— «Saint Archange! à ce Dieu source de toute gloire Vous voudrez de ces jours consacrer la mémoire. Priez-le d’inspirer, et dans tout l’avenir,
Des fêtes en l’honneur de ce grand souvenir.
Que la reconnoissanee, à la cité fidèle,
De vœux dignes de lui, de transports dignes d’elle,
CHANT VI NGT-UN IÈM E. ,
A chaque anniversaire ouvre un nouveau foyer D’où lui revienne au ciel ce qu’il daigne envoyer De ferveur, d’harmonie, et de joie à la terre !
— « Jeanne, une autre journée y joindra son mystère, Elle doit vous offrir un laurier immortel,
Et pour la célébrer vous aurez voire autel! Poursuivez, poursuivez cette course bénie ;
Qu’au seul bruit de vos pas tremble la félonie!
Votre route est tracée, avancez hardiment.
Et vous menez le prince à son couronnement, »
Dès ce jour, à la voix de la sainte guerrière,
Charles Sept devers Reims marche sous sa bannière.
Au milieu des périls le cortège royal A déjà des combats préparé le signal ;
Car de Philippe Auxerre avoit suivi les voies.
Et le complot anglais vivoit encor dans Troyes.
Mais, consultant le ciel, la cité de Germain A la fidèle armée offre d’abord le pain ;
Et bientôt la Champagne a vu sa capitale Heureuse de briser cette charte fatale Où la main d’Albion et la main d’isabeau Avoient de la démence exploité le fléau.
En vain, dans sa fureur, la ligue de Lancastre Auroit voulu d’un siège affronter le désastre ;
Sitôt que sur la brèche, à l’assaut du rempart S’élance l’héroïne avec son étendart,
Tout le peuple attentif au récit des merveilles Qui viennent d'Orléans, croit en voir de pareilles. Autour de l’oriflamme il entend des Esprits De leur souffle céleste en agiter les plis;
La gloire du prodige est soudain répandue,
La ligue est dissipée, et la ville est rendue.
Dans les cœurs se retrempe avec un saint émoi L’amour de la patrie aux ardeurs de la foi.
Puis, Châlons, adorant le divin témoignage,
De ses murs au triomphe élargit le passage,
Et Reims, obéissant aux prophétiques voix,
Ouvre sa cathédrale au sacre de Valois.
La voici i regardez : on n’y voit plus la pierre, Mais, comme dans le ciel, on y voit la prière.
Il chante, ce portique, il chante le Seigneur ;
C’est un hymne d'amour, c’est un hymne d’honneur. Dieu lui-même apparoît; sa gloire l’environne;
Au dehors, au dedans, partout elle rayonne.
C’est là, vous l’entendrez ! que du souverain Roi Le roi mortel apprend l’inviolable loi.
Même avant que du temple il ait franchi l’entrée, Quels témoins, quels garans de la cause sacrée !
D’un art sanctifié le merveilleux ciseau De nos premiers parens y marque le berceau Et la chute; et, tout près, la divine clémence Aussitôt du salut y bénit la semence;
Et, plus loin, par la main du Christ victorieux,
Marie est couronnée, elle est reine des cieux.
Du jugement dernier le solennel spectacle Annonce encore ici la fin de tout oracle,
Et les siècles déjà, dans leur rapide cours,
Des générations ont emporté les jours,
Depuis que l’hymne saint à l’entour de ces dômes, Plaignant la vanité des terrestres royaumes,
Au peuple des élus chante le Paradis
Et lamente l’enfer au peuple des maudits !
De ce drame immortel contemplez les poètes, Patriarches et rois, pontifes et prophètes.
Vierges et saints martyrs, tous, d’une même voix,
Du haut des murs sacrés préconisant la Croix.
Adorez, cœurs chrétiens! adorez, cœurs fidèles !
La foi donne la clé des portes étemelles.
Entrez 1... Cité de Dieu n’est-ce point ta splendeur Telle que Jean la voit dans sa divine ardeur ?
Comment de tant d’arceaux la magnifique chaîne S’est-elle déroulée à la pensée humaine ?
Et des voûtes en l’air comment le fier réseau A-t-il sur les autels courbé ce ciel nouveau?
Dans tous ces pavillons, angéliques demeures,
Faut-il que le travail ait dû compter ses heures?
Le germe créateur ne se trahit-il pas A la première vue, et presque à chaque pas?
Oui, comme il nous est dit par la Sainte Écriture,
Oh! oui, dans sa bonté, l’Auteur de la nature Daigne inspirer aussi les merveilles de l’art.
Que le cœur tout entier suive donc le regard.
Voyez!.. Quel tabernacle!.. Aux nombreuses travées.
Dans une même nef, que de nefs élevées I
Vingt temples en un temple, et des autels partout,
Et sur mille piliers quel colosse debout !
Combien le seul regard dans un coup d’œil rassemble D’innombrables chefs-d’œuvre au faisceau de l’ensemble ! Et comme il plonge encore au chœur silencieux Où sont enveloppés tous les secrets des cieuxi Saluons ce jubé, merveille où la loi sainte Occupe à chaque source une place distincte.
Ah ! puisse-t-il longtems tenir les cœurs ravis
Entre le sanctuaire et les sacrés parvis!
Ici, de toutes parts, et varié sans cesse,
Un prisme inépuisable étale sa richesse, Lléraeraude et l’azur, le jaspe et le saphir,
Et tous les ruisseaux d’or pareils à l’or d’Ophir,
Et tant d’autres rayons, émerveillantes flammes. Dont l’éclat par les yeux court remuer les âmes.
De l’histoire sacrée aux glorieux vitraux Chaque nouvelle aurore allume les tableaux,
Et dans l’éclair du ciel aussitôt retrempées On y voit refleurir leurs grandes épopées;
On y suit pas à pas les prodiges anciens Jusqu’à l’ère où le Christ a commencé les siens ; Puis dans cette splendeur la foi de tous les âges A l’Évangile saint unit ses témoignages ;
Et lorsque des flambeaux les feux éblouissans Viennent mêler leur joie aux parfums de l’encens, — Nuage illuminé, radieuse fumée —
Le cœur en est ravi, l’âme en est parfumée.
Maintenant, écoutez!., au Hoi de l’univers Quelle douce harmonie élève ses concerts.
Et comme elle y répand un baume salutaire Pour consoler toujours les larmes de la terre !
Religion divine, ah ! toi seule tu peux Te faire ainsi l’écho du ciel des bienheureux.
Mais il vaut mieux encore entendre ta parole;
Elle est la vérité; le chant n’est qu’un symbole.
De son trône dressé devant le saint autel Le pontife de Dieu parle au prince mortel :
« Du Seigneur ici-bas vous qui tenez la place
« Et venez dans son temple, en implorant sa grâce,
« De mon indigne main recevoir à la fois « Les insignes bénits et l’onction des rois,
« Avant tout, il vous faut être instruit par ma bouche « Des devoirs du monarque et de ce qui le touche.
« En prenant et le sceptre et le royal manteau,
« De vos peuples aussi vous prenez le fardeau.
« Dignité glorieuse à tous les yeux sans doute :
« Mais quels soins, quels labeurs, quels écueils sur la route !
« Soyez tidèle à Dieu, source de tous les droits,
« Et jugez les mortels avec de justes lois.
« Faites cette justice aussi pleine que prompte.
« Sachez, surtout, sachez que vous en rendrez compte.
« Que votre piété croisse de jour en jour.
« Aimez un Dieu si bon, et de tout votre amour !
« Au pur enseignement que votre foi soumise a Embrasse de ses vœux la catholique Église;
« Elle-même jamais, et dès votre berceau,
« N’a cessé d’éclairer vos yeux de son flambeau.
« Contre ses ennemis vous viendrez la défendre « Et rendre à ses pasteurs ce qu’ils ont droit d’attendre.
« Vous respecterez donc leur sainte liberté.
« Ayez pour vos sujets cette exacte équité « Qui fait des nations le salut et la vie.
« Que devant vous se taise et la haine et l’envie.
« Récompensez les bons, châtiez les pervers,
« Au devant du malheur marchez les bras ouverts.
« Que le pauvre, la veuve et l’orphelin sans crainte « Y trouvent leurs abris et contre toute atteint®.
« Accessible toujours, comme l’ami de tous « Encor plus que leur roi, soyez affable et doux.
« Consacrez donc ainsi, vous oubliant vous-même,
u A vos peuples heureux la puissance suprême.
« Sans attendre ici-bas le prix de vos bienfaits, aEspérez-le du ciel : il ne trompe jamais. »
« Vous l’entendez : Le livre où je prends mes paroles Aux préceptes divins rattache les symboles.
Et je dois ajouter avec la même foi :
C’est la fille de Dieu qui m’amène le roi !
Prophétesse, à l’avance elle a dit les oracles ; Guerrière, dans la gloire elle a fait les miracles; Sainte, elle les achève aux marches de l’autel,
Et le monde revoit les grands jours d’Israël. '>
Valois ouvre aussitôt son cœur à la prière.
Près de lui, Jeanne d’Arc déployoit sa bannière. Elle voyoit les Saints, et devant le Seigneur Sa piété versoit les larmes du bonheur.
Mais un cri prophétique émerveillant son âme,
Elle a voilé son front des plis de l’oriflamme.
Un jour nous le saurons ce bruit mystérieux,
Elle doit le redire : il est venu des deux.
Le sacre de son roi, par une autre merveille,
Dans l’idiome saint s’explique à son oreille.
Ici tout est béni, tout est pur, tout est grand :
Le prodige au prodige y succède en courant.
f Au milieu des prélats, vénérable cortège Qui rehausse les droits et l’honneur de son siège.
Le pontife de Rheims exhale sur le roi En étendant les mains les trésors de la foi,
Lui rappelle Abraham, lui rappelle Moïse,
CHANT VINGT-UNIÊME. 3t>3
Et l'heureux conquérant de la terre promise,
Et David, et son fils; et de leur souvenir Lui dit ce que son cœur doit surtout retenir.
Les inspirations de la sainte croyance
Qui de Dieu seul attend la force et la puissance.
Puis de l’huile sacrée il verse l’onction Au prince encor plongé dans l’adoration.
Les Anges et les Saints y descendent en foule,
Le ciel est sur la terre, et la divine ampoule Retrace pour Valois aux fidèles ravis Le prodige éclatant du sacre de Clovis.
Aux lèvres du pasteur aussitôt la prière Appelle sur le roi cette grâce dernière Où l’auguste pardon déjà se fait sentir Dans les humilités du fervent repentir ;
Et, comme en insistant sur la triste mémoire Des monarques pécheurs jusqu’au sein de leur gloire, La même voix remplit le sanctuaire ému Et du nom de Saül, et du nom de Jéhu.
Le glaive est consacré : que la main qui le porte Contre tous les méchans reste donc toujours forte !
La couronne est bénie : Ah ! puissent ses fleurons Du soleil éternel refléter les rayons!
Le sceptre de justice, heureux et doux emblème, Vient prendre aussi sa part de ce pieux baptême.
Mais alors, dégagé de toute fiction.
Le prince avec Dieu même entre en communion, Mangeant le pain, buvant le vin de cette table
Où le cœur pur reçoit son sacre véritable Et puise dans le sein de la Divinité Les trésors de la grâce et de l’éternité.
Enfin le saint pontife entonne le cantique Dont la divine joie émeut la basilique :
Avec toutes les voix il sort de tous les cœurs Et môle à ses concerts le doux charme des pleurs.
Jeanne devant l’Autel incline l’oriflamme.
La France est délivrée ! et c’est par une femme !
Captivité de Jeanne. — Conseil de Satan. — Le procès. — Premiers int rrogatoires. — Infernal complot dans la prison. — Secours miraculeux. — Suite des interrogatoires.
Sur le pavé noirci d'un cachot ténébreux,
Quel est ce front pareil au front des bienheureux?
Est-ce que la candeur dort au séjour du crime?
Ou bien à quel tyran faut-il une victime?
Virginale figure!... Oh! non, jamais, jamais Une indigne rougeur n’en a souillé les traits...
Et voici même encor des vestiges de gloire,
Un casque, des lauriers... Grand Dieu ! comment le croire ? C’est Jeanne d’Arc! c’est elle !.. oui, mais un cri de foi Rattache son oracle à ce premier effroi.
L’enfer s’agite autour de l’illustre captive ;
Le ciel en est ému ; la terre est attentive.
m JEANNE D’ARC.
Une lutte nouvelle a déjà commencé.
L’ancien espoir de Jeanne est peut-être exaucé :
« Dites-moi de mourir, ou dites-moi de vivre.
Tous les ordres d’en haut je suis prête à les suivre ! »
Telle fut sa réponse au jour où Mieaël Apparut à ses yeux près du toit paternel.
Puis, à Rheims, au moment où de son oriflamme La vierge saluoit l’autel de Notre-Dame,
Dans le fond de son cœur elle avoit médité Et sa rapide vie et son éternité.
« J’ai servi d’instrument, Seigneur, à vos miracles : Puis-je, après ce beau jour, terme de tant d'oracles, Puis-je, pour la couronne et la gloire des Saints, Échanger les lauriers tombés entre mes mains?»
Et la voix angélique avoit répondu : « Jeanne,
Vous qui du sanctuaire avez goûté la manne,
Ce trésor des élus, l’avez-vous bien compris?
Il descend de la croix ! le ciel est à ce prix.
« Si Dieu vient à mon aide avec vous, saint Archange, Sur les pas des martyrs, heureuse, je me range.
— « O Jeanne ! quels tourmensil vous faudra souffrir!
— « Dans les bras de la croix il est doux de mourir.
— « Ce zèle, l’aurez-vous jusqu’au moment suprême?
— « Si Dieu daigne habiter avec le cœur qui L’aime.
— « Eh bien! restez guerrière, et loin de Domrémy, Vous tomberez aux mains d’un cruel ennemi !
Je l’ai prophétisé, vous en avez mémoire,
Le salut vous attend dans un foyer de gloire. »
La prière de Jeanne et son intime vœu Mieaël les porta jusqu’au trône de Dieu.
CtlANT V INC T -DEUXIÈME. te1?
Le ciel les vit briller parmi les sacrifices Où coule un océan d’ineffables délices ;
Et, du haut des parvis de l’éternel séjour,
Des torrens de bonheur et des torrens d’amour Inondèrent le sein de cette humble mortelle.
« Que le Seigneur est doux! et qu’il est bon ! dit-elle. Sa gloire va bientôt s’entr’ouvrir à mes yeux...
La souffrance et la mort! c’est le chemin des cieux. »
Mais nul terrestre cœur ne comprend ce langage. Et déjà les démons, par un triple message,
Vont apprendre aux enfers, avec d’horribles cris, Comment Jeanne, blessée aux portes de Paris, Prisonnière de guerre aux fossés de Compiègne,
Va payer à Rouen ses lauriers et son règne.
« Et ce n'est point assez! a dit Satan, il faut La pousser, s’il se peut, jusque sur l’échafaud.
En face de la mort et de l’ignominie,
Tâchons qu’elle s’effraie et qu’elle se renie.
Vous tous, fils de ma rage et princes des maudits, Lancez au môme but, lancez vos traits hardis...
Que si de la vertu la barrière sacrée
De son timide cœur vous ferme encor l’entrée,
Yers les derniers excès dirigez vos efforts.
Elle est captive : Osez! osez flétrir son corps!
Et quand sa honte aura subi le joug infâme, Peut-être saurez -vous aller jusqu’à son âme.
« Vous ne l’oubliez pas : dans un sein virginal En vain vous essayez, seuls, de glisser le mal.
Mais, dans la race humaine, il est assez de vices Pour vous ménager l’aide et le choix des complices : Avec eux osez tout!., pouvions-nous l’espérer?
La proie est dans nos mains, il faut la dévorer. »
Et bientôt Jeanne d’Arc, fuyant épouvantée,
Des tours de Beaurevoir s’étoit précipitée...
Pourquoi, grand Dieu! pourquoi?., l’enfer le sait trop bien 1 Elle n‘a point péri. L’Archange est son gardien 1 C'est par lui, c’est par lui que la chaste héroïne S’arma du souvenir d’une sainte Appoline!
Et si d’indignes fers de ses pleurs sont mouillés,
Autour d’elle du moins les crimes surveillés Respecteront ses jours ; car la rage ennemie Jure de la livrer vivante à l’infamie,
Et deux mille écus d’or, éclatante rançon,
Payés par l’Angleterre au capteur bourguignon,
Ont assez annoncé comment la prisonnière Avoit pour ses tyrans une valeur princière.
Ils espèrent donc tous, sauf le vœu de Satan,
Attacher l’innocence à l’infâme carcan;
Et des hommes vendus à leur hypocrisie Accusent l’humble foi du crime d’hérésie I Us sont Français, hélas! le prélat de Beauvais, Sommièvre, se livrant au parti de l’Anglais,
Lui promettoit vengeance à la fin de ce drame.
Jeanne sur sa frontière est prise; il la réclame :
Et voici qu’à Rouen, aux yeux de l’Étranger,
Sa fureur la maudit avant de la juger.
Ta divine splendeur, Église toujours pure, > Jamais n’a des pécheurs contracté la souillure;
Mais, dans le sanctuaire et sous l’habit des Saints,
Hélas ! les cœurs de chair ne sont pas tous éteints.
Je puis donc sans réserve et sans blesser ta gloire,
Dire la vérité comme la dit l’histoire.
L’iniquité frémit; car des peuples entiers Gardent le souvenir du décret de Poitiers ;
Et leurs regards épris de la vertu de Jeanne Confondront l’imposteur qui déjà la condamne.
Évêque et juge, il veut abuser de son droit.
Mais un coupable a peur quand l’univers le voit. Ainsi tremble Sommièvre; et, dans son épouvante,
Il invoque à grand bruit une Cour imposante,
Où soixante assesseurs constamment recrutés,
Vont, aux jours du procès, siéger à ses côtés.
L’Anglais de ses revers devant eux se relève;
Et la main de justice il la tient : c’est son glaive! Pourtant nous entendrons bientôt, plus d’une fois. Sortir des cœurs français de courageuses voix.
L’accusée est debout. Sa candeur et sa gloire Font descendre à ses pieds tout l’éclat du prétoire.
Le juge l’interroge. Il veut perfidement La fatiguer d’abord sous le poids d’un serment :
« Jurez sur l’Évangile, au nom de la foi sainte, Jurez de dire tout, sans réserve et sans feinte.
— « Je ne saurais trahir, même au nom de la foi,
Ni les secrets du ciel, ni les secrets du roi.
Mes voix l’ont défendu par un ordre suprême.
— « Juge-évêque, je tiens la place de Dieu même.
— « A vos pieds prosternée au tribunal sacré, Entendez-moi, Seigneur, et je vous répondrai ;
Elle me conseilloit d’être pure toujours; ,
Aussi l’amour de Dieu fut toutes mes amours.
Et par saint Micaël je fus accoutumée A l’incroyable espoir de conduire une armée;
Vous avez su comment!., et les chœurs des élus Et les vierges des cieux, souvent je les ai vus.
— « Dites sous quelle forme apparoissoient les Saintes.
•— « La gloire et la splendeur sur leurs fronts étoient peintes ;■ Elles venoient vers moi se pencher doucement Et me permettre aussi presqu’un embrassement.
Ah ! souvent à leurs pieds mon heureuse tendresse Dans l’extase du cœur épanchoit son ivresse...
Et leur parole étoit plus douce que le miel...
J'eusse voulu les suivre et m'envoler au ciel.
— « Pouvez-vous retracer le portrait de l’Archange?
— « Oh ! pour les yeux mortels ravissement étrange!
Nul soleil et nul feu jamais n’auront l’éclat
Dont il resplendissoit, surtout dans le combat,
Où devant moi traçant un sillon de lumière,
A travers les périls il guidoit ma bannière.
— «Et vous permettoit-il aussi de l’embrasser?
— « Quand jusqu’à mes regards il daignoit se baisser, J’embrassois ses genoux, je croyois voir Dieu même.
— «Impose-lui silence, évêque! elle blasphème!
S’écrie encor l’Anglais.
— « Laissez-la s’accuser,
Ce n’est pas le moment de la désabuser ; »
Leur disoit le prélat.
« Continuez donc, Jeanne.
— « J’ai pitié de mon juge, et j’ai peur qu’il se damne !
Je comprends sa parole; il la dit contre moi. L’impartialité n’est-elle point sa loi ?
— « Silence! et répondez sans aucun artifice.
Vous n’avez pas le droit de juger ma justice.
— « C'est vrai ! Dieu seul estjuge.
— « Ehbiendonc! taisez-vous!
— «Oui, nous devons nous taire. Il nous jugera tous.»
Sommièvre furieux ordonne que Belpère Préside, en attendant la fin de sa colère.
Ce docteur, à la fois Anglais et Bourguignon,
Par sa haute science avoit quelque renom.
» L’habit que vous portez, Jeanne, est une imposture. Un scandale maudit par la sainte Écriture.
— « Mais les voix m’ont prescrit des vêtemens guerriers; Je l'ai dit, comme à vous, aux sages de Poitiers.
Celui qui fait la loi peut lever la défense,
Et dans ce qu'il permet il ne voit plus d’offense.
— «A quel signe avez-vous reconnu le Dauphin? Est-ce, on l’a prétendu, dans un éclat divin?
Et de ses propres yeux a-t-il vu le prodige?
— « A ne point vous répondre ici le ciel m'oblige.
— « Mais l’évêque est toujours le juge de la foi.
— « Non, l'ami des Anglais ne peut méjuger, moi!
— « Et pourquoi donc sans cesse accuser l’Angleterre?
— « Sa haine et sa fureur sont-elles un mystère?..
— « Les Anges et les Saints aiment-ils les Anglais?
— « Les Anges et les Saints sont à Dieu pour jamais; Us doivent donc aussi, vous le savez vous-même.
Haïr tout ce qu’il hait, aimer tout ce qu’il aime.
— « Pour juger les Anglais, dans ce détour subtil,
Vous allez jusqu’à Dieu : Dieu donc les aime-t-il?
"bigitizêd byXîÔOgt
— « Je ne sais ; mais je dis, dans ma ferme espérance : Ils seront tous chassés de la terre de France. »
A ces mots, l’Étranger, comme aux murs d’Orléans, Sembla muet d’abord sous des éclairs brûlans ;
Puis, jetant sa fureur dans un torrent d’insultes,
Du souffle des démons murmura les tumultes.
Tels mille flots heurtés sur les écueils des mers Du bruit de leur courroux épouvantent les airs.
A la tour du château quand Jeanne est reconduite, Les mêmes hurlemens courent à sa poursuite.
Mais le peuple partout, dans le deuil abattu,
D’un silence éloquent honore sa vertu.
Dans l’affreuse prison sitôt qu’elle est rentrée,
Des suppôts de l’enfer la foule conjurée,
D’un sépulcral blasphème entonnant les refrains,
S’en va tenir conseil au fond des souterrains.
« Il faut tenter encor, leur disoit Asmodée,
Les efforts dont Satan nous suggéra l’idée.
Contre Jeanne aujourd’hui l’Anglais et le prélat Apprendront sans colère un nouvel attentat.
Vous avez entendu tous les cris de la haine!
Quelle complicité fut jamais plus certaine? Remontons à la tour, et les gardiens des murs Obéiront sans crainte à nos souffles impurs. »
Aussitôt les démons, dans les cœurs, dans les âmes, Ont trouvé des échos de leurs soupirs infâmes.
Déjà sur ses vieux gonds, au milieu de la nuit,
Une dernière porte avoit roulé sans bruit;
Et voici le cachot!., et la clef menaçante Va l’ouvrir... O prodige! ô soudaine épouvante! Eux-mêmes aux geôliers les esprits ténébreux Ont inspiré le trouble et la fuite avec eux !
Tandis que l’œil mortel n’a pas vu la lumière De la couche de Jeanne angélique barrière.
Les maudits relrouvoient aux mains de Micaël L’éclair qui les plongea dans l’abîme éternel.
Ils revoyoient aussi sa radieuse gloire Dont leur antique rage a gardé la mémoire;
Et sous son bras vengeur, expulsés, confondus,
A travers l’ombre noire et les sentiers perdus,
Us fuyoient, ils fuyoient, en jetant leurs alarmes Parmi tous les gardiens, porte-clefs ou gens d’armes. Et quand revient le jour, la vierge, à son réveil, Ignore quel miracle a béni son sommeil.
L’œil encor enflammé du feu de la vengeance, Sommièvre reparoît, ouvre chaque séance,
Mais n’osant plus lui-même affronter le débat.
Il est silencieux, comme hors de combat.
Par son ordre, déjà Belpère continue :
« Jeanne, la voix du ciel est-elle revenue,
Et depuis le procès?..
— «Même encore aujourd’hui
Dès le matin.
— «Comment?
— «Un bel astre a relui Au fond de mon cachot; et cette voix amie . M’éveilla doucement, car j’étois endormie.
— « Vous a-t-elle touchée, en vous éveillant?
— « Non;
Mais, comme en un soupir, elle disoit mon nom :
O Jeanne ! pauvre Jeanne !
— « Et pourquoi venoit-elle ?
— « C'est pour me consoler, car souvent je l’appelle;
A mes pleurs elle vient bien des fois tous les jours. Pourrois-je vivre, hélas ! sans un divin secours ?
— « Que vous a-t-elle dit ?
— « De n’avoir nulle crainte.
Je rôvois de mon juge : elle entendoit ma plainte.
« Réponds-lui hardiment, sans chercher un milieu « Au langage dicté par le souffle de Dieu.
« II sera ta lumière, il sera ton refuge. »
« Évêque de Beauvais qui vous faites mon juge,
Ce grand Dieu, vous aussi, doit vous interroger.
La mort, la mort approche ! Ah ! craignez ce danger! »
Ainsi s’expliquoit Jeanne, et toute l’assemblée,
Dans un morne silence interdite et troublée.
Laisse passer la foudre. Et Belpère a repris :
« Pensez donc à vous-même et calmez vos esprits , Jeanne.
— «Mais je suis calme, et rien ne m’intimide. J’écoute, et je réponds à celui qui préside.
— «Pourtant vous n’avez pas en tous points répondu. Est-ce donc que les voix vous l’auroient défendu ?
— « Attentive, je garde ou je romps le silence En respectant toujours leur ordre ou leur défense. Sans obéir jamais à des conseils humains ;
Et le secret du ciel restera dans mes mains...
Cet Oracle, il est vrai, regarde ma patrie.
Son roi victorieux et sa reine chérie,
t06 JEANNE D’ARC.
Et les futurs destins de Louis d’Orléans...
Et puis, dans à peu près la moitié de mille ans,
Le sanglant avenir où deux branches royales,
A la honte de l’une, apparoitront rivales....
Mais sachez seulement qu'au sang de saint Louis Si quelque impur rameau deshonore les lis,
En vain il étendra l’orgueil de son feuillage,
Mutilé, dispersé par les vents de l’orage...
— « Vous vous égarez, Jeanne.
• — « Ah ! Messire, cessez
De m’en demander plus si j'en ai dit assez ;
Car pour approfondir au loin ces destinées.
Il faudroit de longs jours, et même des années.
— « Expliquez-vous du moins sur nos tems: dites-moi, L’Oracle parle-t-il souvent de votre roi ?
— « Il lui promet toujours des victoires nouvelles. Puissé-je le revoir ! Ah ! que n’ai-je des ailes !...
—<• Croyez-vous que les voix ne vont pas jusqu’à lui? — « Ne m’interrogez pas sur les secrets d’autrui.
— « Dites-nous seulement quelle est votre pensée ?
— -i Je sais à quoi la vôtre est très-intéressée.
Vous voulez impliquer mon roi dans ce procès.
Yain effort ! Jusqu à lui vous n’aurez point d'accès. Encor moins pourrez-vous par vos armes l’atteindre ; Et, grâce au ciel ! de vous il n'a plus rien à craindre.
— a Répondez sans harangue, et vous répondrez mieux. L'Archange a-t-il un corps, un visage, des yeux ?
— a Ah! je puis cette fois répondre sans harangue ;
Car tout ce que j’ai vu n’est dans aucune langue.
— « Essayez...
— « Oh! non, non ! c’est à vous de savoir - Ce que la foi permet, quand l’oeil ne peut rien voir.
— « Mais l’apparition, Jeanne, vous l’avez vue,
Je n’en veux qu’un seul mot : se montroit-elle nue ?
— « J'interroge à mon tour : Messire, croyez-vous Que Dieu n’ait pas de quoi la vêtir mieux que nous? Cessez donc, dans un fait où parle sa puissance.
Cessez de vouloir tendre un piège à l’innocence ;
Et devant lui tremblez d’offeiffeer ses élus Et ses Anges! ou bien je ne répondrai plus.
— « Votre roi, qui vous sait aux mains de la justice,
Ne vous réclame point, vous sa libératrice !
Le comprenez-vous?
— « Oui ; car j’ai su l’obliger A me laisser captive, à ne point me venger,
Quand je lui racontois comment je serois prise :
Et mes voix l’avoient dit avant mon entreprise.
Dieu seul, sachez-le donc, se réserve pour lui La glorieuse fin d’un prodige inouï ;
Et lorsqu’à des mortels sa droite m’abandonne,
Elle tient en réserve une sainte couronne.
—«Ainsi votre salut vous paroît assuré ?
— «Il est sûr comme Dieu veut qu’il soit espéré.
— « Etcroyez-vousdonc, Jeanne, être en état de grâce?
— a Ah l Dieuseul dans mon cœur voit tout ce qui se passe. Si j’ai sa grâce en moi, quelle daigne y tenir !
Et, si je ne l’ai pas, qu’elle daigne y venir ! »
Et le pieux Fabry se lève : « La réponse A déjà condamné l’abus que je dénonce l La grâce est un mystère au fond de tous les cœurs. »
Et Sommièvre s’écrie avec des ris moqueurs : .
« Pour d’autres tems, Fabry, réservez la science,
Et vous auriez mieux fait de garder le silence.
— « Pourquoi sommes-nous donc vos assesseurs, Prélat?
Est-ce pour le conseil? est-ce pour l’apparat ?
— « C'est pour glorifier la chaire épiscopale,
Et non point pour venir répandre le scandale. »
L’orage amoncelé par de sourdes rumeurs Éclate ; et le volcan des ardentes clameurs Envahit le palais. La cause est suspendue.
Une terreur nouvelle est partout répandue.
Et désormais, fuyant ces odieux débats,
De nombreux assesseurs n’y reparaîtront pas.
, Mais l'inquisition, par l’évêque invitée,
Y fut comme à regret enüu représentée.
Non, non, le souffle impur sortant des cœurs mortels Jamais ne peut s’unir à la voix des autels !
Et quand le mal s’étend j usqu'aux splendeurs de Rome, Il n’est point de l’Église, il est toujours de l’homme. Allez jusqu’à la source, et vous trouvez l'enfer !
Ainsi, prêtant sa haine aux fils de Lucifer,
Le prélat contempteur des droits de l’innocence l)u tribunal tronqué reprend la présidence.
« Jeanne, faites serment de ne rien nous céler.
—« Oui, sauf tout ce que Dieu défend de révéler.
— c< Jurez absolument, ou vous êtes perdue !
— « Déjà donc par vos soins ma sentence est rendue ! — « O fille opiniâtre! as-tu donc fait le vœu De ne point obéir ?
— « Mais j’obéis à Dieu.
Vous pouvez dans la mort m’infliger le martyre.
Non me faire jurer plus que je ne dois dire. » -
Elle parloit encore, et soudain l’on entend Estivet, promoteur : « Apprenez qu’à l'instant Un fait m’est dénoncé. Jeanne dans la chapelle,
Ce matin, a porté sa face criminelle.
—«Eh quoi ! dit le prélat, appariteur Massieu,
Est-ce vous qui l’avez introduite au Saint -Lieu ?
— « Oui, Seigneur, et pouvois-jeen refuser l’entrée?
« Jésus-Christ est donc là ! m’a dit Jeanne éplorée ;
« A ses pieds laissez-moi l’adorer un moment,
« Messire, oh ! pour mon âme, oh ! quel soulagement ! » Et moi, prêtre de Dieu, j’ai permis la prière,
Une seule minute, à l’humble prisonnière.
— « Vous avez fait très-mal, et je vous l’interdis Désormais ; car ses pas doivent être maudits.
— « Évêque ! reprend Jeanne, ah ! pensez à votre âme Le promoteur s’écrie : « Audacieuse femme,
Tais-toi ! » Puis le prélut , dans l’effroi des remords Craint de s’abandonner à de nouveaux transports.
Il veut un suppléant ; mais ce n'est plus Bel père,
C’est Jean de Fontana, docteur non moins sévère.
« Croyezvous que le ciel ait inspiré vos voix ?
— «Comme je crois en Dieu, Messire, je le crois.
— « S’il en est ainsi, Jeanne, il faut en leur présence Des cœurs toujours gardés dans la sainte innocence. Le vôtre est-il resté pur de péché mortel ?
— « Quant à mon cœur, Dieu seul jugera s’il est tel ; Quant à mes actes, oui, je puis en rendre compte : Aucun d’eux à mon front n’a fait monter la honte.
« Sachez qu’on vous impute, outre les visions, L’amour des talismans, des superstitions,
Déplorables erreurs, merveilles réchauffées
Et de la Mandragore et de l’arbre des fées.
— « Je déteste les vœux que l’Église proscrit,
Et je u’ai qu’une foi, la foi de Jésus-Christ !
— «Jeanne, avec ce saint nom l’innocence proteste : Mais vous, vous accusée, ah ! soyez plus modeste ! Dans un vague transport ne le prononcez point, Quand sur des faits précis, il faut, de point en point. Pour juger nettement quelques-uns de vos actes,
A toute question des réponses exactes.
«Sous cet arbre où le peuple alloit, en certains jours. Aux danses, aux festins, aux frivoles amours.
Vous avez du feuillage enlacé les guirlandes,
Et des fleurs et des fruits suspendu les offrandes?
— « Oui, mais n'a-t-on pas su, dans l'accusation, Comment se dissipoit la superstition ?
Et si pour ma défense, hélas! il n’est personne, Dois-je pas invoquer une sainte Madone Que j’ai placée à l’arbre et qui pourrait de loin Et du haut de sa châsse être encor mon témoin?
— « Alors, et du vrai culte et du culte des fées Ensemble vous mêliez les vœux et les trophées?
— « Non, non ! mais du moment que la vierge fut là Toute la vieille erreur aussitôt s’en alla.
Et d’abord je croyois vous l’avoir fait comprendre.
— «Jeanne, vous expliquer, c’est aussi vous défendre. Dites-nous donc encor si les profanes jeux De l’image sacrée ont offensé les yeux?
— « Moi, je n’ai vu jamais, à ces rustiques fêtes, Qu’une joie innocente et que des jeux honnêtes... Aussi je sens mon cœur, à ce doux souvenir.
Plein de larmes qu’il peut à peine retenir !
— «Pourtant vous y suiviez des croyances bien vaines,
Quand, selon leur langage, en faisant ses fontaines, Aux premiers jours de mai, le peuple en oraison Alloit au cours de l’eau chercher sa guérison.
— « Ah î Messire, je crois que toute créature Peut sans remords puiser l’eau d’une source pure.
Je ne vois point de mal à prier le bon Dieu
En buvant de cette eau, n’importe dans quel lieu ;
Ni point de mal non plus à la vive espérance Qu’il veut par ce moyen soulager la souffrance.
. — a Jeanne, dispensez vous de discuter vos faits Et vos gestes! il faut, simplement, au procès,
En donner le détail, sans aucuns subterfuges ;
Car le droit d’examen n’appartient qu’à vos juges.
— « Et vous, quand sur un point vous accusez ma foi, Daignez savoir aussi comment je l'entends, moi!
— « Sans doute : mais pourquoi hasarder cette injure Qui semble une leçon, ou même une censure?
«Quant à mon but, je veux, et je vous en préviens, Rechercher aujourd’hui quels étoient les liens Entre vos actions dans un pauvre village Et les divers exploits de votre grand message !
En s’éclairant l’un l’autre avec sincérité,
Ils devront sous nos yeux fixer la vérité.
Bornez-vous donc aux faits, sans plus de commentaire.
— « Eh bien ! je vous sais gré d'un avis salutaire, Messire.
— « Vous semblez avoir eu dans les champs Quelques goûts de magie, ainsi que dans les camps. Comment attiriez-vous, et par quel stratagème,
Tous les petits oiseaux à vous et sur vous-même? —«Le fait est vrai, très-vrai!., quant à savoir comment Ma raison, comme vous, l’ignore absolument.
Est-il permis du moins d’en présumer la cause?
Tout à l’heure, j’osois; mais à présent je n’ose.
— « Osez I
— « Je me disois : quand l’Archange descieux Ou parle à mon oreille, ou paroît à mes yeux,
Faut-il donc s’étonner si la simple fauvette Arrive apprivoisée à l'humble bergerette ?
— « C’est dire, à votre sens, que ces merveilleux faits Vous sont un privilège ; et je le prévoyais.
— « Je redis ma pensée ; elle n’est point comprise ! C’est qu’un peuple d’oiseaux ne m’a guère surprise En venant jusqu’à moi, quand les Saints, les Élus,
Les Anges môme, y sont, et bien souvent, venus :
Voilà tout !
— « Il nous faut. Jeanne, une foi bien ferme ;
Des miracles sans but, sans motif et sans terme !
Je suis donc obligé d’éclairer pas à pas Ce flot d’illusions qui ne s’arrête pas.
— « Je dis tout simplement ce que j’ai vu, Messire,
Vous ne le croyez point. Je n’ai plus rien à dire.
— « Vous avez à répondre à d’autres questions Sur les principaux faits et leurs relations.
« Au front de Charles Sept quelle étoit cette marque Où vous avez soudain reconnu le monarque ?
— « Cela ne touche point au procès, mais au roi,
Au roi seul. Donc ici n’attendez rien de moi ;
Et c’est assez pour vous de voir Jeanne elle-même.
Par le ciel députée en un péril extrême,
Sauvant en quelques jours (elle l’avoit promis 1 )
Et la France, et le roi, de tous leurs ennemis.
— « Oh ! non, vous n’avez pas terminé cette guerre ;
Et Paris sent encor le poids de l’Angleterre.
CITANT VINGT -DEUXIÈME. <H
— « Messire, c’est bien vous, et vous seul cette fois, Qui me faites parler, et plus que je ne dois!
Sachez-le : j’ai poussé l’Étranger sur la route Où rien n'arrêtera désormais sa déroute.
Voilà ce que j’appelle avoir cbassé l’Anglais ;
Et, je vous le prédis, il s’en va pour jamais!
— « Peut-être devroit-on réprimer tant d’audace,
Et sinon par la peine, au moins par la menace !
Mais à celte rigueur je préfère l’espoir De découvrir encor ce que je veux savoir.
« Ne vous êtes-vous pas souvent préoccupée, Comme d’un talisman, de votre heureuse épée?
— « Non ! Mais, comme instrument qui m’est venu de Die Oui ! Vous n’ignorez pas en quel vénéré lieu Elle étoit enfouie ; et comment découverte,
Comment remise au roi, comment à Jeanne offerte,
Et comment, quand elle est au secours d’Orléans, L’Archange en fait jaillir des éclairs foudroyans. Depuis, et sur le dos d’une impudique femme,
Dans l’indignation j’ai rompu cette lame ;
Prophétique débris ! Le céleste secours Se brise, et se dérobe au flot des mauvais jours.
— « 11 suffit!... Maintenant, cette même magie S’est encore attachée à certaine effigie...
— « Mon étendard ! il est pareil aux étendards Qui des hommes au ciel élèvent les regards.
Ne l’accusez donc point de coupable pratique ;
Ou, pour tout dire, il est divinement magique!
— « Cette vertu, l’a-t-il de vous, ou bien en soi?
Eût-il, en d’autres mains, causé le même effroi?
— « Dieu ne dit pas toujours son secret à la terre .
Et dans mon étendard je respecte un mystère,
— « Vous le portiez à Rheims aux autels du Seigneur.
— « Comme il fut à la peine, il étoit à l'honneur !
—«Et qu’en avez-vous fait?
— « Hélas! j’ai dû comprendre Que venant du saint temple il falioit le lui rendre ;
Et dès que nos exploits ont paru tous finis.
J'ai suspendu sa gloire aux murs de Saint-Denis.
— « Enfin, selon vous, Jeanne, il nousfaudroit le croire, Les Anges vous prêtoient et leur force et leur gloire;
A la guerre, en leur nom, dictant l'ordre des cieux, Vous jettiez dans les rangs des mots mystérieux.
— « Je disois, en courant au combat la première :
« Entrez dans les Anglais, et suivez ma bannière !
— « Jeanne, Dieu vous entend ! Confiez-vous à lui.
— « Qu’il éclaire mon juge, et qu’il soit mon appui 1 »
Au prétoire, à ces mots, éclate le blasphème :
Il poursuit l’accusée, et l’assesseur lui-même !
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Échos des réponses de Jeanne. — Délibération de Charles VII. — La victime élue. — L’Archange Gabriel. — La Reine des deux. — Nouvelle conjuration d'Asrnoiée. — Manœuvre infernale au Prétoire. — Jeanne retuse un tardif conseil de défense.
Les réponses de Jeanne, admirables éclairs, Réjouissoient le ciel, irritoient les enfers,
Et couroient sur la terre en flammes électriques, Consolant les cœurs droits, troublant les cœurs iniques. Les conseils du mensonge et de l’impiété En vain d’un voile obscur masquoient la vérité,
Elle reparoissoit, lumière toujours vive,
Dans l’inspiration de la sainte captive.
Parmi les assesseurs un grand nombre déjà,
Émus des derniers mots de Jean de Fontana,
Comme lui, résistant au pontife parjure, Abandonnent enfin l'indigne procédure.
Ne pouvant prendre part au jugement, leur voix Parloit au nom du ciel et des divines lois,
Et partout, hautement, de la sainte innocence Dans la ville attristée épousoit la défense.
La France est inquiète; et Valois et ses preux N’ont pas dû se borner à d’inutiles vœux :
Ils s’arment; ils suivront jusqu’à la prisonnière, Jusqu’au cachot, l’élan de cette ardeur guerrière. On attend le signal ; le mot d’ordre est donné.
Des ombres du mystère il reste environné ;
Car, pour sauver enfin la fille de Romée,
A l’éclat du grand jour, il faudroit une armée !
Et les nombreux vassaux, prêts à servir le roi,
Ne servent pas si vile un martyr de la foi! L’héroïsme peut seul, dans sa rapide audace, Joindre contre l’Anglais l’effet à la menace.
Encore faudroit-il, pour guider les héros,
Des saintes voix du ciel retrouver les échos ;
Et, comme Jeanne d’Arc les entend elle-même, Marcher à l’unisson de leur conseil suprême.
Loin de là, c’est l’enfer qui jette sous leurs pas Le piège et le péril qu’ils ne soupçonnent pas.
Au fond de la Provence en exil retenue,
A la voix de la reine Agnès est revenue,
La perfide! et quel prix promet-elle aux bienfaits? Un jour on le saura dans le royal palais!..
Dès à présent, qu’il tremble ! elle est tout inondée,
À l’instar d’Isabeau, des poisons d’Asmodée :
Ils courent dans l’éclat de ses jeunes attraits;
Plus que la passion, l’art en a les secrets.
Jamais, jamais, peut-être, à de funestes armes La beauté dans sa fleur ne prêta tant de charmes! D’un regard à la fois plus tendre et plus hardi,
Ses yeux ont pris l’éclair au soleil du midi.
Le dépit de llabsence a redoublé ses forces,
Et d’un coupable espoir préparé les amorces. L’ennemi du miracle et des saintes vertus,
La Trémoïlle, aux sentiers qu’elle a déjà battus Sous un masque hypocrite aujourd’hui la ramène, Pour le malheur du roi, pour le deuil de la reine Et pour la mort de Jeanne; et par elle il surprend Le secret du labeur que Valois entreprend.
« Quoi ! Sire, vous osez dans cette tentative Risquer du même coup le sort de la captive,
La gloire de vos preux, l’honneur du nom français!
A vos armes quel Ange a promis le succès?
Puisque nous parcourons une ère de merveilles.
Je le redis : quel Ange en parle à vos oreilles?
Ici, pour vous absoudre, il ne faut rien de moins! Mieux vaudroit-il vous voir appliquer tous vos soins A rassembler encor vos guerriers en grand nombre. Car de toute l’armée il ne reste que l’ombre.
Occupée à chasser l’Anglais, en divers lieux,
Pied à pied, elle suit l’ordre venu des deux.
Mais d’une tâche sainte et que Jeanne a donnée Oh! non, Dieu ne veut pas qu’elle soit détournée!
Il saura bien lui-même, au cours d’un jugement, Sauver celle qui fut son heureux instrument;
Et c’est à sa bonté faire presque une injure
Que de la devancer dans celte conjoncture.
— «Ami! juge-tu bien des devoirs de ton roi?
Ils ne dépendent point de plus ou moins de foi Dans l’espoir d'un miracle; ils sont fixés d’avance. Que diras-tu surtout de la reconnoissance?
A l’intérêt du peuple une fois, hélas! oui,
Je l’ai sacrifiée avec mon Tanneguy,
Ce sauveur de mes jours! mais Jeanne ici nous crie, Et du fond d’un cachot : « J’ai sauvé la patrie ! »
— « Si Jeanne l’a sauvée (et je le reconnais,
Moi qui, vous le savez, ne l’espérai jamais!)
Je puis dire, en ce jour, avec plus d'assurance : Laissons, laissons à Dieu le salut de la France,
Il poursuivra son œuvre, et sans nous, mieux que nous.
— « Mais de l’honneur un roi doit se montrer jaloux ! Pour soi-même il lui faut suivre la droite ligne. J’entends encor du sacre une parole insigne :
« Récompensez les bons, châtiez les pervers,
« Au devant du malheur marchez les bras ouverts;
« Que le pauvre, la veuve et l’orphelin sans crainte « Y trouvent leurs abris et contre toute atteinte 1 »
« Envers un peuple entier si tel est le devoir,
De son libérateur quel doit être l’espoir !
Et du sein des périls pour le sauver lui-même.
Quel feu doit luire au front chargé du diadème t « Avec d’autres héros, et de mon ordre exprès, Xaintrailles doit marcher par des sentiers secrets Vers la Sainte de France ; et, si l’Ange les guide, L’enlever au cachot sous sa puissante égide.
— «Honneur, sans doute, Sire, à tout royal effort! Mais ne confondez point l’écueil avec le port.
Aussi la moindre attaque au nom de l’héToïne
Soudain devient contre elle un signal de ruine,
Un prétexte nouveau d’appesantir ses fers Et de la transporter même au delà des mers. »
Ces derniers mots sortoient des lèvres du ministre, Quand Sorel d’Asmodée ouvre l’avis sinistre :
« Que le roi se rassure ! à Rouen nul danger Ne peut menacer Jeanne aux mains de l’Étranger.
Au prétoire des clercs et du juge d’Église Dès le commencement lui-même il l’a remise :
Pour votre cœur royal quelle sécurité!
Des droits de la justice et de la vérité Un pontife se charge! ah! ne craignez plus, Sire!
Vous n’avez rien à faire, et même rien à dire.
— « Pourtant, et jusqu’ici les bruits du jugement Annoncent que la haine y prend part grandement!
— « Ces vains bruits ne font pas un arrêt à l’avance. Àiusi j’ai souvenir qu’au fond de la Provence,
Quand Jeanne de Poitiers subissoit l’examen,
On disoit la merveille avortée en chemin;
Et par le promoteur la bergère attaquée Sembloit à son hameau s’en retourner moquée.
Mais enfin le triomphe a jeté son éclat.
« Aujourd’hui, le grand-juge est encor un prélat ;
Et nombre d’assesseurs, comme un autre concile, Doivent fixer le roi dans un espoir tranquille.
— « Contre l’indignité du procès criminel Ne faut-il pas du moins un déni solennel?
— « Sire, aux droits de l’Église oseriez-vous prétendre? Laissez-lui rendre en paix l’arrêt qu’elle doit rendre. Au surplus, ce procès se distingue en deux parts,
Et celle du prodige, et celle des hasards.
Au prodige sacré tous nous rendons hommage;
Mais aux hasards on peut refuser un suffrage.
Eh bien! après le sacre où l'oracle a fini,
Un espoir tout humain pouvoit être puni :
Il le fut ! à Paris, à Compiègne, déçue,
Jeanne d’Arc de sa faute a dû prévoir l’issue.
— « Mais, hélas ! c'est moi-même ( et qui peut l’ignorer? C’est moi qui dans nos rangs la forçoit de rentrer.
Le peuple en fut témoin : elle étoit tout heureuse De retourner bien vite aux rives de la Meuse,
Dès son départ de Rheims; et me disoit à moi :
« Ma mission est close! à présent, gentil roi,
« Laissez votre servante aller dès tout à l’heure « Avec ses vieux parens à leur vieille demeure.
« Dans cette confiance ils sont venus ici ;
« Ils veulent me ravoir, et je le veux aussi.
« Mon exil est fini quand j’ai fini ma tâche ;
« Et je l’ai dit assez pour que mon roi le sache :
« Il est tems de partir et de revoir ces lieux « Où j’ai reçu pour lui le message des cieux.
« Ah ! j’y consacrerai dans la sainte prière « Tous mes vœux à bénir son auguste carrière.
« Je ne lui dis donc point un désolant adieu,
« Et je serai toujours avec lui devant Dieu »
«Et moi, j’osai répondre : «Eh quoi! vous, sainte fille,
« A la France, à son roi, préférer la famille !
« Oh ! non, non, tel n’est point le conseil de vos voix.
« Consullez-les du moins une dernière fois. »
« Jeanne me le promet, et Jeanne, se retire.
« Moins d’une heure s’écoule, elle revient me dire :
« O mon roi ! c’en est fait : le conseil du Seigneur
« Ramène tous mes vœux à l’éternel bonheur,
« lit je n’en aurai plus désormais sur la terre. »
— « O Jeanné ! expliquez-vous.
— « Sire, c’est un mystère.
« Tout ce que peut savoir le roi, c’est qu'ici-bas « À peine aurai-je un an duré dans les combats,
« Qu’aussitôt de l’Anglais je serai prisonnière.
« Mais reprends ton courage ainsi que ta bannière. »
(Ont ajouté les voix comme je vous le dis),
« Tu nous suivras un jour dans le saint paradis ;
« Sois sûre d’y venir en sortant de ce monde 1 «Tu peux l’apprendre au roi, s'il veut qu’on lui réponde.
« Enfin dans tous les cœurs heureux de te bénir,
« A la gloire de Dieu laisse un long souvenir. »
Alors du front royal tombent de grosses larmes!
Alors l'impure Agnès, et malgré tous ses charmes, Comprend bien que le prince épris d’un saint amour,
De leur coupable espoir ignore le retour.
Puis, elle a su reprendre, au souffle d’Asmodée,
Sous une autre couleur la satanique idée :
« La pauvre Jeanne, hélas ! je la pleure avec vous !
Mais de sa vive foi qui ne seroit jaloux ?
Au fond, elle est heureuse avec sa prophétie :
Aux délices du ciel son ardeur l’associe.
L’Église est bien son juge, elle tient dans ses mains Et les devoirs sacrés, et les devoirs humains.
— « Ah ! m’a dit encor Jeanne, ah ! gardez-vous bien, Sire, « De venger ma prison, ni môme mon martyre ! »
«Mais de mon cœur j’entends le reproche royal :
Ne rien faire pour elle est déjà faire mal !
— «Ce reproche, Seigneur, m: semble un vain scruj ule!
A Jeanne prophétesse êtes-vous incrédule?..
Oui, vous l’êtes déjà, si vous n’obéissez Aux célestes avis qu’elle même a tracés.
—«Malheureux que je suis ! j’adore le prodige :
Et pourtant de son cours aujourd’hui je m’afflige !
— « Sire, dans tous vos pleurs vous avez des amis,
Et (si vous l’agréez, cet espoir m’est permis)
Je serai dévouée au roi comme à la reine,
Avec le doux labeur de soulager leur peine. »
La Trémoïlle et Sorel, soudain congédiés,
Vont refaire leurs plans longtems étudiés.
Quand ils les poursuivront, quel en sera le terme ?
Ici, dans sa douleur, que l’histoire se ferme !
Ou plutôt qu’elle frappe avec toutes ses voix De stygmates brûlans les corrupteurs des rois !
Mais à l’Oint du Seigneur s'il faut jeter la pierre,
Le poëte jamais n’a jeté la première.
Non; ne maudissons point! Mais, tremblans, attendons; Un calvaire s’élève, il promet des pardons.
Aujourd’hui la chaumière offrira la victime ,
Le trône aura plus tard sa revanche sublime.
Dans les peuples, hélas 1 un flot d’iniquités Ne déborde-t-il pas souvent de tous côtés?
La prière des Saints, leurs vertus, leurs exemples.
Le chassent-ils toujours des palais et des temples?..
Aux scandales d’en haut les scandales d’en bas S’enchaînent, mais comme eux ne s’enregistrent pas.
Si la taille des grands doit mesurer le crime,
La foudre aussi mesure et le pied et la cime.
D’un roi Victorieux quelle sera la fin?...
Et ne voudra-t-il pas un jour mourir de faim ?...
Jeanne, priez pour lui !... mais, que dis-tu, poëte ? Dès longtems Jeanne prie ; et son œil de prophète A déjà vu de loin les remords de son roi,
Ses douleurs, et sa tombe ! et toujours l'humble foi A ce qu’il ne fait point sait trouver une excuse,
Et de ce qu'il a fait nulle part ne l’accuse.
Oh ! comme elle a compris, dans sa sainte amitié, Combien un foible cœur est digne de pitié !
Et comme, en le suivant, sa prière bénie Lui rouvre encor le ciel jusque dans l’agonie !...
A l’œuvre du salut quelle source d’espoir !
Si dans la pourpre, hélas ! peu d’anges se font voir, Pourtaut que parle-t-on de dynastie usée?
A qui jamais la grâce est-elle refusée ?.
Et Dieu ne peut-il pas susciter, au vieux sang,
Et le vaste génie, et le cœur innocent,
Et, dans la longue race où dort le diadème,
D’heureux fils au Saint roi d’un si vieux sang lui-même?
De ces enfans du sacre en vain l’ambitieux, Usurpant l’héritage, interroge les deux ;
Les oracles ont fait la réponse unanime :
« Un abîme toujours appelle un autre abîme ! »
Pour l'expiation et des grands, et des rois,
Et du peuple, il faut bien, à côté de la croix,
De loin en loin, quand Dieu veut faire à sa clémence Aux regards des mortels un horizon immense,
11 faut bien que s’élève un sublime échafaud !
Là, Jeanne d’Arc saura parler encor plus haut.
Depuis son humble enfance, et sous le toit rustique, Nous l’avons vu grandir, cette vierge angélique ; L’innocence en a fait la Sainte du hameau,
Et le souffle divin un prophète nouveau.
En face des grandeurs l’essor de sa parole.
Sur son front, de l'oracle a placé l’auréole ;
Puis, la guerre l’admire avec son étendard Renversant d’un seul coup l’orgueil du Léopard,
Et déployant partout, chrétienne Machabée,
Une gloire qui semble aux Anges dérobée.
Et l’œil des cœurs la suit dans l’élan de sa foi Ressuscitant la France au sacre de son roi ;
Enfin, douce au martyre, et bien plus grande encore Au feu qui fait pâlir l’éclat de son aurore.
Et qui donc l’a conduite ainsi, de jour eu jour,
A des perfections dignes de tant d’amour?
Mortels! en avez-vous le secret dans vos Ames ?
Oh! non !.. hommage donc aux prophétiques flammes! Jeanne est sœur des élus , Jeanne est fille de Dieu !
Et dans cette croyance il n’est point de milieu.
Aux portes de la mort la Sainte est toute prête A recevoir des deux un dernier interprète :
C'est Gabriel ! Dieu même aux Esprits bienheureux De la famille humaine a confié les vœux Dans l’inspiration de leurs divers offices ;
Les prodiges aux uns, aux autres les justices ;
A ceux-ci les secours, à ceux-là les conseils. Pourtant les Anges saints ont tous des cœurs pareils. Et, dans l’ordre sublime où leur gloire les place,
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Tous ils puisent ensemble aux sources de la grâce. Tous aussi, dans leur zèle auprès de l’Homme-Dieu, Et de la terre au ciel, et du ciel au saint lieu,
De la foi sur leur aile ils portent la prière.
Micaël y répand la divine lumière;
Raphaël de leurs maux guérit l’âme et le corps ; Gabriel dans ses mains tient la vertu des forts.
Le voici près de Jeanne : au martyre il l’exhorte ; Dans la dernière épreuve elle sera donc forte !
Écoutons : « Sainte enfant ! dès le sacre de Rheims, Vous retourniez d'abord aux plus humbles desseins, Et jusqu’à Domrémy, dans les bras d’une mère,
Loin du feu des combats, loin de la vie amère !
Mais le roi vous rappelle; et vos divines voix Entre les deux conseils vous ont laissé le choix ;
Et bientôt revenue à ce pieux délire
Qui vous donne à rêver la palme du martyre.
Vous avez préféré le Calvaire et son fiel Où brille de plus près la couronne du ciel :
Vous y touchez !.. Je viens bénir l’heureuse audace Qui vous fait contempler cette mort face à face .
— «Ah ! Seigneur, ma pauvre âme a bien peur défaillir Dans les émotions qui viennent l’assaillir A tout moment'... Je suis tantôt d’un bon courage,
Et tantôt abîmée en un sombre nuage Où je ne vois plus rien que l’horreur du tombeau, Quand loin de moi les Saints retirent leur flambeau. Mais si j’entends leur voix, ou mieux celle de l’Ange, A mes yeux aussitôt, tout renaît et tout change,
Et vers le ciel ravie, au signal du départ,
m JEANNE D’ARC.
Je voudrois avec eux m’envoler sans retard.
— a Jeanne, un si pur désir dit assez qu'à toute heure Au fond de ce cachot avec vous Dieu demeure.
Quand le cœur est à lui, le cœur arrive au but.
Ne vous troublez donc pas si, payant son tribut La nature est encor par l’effroi ressaisie;
La grâce n’y perd point la part qu’elle a choisie.
— « Que vous me soulagez ! saint Archange ! Jamais Je n'ai si bien trouvé la force dans la paix;
Et même je comprends comment Job a sans crainte Béni Dieu dans l'éclat d’une incessante plainte.
« Je puis donc, devant vous épanchant tous mes pleur Parler de Domrémy, de Greux, de Vaucouleurs...
«O mon père! ô ma mère! ô mes frères! je tremble Que d’une affreuse mort le deuil ne vous rassemble !
Et la fille et la sœur que vous vouliez revoir N’aura bientôt de vous qu’un cri de désespoir !
De nos amis non pl ifs ! . . et toi, ma douce Haumette, Avec qui j’aimois tant à tenir la houlette,
Comme à filer le lin ! toi donc, que diras-tu De celle où tu cherchois des instincts de vertu ?
D’un grand crime à jamais on veut flétrir sa vie ! L’Église, on le dira, l’a seule poursuivie,
L’a seule condamnée ! et ni peuple, ni roi.
Nul n’est allé vers elle au secours de sa foi!
Et vous preux dont l’honneur accompagnoit mes armes Et mon labeur, pour vous je sens couler des larmes... L’espoir venu du ciel sitôt évanoui Ne vous sera-t-il pas un scandale inouï?
Ah! je le crains encore, hélas ! Au moment môme Où Dieu me rétablit dans un calme suprême ;
Car mes gémissemens ne seront plus pour moi...
CHANT VINGT-TROISIÈME. t*7
Je pourrai donc pleurer aujourd’hui sans effroi,
Et, jetant comme un poids ces pleurs de la nature, Garder au fond de l’âme une paix toute pure.
« — Oui, Jeanne, ils sont permis les pleurs que vous versez, Et l’Archange jamais ne dira c'est assez ;
Ils sont le désaveu de toute humaine ivresse,
Et la force de Dieu paraît dans la foiblesse D’une victime sainte élevant ses soupirs Vers le ciel, en montant l’échafaud des martyrs.
« Mais je dois dissiper autrement vos alarmes Sur tant de cœurs amis, parens, ou frères d'armes :
« Nul scandale ne peut pénétrer au milieu Des prodiges éclos dans les œuvres de Dieu;
Et quand sous leur éclat l’œil rebelle s’égare,
Jamais impunément l’erreur ne se déclare ;
Son hypocrite masque, inutile rempart.
Tombe, et la vérité reluit de toute part.
Donc, Jeanne, contre vous (soyez bien rassurée!)
Le mensonge n’aura ni force, ni durée !
« Aussi l'iniquité dresse, sans le savoir,
Le trône où les élus iront vous recevoir. »
Ne vous étonnez point de cette apothéose :
Toujours de ses martyrs Dieu prend en main la cause, C'est la sienne ! il renverse au feu de ses éclairs Et les esprits moqueurs, et les juges pervers.
Jusqu’au fond d’un cachot, de sa sainte parole Dans toutes vos douleurs le baume vous console.
a Sachez le : les grands jours qui rendent à la fois Et vos rois à la France et la France à vos rois,
Ne sont rien près du jour où, victime innocente,
Yous ferez des pardons parler la voix puissante.
« Dans les peuples chrétiens, vous ne l’ignorez pas, Satan sème l’ivraie et le mal sous leurs pas.
« Micaël vous a dit cette lutte terrible Qui bientôt jettera tous les cœurs dans le crible ; Épreuve où votre France, entre les nations,
Devra rester fidèle à ses traditions.
Elle est l’œuvre des Saints, cette France chrétienne : Donc à leur foi toujours il faut qu’elle appartienne.
Et pour lui mériter ce glorieux bonheur,
Que l’expiation la ramène au Seigneur.
« Eh bien ! pour le salut de la grande famille. Vous-même êtes choisie entre tous, pauvre fille!
Et quand vous monterez à la croix de Jésus,
Il y fera germer un long peuple d’élus.
— « Saint Archange ! comment son indigne servante Peut-elle ouïr de vous cela sans épouvante?..
Elle, le rien des riens! dans cette œuvre des cieux Compter pour quelque chose !.. elle comprenoit mieux A de terrestres soins sa mission bornée.
Mais au salut divin unir sa destinée !..
Non, sans l’éclat qui brille au fond de ce cachot, Non, non, je n’oserois en savoir un seul mot! »
Elle achevoit à peine, et voici que Marie Apparoît à ses yeux : « O ma fille chérie!
Courage ! écoutez bien l’Archange qui jadis S’en vint à Nazareth du haut du paradis.
Ne vous effrayez plus ! mais que la tendre feuille, Quand tombe la rosée, aussitôt la recueille,
Et sache seulement, dans son humilité,
Qu’elle reçoit du ciel un don immérité.
— « O ma Mère! après vous, je n’ai plus rien à dire
Mais pour m’encourager aux sentiers du martyre, Faites que de mon Dieu l’auguste sacrement Devienne avant la mort mon dernier aliment!
Depuis de trop longs jours, hélas! je suis réduite A cet éclat des Saints dans leur douce visite.
Et vous le savez bien, ô Vierge ! ô mon appui !
Jésus seul peut combler les cœurs qui sont à lui. Aussi j’ai retenu la prophétie heureuse Où vous m’avez bénie aux rives de la Meuse,
Quand, sous mon humble toit illuminant la nuit, Vous me disiez ces mots dont j’espérai le fruit :
« Jeanne vous m’entendrez dans les grâces intimes,
« Je serai près de vous à ces instants sublimes « Où le saint tabernacle ouvert au pur amour « Dispense à ses amis le pain de chaque jour, n Oh l oui, ma mère, oh ! oui, cette sainte promesse A bien su condescendre aux vœux de ma tendresse : Mais depuis ma prison, le sang de mon Sauveur Semble n’écouler plus le cri de ma ferveur...
— « Jeanne, consolez-vous! cette longue souffrance Doit être aussi comptée au trésor de la France,
Et pour elle et pour vous, elle garde son prix,
Dans ce compte où mon lîls sait le poids du mépris! Puis le froment divin, bientôt, sans plus attendre,
A vos ardens soupirs va répondre et descendre ;
Et moi pour adoucir la fin de vos tourmens,
J'irai les bras ouverts à vos derniers momens. »
Alors, en bénissant la douce prisonnière,
Marie a disparu dans un flot de lumière.
Et Gabriel reprend devant les saintes sœurs Les c jnseils destinés aux longs adieux des pleurs :
— « Quand la Reine des cieux a dit la récompense,
Jeanne, d’en dire plus l'Archange se dispense.
Si, parfois dans l’oracle il se trouve un écueil,
Rien en vous, humble enfant, n’annonce un pareil d euil Et quelle sainteté donna jamais l’exemple Où du fond d’un cachot Marie a fait un temple ?
De son humble parole avec quelle bonté Elle épand le parfum dans un cœur attristé !
Celle qui voit Dieu seul au-dessus de sa gloire,
Ici de Nazareth rappelle la mémoire !...
Celle qui dans le ciel règne avec ce grand Dieu,
Aime à s’humilier jusque dans un tel lieu ! ...
Ah ! tombons à genoux ! et, suiv ant ce modèle.
Ne formons plus qu’un vœu : Soyons tous dignes d’elle!
— « Saint Archange! mon Dieu viendra me secourir, Elle l’a dit ; et Jeanne, heureuse de mourir,
Avec le pain des forts ne craindra plus la flamme !
Et ma divine mère aura soin de mon âme,
Elle l’a dit encore I — Oh ! non ! plus ne m’est rien !
Rien ne m’est plus ! Dieu seul , Dieu seul est tout mon bien !»
Tandis que la prison où reluit l'innocence Des visiteurs divins recéloit la présence,
Asmodée et le flot du cortège infernal Autour des sombres murs médite encor le mal.
Déjà plus d’une fois l’impure tentative S’est brisée à l’aspect de la sainte captive ;
Et les Anges toujours sous le feu des éclairs Ont au loin refoulé le complot des enfers.
« Jeanne d’Arc prie en paix ! disoit l'esprit infâme, Son cachot est pour nous fermé comme son âme ;
Et, depuis les terreurs de la fatale nuit
Où sous un glaive ardent tout à coup éconduit,
Avec vous je fuyois à travers l’ombre noire,
Hélas ! j’ai soupçonné cette nouvelle gloire !
Et n’osant plus risquer ouvertement l’effort Dont Satan espéroitbien mieux que de la mort,
J’ai rôdé vainement aux routes souterraines,
Je n’ai rien obtenu des verroux, ni des chaînes;
Et tous les vils gardiens, plus effrayés encor,
Aux complices mortels ont restitué l’or !
A cet étrange signe il faut donc bien nous rendre . La proie échappe au piège où nous croyions la prendre; Elle s’en ira pure au menaçant bûcher Où la main des bourreaux est prête à l’attacher;
Et de là !.. n’est-ce pas une échelle céleste Vers celui qu’elle adore et que l’enfer déteste?..
« De cet espoir maudit détournons nos regards,
Et cherchons un triomphe ailleurs et sans retards.
« Dans le palais du prince et le palais du juge,
Il est à nos dépits, il est plus d’un refuge :
De Ghinon à Rouen, de Rouen à Chinon,
Nous saurons bien venger l’échec de la prison.
« De la cour de Provence à la ün revenue,
Sorel du grand manoir me rouvre l’avenue :
Par elle sur le roi nous régnerons bientôt,
Et nous dissiperons l’entourage dévot.
Par elle à tous les yeux la demeure royale,
Étalera partout les charmes du scandale...
Quel succès pour ce tems I et de quel souvenir U va doter nos feux dans un long avenir !
J’entends, j'entends déjà les cyniques poêles Célébrant à l’envi leurs délirantes fêtes Où si joyeusement l’ivresse des concerts
Saute du môme pas de sa danse aux enfers !
« Puis un autre champ reste à nos lugubres joies, Le prétoire ! la fraude y va suivre ses voies. Partageons tous nos soins : aux uns la volupté , Aux autres l’imposture, à tous l’iniquité !
« Que chacun juge donc le poids à son épaule. Pour moi je suis tout prêt au jeu du double rôle. Tant le feu de Satan, dans ses vastes ardeurs.
De tout mon être a su remplir les profondeurs. »
Tels sont les vœux du chef de l’infernale bande.
Il semble que déjà Sommièvre les entende ;
Sur un arrêt de mort il a peur du grand jour,
Et l’esprit ténébreux lui suggère un détour.
De tous les examens subis par l’accusée L’analyse menteuse est bientôt disposée,
Et sur ce faux rapport les universités Répondent anathème à tous les faits cités.
Puis l’Anglais, rassuré par ces vils subterfuges, Fait rentrer au prétoire accusateurs et juges.
D’abord en quelques mots la voix du promoteur Résume impudemment son langage imposteur ;
« 11 faut, dit Estivet, que Jeanne hors l’Église Au juge séculier désormais soit remise;
Car elle est devenue un juste objet d’horreur,
A des signes certains et de schisme et d’erreur,
Et même d’hérésie : et ce crime complexe,
Et le port de l’habit étranger à son sexe,
Tout enfin la condamne : elle est digne de mort ! »
Mais, dans l’émotion d’un généreux transport, Contre l’iniquité de cet avis funeste,
Le cri des prêtres saints se révolte et proteste.
Frère Isambard osoit, dans un nouvel éclat, Démasquer les abus commis par le prélat :
« Où donc est l’équité dans la marche suivie?
Vous jugez sur l’honneur, la liberté, la vie,
Et lorsque Jeanne d’Arc est là sans défenseur,
Vous imposez silence aux droits de l’assesseur!
a Puis, en secret, le juge examine et consulte,
Et, colportant au loin sa procédure occulte,
U s’en revient armé de condamnations Où Jeanne ignore tout, même les questions!
C’est offenser les lois du ciel et de la terre. »
Ainsi se dévoiloit l’oeuvre de l’Angleterre :
Et l’enfer rugissant avec le Léopard Maudissoit cette voix du loyal Lsambard;
Et l’impudent Warwick, dans l’excès de sa haine, Veut le précipiter au courant de la Seine.
Voilà donc la justice et l’espoir des tyrans !
La mort dans tousles cœurs, la peur dans tous les rangs.
L’hypocrite prélat, sûr de celte influence,
Propose à l’accusée un conseil de défense :
« Mais ce n’est plus, seigneur, ni le temps, ni le lieu,
«3i JEANNE D'ARC
Et je veux m’en tenir au seul conseil de Dieu. »
Interdit à la voix de ce cœur magnanime,
Le juge à son cachot fait rentrer la victime ;
Et les derniers conseils des prévaricateurs De son arrêt de mort vont hâter les lenteurs.
Vf' ?<)
Les abords du cieL — Préparations à la mort.— Dernières séances. — Condamnation. — Les XII articles. — Soumission de Jeanne à l'Église. — Fraude du juge. — Le Viatique.— Compassion du peuple. — Rage de l’enfer. — Satan espère un poète. — Jeanne est remise au bras séculier. — Ses adieux et sa mort.
A mériter enfin la palme du martyre Dans la paix de son cœur la prisonnière aspire, Et ses yeux contemplant la gloire des élus De ses juges mortels ne s’inquiètent plus.
Son sacrifice est fait. Ah ! pourquoi tarde-t-elle Cette mort, vrai signal de l’aurore éternelle ?
Du fond de sa prison, au soleil de la foi,
Jeanne sembloit du corps avoir brisé la loi,
Et d’un reste d’argile ignorer le mélange :
Elle étoit comme l’âme, elle étoit comme l’Ange.
De leur éclat divin, et la nuit, et le jour,
Les célestes Esprits illuminoient la tour;
L’échelle de Jacob y retrouvoit sa base,
Et Jeanne s’élevoit aux splendeurs de l’extase.
Dans cette vision la voix de Gabriel Lui révéloit déjà tous les abords du ciel.
Et Jeanne monte encore : et la barque de Pierre Apparoît à ses yeux dans des flots de lumière,
Arche mystérieuse où le Christ est vengé Sur les impurs débris du monde naufragé.
Avec plus de pitié que l’arche du déluge,
A l’effroi des pécheurs entr’ ouvrant un refuge,
Elle penche vers eux son bord hospitalier Et les ramène au Dieu qu’ils osoient oublier !
Et Jeanne voit de loin un infernal génie Infectant Albion comme la Germanie,
Tandis que, même aux jours de sang et de terreur,
La France dans sa foi reste pure d’erreur.
Et Jeanne monte encore : et ses regards sublimes Aperçoivent, bercés au-dessus des abîmes,
De grands peuples d’enfans mieux gardés mille fois Que ne le fut jamais aucun enfant des rois.
Et pourtant à leurs yeux privés du bien suprême On retrouve des pleurs : ils sont morts sans baptême, Hélas ! loin de l’Église et des bras maternels,
Ils sont de l’espérance orphelins éternels !
Une autre sphère s’ouvre; et Jeanne monte encore : Elle y voit presque un ciel dans un feu qui dévore ; Et d’innombrables Saints, tous brûlés en ce lieu,
Bénissent leur souffrance : ils sont sûrs de voir Dieu.
Et Jeanne monte encore : une heureuse prière Souvent vient renverser la brûlante barrière,
Et l’infini bonheur semble comme entr’ouvert Aux âmes dont le cœur a d’abord tant souffert!
Et des flots de parfums, et des flots d’harmonie Y suivent tous les pas de leur foule bénie.
Mais à leur auréole un nuage resté.
Indique un large vide à leur félicité.,..
Amis, tendres amis, priez, priez pour elles '
La prière est la clef des portes éternelles.
Et Jeanne monte encore : et l’ineffable amour L’emporte jusqu’au seuil du bienheureux séjour.
C’est là qu’elle entrevoit l’océan des délices.
Elle en a l’avant-goût, elle en a les prémices.
Et Jeanne monte encore : et sa pieuse ardeur A de l’éternité presque atteint la splendeur.
Elle contemple alors, et bien plus manifestes,
Les fronts qu’elle connoît des messages célestes,
Elle entend l’Hosanna de leurs divins concerts.
Et plus haut?. . non ! les deux ne lui sont pas ouverts. En vain l’œil voudroit voir, en vain l’oreille entendre, En vain le cœur mortel tenteroit de comprendre Cette béatitude, héritage des Saints,
Et ta lyre, ô David! s’échappe de tes mains...
Que pourraient donc ici les accens du poète,
Quand la parole manque à la voix du prophète,
A la voix de l’apôtre, à toute humaine voix?...
Il nous reste du moins un calvaire et la croix.
Des extases du ciel la captive retombe Dans un mal périlleux et voisin de la tombe.
«Gardons-nous, dit l’Anglais de la laisser mourir! Toi, médecin du corps, saclje donc la guérir;
Pour le feu du bûcher conserve la victime ,
Car son accusateur sait lui trouver un crime.»
Et Jeanne, hélas ! revient des portes du tombeau.
Aussitôt sous ses pas s’ouvre un piège nouveau.
Ses ennemis ont peur de cette voix publique Qui la venge déjà d’une sentence inique.
Le prélat le comprend : il ne peut, dès l’abord,
De l’accusation la conduire à la mort.
Mais si par quelque fraude il semble qu’elle abjure. On la dira relapse ; et la vengeance est sûre.
Alors elle enlendoit la voix de Micaël :
« Encore un peu de lems et vous entrez au ciel.
De vos ardens soupirs songez à vous défendre ;
Le martyre est un don qu’il faut savoir attendre. Espérez dans la paix ce bienheureux trépas !
A l’humble prisonnière il ne faillira pas...
Non, non, le Léopard ne lâche point sa proie ;
Et la mort sainte plonge à l’océan de joie.
—•« Quand la foi m’ouvre ainsi son éternel trésor,
A disputer mes jours puis-je penser encor?
O céleste gardien ! à des œuvres meilleures.
Réservez vos conseils et mes dernières heures !...
— « Pieuse enfant ! bientôt le Seigneur doit venir ; Au banquet des élus vos tourmens vont finir.
Sous sa puissante main pliant les cœurs rebelles,
Quand il veut il les tourne au gré de ses fidèles.
Oui, le juge de Jeanne écoulant ses sanglots Va souffrir que le ciel entre au fond des cachots.
— « Et moi je ne dois plus , n’est-ce pas, saint Archange, Distraire mon espoir dans le triste mélange De cette procédure et de tous ces débats Dont je suis fatiguée et plus que des combats !
— « Je vous le permets, Jeanne !... au bout de la carrière Il sied bien ce silence; et la sainte lumière Au devant de vos pas, contre un prêtre bourreau.
Ici n'a plus besoin de jeter son flambeau.
Qu’il suffise toujours de préserver votre âme !
Et mieux vaut-il peut-être à cette ligue infâme Et des chefs d’Albion et du juge pervers,
Permettre un libre cours aux yeux de l’univers.
« Je ne vous dirai rien non plus de l’assemblée Où, dans Bâle, l’Église est encore troublée ;
Et, si pour vous juger il en est question.
Suivez de votre foi l’humble inspiration.
Enfin, laissez en vous, mortelle créature.
Et gémir la douleur, et pleurer la nature.
« Gabriel le disoit, et je vous le redis :
Les pleurs n’auront leur fin qu’au seuil du paradis.
« Mais voici que le juge attend votre présence.
Ce n’est point lui, c’est Dieu qui soutient l’innocence. »
Tout entière au bonheur divinement promis,
Jeanne n’irrite plus les glaives ennemis.
Et le peuple en secret pour elle prie et tremble ;
Car des sbires anglais la foule se rassemble,
Et de l’exécuteur déjà le char sanglant
S’avance précédé d’un cortège hurlant.
Près d'eux se déployoit sous un flot de murmures En sinistre appareil l’instrument des tortures.
Le prétoire est rouvert ; et le nouveau débat Montre encor l’héroïne en face du prélat.
« Jeanne, obéirez-vous à la voix de l’Église ?
— « A l’Église d i Home, oui, je reste soumise,
Et non point à vous seul, évêque de Beauvais !
— « Pourtant, c’est moi qui suis juge de tous vos faits; Je représente donc l’Église universelle,
Donc aussi j’ai le droit de vous parler comme elle.
— « Je ne m’y soumets point, s’il en doit être ainsi.
— « Hommes de la torture ! avancez jusqu’ici.
—« Ah ! je ne les crains pas! et vous, sachez d’avance Que sur moi les tourmens n’ont aucune puissance ,
Et quand on aura mis tout mon corps en lambeaux. Mes juges n’auront rien de plus que mes bourreaux. — « Jeanne, le démon seul peut dicter ce langage ! »
Et Castillon s'écrie : « Honneur à son courage ! Quiconque en est témoin doit trembler avec moi De contrister ici l’innocence et la foi !
« Non, jamais pareil calme et pareille énergie Ne sont entrés au cœur coupable de magie !
Ce n’est pas tout : vous-même, avant d’interroger. Vous avez drt, prélat, y prévoir un danger.
Ne faut-il point d’abord apprendre à l’accusée De quels saints élémens l’Église est composée?
Et ne craignez-vous pas?..
— « A vous, silence aussi.
Assesseur téméraire! éloignez-vous d’ici!
Vos paroles déjà dépassent l'impudence Des usurpations contre la présidence.
— « Eh bien ! sachez encore une autre vérité :
Ce procès en tous points tombe de nullité,
Et chaque anneau se brise à cette impure chaîne Où le juge ne peut rattacher que sa haine ! »
Castillon se retire; et Jeanne d’Arc reprend :
« Cet ancien adversaire aujourd’hui me défend !
O mon Dieu ! vous avez éclairé sa droiture.
Que cet éclair soudain lui soit d’un bon augure!
A son exemple aussi puissent tous les cœurs droits, Sans reproche et sans peur, faire entendre leur voix ! »
L’accent de l'héroïne a fait pâlir son juge.
« Le Concile assemblé vous présente un refuge ;
Il faut y recourir, Jeanne ! » a dit Isambard.
Et Sommièvre lui jette un foudroyant regard. Jeanne ajoutoit : « Voici ma réponse dernière.
Dieu daigne chaque jour m’envoyer sa lumière ;
Et quand à mes soupirs il entrouvre les deux, Puis-je donc refuser ma croyance à mes yeux?
—«Ainsi, contre vous, Jeanne, en vain Pape et concile Oseroient s’élever : tout seroit inutile!
— « Menez-moi devant eux, et leur sainte équité Saura bien découvrir toute la vérité.
— « Mais à vos visions s’ils disent anathème !
— «Quoi! puis-je donc jamais me renier moi-môme?
— «Grand Dieu ! vous l’entendez, s’écrioit le prélat: C’est l’orgueil, c’est l’accent, c’est l’air de l’apostat !
Si l’Église lui dit : « Vous vous êtes méprise ! »
Elle répond : « Je crois en moi plus qu’à l’Église!.. » Gardes ! qu’on la remmène au fond de son cachot ! »
Et l’inique sentence est rendue aussitôt.
Jeanne d'Àrc déclarée hérétique et sorcière Appartient désormais à la main séculière.
Elle peut toutefois échapper à la mort :
Qu’elle abjure! et le juge adoucira son sort.
Sous les vastes abris de cet enclos célèbre Que Saint-Ouën rattache à son cloître célèbre,
La cause au lendemain va reprendre son cours.
Là, le savant Érard, dans un verbeux discours.
Expose longuement et le crime et la peine,
En impliquant Valois dans l’éclat de sa haine.
La vierge l’interrompt : « Messire, accusez-moi!
Mais comment un Français peut-il juger son roi ?
« Ce roi, je le connois mieux que vous! je l’atteste :
A l’Église du Christ comme à sa foi céleste.
Dans la France de Dieu, royaume Très-Chrétien,
Nul cœur ne fut jamais plus croyant que le sien. Êtes-vous donc l’écho des cris de l’Angleterre ?
— « Jeanne, dit le prélat, sachez enfin vous taire!
— « Vous, évêque, et tous ceux qui veulent mon trépas Priez plutôt qu’ici je ne me taise pas !
Car vous tous qui sur moi jetez les anathèmes,
Vous les verrez bientôt retomber sur vous-mêmes !
En me faisant du mal vous allez mal finir ! »
Ainsi, Jeanne de loin lisoil dans l’avenir.
Mais Somraièvre, étouffant cette voix de prophète,
Ordonne à l'orateur d’achever sa requête.
« Prélat! j’arrive donc à ma conclusion :
C’est que Jeanne aujourd’hui fasse abjuration De toutes les erreurs et crimes d’hérésie Dont trop souvent, hélas! elle a souillé sa vie !
« Elle u faussement dit avoir vu de ses yeux Les élus et les Saints et les Anges des cieux.
Même en des lieux païens, si l’on pouvoit l’en croire, Devant elle ils auroient apparu dans leur gloire !
« Elle a par sortilège, au mépris de la foi,
Trompé fatalement et la France et son roi.
« Elle prétend aussi que ses visions folles Sont croyables autant que nos divins symboles.
« D'un autre sexe elle a porté les vêlemens.
« Elle a sous cet habit reçu les sacremens.
« Deux messages signés d’une croix, et par elle, Attestent son humeur sanguinaire et cruelle.
« Sous prétexte d’oracle, elle a fait du Dauphin Le vil provocateur d’une guerre sans fin.
vin.
«Captive, et dans les fers si justement jetée,
Elle s’est d’une tour soudain précipitée.
« Pourtant elle ose dire, en son cœur perverti,
tU JEANNE D’ARC.
Qu’à nul péché mortel elle n’a consenti,
Et que de son salut elle se croit certaine!
« En supposant de Dieu soit l’amour, soit la haine, Aux uns elle prodigue et la gloire et l’honneur,
Aux autres la menace et l’ire du Seigneur.
« Elle persiste encor chaque jour à prétendre Qu’en sa prison les Saints daignent souvent descendre, Et qu’elle a maintes fois embrassé leurs genoux.
Ainsi donc l’imposture est visible pour nous.
« Enfin, jugeant sa cause en tous points compromise, Elle en appelle à Dieu, mais récuse l’Église ! »
— o Que répondez-vous, Jeanne, à ce compte rendu?
— « Prélat, sur chaque fait j’ai déjà répondu;
Et puisque nulle part on ne dit ma réponse.
Ce n’est point un conseil, c’est la mort qu’on m’annonce. Je me résigne donc ; et sans délai nouveau,
Ordonnez ! je suis prête ! »
A l’instant le bourreau
Apparoît, annonçant les œuvres de sa charge.
Et le lugubre char se promenant au large De la Sainte a de loin menacé les regards.
« Non, non, je n’ai pas peur, dit-elle, de vos chars, De vos bûchers non plus ! et si je me rétracte,
C’est que je veux tenir la foi la plus exacte.
« Je ne saurais errer en affirmant toujours La visite des voix que j'entends tous les jours.
Mais peut-être ai-je dû ne point sembler soumise. Quant à mes visions, au conseil de l’Église.
J’y souscris sans réserve, avec le juste espoir Qu’elle saura de Dieu ce que Dieu me fait voir. »
Accueillant cet aveu pour assurer sa perte, Sommièvre avecWarvick à l’instant se concerte.
« Nous avons sobrement usé de la terreur ;
Jçanne est vaincue ! elle a mis un pied dans l’erreur; Elle l’avoue! on peut dès lors tenter la ruse Car la raison d’État l’autorise et l’excuse. »
Contre Jeanne aussitôt, sous l’œil de l’Étranger,
Une main frauduleuse a soin de rédiger Deux actes différens, l’un qu’elle entendra lire,- L’autre que d’une croix on lui fera souscrire.
Et la victime, hélas! signe sans le savoir Tout ce qu’elle n’a pu ni comprendre, ni voirl L’Anglais s’en applaudit avec le juge inique :
« Nous la ferons relapse encor mieux qu’hérétique.»
Elle a donc renié par cette seule croix Et sa mission sainte, et l’Archange, et les voix,
Et ses habits guerriers, enfin toute sa cause.
Au fond de la prison voici qu’elle repose.
Là du souffle divin bientôt les doux transports Du martyre à ses yeux ouvrent tous les trésors.
Les Saintes lui disoient : «Jeanne, après tant d’années, Un terme glorieux fixe vos destinées.
Si du calice amer il faut boire le fiel,
Croyez-nous, il prélude aux délices du ciel.
Le feu va s’allumer pour votre délivrance,
Car il donne la vie, il ôte la souffrance Au cœur purifié dans l’éternel amour. »
Et Jeanne répondoit : « Qu’il vienne ce beau jour 1
Et sans rien retrancher aux ardeurs du supplice,
Que Dieu daigne agréer un entier sacrifice !
— « Aux pleurs de la nature obéissez d’abord 1 Le Sauveur a subi les terreurs de la mort.
Mais des martyrs lui-méme il réjouit les âmes;
Et leur ciel a souvent commencé dans les flammes. »
Deux jours déjà passés, le prélat et l'Anglais Visitent Jeanne d’Arc à la tour du palais;
Et pour grossir encor la liste de ses crimes,
Ils lui font répéter ses visions sublimes.
Puis, au lieu des habits de la fille des champs,
Près d’elle ils n'ont laissé que l’armure des camps : Elle s’en revêt donc, innocente captive !
Et le provocateur de cette récidive,
Son juge l’a promise au glaive séculier.
Elle est à ses genoux... Quoi! pour le supplier?.. Oui! mais ne craignez rien des pleurs de l’héroïne! Elle obtient le trésor de la manne divine.
Sommièvre cette fois se laisse enfin toucher Et permet que son Dieu la conduise au bûcher.
Aux portes de la tour, soudain la ville entière Accourt précipitée au bruit de la prière.
Warvick s’en est ému! mais en vain l’Étranger,
De ce pieux concours prétextant le danger,
Voudroit bannir la pompe et les cérémonies :
Le Saint des Saints s'avance au chant des litanies ; Et du frère prêcheur la publique oraison Fait retentir au loin l’écho de la prison.
Au dehors, au dedans, la foule agenouillée Laisse couler les pleurs dont sa face est mouillée;
La pitié généreuse attendrit tous les cœurs;
Nul signe n’est resté des sourires moqueurs ;
Le psaume a remplacé les clameurs du blasphème ; L’Anglais dans sa stupeur tombe à genoux lui-même.
Et Jeanne d'Arc reçoit, dans le fond du cachot.
Le Dieu qui doit ouvrir son ciel sur l’échafaud.
Cependant Asmodée et sa horde maudite Révéloient à Satan leur désastre et leur fuite.
Au nom de Micaël le lugubre tyran Pousse aussitôt des cris pareils à l'ouragan ;
Et, comme la nuée où couve le tonnerre,
Son effroyable front s’est chargé de colère.
Puis il jette aux damnés le feu de ses regards Pareils à mille éclairs armés de mille dards ;
Et voici quels conseils sa fureur lui suggère :
« Nous sommes donc vaincus par une humble bergère ! Elle sera brûlée! et ses derniers soupirs Seront tous à Dieu seul, comme ceux des martyrs !..
Et l’immense brasier de l’éternelle flamme N’a pas une étincelle à lancer dans cette âme!..
Et le bûcher d’une heure à son cœur virginal D’une gloire sans fin sera le piédestal !
«O rage !.. un autre espoir sourit à ma vengeance !..
Il se rencontrera dans la mortelle engeance Une voix de poète où nos impurs concerts Sauront trouver, peut-être, un écho des enfers!
Qu'il chante Jeanne d’Arc! choisissons un génie Où la corruption soit sœur de l’harmonie;
Qu’ il excelle à mêler l’ambroisie et le fiel,
La fange de la terre et les rayons du ciel ;
Qu’il immole à la fois, sous les traits du cynisme, L’honneur et la vertu, la gloire et l'héroïsme!
Pour ce choix attendons des siècles s’il le faut.
Et nous serons vengés d’un sublime échafaud. »
Tandis que Lucifer exhale sa furie,
Jeanne d’Arc dans les bras de la Vierge Marie Obtient avec le pain de l’Ange et des élus L’espoir de s’endormir sur la croix de Jésus.
Elle va courageuse à sa dernière gloire.
Pour elle un char de mort est un char de victoire Mais ses larmes soudain et ses cris déchirans De la foule assemblée ont ému tous les rangs.
Oui, l’héroïne tremble ! oui, l’héroïne pleure !
Un Dieu pleuroit aussi près de la dernière heure.. . Oui, la fille des champs, si loin de son hameau,
A le droit de frémir à l’aspect du bourreau.
Cette plainte sortoit du fond de ses entrailles :
« Faut-il donc, ô Rouen! mourir dans tes murailles?»
Celle qui sur la brèche, aux remparts d’Orléans, Avec son bras de femme a brisé des géans,
Cœurs d’hommes, permettez, permettez qu'elle crie, Et mêlons à sa voix la voix de la patrie.
L’œil qui des Saints du ciel contemploit la vertu. Sans reproche et sans peur peut bien être abattu En face du supplice allumé par la haine.
Là, Winchestre, tout fier de la pourpre romaine,
Là, les flots d’ennemis qu’elle a souvent défaits,
Là, son coupable juge et de lâches Français,
Tous, sinistres témoins de la fin du long drame.
Tous, ils veulent savoir comment meurt une femme... Eh bien 1 elle a pleuré, cette femme î et leurs yeux Ont compris que ses pleurs éloient contagieux.
Car du sang innocent le pouvoir se révèle !..
Et cette foule immense a donc pleuré comme elle ;
En face du bûcher un nouvel orateur,
S’attachant à l’espoir du prévaricateur,
Avec lui vient ouvrir la séance dernière Et livrer Jeanne d’Arc à la main séculière.
Le feu va s’allumer. Eh quoi I sans autre arrêt?..
Et qu’en est-il besoin? le supplice est tout prêt!
Quoi ! pour dicter la mort nul magistrat laïque !
Il se peut qu’on arrive au dénoûment tragique,
Sans que la main à qui le glaive est confié Pour appliquer la peine, ait rien vérifié!
Oui, la terre aujourd’hui l’aura vu, ce spectacle Où le bourreau fait seul l’ofijce de l’oracle Et l’office du juge!. .Un moment!., arrêtez !..
Silence !.. Le prélat parle encore... écoulez !
« Condamnée, et deux fois, par la loi de l’Église, Voici qu’au bras vengeur cette fille est remise !
Mais pour elle j’espère, en ces derniers instans,
Une heureuse clémence ; il en est encor tems,
Si d’un vrai repentir précédée et suivie La prison rigoureuse enfin purge sa vie.
« Jeanne, puissiez-vous donc, dansun saintabandon, En présence du peuple implorer ce pardon !..
Et pour vous octroyer toute miséricorde,
Daigne le ciel bénir l’heure qu’il vous accorde ! »
A qui donc, voix perfide ! à qui donc parlez-vous ? Non, ce n’est point à Dieu : Jeanne est à ses genoux, Elle adore, elle prie ; et, dans ce moment même,
Elle appelle sur vous la lumière suprême.
Non ! ce n’est point non plus au juge séculier :
Il est absent, et nul ne peut le supplier.
Non! ce n’est point au peuple : il pleure, ilbénit Jeanne ; Il accuse, il maudit quiconque la condamne ;
Et sans cette forêt de glaives et de dards Qui comprime sa force ici de toutes parts,
Son bras auroil déjà délivré l’héroïne :
Mais il attend l'éclair de la gloire divine.
Ce n’est pas même vous que vous interrogez.
Ni Jeanne ! Vos conseils seroient-ils donc changés ? Quelques heures à peine ont fui devant l’aurore Où son cœur a reçu la manne qu’elle adore ;
Elle reste attachée à ces sacrés liens,
Et l’Église la compte ainsi parmi les siens.
L’iniquité s’est donc ette-même trahie 1
Mais Jeanne va parler: sa prière est finie;
Ou plutôt, dans les pleurs des suprêmes adieux Elle est recommencée et monte vers les deux.
«Quand le pain des élus m’ouvre tout son mystère,
Je n’ai rien à pleurer des choses de la terre.
Ah ! soyez donc bénis, Anges, Saintes et Saints,
Qui m’avez du Seigneur révélé les desseins!
Je l’aime ; mais de Lui la grâce que j’implore C’est, au dernier soupir, de l’aimer plus encore.
Et soudain de passer, en ce bienheureux jour,
Du feu qui tue au feu de l’éternel amour !
« Pardon, mon Dieu, pardon de toutes mes offenses!
«Et vous, Français, Anglais, et vous foules immenses, Ou que je vois ici, ou que je vis ailleurs,
Pardon!... Et vous, prélat, oui vous par qui je meurs, Pardon aussi ! pardon de ce que j’ai pu dire,
De l’heure du procès à l’heure du martyre,
CHANT VINGT-QÜATR 1ÉME. «1
Et qui plus d’une fois vous aura contristé !
Mais c’est le grand devoir de l’humble charité De vous redire encore : Ah ! pensez à votre âme 1...
« Je vais prier pour vous au milieu de la flamme,
Pour ceux qui m’ont livrée, et pour mes ennemis :
Dans le mal qu'ils m’ont fait que tout leur soit remis!
« En face du bûcher, j’ai crié tout à l’heure.
Moins foible maintenant, c’est pour eux que je pleure. Moi, je vais m’endormir sur la croix de mon Dieu.
« Adieu, parens, amis, mon roi, ma France, adieu! »
Les cris et les sanglots s’échappant des poitrines Dans le peuple accueilloient ces paroles divines.
Mais l’Anglais s’en irrite, et de l’exécuteur La soldatesque impie accuse la lenteur :
# Quoi! sommes-nous venus nombreux et sous les armes Pour ouïr des sermons et voir couler des larmes ? Voudrais- tu donc ici nous garder jusqu’au soir ? Faudra-t-il y dormir?... bourreau, fais ton devoir ! »
Alors sur le bûcher Jeanne d’Arc est montée.
D’un ignoble bandeau sa tête tourmentée Des crimes qu’on lui fait déroule l’écriteau.
Elle est ainsi liée à l'infâme poteau !
Entre les régions du ciel et de la terre,
La victime debout va juger l’Angleterre...
Oh ! non, elle pardonne ; et sa pieuse voix Du divin Rédempteur a demandé la croix.
Frère Martin l’apporte, et Jeanne dit encore :
« Tenez-la jusqu’au tems où le feu me dévore. »
Et la vierge y fixant ses regards affermis Implorait le Dieu bon, pour tous ses ennemis :
« Albion ! Albion ! au nom de mon calvaire,
Ah ! que pour toi le ciel ne soit point trop sévère ! Puisses-tu sur moi seule exercer ta fureur Et résister un jour aux torrens de l’erreur ! »
Bientôt mille Français quittant l’affreuse enceinte , S’écrioient: «Omalheurlô malheur!., elle estsainte! » Eux-mêmes, les Anglais s’enfuyant éperdus,
Disoient : a Elle est sauvée 1 et nous sommes perdus !
Et voilà pour longtems des pleurs inconsolables... Pardonnez- nous, grand Dieu 1 tous nous sommes coupables !
L’un d’eux qui, dans sa haine, avoit fait le serment D’ajouter au foyer un nouvel aliment,
A peine y déposoit son infâme ramée,
Et tout à coup il voit dans la nue enflammée Le nom des Bienheureux priés par l’humble enfant, L’auréole de gloire à son front triomphant,
Et de l’Esprit divin l’oiseau vivant symbole Tout prêt à convoyer une âme qui s’envole.
Et le voilà qui tombe aussitôt à genoux,
Disant dans ses transports : «Sainte! priez pour nous! »
Cette voix a donné le signal de la fuite. .
Tout le peuple aux autels soudain se précipite.
Et la flamme à grand bruit s’élançoit du bûcher.
« Frère Martin ! gardez de vous tant approcher !
Le feu vous atteindrait! » lui disoit la victime.
« Je verrai mieux la croix de loin. »
Fille sublime !
Mais, silence à nos cœurs ! et recueillons du sien La prière léguée à l’univers chrétien :
« Divine croix ! je te contemple...
Du salut auguste étendard,
Élève au ciel, à ton exemple,
Élève mon dernier regard.
« Flamme sainte, flamme bénie, Ah I ne t’éloigne plus de moi 1 J’entrevois la gloire infinie ;
J’y monte, j’y monte par toi.
« O mort sacrée! ô doux mystère !
Souffrir pour Dieu n’est pas souffrir...
J’aurois trop langui sur la terre Du regret de ne pas mourir ! »
Ainsi s’accomplissoient les oracles célestes.
De la vierge des camps l’Anglais attend les restes,
Ou pour en disperser la cendre dans les airs,
Ou pour dire à la Seine : emporte-les aux mers !
Il a peur que la foi, dans ses ardeurs publiques,
Ne vienne interroger les augustes reliques Et n’y fasse éclater ces prodiges nombreux Où déjà le corps saint révèle un Bienheureux 1
Jeanne est près d’expirer. « Je ne vois plus la tombe, Mais je sens à mon cœur l’aile de la colombe,
Et je m’envole au sein de l’amour éternel ! »
Près d’elle apparoissoient l’Archange Micaël»
Les Anges, les élus, précédés des deux Saintes Dont elle reconnoît les fidèles étreintes.
Elle revoit Marie I et la Reine des cieux Vient poser sur son cœur un signe glorieux.
Dans les bras de Jésus Jeanne remet son âme.
Son bûcher resplendit comme un autel de flamme; De ses derniers soupirs, dans les ardeurs du feu.
Un cri s’élève encore... écoutez : <* Gloire à Dieu ! »
NOTES
CHANT PREMIER
Page U. — 51 J’ai le sang des rois. — Charles VII (flls d’Isabeau I) doutolt de sa légitimité.
Page 6.— A l’angle verdoyant des bois de Domrémy. — Cette version se concilie av ec celle qui place la première apparition près de la chapelle de Bermont et avec celle qui la place dans le Jardin du père de Jeanne. C’est, de part et d’autre, entre la Meuse et les bois de Domrémy.
Page 7 .—Ce honteux contrat.— Par le traité de Troyes, Charles VI en démence transmettoit sa couronne à Henri V, roi d’Angleterre, qui devenoit l’époux de Catherine de France, soeur du Dauphin déshérité.
Page 8 .—Et l’huile sainte coule au front de l’enfant-roi. — L’anachronisme fait ressortir davantage encore la vraie doctrine du sacre.
Page 12.— O pasteur d’Israël, écoute/— Ps. LXXIX.— Souvent cette prière a semblé faite pour la France.
Page 17 —Catherine la suit, etc.— Voy. infrà. Note de la page 100.