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Mais des ordres d’en haut j’entends la voix suprême. L’Archange Michaël, en paroles de feu,
Me les dicte couvert de la splendeur de Dieu ;
Et près de lui je vois une escorte divine,
Et sainte Marguerite, et sainte Catherine,
Et mon oreille entend tout ce que mon œil voit.
Donc ne demandez point si mon esprit le croit.
— «Vous nous racontez-là, Jeanne, beaucoup de gloire ;
Mais à vous seule Dieu nous permet-il de croire?
— « Si sa voix vous le dit, vous me croirez, Seigneur.
*— «De l’ouïr comme vous je n’ai pas le bonheur.
— «Il parle au cœur pourtant. Vous pouvez bien l’entendre ; Les méchans seuls n’ont pas le don de le comprendre.
— «Mais, vous l’avouez, Jeanne,il vous parleencor mieux,
Il parle à votre oreille et souvent à vos yeux.
— «Un miracle, Seigneur, est toujours chose étrange,
Et tout œil à son gré ne peut pas voir un Ange.
— «La vision pour Jeanne, et pour nous l’humble foi. J’entends ! mais nous avons un compte à rendre.
— « Et moi.
Moi quLvois de mes yeux, et ce n’est point un songe,
Moi, Jeanne, ô Messeigncurs ! puis-je dire un mensonge? Daignez me secourir de vos saintes leçons,
Et ne me livrez point à d’indignes soupçons...
— « Ah ! comprenez-nous mieux, car nul ne vous accuse,
Mais parfois un cœur vrai se méprend et s’abuse.
— « Que dirai -je de plus à de pareils discours ?...
Saint Archange, venez, venez à mon secours !...
Le voici ! c'est l’éclat de sa splendeur céleste !...
Pour eux comme pour moi que n’est-il manifeste ?
J’adore, et je me tais... à mes yeux éperdus Vous seul êtes visible, et je ne les vois plus, »
Et le regard de Jeanne enivré de lumière Restait encor fixé sur l’assemblée entière ;
Mais de sa vision le flot mystérieux En effleurant leurs fronts ne dit rien à leurs yeux;
Et l’Archange bornoit ce rapide message Aussi pour elle seule à lui crier : « Courage ! »
Et cependant les cœurs dans un même transport Etoient comme saisis sous la main du Dieu fort,
Et, s’attachant à Jeanne, ils respiroient à peine.
Au milieu de sa cour on croit voir une reine.
« Parlez, Jeanne, parlez, dit Renaud tout ému, Puisque nul n’a pu voir ce que vous avez vu.
— « Jadis, de ces splendeurs je n’avois nulle idée ; Mais depuis trois printems j’en suis comme inondée ;
Et mon âme est bien triste au moment des adieux, Dès qu’elle se voit seule après l’éclat des deux.
« Eh bien ! vers le Dauphin les voix m’ont amenée, Et mainte fois ici dans la même journée Me disent : « Le tems presse ! il faut chasser l’Anglais « Le salut ne vient pas des cours et des palais...
« Il viendra, Dieu le veutl de la main d’une femme.
« Cours devers Orléans, portes-y l’oriflamme ;
« Tu vaincras parce signe enmoins dequelquesjours.»
« Et vous, au lieu d’agir, jugerez-vous toujours?
— «Jeanne, pour bien juger il nous faut la prudence.
— « Prétendez-vous aussi juger la Providence?
— « Non, non ! mais les écrits de nos plus saints docteurs Avec soin consultés réclamoieut ces lenteurs.
— « Ah 1 les écrits des Saints, chrétienne, je les aime ! Et j’écoute encor mieux quand j’entends le ciel même.
m JEANNE D’À RC.
J’adore l’Évangile où Dieu, dictant sa loi,
Dans l’Église a fixé le flambeau de la foi.
En toute question, juges, prêtres, apôtres,
Croyez-le bien ! son livre en dit plus que les vôtres. Aussi, dans ce débat, n’est-il pas assez clair Que si l’oracle en moi n’avoit mis son éclair;
Je serois au hameau la bergère ignorée
Et plus heureuse, hélas! » — «Oui ! Jeanne est inspirée!»
Se disoient, mais tout bas, les sages du sénat.
Car tous de sa candeur ils admiraient l’éclat.
A ce qu’elle prédit elle semble étrangère;
Ce n’est plus Débora, c’est la simple bergère.
Tel le clavier rapide où d’un airain caché Il son des sons sitôt qu’une main l’a touché.
Devient silencieux, puis redevient sonore Quand le doigt du génie y reparoit encore.
«Vous nommiez le Dauphin tout à l’heure et pourquoi, Jeanne, le privez-vous de son titre de roi? »
Lui demandoit Erault. .
— « Messire, une couronne Prend un nouvel éclat quand c’est Dieu qui la donne. Le sacre la dépose aux pieds du Roi des rois Qui la rend aussitôt plus belle mille fois.
Or, Charles, le vrai roi, vous n’en avez pas d’autre, Plus Dieu le fera sien et plus if sera vôtre. »
Seguin a la parole : « Irez- vous volontiers,
Jeanne, dans le péril des assauts meurtriers ?
— « Dieu peut même à la peur inspirer le courage.
— « Oserez-vous aussi prendre part au carnage ?
— « J’espère, si mes voix veulent m’en dispenser,
Ne pas tuer l’Anglais, et toujours le chasser.
— « Pourtant vous conduirez au combat nos phalanges.
— « Moi-même j'y serai conduite par les Anges.
— « Voilà, reprend Seguin, voilà des vœux touchans :
Eh bien ! regrettez-vous vos brebis et vos champs ? #
Ici, Jeanne souffrant une étreinte nouvelle,
Pleure, et l’on voit des yeux prêts à pleurer comme elle.
Le président sacré s’interpose, et d’un mot Console sa douleur qui se calme aussitôt.
« Nous comprenons très-bien la réponse des larmes; Elles peuvent couler même au milieu des armes. »
— « Jeanne, dit Aimery, si Dieu veut nous sauver,
Il peut commencer seul, il peut seul achever :
Que feroient donc ici les guerriers pour sa gloire?
— «Lesguerriersfontlaguerre, et Dieu fait la victoirè. » Aimery porte au ciel un regard triomphant Et de sa sainte main bénit la sainte enfant.
Et dans le même élan l’assemblée attendrie A déjà salué l’ange de la patrie.
Mais Ilveyre s’avance : «Il m’est permis, je crois,
De vous interroger sur vos célestes voix.
Elles parlent : eh bien ! dites en quelle langue ?
— «Meilleure que la vôtre ! » — Ici, de sa harangue, L’orateur interdit pense oublier le fil.
Pourtant il se recueille, et, fronçant le sourcil ;
« Je dois vous demander, d’après votre réponse,
Si vous croyez en Dieu, car rien ne me l’annonce.
— « Mieux que vous ! » — A ces mots, d’un sérieux discours Ilveyre eut quelque peine à reprendre le cours.
SOO JEANNE D’ARC.
—«Je foule sous mes pieds des paroles indignes! Allons au fait : pour croire, il nous faudrait des signes ; Donnez-nous en quelqu'un. — «Venez donc avec moi Sous les murs d'Orléans pour y trouver la foi !
Vous saurez si mes voix sont des voix de prophètes, Puis du sacre dans Rheims vous pourrez voir les fêles. »>
Le promoteur conffis s'écrie : « A mon devoir Fidèle jusqu’au bout, et même sans espoir,
Je dois vous dire enfin que le Deutéronome Vous défend de porter les vêtemens de l’homme.
Ce fait abominable et qualifié tel
Par le texte divin est donc péché mortel.
— «Et Dieu, qui m’a parlé parla voix del'Archange, Ne m’a point défendu mais prescrit cet échange;
Car de la loi du tems à l’éternelle loi
Vous savez la distance autant et mieux que moi,
Vous instruit dans la Bible et dans toutes les Chartres. Finissons', le temps presse!»— Alors Renaud de Char très Proclame le triomphe en quelques derniers mots :
« Oui, Jeanne, le temps presse, et ce débat est clos.
Il suffit qu’une fois vous soyez entendue,
Et déjà par le ciel la sentence est rendue.
C’est lui, c’est lui qui veut dans des jours inouïs Donner un nouveau sacre au sang de Saint Louis.
Le Très-Chrétien royaume à la terre attentive Va déployer l’honneur de sa prérogative Et montrer dans l’éclat d’un signe solennel.
Que le Dieu de la France est le Dieu d’Israël.
« Vierge souvent nourrie à la table sacrée,
Aux combats du Seigneur vous êtes préparée :
Les trésors de la grâce à vos yeux sont ouverts.
Priez que dans ce peuple, et dans tout l’univers,
Et même en Albion, les vertus ranimées Ensemble rendent gloire au grand Dieu des armées.»
Alors, il part d’en haut comme un soudain signal, Et des cloches dans l’air le branle général Apprend au même instant à toute la contrée Que la France est aux mains de Jeanne l’inspirée. Puis à l’airain sacré le peuple unit sa voix;
Il veut mener la vierge au palais de Valois.
Mais d’abord à Saint-Pierre, auguste basilique,
Elle s’en va porter sa prière angélique.
Et de sa vive foi la foule qui la suit
Dans un heureux transport obtient déjà le fruit.
Ce n’est point la rumeur d’une vaine allégresse,
C’est la suavité de la plus sainte ivresse.
Et quand Jeanne revient le gentil roi lui dit :
« De votre piété mon espoir s’applaudit;
Agissant au-dessus de la pensée humaine,
Elle console aussi mon peuple quelle entraîne. Retournez à Chinon, et j'y vais sans retard Fixer vers Orléans l’heureux jour du départ. »
Jeanne étoit à genoux ; et par lui relevée,
Elle répond : « Seigneur, notre France est sauvée ! >• Et Charles, du Très-Haut méditant les bienfaits,
Dans sa ferveur nouvelle a retrouvé la paix.
La nuit tomboit. La ville à ce moment déploie Les vœux de son espoir sur les feux de la joie.
On dit que dans les airs de célestes ardeurs Aux terrestres clartés ont uni leurs splendeurs,
Et des peuples charmés les vives symphonies
Semblent comme l’écho des saintes harmonies.
Le vent soufïle partout des parfums précieux...
Peut-être viennent-ils de l’Archange des cieux !
Aux divins souvenirs delà terre sacrée »
Evoqués à l’envi dans toute la contrée,
Les cœurs religieux et les humbles esprits Des hymnes d’Israël sont vivement épris ;
Et Jeanne d’Arc paraît à l’ivresse des âmes Surpasser des vieux tems les plus illustres femmes ; C’est la virginité dans toute sa candeur.
Est-il rien de plus grand dans la sainte grandeur? Les vivans et les morts sont émus de sa gloire :
Oui, les morts! car ici puissante est leur mémoire! Et d’un sépulcre immense on pense à tons momens Entendre remuer mille et mille ossemens.
L’ombre du Prince Noir auprès d’eux appelée De son fatal triomphe a paru consolée.
Dans la paix des tombeaux il n’est plus d’ennemis.
A la vérité seule entièrement soumis,
Les morts saints, adorant aux clartés éternelles Les justices de Dieu, n’ont de vœux que pour elles.
Cette apparition de la vierge des lis,
Même avant les hauts faits qui vont être accomplis, Réveille les grands noms couchés dans la poussière, Et les réjouit tous au cri de la prière ;
Et le cœur virginal, dans ses pieux élans,
Déjà chante à Poitiers les gloires d’Orléans.
L’oriflamme. — L'épée miraculeuse. — Équipement et cortège de Jeanne. — Visite d'Isabelle Romëe. — Arthur de Richemont. — Quelen. — Débris de l’armée royale à Blois. — Angoisses d’Orléans. — Sanglans combats sous ses murs. — Le Volontaire- Blanc.— Son héroïsme. — Sa prière. — Jeanne au tombeau de saint Martin. — Jacqu s Cœur.
Comme le vol de l’Ange étendu vers les deux, L’oriflamme élevant son essor rad;eux,
Avec ses trames d’or, de fleurs-de-lys semées, S'élançoit de l’autel au front de nos armées ;
Et d’un nouvel éclat sous les premiers Valois Ses gonfanons brilloieut surmontés de la croix.
Les Aumonl, les Villiers, portant ce poids sublime.
Des remparts ennemis escaladoient la cime,
Et pour les grands combats dans les champs de l’honneur Déployoient saintement l’étendard du Seigneur.
Ce signe encore empreint des merveilles divines Respiroit les vieux teins, les croisades, Bouvines,
Et le règne angélique et la foi de Louis.
Mais ces beaux jours, hélas ! se sont évanouis, Dès que la félonie égarant l’Angleterre A versé sur la France un souffle délétère.
Alors, l’astre penché vers un pompeux déclin De ses derniers rayons couronne Duguesclin,
Et, même au seul reflet de sa clarté mourante ,
Aux cnfans d’Albion jette encor l’épouvante ;
Puis enfin, reposant ses illustres lambeaux,
Rentre dans Saint-Denis et dort près des tombeaux.
Aujourd’hui des félons tristement prisonnière,
On ne la revoit plus, cette sainte bannière.
Il faut à Jeanne d’Arc un étendard pareil.
Les angéliques voix ont donné ce conseil.
Le Sauveur y paroît dans sa toute-puissance ;
La foudre est à ses pieds, le ciel en sa présence,
Le monde dans sa main; et des nuages d’or De sa doupe rosée y versent le trésor.
Le chœur des Séraphins célèbre ses louanges ;
Un beau lys à Marie est offert par les Anges,
Et, près des noms sacrés de Jésus, Maria,
On lit en traits de feu trois fois alléluia.
Marguerite elle-même, interprète fidèle,
En a du haut des airs déroulé le modèle.
Et Catherine alors annonce qu’à Fierbois,
Une épée enrichie et de cinq belles croix,
Et de fleurs-de-lys d’or, à son antique lame,
Repose dès le jour où l’impie Abdérame Fut noyé dans le sang sous le bras de Martel.
Elle est cachée en terre à côté de l’autel,
Et par l’ordre d’en haut la vierge de la Meuse A droit de la porter : elle est miraculeuse.
Aussitôt un message envoyé par Valois Aux cénobites saints du vieux temple des bois, Comme un espoir douteux réclame cette épée. Autant que Jeanne d’Arc n’y seroit point trompée. On creuse; on creuse encore... honneur àl’humble foi ! Voici le fer sacré! qu’il soit remis au roi,
Et par lui- même aux mains de la jeune inspirée,
Et bientôt de l’Anglais la France est délivrée.
Le ciel joignant sa voix aux bruits mystérieux, Sur les plus humbles faits pose un sceau glorieux : Un prodige a suivi la merveilleuse fouille ;
Le souffle d’un ermite a dissipé la rouille.
Et le glaive a relui comme reluit l’acier Sortant poli des mains de l’habile ouvrier.
Charmé de tant d'espoir, bientôt Valois ordonne Une armure nouvelle au gré de l’amazone;
Et sous le dur marteau le flexible métal Se plie et s’arrondit pour le sein virginal ;
Et Jeanne prend aussi la hachette et la lance :
Et voilà tout armé le héros de la France!
Chef de guerre, il lui faut un cortège guerrier,
Des pages, des varlets, un féal écuyer ;
Celui-ci, noble preux a vieilli dans la gloire Avec un beau surnom décerné par l’histoire ;
C’est le sage d‘ Aulon, c’est le vrai chevalier Comme l’étoit Gaucour, comme l'étoit Bellier.
Avec de tels gardiens Jeanne est donc sans alarmés. Le roi Dauphin lui donne aussi des hérauts d’armes. Et tous les officiers, aux titres, aux blasons Où brille la fierté des illustres maisons.
Elle auroit décliné pour elle ces usages :
Mais à sa mission ce sont autant d’hommages,
Avec un cri de foi, précurseur éclatant.
Honneur anticipé du grand jour qu’elle attend.
Au service de Dieu cette splendeur créée ,
Sous une main pieuse est d’abord consacrée :
Jeanne d’Arc a fait choix d’un ministre du ciel ;
Au plus humble aumônier, à frère Pasquerel,
Elle va de son cœur confier la conduite.
Tours a connu longtems les vertus de l’ermite ;
Et sans verser le sangj ee généreux soldat,
Une croix à la main, suivra Jeanne au combat.
Vers l’ennui des grandeurs la bergère exilée Au nom de son hameau fut un jour consolée :
Le soir môme où pour elle uu éclat tout nouveau De la pompe des cours lui jetoit le fardeau.
Un innombrable peuple avec des cris de joie Dans les murs de Chinon tout à coup se déploie.
C’est Jeanne qu’il demande : elle arrive ù leurs cris. Il amène en triomphe une femme et son fils ;
Et tous deux se jetant au cou de la bergère,
Ils pleurent... C est sa mère et son plus jeune frère! Et Jeanne sur son front dans une humble splendeur Laissant du feu divin s’épanouir l’ardeur,
Se livre tout entière à cette douce étreinte ;
Et le peuple est heureux du bonheur de la Sainte :
Et deux hôtes nouveaux dans le palais des rois Sont abrités aussi par l’ordre de Valois.
Puis, là se retirant à part avec Romée :
« Et mon père avec vous, disoit Jeanne alarmée,
Ah ! pourquoi jusqu’ici n'n-t-il donc pii venir?
Quel bonheur si toujours il daigne me bénir!...
— « Oui, Jeanne ; mais il souffre ; il pleure, il pleure encore, Et d’Estellin perdu le chagrin le dévore...
Ma tille! un orphelin est un dépôt sacré,
Et son malheur doit être à jamais déploré !
— « Ce que mes voix m’ont dit, je dois vous le redire :
Dans le plus saint espoir votre Estellin respire ;
Il restera toujours sous l’aile du Seigneur De vos soins paternels la couronne et l’honneur.
Etpuis tous lesgrands coups dont une âme est meurtrie Elle doit les offrir au deuil de la patrie. »
Jeanne d’Are désormais n’a plus qu’un seul désir :
« Orléans ! Orléans 1 hâtons-nous de partir !
La Cité sur l’abîme est comme suspendue !
Volons à son secours, ou la France est perdue î »
Alors avec grand bruit arrivoit dans Chinon Un preux dont la prestance égaloit le renom.
Mêlant l’orgueil des cours avec 1 air de la guerre,
Sa voix brève sembloit commander à la terre;
Un cortège nombreux accompagnoit ses pas.
La ville regardoit et n’applaudissoit pas :
Elle qui, tout à l’heure, et d’une voix heureuse,
Avoit tant exalté la vierge de la Meuse,
Elle ne veut rien dire à l'aspect du guerrier Dont le front resplendit de plus d’un beau laurier. Il amenoit au roi le secours formidable Du prince des Bretons : c'étoit le connétable.
Par des amis zélés en secret averti,
Il sait aux bords du Cher La Trémoïlle parti.
Ce ministre nouveau lui devant sa fortune En secoua d’abord la mémoire importune,
Et contre lui du sang des anciens favoris Dans le cœur du monarque il irrita les cris ;
Et Charles par les pleurs de son âme attristée, Bannit du meurtrier la gloire ensanglantée.
Mais d’un ingrat ami prévenant le retour, Richemont croit rentrer en grâce dès ce jour.
Il étoil annoncé, quand, répondant en maître,
Le roi devant ses yeux lui défend de paraître ;
Et le fier connétable est resté confondu Au souvenir du sang qu’il avoit répandu.
Il veut que dans le sien son crime se répare.
Il combattra, fidèle autant qu'il fut barbare;
Et courbé vers la terre on vit ce cœur altier A la voix dü remords se livrer tout entier :
Et, puisqu’il ne peut pas être entendu lui-méme, L’un des preux que Valois considère et qu’il aime, Est chargé par Arthur de mettre à ses genoux L’expiation due à ce royal courroux.
C’est Quelen : noble fils de la vieille Armorique,
Il est digne du nom et de la race antique Dont trois héros, jadis compagnon du saint roi. Tous martyrs de la gloire et martyrs de la foi, Après l’avoir en vain couvert de leur bravoure, Sont morts à ses côtés au jour de la Massoure.
CHANT DIX-SEPTIÈME. Sû")
Charles ne cache rien au loyal chevalier.
« Ce qu'a fait Richemont, je ne puis l’oublier,
Quelen ! et tous les droits de la sainte justice Dans leur rigueur sans doute attendoient son supplice. J’ai fait la part du tems plus que la part des lois...
Ne poussez pas plus loin l’infortuné Valois!
— « Sire, vous avez su d'une juste vengeance Sacrifier les vœux à l’amour de la France ;
Et dans son intérêt vous avez renoncé A recouvrir de sang le sang déjà versé.
Mais, ce même intérêt si cher à la patrie
N’est-il pas plus pressant quand elle est plus meurtrie?
Et des bras dévoués pourriez-vous en ces jours.
Au péril de sa gloire, éloigner le secours?
Ah l quand Arthur maudit un attentat impie,
Dans les champs de l’honneur souffrez donc qu’il l’expie ! Et nous, à son drapeau forcés de nous unir.
Nous, vassaux innocens, nous voulez-vous punir?
— « Mon cœur gémit, Quelen, du coup le plussensible. Et je n’ai pas le don de rester inflexible.
Mais, je dois l’avouer, l’aspect de Richemont >
Me contriste et me met la rougeur sur le front.
— «Ainsi vous immolez à cette répugnance Et l'intérêt du trône et le sort de la France!
Et moi, je dois vous dire, au nom de nos Bretons,
Que malgré vous, pour vous, bientôt nous combattons,
Si le roi sans pitié se refuse à leur rendre L’espoir que de lui-même ils avoient droit d’attendre. Oui ! de par notre zèle il nous sera permis De chercher, de briser partout vos ennemis.
Et si nous ne pouvons diriger la victoire,
Du moins nos souvenirs ne seront pas sans gloire.
— « J’aime cette franchise et cette liberté,
Qnelen. Mais je comprends aussi la royauté...
Eh bien donc ! le ciel semble intervenir lui-même Et m’aider à sortir de mon angoisse extrême.
Au secours d’Orléans cet Ange que tu vois S’achemine conduit par de célestes voix...
— «Ah ! Sire, la Bretagne avec sa sainte ivresse A déjà du miracle embrassé la promesse.
Qu’elle seroit heureuse avec moi si ses yeux Comme les miens voy oient le message des cieux î »
Aux paroles du roi Jeanne encore attentive Ne dissimule point l’ardeur qui la captive ;
Elle espère; elle écoute. * Ainsi, reprend Valois, Attendons que l’oracle ait guidé nos exploits, Qu’Orléans ait chanté le cri de délivrance.
Et Richemont pourra combattre pour la France...
— «Gentil roi, répond Jeanne, oui, vousavez bien dit: Le combat jusqu’alors lui doit être interdit.
Dieu ne demande point le nombre des gens d’armes. Mais dès que l'Étranger sonnera les alarmes,
Et dès qu’il aura fui, que les Bretons soient prêts A lui faire sentir la vigueur de leurs traits.
Moi, je dois le chasser au bruit des chœurs célestes ; Plus loin le connétable en défera les restes ,
Et nous allons à Rheims.
— « Je vous quitte, Seigneur, Dit Quelen. Richemont va savoir son bonheur ;
Et sans importuner le roi de sa présence,
Il restera fidèle à l’auguste sentence ;
Et dans Rheims, je l’espère , il nous sera donné
CHANT DIX-SEPTIEME. . SU De voir Jeanne bénie et Charles couronné...
Vous ne répondez pas, Sire, et je vois des larmes... Douteriez -vous encor du succès de vos armes?
— «Ah ! contentez-vous donc de ce que j’ai promis! Le grand jour de mon sacre invite mes amis :
Je me plais à compter les Bretons dans ce nombre. Mais là, de Richemont l’aspect seroit trop sombre ! »
Valois ne dit plus rien du prince meurtrier,
Mais il étoit compris du fidèle guerrier.
Alors se rassembloient les débris de l’armée Par le fer de Falstoff naguère décimée.
Il faut donc recourir, laissant là Richemont,
A ces nobles vaincus, victimes de Clermont !
Et voilà les vengeurs armés pour la querelle Où Dieu môme ennMoit l’héroïque Pucelle!
Mais, grâce au ciel, déjà le général battu Aux remords de son deuil a puisé sa vertu ;
Et simple volontaire en la ville assiégée,
Il veut que dans son sang sa faute soit vengée.
Tout s’anime aux accens de Jeanne et de Valois.
D’Alençon réunit les fidèles à Blois.
De Raiz, Sainte-Sévère, Aubusson et de Lore,
Et mille autres héros, s’y retrouvent encore ;
Les Sully, les Thouars, les Dulau, les Laval,
Et les Montbrun mêlés au sang des Bonneval ;
Tous les La Tour, alors dans un généreux zèle Dédaignant de leurs noms la future querelle ;
Les Forbin Sainte-Croix et les Forbin Janson,
Gardant le même honneur sous le même écusson ; Les Douglas, fiers enfans de la Calédonie,
Dont la vertu sévère à la vaillance unie,
De la France et des lys épousant le danger.
S’est promis de briser l’or gueil de l’Etranger.
D’autres fidélités, des plus impatientes,
Déjà de l’ost anglais ont su braver les tentes :
Orléans vient de voir dans leur fougueux élan Accourir vers ses murs l’amiral de Coulan Avec soixante preux : leur rapide courage A travers tout le camp s’est ouvert un passage ;
Et puis de Chàteaudun plus de cent chevaliers Ont suivi leur exemple avec Florent d’illiers.
Bientôt, à leur retour, Villars, Tilloy, Xainlrailles Et La Hire annonçoient la vierge des batailles.
Ils l’ont vue ; elle est prête ; et de vingt jours entiers S’il n’eût fallu subir le retard à Poitiers,
Elle seroit en marche, et, repassant la Loire,
Elle auroit avec elle amené la victoire.
La France déchirée unissant ses débris S’émeut du saint espoir dont les cœurs sont épris ;
Et, bien que Jeanne d’Arc soit longuement absente. L’héroïsme est partout, même dans son attente.
Le peuple Orléanais souffre la faim, la mort ;
Il veille dans le sang, dans le sang il s’endort.
Et comment pourra-t-il survivre à tant de pertes? Aux remparts ébranlés cent brèches sont ouvertes, S’élargissant le jour , se réparant la nuit,
Et montrant le malheur au malheur qui le suit.
Désormais la cité ne se peut plus défendre...
Et pourtant à l’Anglais nul bras ne veut la rendre;
Et le peuple en alarme au seul bruit du soupçon.
Aux traîtres s'il en est inflige sa leçon.
Près la porte Bannier, aux flancs d’une masure,
Au dehors, il surprend des traces d’ouverture; Soudain tout Orléans crie à la trahison,
Et l’homme suspecté s’enfuit de sa maison :
Trop heureux fugitif s’il dérobe son crime !
Où, s’il est innocent, trop facile victime !
Cependant Glacidas, complice d’isabeau,
Se promet avec elle un triomphe nouveau.
Du haut de Belle-Croix leurs yeux ivres de joie Retombent patiens sur la mourante proie.
En vain mille démons à l’ordre de Satan D'un assaut général ont suggéré le plan :
Ce chef vouloit d’abord, sous le front des Tournelles, Des redoutes du pont et du fleuve avec elles Étendre la puissance : il en est le héros!
Il domine la plage, il domine les flots !
« Consolidons, dit-il, mon heureuse conquête.
Ce pont de Belle-Croix doit en être la tête Et s’élargir muni de puissans contreforts.
Puis, quand le siège enfin, dans ses derniers efforts, Des coups de la mitraille accablera la ville,
Les miens, lancés de haut, les miens en vaudront mille ! Établi sur ce trône, et comme sur le roc,
J’ordonne la victoire autrement que Suffolck. »
Ainsi l’enfer jamais dans les cœurs qu’il inspire Ne sauroit librement exercer son empire ;
Et pour exécuter ce qu’il 4 résolu,
Il n’a pas même à soi le langage absolu.
S’il l'avoit, ce pouvoir, la terre avec ses crimes A l’instant rouleroit dans le fond des abîmes.
Mais, de même que l’homme à la fois combattu Par des instincts de vice et des goûts de vertu.
Sur l’autel de son cœur dont il est le seul prêtre, Des flots de son encens reste toujours le maître ;
De même il garde aussi toute sa liberté Dans les conseils secrets de sa perversité ;
Tantôt suivant le cours des œuvres infernales, Tantôt les traversant par des œuvres rivales,
Se faisant pour lui-même un égoïste enfer Où seul il veut avoir les droits de Lucifer,
Sauf à régler un jour tous ces comptes infâmes Avec lui dans le feu des éternelles flammes.
En vain donc les démons crioient à Gîacidas :
« Presse la fin du siège et la fin des combats !
A l’assaut général n’oppose plus d’obstacles Et sache prévenir la pucelle aux miracles !
Ne l’as-tu point promis avec ton ris moqueur? »
L’ambitieux guerrier répondoit dans son cœur :
« Alors je n’avois pas conquis presque deux rives, Ni du fleuve à mes lois soumis les eaux captives. Sachons attendre encore ! et mon courage ardent Prend aussi le renom d’un courage prudent;
Et je pourrai bientôt offrir à l’Angleterre Tout ce qu’elle désire au fait d’un chef de guerre. Et conseil et vigueur, pour jeter à sa ün,
Plus vite que Suffolck, le règne du Dauphin.
Les Tournelles, le fort, et le pont de la Loire Sont les clefs d'Orléans: à moi donc la victoire! »
Et Glacidas reprend et poursuit les travaux,
Et leur masse imposante est déjà hors des eaux ; Quand tout à coup le fleuve, heureuse providence.
De ses larges torrens redouble l’abondance
Et la rapidité : dans une seule nuit
Des premiers contreforts l’édifice est détruit.
A l’aspect des débris, Glacidas dans sa rage S’écrie : « Eh bien ! laissons passer ce fol orage.
Et je saurai bientôt commander à mon gré,
De mon tonnerre à moi le ravage assuré ! »
Et voilà que des eaux la fureur assoupie Laisse encor le champ libre à l’œuvre de l’impie.
Les travaux sont repris, achevés, et le fort Redevient pour un tems l’arsenal de la mort.
La reine de la Loire, alors tout épuisée,
Implore de nouveau la divine rosée,
Et l’espoir du miracle exalte les esprits.
Par La Hire en plein jour les Anglais sont surpris ; Une brusque sortie en a foudroyé mille Reposant dans l'orgueil d’un triomphe tranquille.
L’alarme est aux remparts et la terreur au camp. On frémit dans le trouble, on nage dans le sang ;
Et les vainqueurs chargés tous d’une riche proie S’en retournoient aux cris de leur dernière joie, Quand tout à coup Sufl'olck, dans un rapide élan,
De leur sage retraite a renversé le plan ;
Et sans courir d’abord aux clameurs les plus fortes, Sur trois points à la fois dirigeant ses cohortes,
Il tombe sur les preux, puis avec le butin
Leur reprend un bonheur qu’ils avoient cru certain.
Et le camp tout entier en bénit la nouvelle,
Et c’est le sang français qui maintenant ruisselle! Assiégeans, assiégés, ensemble confondus,
Au pied des bastions se suivent éperdus ;
Et les éclairs du glaive et l’ardeur des mitrailles Croisés de toutes parts sonnent les funérailles.
Le camp s’est ébranlé ; les remparts ont fait feu,
Et La Hire et Suffolck combattent au milieu.
Et de la ville, hélas ! et le plomb et la braise. Foudroie en s’égarant la gloire orléanaise!
De même aussi du camp le bronze hasardeux Tue Anglais et Français partout mêlés entr’eux.
Là d'Escale et Tyrrel, là de Lore et de Vismes Des erreurs de la foudre ont succombé victimes.
A la suite des chefs combien d’autres guerriers Atteints par les écarts de ces feux meurtriers !
Accablé par le nombre et guidé par La Hire,
Le courage français à la fin se retire,
Hélas! il est à bout d’héroïques efforts!
En regagnant la ville, ils laissent de leurs morts Et de mille débris leur retraite semée;
Et ces morts sont l’élite et la fleur de l’armée !
• Au dedans sont les preux que retient le devoir Contre un prochain assaut et pour dernier espoir.
Le mélange des camps parmi tant de ruines Décourage l’ardeur des jeunes héroïnes.
Et désormais le feu de leurs brûlans réchauds S’éteint comme la poix, le bitume et la chaux. Dunois restoit toujours captif de sa blessure.
- Un tourment plus cruel que le mal qu’il endure Le déchire ! il a vu du haut de son brancard Le carnage des preux jusqu’au pied du rempart,
CHANT DIX - SE l'Tl ÈME. »17
Aussitôt il détache et Fontange et Xaiutrailles Pour sauver ce qui reste à l'entour des murailles. Avec eux ont couru Guitry, Cholet, Clermont :
Us ont des ailes tous, et l’éclair est moins prompt.
Et pourtant devant eux, et toujours plus rapide.
On a vu s’élancer un guerrier intrépide,
Aux ordres de Dunois tout récemment venu.
Mais des Orléanais jusqu’alors inconnu.
Une vertu d’en haut le dirige et l'inspire.
Au péril de la mort il arrache La Hire,
Et sous son fer terrible et qui semble enflammé, L’ennemi mord la terre ou s’enfuit désarmé.
« C’est assez pour ce jour de lugubre mémoire! Songeons à la défense et non plus à la gloire ! »
A dit, dans sa douleur, ce modeste héros.
Et, gardant près des murs un menaçant repos.
Il attend que la ville ait recueilli les restes Échappés aux fureurs de ces combats funestes.
Puis il rentre. On ne sait ni son nom, ni son rang,
Ni son pays ; mais c'est le Volontaire Blanc :
Ainsi l’appelle-t-on dans ce moment d’alarmes ;
Car il a blanche aigrette et blanche cotte d’armes,
11 est porteur d’un scel de l'abbé de Clairvaux,
Et pour lui les combats ne semblent pas nouveaux;
U est jeune pourtant et sa guerrière audace Joint la mâle vigueur à la candide grâce.
En vain autour de lui se presse la cité,
Il ne paroit heureux que quand on l’a quitté.
Aussi presque toujours il baisse sa visière Et souvent dans le temple il demeure eu prière, Semblable en sa ferveur à l’un des immortels Chargés d'offrir à Dieu le parfum des autels.
« Je suis délaissé sur la terre,
Mais le Dieu du ciel est à moi !
Et dans son auguste mystère 11 a toujours nourri ma foi.
« L’Ange qui veille sans relâche A me préserver de l'écueil Aura bientôt üni sa tâche...
Oh ! l'heureux port que le cercueil !
« Quelle sera douce à ma vie Cette mort où je verrai Dieu !
Celte mort, ma plus chère envie!
Salut, beau ciel ! vain monde, adieu !
a Gardien sacré, céleste guide,
Je suis consolé près de vous,
Car de l’Enfer sous votre égide.
Je ne craindrai jamais les coups.
« Et dans vos étreintes fidèles, Exhalant mes derniers soupirs,
Je m’envolerai sur vos ailes Vers le Dieu de tous mes désirs.
« Je verrai de près et sans voiles Tous les cieux par sa main construits,
Et les astres, et les étoiles,
Et la lune, soleil des nuits.
« Oui, dans les splendeurs de la gloire. A jamais je veux le bénir Ce Dieu dont la sainte mémoire Remplit les siècles à venir : »
Orléans tout entier se lamente et s’effraie.
Comment cicatriser cette dernière plaie î Si Jeanne tarde encore, un espoir reste seul :
« Ensevelissons-nous dans le même linceul. »
Elle vient. Mais, hélas! a dit la renommée ;
Le pain manque ! le pain ! pour la plus foible armée ! Et l’on rassemble enfin quelques dons recueillis Comme dernière aumône au royaume des lis.
Ainsi, dans ses décrets, ainsi la Providence Pour envoyer la gloire attend la décadence : Témoignage visible offrant à tous les yeux Les augustes rayons du miracle des cieux.
De même à la cité le fléau qui l’accable Sera du doigt divin le signe irrécusable.
Dans ses longues douleurs plus donc elle a souffert, Plus l’œuvre du Très-Haut se montre à découvert.
Ferme dans cette foi, mais toujours affligée, Jeanne avance de loin vers la ville assiégée.
Au tombeau de Martin elle' s’incline à Tours.
La voix du thaumaturge est un puissant secours.
Ah ! ce n’est pas en vain que la vierge l’implore ;
Et voici quel bruit part des lieux où naît l’aurore : Un Français à lui seul plus riche que les rois,
A jeté sur les mers vingt vaisseaux à la fois ;
Il passe autour du globe une main souveraine,
Et d'immenses trésors il la rapporte pleine.
Les princes, les cités, et cent peuples divers Sont pour lui des cliens épars dans l’univers.
Sur sa flotte bientôt l’Orient va lui rendre Sa richesse au centuple; elle roi vient d'apprendre
Qu’aujourd’hui Jacques Cœur plus heureux que jamais, A la reine Marie, hôte de son palais,
S’est empressé d’offrir au secours de la France Du retour attendu la splendide espérance.
Alors, des pleurs de Jeanne écoutant l’humble voix. Du Dieu qui dans sa main tient le monde et ses lois Le thaumaturge obtient tout ce qu’elle désire.
Un vent prodigieux souffle à chaque navire :
La mer, la grande mer, a vu sur la grande eau Flotter en traits de feu la moitié d’un manteau. . Depuis qu’il est des cieux, des astres, des étoiles. Depuis que l’onde porte et des nefs et des voiles, Jamais pareil flambeau, jamais tel pavillon,
N’a de tant de splendeur déployé le sillon.
Aussi, de tous écueils cette flotte sauvée,
A peine se croyant partie, est arrivée !
Pilotes, matelots, étonnés de leur sort,
Sont tombés à genoux en entrant dans le port ;
Et bientôt Jacques Cœur, fidèle à sa promesse,
A légué son exemple à la haute richesse.
Quand, cinq lustres après, ce Français généreux. Ce trésorier des lys s’exilera loin d’eux,
Ses juges vainement laisseront en problème Si son or fut coupable, ou s’il le fut lui-même;
Et l’admiration devra garder ses droits Envers l’auxiliaire et l’hôte de nos rois.
Jacques Cœur a prêté la graisse de la terre,
Et la fille du ciel a frappé l’Angleterre.
Violation d’une trêve de quelques heures. — Conseil des princi s alliés en présence des reines. — Philippe-le-Bon se retire avec ses troupes. — Retour de Bedford dans la capitale troublée. — Reprise des hostillités — Exploits de Jean-le-Lorrain. — La fameuse Bombarde. — La magicienne s’en empare. — Son chant de guerre. — Nouveaux colloques avec ses complices. — Monologue d’isabeau. — Jeanne d’Arc à Blois devant l’autel de saint Louis.
Le zèle du combat se réveille ; et jamais.
Jamais pareille ardeur ne transporta l’Anglais.
Il frémit de subir quelques heures d'attente!
Il se plaint : C’est tromper sa gloire impatiente !
Avant l’ordre des chefs, la ferveur du soldat De l'homicide bronze a rallumé l'éclat,
Et dans un flot de peuple autour des croix de pierre Où le son du beffroi rassembloit la prière,
Le poids de la mitraille est aussitôt jeté,
Et tombant au milieu du cercle épouvanté.
11 y répand l’éclair et le feu du tonnerre!..
Et pourtant tous ses coups n’ont blessé que la terre !
Ce prodige montrait à l’œil des cœurs pieux En face des démons les messagers des cieux.
Mais toute âme n’a pas la vision sublime.
Déjà les assiégés ont choisi leur victime :
C’est Lancelot de l'Ile ! il se croit abrité,
A l’heure d'une trêve, au pied de la cité,
Quand d’un boulet, écho de la bombe éclatée, Soudain le vieux guerrier a la tête emportée !
Toute l’armée en deuil a pleuré cette mort;
Et l’attaque a cessé sur l’ordre de Bedfort.
Avec le duc Philippe il arrive lui-même.
Les chefs sont convoqués pour un conseil suprême. Aux élans du courage, à ceux de la vertu,
Le destin d'Orléans y sera débattu.
Mais l’usurpation ne lâche pas sa proie,
Et le crime est fidèle au souffle qui l’envoie.
L’enfer est là! Ses vœux se laissent entrevoir Dans les frémissemens d’un satanique espoir.
Entre les Alliés, magnifique frontière,
Deux riches pavillons dressoient leur cime altière, Aux armes, aux couleurs de chaque nation,
Sur le camp de Bourgogne et le camp d’Albion.
Au milieu s’élevoit une troisième tente,
Et de pourpre, et de soie, et d’or tout éclatante.
Là, veilloient en silence à côté d'un berceau,
La reine Catberinè et la reine Isabeau.
Le royal orphelin y sommeilloit encore :
Et déjà le soleil a remplacé l’aurore,
Tandis qu’à d’autres fronts les pensers soucieux A peine avoient permis de reposer leurs yeux.
Tout à coup, à l’éclat des fanfares guerrières.
Les troupes des deux camps élèvent leurs bannières;
Et Philippe et Bedfort vont parcourir les rangs,
En ramenant toujours leurs regards pénétrans L’un sur l’autre. Rivaux de gloire et de fortune Ils ne peuvent plus suivre une ligne commune.
Au pavillon royal ils entrent. L’enfant-roi En vain sembloit uoir et leur force et leur foi ;
Les premiers mots jetés dans l’auguste assemblée Y soufflent le tumulte : elle est déjà troublée.
Philippe de Bourgogne, au nom de la cité,
En invoquant les droits de la Œtptivité,
De la chevalerie et de la loi divine,
Enfin le long malheur du fils de Valentine,
Propose de tenir Orléans en dépôt
Jusqu’à ce que la guerre ait dit son dernier mot.
« Pour qui donc a coulé le sang de tant de braves,
Si l’on ose à leur gloire imposer ces entraves ? »
Répondent aussitôt Bedfort et Glacidas.
Est-ce à nous de frustrer l’espoir de nos soldats?
Orléahs est promis à leur juste colère.
— « Eh bien donc! vous. Anglais, comptez sur l’Angleterre ; Ma Bourgogne a le droit de prononcer aussi.
Le premier de mes soins est de sortir d’ici ;
« J’aurai d’autres devoirs plus tard envers la France.
— «Philippe! que fais-tu des vœux de la vengeance?
— Reine! je vois trop bien ce qu’en fait Isabeau ;
Mais je ne me crois point encore à son niveau.
3î4 . JEANNE D’ARC.
— « Quoi! Charles n’est-il pas l’assassin de ton père?
— « Je ne sais ; mais je sais que vous êtes sa mère ! » Soudain Bedfort s’écrie : « Honneur donc au devoir,
Prince! et permettez-nous de garder notre espoir. » Et Philippe reprend : «Quand pour votre querelle La douleur filiale arma seule mon zèle,
Je n’ai rien prétendu juger sur aucuns droits Au détriment du peuplé, au détriment des rois. Contre tous les intrus mon horreur est connue;
Et la Bourgogne ici pour eux n’est point venue.
Elle a cru, dans son deuil, suivre des conquérans.
De nobles alliés, et jamais des tyrans.
Aussi de leur honneur j’attendois la réponse.
Je ne la reçois point, et dès lors j’y renonce.
— « Vous êtes libre, Prince ! et pourtant, dit Bedfort,
Il convient avec vous de vous montrer d’accord.
C’est bien tard sur nos droits vous créer des alarmes ! C’est bien tard séparer votre deuil de nos armes 1
— « Il n’est jamais trop tard, même à qui s’est trompé. De distinguer un droit d'un pouvoir usurpé. »
Philippe se retire ; et puis, à sa parole,
Tout son camp prévenu comme un essaim s’envole.
Et Bedfort est sorti pour en être témoin...
Il rentre ; il s’applaudit ; le prince est déjà loin.
« Ils seroient trop Français tous ces fils de la France, Pour toujours nous servir avec persévérance!
De nos anciens exploits dix mille compagnons Vaudront, à nombre égal, dix fois les Bourguignons. Ils arrivent demain. Qu’à leur bonne venue Désormais plus ardent le siège continue.
Glacidas l’a bien dit : ne comptons que sur nous
Ou sur des vassaux fiers d’embrasser nos genoux,
Et bientôt, d’un seul coup, maîtres de cette ville,
Nous saurons conquérir un règne plus tranquille.
— « Non, non, duc de Bedfort, ne l’espérons jamais Sous un sceptre douteux le règne de la paixl » Ilépondoit Catherine avec sa voix de reine.
A de pareils succès un long soupir s’enchaîne.
Je ne dis rien de plus; mais, hélas! je prévois Sur mon fils le malheur des plus malheureux rois !
« Pour donner à son titre ici quelque durée.
Vous avez eu recours à l’onction sacrée!..
Craignez, craignez d’avoir appelé sur son front Un éclair de la foudre et plus sombre et plus prompt!
« Ah! trop souvent le sang inonde l’Angleterre!
Et pourquoi donc chercher encor sur cette terre Des nuages plus noirs au lugubre avenir,
Quand le ciel pour la France est près d’intervenir? Car déjà vous savez les bruits de prophétie Qui de Valois, mon frère, éveillent l’inertie.
— « Je sais, reine, je sais que la crédulité Jamais n’est un rempart pour aucune cité ;
Et, je le vois aussi, votre ancienne patrie
Dans l’amour de nos droits ne vous a point nourrie. Pourtant le peuple anglais est un peuple jaloux!
Il est tems d’y songer pour votre fils et vous.
— «J’ysongelet plaiseàDieu, comme je l’en conjure. De me rendre la paix dans une vie obscure !
— « Laissons, laissons ma fille à son illusion,
Duc de Bedfort. Pour moi. je chéris Albion,
Et sous son étendard à jamais je me range Dès qu’elle me comprend, me répond »t me venge. Henri Six, votre espoir, est encor plus le mien
Des deux peuples en lui nous avons le lien,
Et sa raison s'ouvrant apprendra d’elle-même L’indissoluble noeud d’un double diadème.
« Glacidas ! je te suis, dit encore Isabeau.
Je veux prendre ma part d’un triomphe si beau.
Et puisque leur Valois veut armer une femme,
Je t’en offre une aussi pour compléter le drame. Kroudna la.magicienne aura contre Orléans,
De merveilleux secrets pour des bras de géans.
—«Venez, reine ! nos bras nous suffiront sans doute, Mais avec vous Kroudna mérite qu’on l’écoute. »
Et Bedfort ne dit rien contre ce vil concert.
Il se borne à l’ennui d’y tenir l’œil ouvert.
Du reste il est charmé que cette reine affronte Aux regards de la France une nouvelle honte ;
Et toujours il espère en voir plus d’une fois Rejaillir les reflets sur le front des Valois.
Il sent alors qu’en lui l’ambition s’éveille ;
Il accepte des noms qui flattent son oreille :
« Il est plus que régent, et de fait il est roi,
Et la France bientôt aura subi sa loi,
Si le manteau royal remplace enfin des langes. » Disoient les courtisans échos des mauvais anges.
Mais, soit la prévoyance, ou soit aussi la peur,
Il veut sonder encore un avenir trompeur ;
Et, content de servir un règne illégitime,
Il s’y croit mieux d’aplomb sur l’échelle du crime .
Et gardant avec lui le royal orphelin,
De la cité félonne il reprend le chemin;
Car le péril impose à sa sollicitude Le soin de surveiller de près la servitude
CHANT DIX-H U1TIÈME. 827
Dont les sourdes rumeurs jusque dans son palais Menacent d’ébranler le pavillon anglais.
Ce ferment de révolte appelle sa présence.
De courageuses voix ont rompu le silence.
Le miracle promis aux remparts d’Orléans A remué partout un peuple de croyans;
Et de cette espérance ardens auxiliaires.
Les prêtres ont osé la prêcher dans leurs chaires ! Aussitôt par l’Anglais poursuivis, condamnés.
Ils partent pour l’exil, ou sont emprisonnés.
Et Paris doit se taire : et d’innombrables gardes Maintiennent, l’arme au poing, le droit des hallebardes.
Malheureuse cité ! comprends-tu cette fois Le crime de chasser et d'oublier tes rois?
Alors, dans Orléans, sous le feu des mitrailles.
Un nouveau champ s’ouvroitau cours des funérailles.
Du coup qui l’a blessé Dunois n’est point guéri ;
Et le cœur de Gaucour d’un triple deuil flétri Ne sait plus supporter le fardeau des années,
Ni de la ville en pleurs guider les destinées ;
Et Dubey, le prévôt, aujourd'hui ne vit plus Que dans le souvenir des plus nobles vertus.
Aux oracles nouveaux que tout un peuple annonce Les foudres de l’airain sont la seule réponse.
Des Tournelles, jadis sauvegarde des murs , S’élancent les boulets qui frappent à coups sûrs,
Et vers la rive droite où La Pôle rassemble Deux camps en un seul camp, toute la cité tremble Toujours se recrutant, il assiège toujours,
Car d’un dernier triomphe il attend les grands jours ; Et la brèche est ouverte ; et sur le mur qui fume,
Tout le feu du carnage aussitôt se rallume,
Les femmes d’Orléans n’y feront point défaut.
Les voici ! les voici ! « Courage ! et s’il le faut, Disent-elles, mourons ! vive, vive la France !
Et Jeanne d’Arc viendra couronner l’espérance ! » Dunois alors porté sur de hardis brancards Comme un astre de gloire apparoît aux remparts.
Sa voix tonne : à son ordre, et La Hirc et Xainlrailles Précipitent l’Anglais du sommet des murailles Dans les fossés. La nuit met fin à ce combat Où Dampierre, et Graville, et Puyseux Cap-Dorat,
Et des enfans guerriers, et de guerrières femmes Ont chassé l’Étranger par le glaive et les flammes.
Sur l’autre bord du fleuve, un grand désastre, hélas 1 A réjoui le cœur du fatal Glacidas.
D’abord Jean-le-Lorrain, artilleur formidable, Répond aux assiégeans, les brise, les accable.
Et puis il tombe à terre ; il feint d’être frappé ;
Et le mort se réveille; et l’ennemi trompé Expie en flots de sang ses premiers cris de joie Sous la grêle de feu que ce mort leur envoie.
De là, trop confiant, l’intrépide Lorrain Sur la vague des eaux s’est élancé soudain ;
Et partout, avec lui, la fameuse bombarde Qu’escorte sur la Loire une fidèle garde Foudroie à droite, à gauche, e^ de ses coups hardis Frappe de Glacidas les soldats interdits.
Sous un bois solitaire et que le fleuve arrose,
Enfin de cette gloire à l’ombre il se repose.
Mais là vont se glisser sourdement introduits Des étrangers nombreux et par Kroudna conduits.
Elle a tracé sur l’eau le nom de ses idoles Ét jeté dans les airs de magiques paroles.
Puis, la première, entrant dans les roseaux fangeux Qui sous leurs jets touffus la dérobent aux yeux Avec tous les guerriers guidés par son audace,
Elle a revu le bronze et reconnu sa place.
Son œil reste perçant à la tombante nuit,
Et l’onde la protège en roulant à grand bruit.
Le signal est donné : la machine tonnante Est dans ses mains! Alors mille cris d’épouvante Surprennent le Lorrain et tous ses compagnons.
Les uns sont égorgés ou noyés sous les joncs ;
Les autres avec lui rompant le cours du fleuve Abordent à la nage au pied de la Tour Neuve.
Glacidas veut lui-même achever ces exploits;
Il s’embarque; il surprend le pont de Belle-Croix : Nouveau carnage ! et l’onde en est encor rougie. C’est pour son œil cruel la plus sûre magie;
Et de là, coup sur coup, écrasant les remparts,
Il ouvre une autre brèche au feu des léopards.
Un groupe d’assiégeans à la faveur des ombres Déjà du mur brisé franchissoit les décombres, Quand tout à coup sur eux le Volo'ntaire Blauc, Suivi des preux, arrive, et de son fer sanglant Les frappe, les refoule, et dès qu’ils sont en fuite, Court vers les naufragés, sous sa main les abrite; Puis, autour de la brèche où gisent tant de corps, Soulage les blessés, ensevelit les morts,
Et dans la ville enfin rentre et prie en silence Le Dieu dont il reçoit sa force et sa vaillance.
On ignore toujours le nom de ce héros Qui se dévoue au peuple et veille à son repos.
A la pâle lueur de la lune et des astres,
La farouche Kroudna contemple ces désastres. Et de la triste Loire elle parcourt les bords En criant de l’enfer les horribles accords.
« Fille échevelée Des noires forêts,
Cours, cours la vallée,
Les bois, les marais,
Et, dans ta volée,
Aux yeux indiscrets,
Sans être voilée.
Cache tes secrets.
« Sur le vent qui gronde Des lointains déserts,
Roule, vagabonde,
De la terre aux mers;
Et, dans ses concerts.
Que ton cœur réponde A tout l’univers Une voix profonde,
La voix des enfers !
' « Voici sur la France,
Comme au temps jadis,
Des jours de vengeance !...
Dans mes vœux hardis Je les ai prédits...
Mais à la souffrance De tous les maudits
CHANT DIX-HUiTIÉME.
Jamais d’espérance Ni de paradis!
« Quand le Dieu terrible Tient les larges bords De son vaste crible,
Et criblant les morts,
Purge ses trésors,
Il reste inflexible :
Mais pour moi j’endors Dans le pacte horrible Mon âme et mon corps. »
La pythonisse enfin rentre; Isabeau l'embrasse;
Et Glacidas lui dit : « Kroudna, je te rends grâce,
Ta promesse est remplie! et tu nous as fait voir De Ion art surhumain jusqu'où va le pouvoir ;
J’y dois compter encor pour les grandes journées Qui vont de nos labeurs fixer les destinées ;
Et tu voudras aussi t’appuyer sur ce bras Qui sait, dans sa vigueur, couronner tes combats.
a Triomphons l’un par l’autre, allons braver sans crainte Et les Anges guerriers et l'amazone sainte Nos armes, à l’éclat de ce nouveau succès.
Dès demain d’Orléans pourraient forcer l’accès;
Mais, j’en ai fait l’aveu : j’aspire à cette guerre Des demi-dieux du ciel et des fils de la terre ;
J’éprouve à ce désir je ne sais quels transports Qui partout me feroient affronter mille morts.
— «Ah ! dit la reine, avant que la dévote fille Ose de ta puissance assiéger la bastille,
Pourquoi donc t’arrêter dans un suprême effort?
Pourquoi de ma vengeance ainsi risquer le sort? Pourquoi surtout, pourquoi, quand je crains un oracle. Dédaigner le moyen d’en assurer l'obstacle?
Enfin, qu’est devenu ce soin respectueux Qui d’abord s’empressoil d’obéir à mes vœux?
— « O Reine! le teins marche, et ce n’est pas merveille Qu’un lendemain parfois diffère de la veille.
Souvent dans les conseils des peuples et des rois Un seul jour a suffi pour nous donner des droits. Quelle que soit des miens la récente origine,
Us n’en sont pas moins sûrs à ce que j’imagine 1 Car mon titre nouveau, je le dis entre nous,
N’est pas plus un secret pour Kroudna que pour vous, Depuis que dans ces lieux vous môme êtes venue Jeter une splendeur jusqu’alors inconnue.
Eh bien ! j’ai décidé, dans l’intérêt de tous Et dans un but pins haut, de suspendre mes coups.
« En sauvant Orléans la mystique pucelle Doit commencer, dit-on, sa longue kyrielle De merveilleux combats et d’exploits inouïs.
A moi donc d’y répondre, et je m’en réjouis.
Moi si bien averti, moi, Glacidas, irai-je Avant quelle soit là presser la fin du siège?
Non, non ! mais j’attendrai les Anges et les Saints ; Avec elle, avec eux, nous en viendrons aux mains. Dans les plaines de l’air, de la terre et de l’onde. Gloire, gloire au courage où le péril abonde!.. Kroudna, qu’en penses-tu?..
— «Ce qu’en pense Kroudna, Reprenoit Isabeau, mais tu le sais déjà Et toute la terreur qu’un bruit d’oracle inspire !..
« Dans l’ingrate parole où ta gloire s’admire
Je ne dois point te suivre : il faudroit trop de soin Pour redresser des pas égarés de si loin.
J’y reviendrai plus tard. Aujourd’hui le tems presse. Mais je veux bien entendre encor ma prophétesse. Parle, parle, Kroudna, sache tout expliquer.
Sans laisser rien à dire et rien à répliquer. »
Glacidas frémissoit.- Il se contraint. La reine D’un œil impatient fixe la magicienne.
Qui recueillant sa force en dirige l’essor Vers les deux étoilés, les interroge encor,
Et voit que le problème, au lieu de se résoudre,
Se complique de feux, images de la foudre.
Elle s’écrie : « Hélas ! j’ai chanté mon espoir,
Mais je tremble ! et pourtant il vous faut tout savoir Vous saurez tout.— Ma peur, c’est la vierge guerrière. Oh 1 que m’est redoutable un vœu de sa prière 1 De traverser sa marche et d’arrêter ses pas J’ai supplié mes dieux, vous ne l’ignorez pas.
Mais elle vient!.. J’apprends encor et par eux-mêmes Combien sont impuissans leurs cris et leurs blasphèmes Sur un cœur virginal... — Si du moins dans les airs Des nuages couroient sous le feu des éclairs Au moment où je vois le signe du miracle.
Contré elle je pourrois faire tourner l’oracle!.. Silence!.. — Je respire!., un coin du vaste azur Reste couvert encor comme d’un voile obscur :
Il peut de là bientôt surgir plus d’un orage.
Avec ce pronostic, ne perdons point courage...
Une voie est ouverte à la perdition ..
Cherchons quelque prestige et quelque invention Qui de force ou de gré troublent ce cœur timide,
Et nous l’arracherons à l’Ange qui le guide.
Toute vertu sortant du fidèle sentier Laisse tomber d’un coup son édifice entier.
Donc j’espère toujours... l’avenir reste sombre... Au-dessus d’Orléans voici même une autre ombre Recouvrant sous des fleurs un long piège dressé A la fille des champs dont l’étoile a passé.
Oui ! là, dans cette ville où l’on attend sa gloire,
11 est un cœur mortel épris de sa mémoire,
Qui s’ en repaît le jour, qui s’en repaît la nuit.
Au même écueil bientôt leur destin les conduit.
Dans l’un comme dans l’autre, à moins d’y voir deux anges. Les constantes vertus seroient par trop étranges '
« A nous surtout, à nous longtems accoutumés Aux feux qu'un seul regard a souvent allumés,
Il est clair que tous deux se trouvant en présence,
C’en est assez pour faire échec à l’innocence.
Ils n’ont point de refuge en un lien béni.
Une fois attiré, le cœur vierge est fini.
Plus est pur le cristal, plus un souffle le souille,
Plus est poli l’acier et plus il craint la rouille. »
Isabeau se récrie : « O Kroudna! que dis-tu?
Devant moi! devant lui! toi! parler de vertu!..
En sais- tu quelque chose?.. et tu veux la décrire!
Et de làdépendroit ce que tu dois prédire!
Et le sort et le fhiit de ta prédiction Suivraient les mouvemens d’une tentation !
Et, pour mon désespoir, c’est dans Orléans même Que cette fille irait affronter le problème !
Et quand nous demandons des faits à l’avenir,
Aux symptômes des cœurs il faudrait s’en tenir !..
Est-ce que par hasard ton art astrologique
Dans un cercle moral se roule et se complique?
Ma surprise, d’abord comprimée un moment,
Réclame à ce mystère un éclaircissement;
Car lorsqu’Isabeau daigne étudier l’augure.
C’est par des résultats qu'il doit toujours conclure.
— « Reine, le ciel se couvre et laisse à d’autres nuits. Le soin de renouer l’œuvre que je poursuis.
Mon espoir s’en accroît, et déjà ces nuages De mes inductions confirment les présages.
Mais ne l’oubliez pas : l’influence du mal Et du bien, dans le monde et physique et moral,
En dépit de nous tous, reste toujours entière ;
Et nul œil n’en sauroit dénier la lumière.
Or, ce que j’ai prédit de cette mission Qui d’un cœur virginal reçoit l’impulsion.
Vous en saurez la suite! un grand deuil la menace ; Sans que rien à cette heure en précise la trace.
Donc le reste à demain, et sous un ciel nouveau !.. »
Le colloque est suivi d’un long pleur d’Isabeau. Puis elle reste seule, en proie au noir délire Des remords dont la nuit redouble le martyre.
« Que je suis malheureuse! .Ou trouver un appui?.. Patrie, amis, parens, devant moi tout a fui...
On me hait, on m’outrage, et pour comble de peines, Mes crimes ont passé la mesure des haines!..
De tous mes jours d’ivresse, et d’opprobre, et de sang, Souvenir odieux, souvenir menaçant,
Laisse-moi!.. Que ne puis-je, étouffant ta lumière, Dans l’étemel oubli me plonger tout* entière!..
« Moi, femme, mère, aïeule et tutrice de rois,
Je n’entends point de voix qui réponde à ma voix !..
Ainsi de ses terreurs dérouloient le tableau,
L'humble vierge des champs et si pure et si chaste,
A la France rendoit la joie : et ce contraste,
Offrant la double image et du vice odieux,
Et de la vertu sainte, éclairoit tous les yeux.
Imposante leçon ! œuvre de Providence !
La voix d'un peuple entier en marquoit l’évidence, Dénonçant de ses pleurs, poursuivant de ses cris La fille de Bavière accolée au mépris,
Aux jours môme où la cour, et l’Église, et l’armée,
Avec lui saluoient la fille de Romée.
Agenouillée alors en la cité de Blois,
A l’autel patronal du plus saint de nos rois,
Jeanne prioit : « O vous, bienheureux filsdeBlanche !
A vos genoux souffrez que mon âme s’épanche :
Ce n’est point de mon fait si je m’en vais tantôt Guerroyer pour les lys; c’est de l’ordre d’en haut.
Vous le savez déjà, vous, et je dois le croire,
Vous que Dieu même admet aux conseils de sa gloire! Veuillez donc l’implorer pour que mon foible bras Soit surtout de sa grâce armé dans les combats.
Puissé-je comme vous, ô chrétien Machabée !
Servir la juste cause entre mes mains tombée !
Plus que celle des rois elle est sa cause à lui ;
En me la confiant, il le montre aujourd’hui.
Aussi je ne demande à sa toute-puissance Ni les guerriers nombreux, ni la haute vaillance.
Mais les amis de Dieu, mais les soldats du Christ,
Qui, forts de son amour, et, comme il est écrit.
Sachent avec leur foi, transportant les montagnes.
Des combats du Seigneur faire ainsi les campagnes.
« Eh bien! grand Saint, versez dans le cœur de nos preux,
Avec la voix du ciel vos soupirs et vos voeux.
Qu’ils soient tous altérés de ce divin breuvage Où du salut toujours ils trouveront le gage 1 Vous, l’exemple des rois, jetez votre manteau Sur le mal qui dépare un royaume si beau;
Et, s’il se peut, du front des majestés royales Éloignez à jamais la trace des scandales.
Cette reine surtout, fille de l’Étranger,
Priez Dieu que sa vie enfin puisse changer,
Qu’il lui refasse un cœur nourri de saintes larmes Où l’espoir du pardon vienne avec tous ses charmes! Et que dans le torrent des célestes secours.
Elle soit consolée, et durant de longs jours !..
« Enfin, patron béni de tous les fils de France,
Vous savez bien quel baume il faut à leur souffrance. Et pour les protéger grand est votre crédit Auprès du Roi des rois : l’Archange me l’a dit. Daignez donc avec lui du terme des oracles Écarter les retards et les derniers obstacles ;
Car le ciel aime à voir les Anges et les Saints Ensemble exécuter son œuvre et ses desseins. »
Aux yeux de Jeanne d’Arc Micaël fend la nue ;
Et Louis dans la gloire apparoit à sa vue.
« Sainte enfant! disoit-il, vous avez bien compris Cette unanime ardeur des bienheureux Esprits.
Allez donc au miracle où leur voix vous appelle.
Je bénis notre France et vous bénis comme elle. »
Départ de Jeanne pour Orléans. —Sa première lettre aux An-, glai8. — Le ciel permet qu'elle soit induite en erreur sur la route qu'elle veut suivre. — Miracle de son entrée à Orléans. — Stupeur de l'Étranger. — La magicienne se trouble avec Isabeau et Glacidas. — Fuite de la reine.— Jeanne à Sainte- Croix. — Le Volontaire Blanc, la nuit, au pitd des autels.
Jeanne a vu luire enfin le soleil du départ.
D’une main courageuse elle a pris l’étendart ;
Elle a ceint de Fierbois la merveilleuse épée Au sang du Sarrazin par l’Archange trempée.
Son armure en tissu d’acier, de bronze et d’or. Mieux que sous le marteau s’est arrondie encor ; Elle y suspend le fer de sa légère hache ;
Son chapel, comme un casque, orné du blanc panache, Ombrage de son front le virginal éclat ;
Son noble destrier veut courir au combat,
Et déjà de courage et de gloire jl s’enflamme Dès qu’il est effleuré des plis de l’oriflamme.
L’héroïne en ces mots a pris congé du roi :
« Sire, dans les périls je ne crains rien pour moi Je cours vers le triomphe, et pourtant menacée,
Ou certaine plutôt d’ôtre une fois blessée ;
Il le faut ! c’est le signe (elles l’on dit mes voix !)
Que la main de Dieu seul aura fait nos exploits.
«Commeen tous ces combats je dois parler en maître, Il ne conviendroit pas, Sire, à vous d’y paraître.
Mais à vos chefs de guerre intimez l’ordre exprès De m’obéir en tout, de loin comme de près.
Jusqu’au jour du miracle et de la recouvrance.
« Moi-même au nom du ciel je sers le roi de France; Orléans délivré je le conduis à Rheims ,
Et puis il poursuivra ses augustes desseins.
— «Jeanne, puisqu’il le faut je me résigne encore : Mais pressons ce grand jour dont j’entrevois l’aurore, Et sachez que le roi par vous victorieux Dans les champs de l’honneur vous obéiroit mieux. »
D'une divine ardeur Jeanne d’Arc animée Apparoît aussitôt en tête de l’armée ;
Et, dès ce jour, usant des pouvoirs souverains Que Charles sans réserve a remis dans ses mains. Elle veut épargner et le sang et les larmes ;
Elle envoie à l’Anglais, et par deux hérauts d’armes, Cette lettre
« f Jhescs- Maria f
« Vous d’abord,
Henri, roi d’Angleterre ! et vous, duc de Bedfort,
Qui vous dites régent du royaume de France,
Et depuis trop longtems l’avez mis en souffrance !
Et vous Suffolck la Pôle I et vous Jean de Talbot !
Et vous. Sire d'Escale J il faut partir tantôt.
« Restituez bien vite ès-mains de la Pucelle,
Au nom du Tout-Puissant qui vous parle par elle, Les clefs de cet empire et des villes du roi Dont vous êtes nantis et sans titre et sans foi.
Je viens du sang royal réclamer l’héritage ;
Je vous offre la paix dont ce sang est le gage Et dont vous vous rendrez vous-mêmes les garans.
« Vous aussi, chevaliers et guerriers de tous rangs, Qui d’Orléans encore osez suivre le siège ,
Tous, pour votre salut, pour que Dieu vous protège, Retournez dans votre île ; ou sinon je m’en vais Vous chasser devant moi de tout le sol français.
Et comprenez enfin, jeune roi d’Angleterre,
J’en aurai le pouvoir bien mieux qu’un chef de guerre , Et, de force ou de gré, de par l’ordre de Dieu,
Je poursuivrai vos gens de mon glaive en tout lieu , Et s’ils ne s’en vont point je puis les faire occire.
Or, n’imaginez pas conserver cet empire.
« Ce royaume des lys, royaume très-chrétien,
Le fils du Roi des cieux le garde comme sien.
Par lui, l’héritier vrai, Charles, va le reprendre. Hâtez-vous, Dieu le veut, hâtez-vous de le rendre. Que si vous refusez d’ouïr ce que je dis,
Vous serez, il l’ordonne, et frappés, et maudits. Jamais si grand désastre et plaie aussi profonde Depuis mille ans et plus, n’aura surpris le monde.
Et Dieu, croyez-le bien, restera le plus fort ;
Et c’est pour le bon droit ! — Ainsi, duc de Bedfort,
Gardez-vous de tenter de nouvelles ruines !
Faites plutôt raison aux volontés divines,
Et vous pourrez encore obtenir leurs bienfaits...
Ou bien vous allez voir en France de hauts faits Que nul n’a jamais vus. — Et moi, je les annonce Pour la paix d'Orléans donnez votre réponse.
Ou bientôt le malheur s’attache à tous vos pas;
Je dois vous le prédire ; et ne l’oubliez pas. »
Ce langage si haut de la vierge angélique Étonne la fureur de l’orgueil britannique.
A l’importun message on ne répondra rien. L’Anglais maudit la Sainte et le roi Très-Chrétien. Par une trahison que toute loi condamne,
Il retient prisonnier l’un dçs hérauts de Jeanne ; L’autre est en liberté ; mais pour la prévenir Que le bûcher l’attend s’ils peuvent la tenir.
Déjà, déjà l’enfer instruit par ses ministres A rallumé l’ardeur de ses complots sinistres ;
Il connoît de Poitiers le décret solennel ,
Et cette fois Satan déchaîne Kabaël.
Aussitôt dans les airs l’infâme calomnie Soulève contre Jeanne un flot d’ignominie ;
Et, de la capitale aux lieux les plus obscurs,
Elle amasse et répand les blasphèmes impurs.
Ainsi court le torrent d’une vapeur immonde Même quand un beau jour se lève sur le monde ; Mais le nuage infect redemandant la nuit Vers les gouffres béans se refoule et s’enfuit.
A la gloire de Dieu, qu’elle prend pour devise,
Jeanne toujours tidèle offre son entreprise.
Et dans le souvenir des grands jours d’Israël Elle attend son espoir du bras de Micaël.
Les prêtres, à sa voix, sous leur sainte bannière.
En tête de l’armée entonnent la prière.
Le signe du salut s’élançant devant eux N’a pas, comme au désert, un côté ténébreux ;
Astre toujours brillant, éternelle colonne,
De la même splendeur à jamais il rayonne,
Et, soit que sur la terre il trace un sillon d’of,
Soit qu’il ouvre le ciel à son divin essor,
Il entraîne aussitôt l’élan des cœurs fidèles.
Près des bras de la Croix, Anges pliez vos ailes.
Mais un autre mystère a consommé l’amour Et sur les saints autels le nourrit chaque jour.
Ah ! sans emporter Dieu, Jeanne n’est point partie : Elle vous a reçue, auguste Eucharistie !
En vous elle a puisé les conseils généreux Qu’elle adresse à l’honneur comme à la foi des preux : « Vous savez en quel nom je marche à votre tête. Et comment de ma voix sort la voix du prophète.
Je dois donc vous parler en ce jour solennel :
« Enchaînons tous nos cœurs aux lois de l’Éternel. De nos vœux à ses pieds réunissons l’offrande ,
Et sur nos repentirs que son pardon descende !
Puisse du feu sacré le don mystérieux Nous inspirer le goût de la manne des cieux ! Chassons, chassons du moins les œuvres de scandale; Ne laissons nulle prise à l’audace infernale ;
Dans les pieux devoirs encourageons-nous tous ; Soyons saints sur la terre, et le ciel est à nous ! »
Ainsi, dès le début, cette royale armée A la ferveur de Jeanne étoit accoutumée.
Et marchoit, respirant sous l’aile du Seigneur Et parfums de prière, et parfums de bonheur,
Et parfums de printems : les fleurs venoient d'éclore,
Et le chant des oiseaux saluoit chaque aurore.
France dépouille-toi de tes habits de deuil,
Fais comme la nature, et reprends ton orgueil ;
Mais sache quel flambeau dissipe les ténèbres,
Et dis à l’univers quelle foi tu célèbres !
Hélas! elle n’est pas vivante, cette foi,
Dans tous les cœurs voués à la cause du roi.
Jeanne d’Arc leur disoit : « Ne gardez aucuns doutes.
Ne craignez ni l’Anglais, ni ses fortes redoutes;
Car je vous l’ai promis : nous passons au milieu.
Sans péril, sans encombre, et sous la main de Dieu.
— « Jeanne, répond Sully, j’aimerois à vous croire ;
Mais si la sûreté peut s’unir à la gloire,
Pourquoi vouloir choisir le côté hasardeux
Quand, de l’autre, l’Anglais est beaucoup moins nombreux?
— « Je ne fais point les choix de l’humaine prudence,
Et j’ai dû consulter une autre Providence.
— « Non, reprend Mortemart, non, il n’est point permis De livrer nos soldats aux glaives ennemis !..
Que pourrions-nous tenter avec si foible nombre?
— «Ne vousl’ai-je pas dit? Dieu nous prête son ombre.
— «Mais il nous donne aussi pour flambeau la raison Qui dans tous les conseils est toujours de saison.
— « Eh bien ! c’est la raison qui dicte ma croyance . Alors que dans mes mains le ciel met sa puissance.
A mon ordre à la fois et royal et divin Nul d’entre vous ne peut désobéir en vain. »
Et Jeanne persisloit dans cet ordre suprême.
Alors la voix des chefs s’abaisse au stratagème,
Et lui donne à penser qu’ enfin tous ses avis Jusqu’aux murs d'Orléans aboient être suivis :
Et la vierge, toujours naïve et toujours sainte,
N’a pas dû se résoudre à soupçonner la feinte.
Mais quel étonnement ! les célestes clartés Sur la route ont cessé de luire à ses côtés,
Et marquant vers la gauche une trace lointaine, Semblent l’abandonner à sa marche incertaine; . Car, depuis Vaucouleurs, c’est la première fois Qu’elle est restée un jour sans entendre ses voix.
Et toutefois son cœur, tranquille et sans reproche, Attend que le message à sa voix se rapproche.
Enfin voici la Loire embrassant le Loiret!
Et la vierge aussitôt jette un cri de regret : •
« Ah ! vous m’avez trompée ! et j’en ai vu la preuve! Les Anges ont paru sur l’autre bord du fleuve.
Et vous-mêmes, hélas ! vous vous êtes déçus.
Point de pont ! point de gué ! vous ne passerez plus ! Vainement une armée en ces chaos de sables Chercheroit à trouver des passes praticables.
Nous sommes donc forcés de retourner à Blois. »
Sur un léger esquif au même instant Dunois Arrivoit : sa blessure est à peine guérie.
« J'accours pour voir plus tôt l’ange de la patrie, Dit-il, car le tems presse, et sf tout n’est perdu,
C’est que l’ennemi semble avoir trop attendu.
Venez, fille du ciel ! la mort est à nos portes.
— « Gentil prince, pourtant vos mains étoien t bien fortes . Mais vous vous conliez à l'œuvre du Seigneur.
Vous venez, je le vois, à lui seul rendre honneur.
Et moi, je ne suis rien, mais de sa part j'amène D’un angélique appui la force surhumaine.
Je n’aurai qu’à paroitre, et bientôt devant moi Son Ange aura chassé les ennemis du roi.
— « C’est aller vi te, Jeanne, et je veux bien vous croire .
— « De ce que je prédis ayez bonne mémoire,
Gentil Prince! et d’abord, il faut mener d’ici Les vivres sur les eaux jusqu’au port de Chécy.
— « Mais, répondent les chefs, sous le feu des Tournelles Glacidas va briser et radeaux, et nacelles.
— « L’Anglais ne fera rien ; l’Anglais a déjà peur. » L’Anglais semble en effet plongé dans la stupeur. Alors, les nautonniers : « Nous aurons bien affaire
Même sans ennemis, car le vent est contraire.
— « Faites ce que j’ordonne ! et le vent va changer ;
Et bientôt le convoi débarque sans danger...
El nous, nous retournons à Blois passer le fleuve.
— « Restez , disent les chefs, Jeanne! après cette épreuve, Nous vous obéirons, et même loin de vous.
Maisdans trois jours, venez, Jeanne.au devantdenous ;
Et sous votre étendard, en abjurant nos craintes, Comme vous de l’Anglais nous bravons les atteintes. » Et Dunois reprenoit : « Jeanne ! près de vous voir, Orléans ne peut plus ajourner son espoir. »
Soudain le vent changeoit ; et la foi dans les âmes Alloit plus vite encor que la voile et les rames.
Ainsi par l’ascendant de sa sainte vertu
ChANT DIX-NEUVIÈME. M
La vierge triomphoit sans avoir combattu.
L’ennemi spectateur et subjugué lui-même Balbutie en tremblant l’outrage et le blasphème.
Glacidas de Kroudna réclame les conseils;
Et Kroudna n'eut jamais de pronostics pareils.
Elle hésite, et l’effroi roule dans sa voix rauque.
Et son démon troublé l’agite et la suffoque.
Elle a vu l’héroïne, et soudain dans son cœur Elle a senti brûler comme un éclair moqueur!
Puis à ses talismans redemandant sa force,
La rage seule y trouve une nouvelle amorce,
Et semble, en invoquant les esprits infernaux,
Vouloir précipiter sa honte au fond des eaux.
Mais la voix du guerrier a repris son audace :
« Si cette thaumaturge entre enfin dans la place. Toi-même ici, Kroudna, ne l’as-tu pas prédit?
Donc ce jour annoncé n’est pas un jour maudit.
Et nous nous rappelons le curieux augure Où la vierge des Lys peut changer de figure...
Allons! que le courage alimente l'espoir!
Gomment craindre un péril même avant de le voir?
— cf II est grand, ce péril! disoit la magicienne;
Je le vois de mes yeux, je n’attends pas qu’il vienne,
Il n’est que trop venu »
— « Regarde donc là bas !
Cette fille vient seule, ajoutoit Glacidas,
Seule avec deux guerriers, sans aucune autre escorte.
— « Sans doute ! mais autour de la nef qui la porte Un feu céleste brille à mes regards surpris Et refoule vers nous les ténébreux esprits.
« Presque seule elle arrive, oui! mais c’est la merveille !
EANNE D'ARC.
Car nul ne soupçonnoit témérité pareille;
Et la nuit qui survient déjà ne permet plus Ni de la foudroyer, ni de lui courir sus.
Même, au rayonnement des astres que j’observe,
De tenter ce hasard que l’enfer nous préserve !
Tous les flots irrités nous chasscroient bien loin;
Le peuple d’Orléans en seroit le témoin,
Et dès l’abord l’éclat de ce premier prodige D’un invincible espoir lui feroit le prestige...
« Attendons 1... Cette fille à peine touche au seuil Du rivage où ses pas vont trouver un écueil.
C’est là que je l’épie; et, dès ce soir peut-être,
L’œil qui doit l’y chercher ira la reconnoître,
Et plus d’une rumeur donnera le signal Qui jette à tous les vents le voile virginal.
— * Très-bien ! dit Glacidas, mais sans nouvel augure Chasse Isabeau d’ici ! car tout le camp murmure.
Nuit et jour elle a mis ma patience à bout. Débarrasse-nous donc tous deux du même coup!
Nous nous suffirons seuls, sans qu’elle vienne encore Mêler à nos destins l’ennui qui la dévore »
Et Kroudna, descendue au fond du vieux manoir, Imprime à la terreur l’accent du désespoir :
« Fuyez, reine, fuyez ! disoit la magicienne. Malheur ! n’attendez pas que la vierge revienne. Réservez vos fureurs pour d’autres ennemis. Malheur!., je l’ai crié comme je l’ai promis.
Moi, je reste et je cherche à retrouver ma proie,
Ou bien la mort! mais vous, reine, je vous renvoie! »
Et l’on voyoit s’enfuir, frappé d’un cri vengeur, Toujours couvert de honte et jamais de rougeur,
CHANt DIX-NEUVIÈME.
Ce front dont s’effraya le royal diadème... Puisse-t-elle, grand Dieu! se jugeant elle-même,
Aller ensevelir dans le fond des déserts Un nom dont le scandale a bravé l’univers! Puisse-t-elle surtout, d’un saint remords pressée.
Aux prières de Jeanne élever sa pensée,
Et rouvrir au pardon miséricordieux Un cœur noyé de pleurs dans le parfum des cieux!
Cependant sur l’esquif la Vierge de là Meuse Môme avant les combats voguoit victorieuse.
Oui, la simple bergère, et son frère, humble enfant, Viennent seuls déployer un signe triomphant. Providence admirable ! aux chefs menteurs la honte ! A Jeanned'Arc la gloire et plus grande et plus prompte ! Aux mains de Pierrelo, fraternel chevalier,
Elle a déjà remis son large bouclier.
L’airain sacré s’ébranle : « Elle arrive, elle arrive ! » Dunois s’est élancé le premier sur la rive ;
Et tandis qu’Isabeau dans les ombres s’enfuit,
Le peuple autour de Jeanne illumine la nuit.
Mille et mille flambeaux venoient à sa rencontre ;
Et chacun veut la voir , et chacun se la montre ;
Et les cœurs, enivrés d’espoir et d’avenir,
De tous les maux passés n'ont plus de souvenir. Heureux celui qui peut toucher sa main bénie,
Ou du son de sa voix entendre l’harmonie !
Heureux celui qui peut baiser ses vêtemens Et de son destrier suivre les mouvemens,
La voir plus d'une fois ! et la revoir encore !...
Quele templede Dieu s’ouvre au cœur quil’implore !
tr
Jeanne jusqu’à l’autel, au fond de Sainte-Croix , S’avance et se prosterne aux chants de mille voix. Peuples, faites silence il faut à son ivresse Plus de recueillement encor que d’allégresse;
Sous l’aile du Seigneur qui toujours la conduit Laissez-lui respirer le calme de la nuit.
Tandis que cette foule avoit peine à se taire,
Une voix redisoit, douce, humble et solitaire,
Au pied du Tabernacle en un temple voisin,
Ainsi que chaque soir, son cantique divin :
« Je suis délaissé sur la terre.
Mais le Dieu du ciel est à moi 1 Et dans son auguste mystère „
11 a toujours nourri ma foi. » *1 •
Le guerrier ajoutoit : « Oui ! je serai fidèle !
A moins d’aller mourir, je n’irai pas vers elle !.. C’est vous qui me donnez cette inspiration. Seigneur 1 et c’est peut-être aussi ma mission !.. Que si, dans les combats vous épargnez ma vie, Vous savez sous quel toit mon ardeur me convie... Je m’attache à vous seul et ne respire plus Que l’éternel amour, comme tous vos élus...
Dans le sang du Calvaire, ineffable breuvage !
Mon cœur, mon foible cœur, puise tout son courage. »
Ainsi, plein de sa foi, le Volontaire Blanc Dans l’œuvre du sàlut ne marchoit qu’en tremblant, Et du souffle divin suivant toujours la trace,
Pour le fèu de la guerre il réservoit l’audace.
Parfois il hésitoit jusque dans ce transport Qui sur les pas de Jeanne iroit chercher la mort.
Il disoit : « Ah ! je crains que pour moi sa présence. Môme au sein des périls ne vous soit une offense,
O mon Dieu ! mieux encor je dois m’en abstenir,
Et je n’irai jamais, sinon pour obéir :
L’ordre des chefs sera comme votre ordre même ;
Je ne verrai que vous jusqu’au moment suprême ;
Et pour elle, et pour eux, demeurant ignoré,
C’est à vous, à vous seul qu’ainsi j’obéirai.
J’en donne ici le gage : il me seroit facile D'aller à sa rencontre au milieu de dix mille,
De la voir, de l’entendre , et, toujours inconnu,
De la suivre partout et sans qu’elle m’ait vu.
« A vousaussi, Grand Dieu, que j’aime et que j’adore, A vous ce sacrifice, et bien d’autres encore !..
Vous dont le souffle saint me prête sa vertu,
Vous savez quel combat mon cœur a combattu !.. Comment en lui la vague à la vague succède,
Et pour régler sa route a besoin de votre aide !
Ah ! c’est dans votre amour que s’affermit la foi Aussi j’espère tout de Vous, et rien de moi. »
Le Volontaire Blanc, dans sa lutte divine,
Révèle ainsi sa gloire, et son nom se devine ;
Et contre Glacidas il a dans ce tableau L’éclat dont Jeanne d’Arc reluit contre Isabeau.
Ces types opposés , comme au démon l’Archange, Indiquent les deux camps où l’univers se range.
Dans l’un, mensonge, angoisse aux portes des enfers. Dans l’autre, vérité, bonheur, et deux ouverts. Hélas ! le choix est libre ! écoutons en silence
De ces hautes leçons la féconde éloquence.
Aux parfaites vertus tous les enfans de Dieu Ne sont point entraînés : il est un vrai milieu Où la fidélité peut, sans jamais descendre.
Doucement vers le ciel toujours marcher ou tendre. Mais du niveau fixé malheur à qui déchoit !
L’abîme est sous ses pieds plus tôt qu’il ne le voit !
Le Sauveur en traçant la voie à ses fidèles,
Montre aussi dans ses Saints d’innombrables modèles Contre eux l’enfer s’agite et lutte sans repos.
Les démons couroient donc sur les pas du héros.
Dès qu’ils l’ont vu quitter le seuil de la prière.
Par les voix de la foule, à lever sa visière Ils vouloient le contraindre; ils crioient : « Venez voir L’ange en qui la patrie a mis tout son espoir ! »
De son cœur ébranlé le guerrier tient les rênes,
Un saint frémissement a couru dans ses veines ,
Il rentre au fond du temple, il y passe la nuit,
Et l’infernal essaim aux Tournelles s’enfuit.
« A demain ! » dit Kroudna. Mais du vil Asmodée Dont son âme vendue est toujours possédée.
Elle interroge ainsi les secrets ténébreux :
« Ce Volontaire Blanc a-t-il connu tes feux ?
— « Non ! malgré mes efforts et leur premier augure , Mon souffle n’a jamais pénétré sa nature ;
Et tout ce qu’il a fait, et tout ce qu’il a dit Au tems de ses amours, n’avoit rien de maudit.
Car dans un cœur mortel, il faut que tu le saches. Nos dents ne mordent point à de légères taches ;
CHANT DIX-NEUVIÈME. 25t
Et tant que largement et presque sans combats A nos séductions il ne se livre pas,
Sa foiblesse ne tient qu’au vice d’origine Et retrouve la paix dans la grâce divine...
« Se peut-il que ma voix ait prononcé ces mots ?... J’en frémis !.. et pourtant, chez toi, chez mes suppôts, Ils doivent éclairer d'une lumière vive Tous les soins de leur zèle, à chaque tentative.
o Nous ne pénétrons point dans les replis du cœur , Le sais-tu?.. Ses désirs seuls m’en rendent vainqueur; Et, jusqu’au moment même où la preuve en résulte Ou d’un signe, ou d’un acte, ou parfois d’un tumulte, Ou bien d’une parole annonçant clairement Sans peine et sans réserve un plein consentement. Jusque-là, dis-je, en vain l’attaque est prompte etforte : Je ne puis que rôder et rester à la porte !...
« Ce problème est sans doute assez nouveau pour toi, Pour toi qui tout d’abord t'es livrée à ma loi;
J’ai dû te l’expliquer en cette conjoncture Où dans deux cœurs rétifs je cherche une ouverture... Oh! que ne puis-je donc d’un seul coup la flétrir Cette héroïne heureuse et fière de mourir !...
Hélas ! je suis réduit, pour l’atteindre elle-même,
A séduire d’abord l’homme vierge qui l’aime !
Je m’y perds !... cependant l’espoir m’en est venu , Comme à l’arbre son fruit, dès que j’ai reconnu.
Et sous un nom d’emprunt, cet émigré du cloître Dont l’amour comprimé ne pouvoit que s’accroître...
« Et que cherche-t-il donc parmi les assiégés Si ce n’est elle?.. A l’œuvre ! et nous serons vengés !
—■«Mais le jeune guerrier, on l’a dit tout à l’heure, Veille en prière, seul, dans la sainte demeure.
— « Ah! c’est que de sa force il est loin d’être sûr.
Et qu’il a contre nous besoin d’un triple mur.
Dès l’aube du matin il faudra bien qu’il sorte,
Et nous saurons lui faire une fidèle escorte,
Et nous l’entraînerons ainsi, bon gré, malgré,
En face du péril qu’il a déjà pleuré :
Pleurs de dépit! bientôt pleurs de rage! peut-être. Qu’ils les pleurent ensemble ! et dès lors je suis maître ! De lui d’àbord, puis d’elle; et j’espère du moins Qu’un scandale éclatant payera tous mes soins.
Bref, nous allons bien voir, aux chances de la lutte,
Si l’un ou l’autre enfin en arrive à la chute.
Une seule pensée, et mieux, un seul regard,
Doit à ce dénoûment aboutir sans retard.
« Un autre ennui me ronge! et toi, toi, magicienne. Tu le causes ! tu viens de chasser cette reine Qui résume si bien l’enfer sous son manteau :
Ta parole terrible a fait fuir Isabeau !
— « Mais le camp murmuroit; et Glacidas lui-même Avoit peine à souffrir ce honteux diadème.
J’obéissois.
— « Ainsi, c’est vous (vous, mes amis ! ) Qui reniez le mal que vous avez commis.
A ma coupe, avec vous, et du soir à l’aurore,
Ici même Isabeau s’est abreuvée encore !
Et vous la renvoyez !... Je retiens mon courroux...
Ah I que n'ai-je eu le temps d’en juger avec vous !... Chef-d’œuvre de mon souffle, elle auroit fait ma gloire En prenant sur vos pas sa part de la victoire.
Une reine marchant à la voix d’un héros A côté de Kroudna, comme tous mes suppôts,
Quel spectacle !.. et pourquoi redouter les murmures ? Pareil respect humain ne va qu’aux âmes pures !
N’y prétendez jamais!., toi donc que j’ai si bien Armée à découvert d’un front qui ne craint rien,
Des destins d'Isabeau je te rends responsable.
« Sans peine ici j’ai pu la maintenir coupable. Tandis que retirée en quelques lieux déserts,
Où ses terreurs voudront échapper aux enfers,
Elle peut retourner, sous l’abri du silence,
Aux pleurs, au repentir, et presque à l’innocence! Tremblons ! elle estsoustraite aux poisons de l’orgueil..
« Que du moins ce poison devienne un autre écueil A la fille des champs! cet espoir me console.
Une orgueilleuse vierge a bientôt une idole.
Et comment celle-ci, parmi tant de splendeur, Pourroit-elle garder quelque ombre de candeur ?
Non, non ! le piège s’ouvre avec sa renommée.
Dans sa gloire déjà je la vois abîmée.
Plus elle fut naïve, et plus son jeune front Va courir aux miroirs que nos mains lui tendront. Jusqu’alors ses regards aux démons redoutables N’auront plus rien du ciel dès qu’ils seront traitables. Et nul de nous n’ignore où ce pas la conduit : L’orgueil descend lui-même à tout ce qui le suit. Entre ces deux amans dont la vie est si neuve,
Je suis impatient d’en confirmer l’épreuve.
Qu’ils se retrouvent donc! et sachons aujourd’hui Et ce qu’il est pour elle, et ce qu’elle est pour lui.»
Du rêve de Kroudna cette infernale idée S’élargissoit encore au souffle d’Asmodée.
Mais, malgré leur magie, aux oreilles de chair Nul oracle ne vient des gouffres de l’enfer,
Et nul arrêt lancé des éternelles flammes Jamais ne jugera ni les coeurs, ni les âmes.
O mortels I voulez-vous des présages certains? Croyez à la vertu comme à la voix des Saints.
Suites de la peur dans le camp ennemi. —Les démons aux Tournelles. — Confiance des jeunes preux. — Hésitation des anciens. — L’armée de Blois revenue.— Conseils de l’inspirée. — Sa vision dans le sommeil. — Première journée. — Premier triomphe.— Sa prédication.— L’Ange des batailles. — Seconde journée. — Échec des téméraires qui combattent avant l’ordre. — Jeanne les rallie et ressaisit 'a victoire. — Le fort des Augostms est enlevé. — Repos dans la gloire.
Jadis, le sol gaulois d’un ravageur du monde Enterra dans sas flancs la gloire vagabonde ;
Et moins par Mérovée ou par Aëtius
Que par la voix des Saints, les Huns étoient vaincus;
La victoire commence à l’humble Geneviève,
Aignan la continue, et c’est Dieu qui l’achève.
En doutez-vous encor, peuples, après mille ans ? Contemplez Jeanne d’Are sous les murs d’Orléans.
Dans la cité mourante et qu’elle a ranimée,
Pour trois jours, trois longs jours, la voici sans armée :
Et pourtant elle est prêle à courir aux combats. Quelques vaillans débris suffiront à son bras.
En vain les assiégeans affermis sur la Loire Pour l'assaut général ont prépafé leur gloire Et rêvé sur leurs fronts les lauriers du vainqueur ; L’héroïne apparoît ! ils ont la mort au cœur !
Et, comme Chanaan a tremblé devant l’Arche,
Ils tremblent ! car déjà vers eux elle est en marche ; Elle vient presque seule, examinant d’abord Leurs forts échelonnés du Midi jusqu’au Nord.
A cette heureuse audace ils n’ont point mis d’obstacle. Et leur inaction est un premier miracle.
Dors-tu donc, Albion? dorment-ils, tes soldats? Dorment-ils, tes héros ?... Non! ils ne dorment pas ,
Ils ont peur ! ils ont peur à l’air de l’amazone ,
Comme de ces éclairs où la voix de Dieu tonne.
Ils ont lu l’anathème écrit en larges traits Dans sa lettre arrivée à tous les chefs anglais.
Puis Jeanne, du message attendant la réponse,
A l’entour d’une flèche a mis pareille annonce Et la décoche armée au camp de l’Étranger.
Cette autre messagère, ah ! sans l’interroger,
Elle est assez parlante, assez haute, assez Gère :
Il semble que la foudre y mêle sa lumière.
Alors la foule immense avec d’heureux transports Sans craindre ni l’Anglais , ni le canon des forts ,
Suit Jeanne : et l’on comprend , à l’éclat de leur joie, Que Dieu se rend visible à l’ange qu’il envoie,
Et qu’un peuple d’élus du miracle des cieux Accourt dans Orléans rassasier ses yeux.
chant vingtième. 359
Et l’Étranger lui-même ému de ce spectacle Y reconnoît déjà la gloire de l’oracle.
« Jusqu’à présent, disoient entre eux les ennemis,
Le prodige annoncé sembloit toujours remis ;
Mais cette fille est là ! c’est elle qui s’avoue,
Qui se proclame, et rien ne dit qu'elle se joue.
Prenons garde ! peut-être une vertu de Dieu Est en elle... essayons de la juger un peu...
Voyons! que fera-t-elle?..»— Ils semblent dans l’attente : Vains délais! vaine excuse! ils sontdans l’épouvante.
A leur émotion, fruit des vivans remords,
La source des pardons entr’ouvre ses trésors.
Mais, hélas! aux deux camps la peur n’est pasla même. Aux Tournelles, la rage accepte l’anathème.
Aux redoutes du Nord, les cœurs moins pervertis S’alarment des périls dont ils sont avertis.
La foi qui les émeut est la foi qui s’éclaire Et qui peut désarmer la céleste colère.
Ainsi, jusqu’ au grand jour promisà Jeanne d’Arc,
Nul d’eux n’aura tiré ni le glaive, ni l’arc.
Un fidèle récit de la naïve histoire
Le publie encor plus que tous nos chants de gloire.
Quand Jeanne avec La Hire, avec Florent d’illiers, Attaque près des forts leurs timides guerriers,
A peine pensent-ils à braver sa poursuite ,
Et pour eux désormais la lutte c’est la fuite.
« N’irritons pas le ciel ! Laissons à Glacidas A l’encontre de Dieu le risque des combats.
Ou du moins, attendons. » — Et Glacidas lui-même Hésite; il veut d’abord raffermir le blasphème;
Il veut envenimer, au souffle de l’enfer,
Sur ses lèvres le fiel et dans ses mains le fer.
Aussitôt des démons la foule est aux Tournelles Attisant le foyer des rages criminelles.
Là d’un triple fléau les funestes horreurs !
Là donc le rendez-vous de toutes les fureurs!
Et les fils de Satan de ce côté du siège En bravant Jeanne d’Arc poussent au sacrilège,
Au crime, à la magie ; et Kroudna veut avoir Pour devise dernière : Audace et désespoir.
Au pont de Belle-Croix Jeanne s’est avancée.
Et malgré tous les traits dont elle menacée,
Sa voix du haut de l'arche, en quelques mots hardis, Rappelle à l’Étranger les désastres prédits.
« Fuyez ! s’écrioit-elle, il en est tems encore;
Craignez et l’eau qui noie, et le feu qui dévore.
Et le fer qui déchire! oui, tous vos mécréans Vont périr abîmés sous les murs d’Orléans.
De l’Ange du Seigneur le formidable glaive Est tiré! désormais n’espérez nulle trêve;
Voici les derniers jours! ah ! ne résistez plus;
Et j’obtiens votre grâce ! ou vous êtes perdus !
— «Retourne à tes dévots, misérable sorcière?
C'est à leurs sacremens que tu te fais guerrière.
Oh ! non, non ! tu n’es pas une vierge des champs, Mais la fille de vie et la folle des camps.
Le désordre est commode au milieu des gens d’armes.»
Et Jeanne cqtte fois ne s’en prend qu’à ses larmes. Elle s’est éloignée; elle pleure sur eux.
Son épée a brillé de mille étranges feux;
Et ses voix expliquant cette lueur divine Hautement prèdisoient et vengeance et ruine.
Elle voudroit pour eux conserver son espoir,
Et priant dans le jeûne au fond d’an saint manoir,
Elle implore à genoux la céleste clémence.
Hélas ! du ciel vengeur le grand cri recommence ;
Et la voilà qui sort à ce bruit solennel,
Prête à suivre au combat l’éclair de Micaël.
Elle entend l’ordre exprès de l’Ange des batailles :
« Qu’importent les guerriers, leur nombre, leurs murail les, O Jeanne 1 essayez donc la gloire dès ce jour.
Sans attendre de Blois le fidèle retour. »
Les jeunes preux voudroient oser tout ce qu’elle ose. Mais l’avis des anciens à leur élan s’oppose;
Et Gamaches surtout jure par son pennon Qu’il doit à son honneur, à son rang, à son nom,
De ne point obéir à cette pastourelle,
Tant la parole semble extravagante en elle !
« Si Jeanne dans la guerre eût vieilli comme moi. Peut-être en ses discours aurois-je plus de foi ;
Mais j’attends. »
— Aussitôt repliant sa bannière Il la rend à Dunois. Une vive prière Du héros et du peuple apaise le vieillard,
Qui, murmurant encor, reprend son étendard.
A ce nouvel affront la vierge se résigne.
La croix est son modèle ; elle en doit être digne.
Mais ces tristes discords ont affligé Dunois.
Il veut à l’instant même, il veut courir à Blois,
Et des renforts guidant le fidèle cortège.
Voir la fin du scandale avant la fin du siège.
Et Jeanne encourageant l’héroïque bâtard,
Avec les nobles preux escorte son départ,
Entre les pavillons de l’armée ennemie Toujours dans la stupeur tout entière endormie.
Ah ! ce n’est pas en vain que Dunois est parti,
Et sespressentimens l’ont trop bien averti!
Un doute avoit germé dans toutes les pensées;
Et les armes du roi> d’un long espoir lassées, IVavoient rien commencé de ce qu'il faut finir.
Blois s’alarme surtout en voyant revenir Tous les braves sortis au grand bruit de l’oracle,
Et demandant un pont à défaut d’nn miracle.
L’impiété triomphe, et Valois abattu Laisse de sa croyance attiédir la vertu ;
La troupe attend, hésite; enfin on lui conseille De compter sur sa force et non sur la merveille.
Mais le héros s’explique, et, réveillant la foi, Atteste de l’Anglais le prophétique effroi;
Et l’armée aux accens du royal capitaine Repart et du triomphe elle se croit certaine;
Et Jeanne au devant d’eux, comme elle l’a promis. S’avance et brave encor les deux camps ennemis;
Et nul guerrier ne sort de leur puissante enceinte. Toujours même silence, et toujours même crainte.
Cette peur qui leur lie et les pieds et les mains,
Ne l’expliquons jamais par des conseils humains.
C’est la force d’en haut, c’est la vertu divine ;
Elle est comme attachée aux pas de l’héroïne.
V Archange est près de Jeanne ; il ne la quitte plus Qu’elle n’ait dispersé les assiégeans vaincus.
Son éclat la dirige et son souffle l’inspire.
Sur elle devant lui la mort n’a plus d’empire;
Et si dans le combat, comme un rapide éclair.
Un dard doit déchirer sa virginale chair,
C’est que l'ordre du ciel à l’angélique guide Aura fait un moment retirer son égide.
Avec Jeanne l’honneur et la fidélité Sous l’éclat des blasons entrent dans la cité.
Des plus glorieux noms quelques vives pléiades Y jettent largement le reflet des croisades.
A la suite des preux venus du camp de Blois D’autres se sont armés pour la cause des rois :
On y voit, dans l’orgueil de leur vieille devise,
Les Rohan-Guémenée et les Rohan-Soubise,
Et les nombreux La Roche, et, près des Pardailhan, La croix resplendissante au front des Lusignan ; Les célèbres Croï, non ceux qui sans vergogne Ont livré leur honneur à Jean duc de Bourgogne, Mais ceux qui de Bêla dignement descendus Et fiers du sang royal ne se sont point vendus. Aux chutes des grandeurs l’Écosse accoutumée, 1 Compte de nobles fils dans cette noble armée, Vieux débris où le ciel imprimant les revérs Comme un grand souvenir aux yeux de l’univers,
A l’abri des éclairs et du bruit des tempêtes, Enseigne à tous les cœurs les divines conquêtes.
Cet autre roi sans trône et pourtant couronné. Qui ne le reconnoîtï C’est le bon roi René.
A la voix de sa sœur, douce reine Marie,
Il va suivre partout l’ange de la patrie.
Et vous, de la cité généreux habitans,
Vos noms sont dignes tous de ces noms éclatans. Vos gloires dans le sang tant de fois consacrées,
Oh I combien Jeanne veut qu’elles soient vénérées ! Avec elle on voyoit princes et chevaliers Honorer vos Desfrancs, vos Dubeys, vos Lhuilliers ;
Et dans un pieux zèle envers vos héroïnes.
Elle proclame ainsi les volontés divines :
« La défense exigeoit vos glorieux combats ;
Mais aujourd’hui le ciel ne vous fait plus soldats. Votre tâche est remplie, ô mes sœurs bien aimées !
« Pour l’attaque vos mains ne seront point armées ; Et les miennes jamais ne le seroient non plus Si Dieu ne m’eût donné des ordres absolus.
« Abbé de Cerquenceau ! bien moins qu’elles encore Devez-vous manier le glaive qui dévore.
Non ! de verser le sang, même des ennemis,
Non ! aux ministres saints cela n’est point permis! L’Église en ses décrets a soin de le défendre,
Et l’Archange me dit qu’il faut vous le rapprendre. » Et Cerquenceau, touché du céleste courroux,
Aux yeux d’un peuple entier déjà tombe à genoux,
Et puis, au fond du cloître il va pleurer sa faute.
De Jeanne, en même tems, la voix encor plus haute Annonce à la cité que dans moins de cinq jours.
Loin de ses murs l’Anglais aura fui pour toujours.
Et Jeanne se retire, et sa longue fatigue Goûte enfin le repos qu’un doux sommeil prodigue.
Le soleil luit encor ; mais, éloigné des bruits,
Un toit silencieux a le calme des nuits.
Elle dort : rien ici ne trouble son oreille.
Dans l’inspiration la voilà qui s’éveille !
« Mes armes ! mon coursier ! » dit-elle tout à coup ;
CHANT VINGTIÈME. 3fio
Le sang de France coule aux bastilles Saint-Loup l —«Que faites-vous donc, Jeanne, aumomentoùlaville, Répond le vieux d’Aulon, est partout si tranquille?
— « Mes armes I mon coursier ! vous dis-je, et c’est bien tard ! » Elle sort. « J’oubliois mon fidèle étendard !
Page ! Page ! au balcon ! donnez : je vais le prendre;
Donnez : vous n’auriez pas le temps de le descendre.
—«Le voici!»— Jeanne part, son destrier fougueux Des éclats du caillou fait jaillir mille feux.
Elle est seule, ignorant sa route : mais, rapide,
A la Porte Bourgogne elle arrive sans guide.
Ab ! tout guide mortel est inutile aux yeux Éclairés au rayon de l’Archange des deux.
Hélas ! il est trop vrai. Le sang de France coule !
Et des preux mis en fuite elle aperçoit la foule.
En osant lui cacher leur téméraire effort,
Sans elle ils n’ont trouvé que la honte et la mort.
Mais bientôt ralliés à sa voix martiale.
Ils courent au combat. En vain Talbot, d’Escale,
Et sept mille guerriers des redoutes du Nord S’avancent vers Saint-Loup pour secourir le fort ;
A peine l’héroïne apparoît à leur vue,
Et la terreur d’hier est déjà revenue ;
Ils laissent de leurs mains tomber le glaive et l’arc,
Et reprennent tremblans le chemin de leur parc
Sur son ordre, à l’assaut, quelques bras avec elle Ont, dès les premiers coups, conquis la citadelle ;
Puis, témoin à la fois et du revers des preux Et du triomphe où Jeanne a su vaincre plus qu'eux,
La royale cité rayonne dans la gloire
Et croit tout ce que Dieu lui suggère de croire.
«La Sainte est avec nous! ah ! ne craignons plus rien, Quand le ciel nous envoie un tel ange gardien. »
Jeanne adresse aux Anglais un troisième message : « Mon pouvoir dans le sang vous a donné son gage. Fuyez ! je vous le dis une dernière fois ,
Et je vous en conjure au nom du Roi des rois, Hâtez-vous, ou tremblez ! car votre jour approche. » La flèche messagère aussitôt se décoche Vers Glacidas. Puis Jeanne à Suifolck, à Talbot, Députoit Ambleville, en ajoutant ce mot :
« Vous avez retenu mon héraut d’armes Guienne Contre toutes les lois : faites qu’il me revienne ,
Ou de l’Ange vengeur l’éclair va vous punir. »
Et le camp effrayé le laisse revenir.
Mais Glacidas en proie à l’infernale rage Jette dans sa réponse et l’injure et l’outrage ;
Et ses nombreux guerriers, au souffle des démons, Comme lui de Kroudna vont suivre les leçons.
Déjà se préparaient deux dernières journées Qui doivent d’Orléans changer les destinées.
« Demain nous attaquons tous les forts du Midi, Disoit Jeanne ; et que nul ne soit assez hardi De rester sous le poids des fautes capitales !
A nos armes bientôt elles seraient fatales.
Et, si vous l'osiez, moi, pour n’être pas témoin De tous vos châtimens, je m’enfuirais au loin.
Au tribunal sacré que la moindre souillure Soit de même lavée, et la victoire est sûre ! »
Et l’on vit tous les fronts des fidèles guerriers Aux pieds des saints pasteurs déposant leurs lauriers,
Implorer humblement la clémence infinie,
Prêts à suivre au combat l’amazone bénie.
La Hire cette fois, sans retard avec Dieu,
Ne se contente point d’un solitaire aveu,
Mais il court aux autels, et comme l'héroïne ,
Sous la croix des pardons en pleurant il s’incline.
Oh ! qu’ils sont grands ces jours dans i’œuvre de la foi ! Et la cause du ciel plus que celle du roi D’un triomphe durable y prépare l’attente ;
Car une France anglaise eût été protestante !
LesAngesetles Saints vont combattre aujourd’hui. Que feroit Jeanne d’Àrc seule et sans leur appui ?
Et toi, de cette lutte ô chantre téméraire !
Sans entendre leur voix que prétendrois-tu faire ?
Et que \ oudrois-tu dire? A genoux! à genoux!
Écris sous leur dictée, et gloire au Dieu jaloux !
Oh ! oui, dans la ferveur où j’entends ces paroles. J'abjure et les pensers et les concerts frivoles !
Je ne veux rien de vous, restes des vanités ;
Comme elles au néant soyez précipités !
K t vous, devant mes yeux demeurez seuls, saints Anges ! De mon terrestre cœur brisez, brisez les langes!
Qu’il s’élève par vous aux sublimes accords,
Et qu’il soit entendu des vivans et des morts.
Le miracle apparoît : il nous jette sa flamme ;
Sa puissante harmonie a passé dans mon âme,
Et je dois révéler à l’univers pieux
Dans la vierge des camps tout le secret des deux.
Cette fois Micaël, guerrier divin, s’élance,
S6S jëanne*d\arc
Comme au jour où Satan fut percé de sa lance ;
Il est, et pour toujours, la terreur des enfers ;
La splendeur de son front se répand en éclairs ;
Ses yeux sont allumés comme une lampe ardente,
Et l’accent de sa voix promène l’épouvante ;
Ses reins sont enlacés d’une ceinture d’or.
Ses ailes vers la nue étendent leur essor.
Son pied étincelant fait tressaillir la Loire,
Le flot roule à grand bruit les rayons de sa gloire ; D’un bras il s’est armé de son glaive de feu,
Symbole fulminant des vengeances de Dieu ;
De l’autre, à sa poitrine il tient l’égide auguste,
Abri de l’innocent et bouclier du juste.
Sitôt que dans les airs ce radieux éclat Annonce à Jeanne d’Arc le signal du combat.
Elle quitte Orléans et vogue vers une île,
En laissant à Dunois la garde de la ville ;
Puis, du bronze affrontant les saluts meurtriers,
Elle passe le fleuve avec quelques guerriers ;
Et l'Archange lui dit : « Ne comptez pas leur nombre ! Etsuivez-moi partout, comme vous suit votre ombre. »
Jeanne s’est confiée au bras qui la conduit.
Seule de la voix sainte elle entendoit le bruit Pareil à la clameur d’une vaste assemblée.
Mais toute la nature en a paru troublée ; - Et l’œil veut regarder, même sans avoir vu.
Et l’oreille écouter sans avoir entendu.
Pour la solennité d’une pieuse attente,
La gloire humaine, hélas l est trop impatiente;
jiteorby^îfTOgle
Un bruit court ; on le sait, on le voit : Glacidas Du fort Saint-J ean-le-Blanc retirant ses soldats.