‹ Jeanne d'Arc, sa mission--son culteChapitre 2 sur 23 · LETTRE-PRÉFACE · texte numérisé non relu

LETTRE-PRÉFACE

DE

Monseigneur PAGIS, Évêque de Verdun

Monsieur,

Je viens de parcourir, avec le plus vif intérêt, les épreuves de votre livre sur Jeanne d’Arc et je ne résiste pas au désir de vous écrire mes impressions.

Je m’associe toujours de grand cœur aux efforts qui sont faits pour glorifier notre grande héroïne et la rendre de plus en plus populaire. Jeanne d’Arc, c’est l’incarnation de la patrie française ; c’est la France du passé avec les gloires de son génie, de sa bravoure et de sa foi ; c’est aussi la France de l’avenir, avec ses immortelles espérances. La renaissance, à notre époque, des souvenirs de Jeanne, les sympathies enthousiastes que ces souvenirs provoquent, m’apparaissent comme une indication providentielle, comme une intention de miséricorde de la part de celui qui aime la France plus que les autres

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peuples et que nos pères acclamaient comme leur ami tout puissant : Vivat Cbristus, qui amat

Francos !

En effet la glorification de Jeanne d’Arc s’étend nécessairement aux grandes idées qu’elle représente et qu’elle a fait triompher par sa bravoure, par ses victoires, par son martyre : elle est le symbole du surnaturel, qui seul explique sa mission et ses exploits invraisemblables ; de ce patriotisme ardent, généreux, qui brûle au cœur comme une vive flamme et inspire tous les dévouements sublimes pour l’honneur et le salut de la patrie; enfin de cette belle alliance entre le patriotisme et la foi qui résume les destinées de la nation française, fait la France soldat de Dieu, et les chefs de France, de quelque nom qu’ils s’appellent, lieutenants du Christ, selon le mot de Jeanne d’Arc à Charles VII.

Dès le jour où la France, glorifiant ces idées, reprendra conscience d’elle-même et de sa vocation providentielle, elle retrouvera la protection divine et, avec elle, son génie, sa bravoure, ses victoires et les larges expansions de son cœur. Or il me semble que rien n’est capable de préparer cet heureux retour de la France à ces traditions glorieuses, comme l’histoire mieux étudiée, mieux connue de notre sainte héroïne. C’est cette histoire que je raconte et que j’explique, en parcourant tous les diocèses de la France ; ce que je voudrais faire par la parole, vous le tentez par la plume, par la gravure et vous allez offrir au public un livre très intéressant, qui

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rappera l’esprit et les yeux, en déroulant l’épopée sublime du commencement du xv e siècle et en lui donnant comme couronnement les manifestations de la France contemporaine.

Votre première partie est un résumé exact, complet, fort bien écrit de la vie de Jeanne d’Arc. Le récit ne languit jamais ; il s’en dégage un parfum de poésie, quand vous nous montrez la douce bergerette, sur les bords de la Meuse, au milieu des prairies en fleurs, dans les bois touffus, sous la lumière qui soudain l’enveloppe et d’où partent les voix célestes. Votre allure devient martiale, quand vous suivez l’héroïne de Domrémy à Vaucouleurs, de Vaucouleurs à Chinon, de Chinon à Orléans et nous la montrez à l’assaut des bastilles anglaises ; dans les choses plus simples votre ton est celui de la conviction sincère qui saisit et qui pénètre. Il y a aujourd’hui tant de charlatans, qui écrivent ce qu’ils ne pensent pas, ou ne pensent et ne sentent qu’à demi, que c’est une bonne fortune de rencontrer un écrivain honnête, loyal, dont nous partageons volontiers les convictions, parce qu’elles sont marquées au coin de la sincérité.

Quand on arrive à la fin de cette première partie, après avoir applaudi, comme vous, aux triomphes de Jeanne, on partage votre indignation contre ses juges iniques et la pitié que vous inspire la sainte victime, dévorée par les flammes et qui meurt en murmurant: Jésus ! Jésus ! On se demande : quelle est donc cette étrange jeune fille, qui quitte le fuseau pour prendre

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l’épée, apparaît comme l’ange des batailles à la tête de nos armées vaincues, ramène la victoire sous les drapeaux de la France, chasse l’envahisseur, refait la patrie, rend au roi légitime son sceptre et sa couronne et vient mourir sur un bûcher ? Cette question vous ne la posez pas, car votre livre n’est pas un livre de polémique ; mais elle se pose d’elle même et la solution est d’un intérêt suprême, au point de vue patriotique et chrétien.

Le Rationalisme a voulu faire de Jeanne tantôt une exaltée, tantôt une hallucinée, une hypnotisée, comme on dirait de nos jours. J’ai réfuté ces deux théories dans ma brochure : Jeanne (T Arc et la France. La théorie de l’exaltation ne tient pas devant le simple bon sens et elle est condamnée par l’histoire, qui nous montre Jeanne douce et bonne, toujours en pleine possession d’elle-même et aussi calme, dans la vie ordinaire, qu’elle paraissait transfigurée pendant la bataille. La théorie de l’hallucination ou de l’hypnotisme appliquée à Jeanne n’est pas plus acceptable : la volonté de Jeanne, loin de subir l'influence d’une autre volonté, comme il arrive invariablement, dans les cas d’hypnotisme, a exercé son empire sur toutes les volontés, même les plus résistantes ; l’héroïne entraînait tout le monde et ne suivait personne.

Il y avait donc une force mystérieuse qui inspirait à Jeanne sa sagesse dans les conseils, son héroïsme sur les champs de bataille. Cette force que les rationalistes sont obligés de supposer, mais qu’ils n’osent

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pas nommer, nous la connaissons, nous qui sommes croyants, et nous la nommons : c’est Dieu. Si Jeanne était hypnotisée, c’était Dieu l’hypnotisant ; il hypnotise de la sorte tous ceux qu’il choisit, pour être l’instrument de ses grands desseins. 11 arme une femme timide, et cette femme, hypnotisée à la façon de Jeanne d’Arc, sauve, d’un coup de glaive, le peuple Juif, qui l’acclame; elle s’appelle Judith. — Il prend un petit berger, un enfant ; il lui met à la main un simple caillou et ce caillou terrasse un géant et Israël chante victoire. Cet enfant est encore un hypnotisé de Dieu ; il a nom David. — Enfin au xv e siècle, à l’heure où la France agonise sous l’étreinte brutale de l'Anglais victorieux, il appelle une petite bergère, il lui donne une épée, et, devant cette épée, qui ne blesse jamais personne, les soldats d’Angleterre reculent et fuient épouvantés. Cette grande victorieuse, c’est Jeanne d’Arc, hypnotisée de Dieu pour le salut de la France.

Vous me pardonnerez cette digression : j’oublie que j’ai à rendre compte d’un livre et que je n’ai encore parlé que de la première partie.

La deuxième partie, le Culte de Jeanne, complète très heureusement votre beau travail : sauvée par l’héroïne, délivrée des Anglais, rendue à elle-même, la France a-t-elle payé, comme il convenait, sa dette de reconnaissance ? 11 n’est pas douteux qu’après la mort de Jeanne on ne l’ait presque partout regardée et honorée comme une sainte ; mais bientôt l’oubli s’est fait, un oubli qui a duré trois siècles : sans doute

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les souvenirs de Jeanne ne se sont pas tout à fait éteints et vous rappelez les médailles frappées en son honneur, les statues, les peintures, les vitraux qu’on trouve dans quelques églises et cette belle fête qu'Orléans célèbre chaque année. C’est quelque chose ; permettez-moi d’ajouter que ce n’est pas assez ; Jeanne méritait mieux et des souverains, qui lui devaient le plus beau sceptre du monde, et du peuple français, qui lui doit la plus belle des patries. Et vous ne dites pas que si les Allemands et les Anglais ont tardivement chanté la pucelle, par la voix de Schiller et de Southey, un Français, dans un poème infâme et tristement célèbre, a voulu souiller la plus pure de nos gloires nationales et qu’il a perverti l’opinion sur laquelle il exerçait malheureusement une espèce de royauté. Il n’est que trop vrai : la France a été oublieuse au xvi” et au xvii” siècle, plus qu’ingrate au xvm e , avec Voltaire et les courtisans de Voltaire. Il fallait une réparation publique, solennelle, universelle, c’est la gloire de notre siècle de l’avoir entreprise, et c’est la joie de tous les vrais Français de concourir à cette éclatante réparation.

Voyez ce qui se passe, depuis quelques années : Jeanne a reparu, au ciel de la patrie, comme l’étoile de l’espérance, et nous la regardons avec amour, et nous la saluons avec allégresse et le génie national lui rend hommage par toutes les voix : l’histoire, l’éloquence, la poésie, tous les arts la célèbrent de concert; le théâtre lui-même la place sur la scène et les Parisiens vont applaudir ses exploits, ses triomphes, son martyre.

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L’Épiscopat n’est pas en retard : il se mêle au mouvement et presque toujours il le provoque. Au cœur des Évêques français l’amour de la France et de ses gloires n’est pas moins ardent que l’amour de l’Église. Si c’est un Évêque qui a condamné Jeanne, ce misérable Évêque, traître à l’Église et à la France, nous le renions; il n’est pas nôtre; que la honte retombe sur lui seul ! Judas avait vendu le Christ, comme Cauchon a vendu Jeanne ; le collège apostolique n’est pas responsable de l’infamie de Judas ; l’Épiscopat français ne l’est pas davantage de l’infamie de Cauchon. Nous sommes avec le Pape, avec l'Église, qui ont réhabilité l’héroïne et flétri à tout jamais la mémoire de ses juges, achetés par les Anglais ; nous sommes avec la France, qui glorifie Jeanne ; celle-ci la gloire de l’Eglise en même temps que de la France ; nous la revendiquons comme Evêques, et comme Français. Vous citez, monsieur, quelques extraits de discours d’Évêques, et vous avez fait un heureux choix ; mais si l’on recueillait tout ce qui a été dit ou écrit sur Jeanne d’Arc par les Évêques français, on ferait un immense volume, composé de chefs-d’œuvre et l’on constaterait que dans ce magnifique concert de réparation et de glorification, que notre époque fait entendre, les notes les plus harmonieuses, les plus vibrantes de patriotisme et de foi, c’est l’Épiscopat français qui les a données.

11 ne se contente pas de parler, il agit, et les manifestations publiques, dont la seconde partie de votre

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