MONUMENT DE VAUCOULEURS (PREMIER PROJET DE MM. EUDES ET RICHARDIÈRE
VAUCOULEURS
par décision ministérielle, les travaux commencés étaient suspendus.
Nousdevons à nos lecteurs de leur expliquer cette décision qui, un moment, a mis en question l'édification du monument de Vaucouleurs, et, les rassurant sur ce point, de leur faire connaître les bases de l’entente qui s’est heureusement faite entre Mgr Pagis et l’Etat.
Tout d’abord, disons quelques mots du désaccord qui a donné lieu à la décision ministérielle portant suspension des travaux. Nous avons cité, au cours de notre notice, une lettre de Mgr Pagis adressée à M. Siméon Luce, dans laquelle le patriote prélat se défend d’avoir voulu porter atteinte aux souvenirs historiques de Jeanne d’Arc, et cela à propos des ruines de la chapelle castrale de Baudricourt que Mgr Pagis était accusé d’accaparer au profit du monument édifié par ses soins. On a vu également que, loin de toucher à cette crypte, Mgr Pagis se préoccupait en premier lieu de les restaurer et, fidèle à sa conception d’un monument exprimant à la fois le double caractère, religieux et militaire, de la mission de Jeanne d’Arc, donnait à ce monument cette crypte même pour base. C’est de ce point précis qu’est sorti le différend : les ruines de la crypte resteraient-elles indépendantes du monument projeté, classées parmi nos monuments historiques, ou Mgr Pagis serait-il autorisé à comprendre, dans son projet la restauration de ces ruines devenant, comme nous l’avons exposé, la base du monument national et, essentiellement, sa partie religieuse?
La décision ministérielle a tranché la question : la crypte historique sera conservée en dehors du monument , la chapelle castrale, restituée au-dessus de la crypte, sera classée, mais elle restera la propriété de l’œuvre de Vaucouleurs sous la protection de l’Etat. Cette restauration d’une irréprochable exactitude, sera
VAUCOULEURS
exécutée sur les plans fournis par l’architecte du gouvernement de concert avec les architectes du monument de Vaucouleurs, MM. Eudes et Richardière.
Est-il besoin de dire que cette solution, si elle nécessite quelques modifications dans le projet dont nous'publions la vue, ne saurait avoir d’autre effet que de retarder à peine l'édification du monument national sur le nouveau plan actuellement élaboré? Ces modifications porteront tout d’abord sur l’emplacement : le monument s’élèvera dans l’axe de la chapelle castrale, sur les terrains occupés par les maisons voisines de la Porte de France; elles toucheront ensuite au côté religieux de son caractère, mais au seul point de vue de l’expression matérielle : l’église annexée, selon le projet de MM. Eudes et Richardière, disparaîtra du projet, rendue inutile par la restauration de la chapelle castrale du château de Baudricourt.
Ainsi, l’œuvre de Vaucouleurs n’en sera pas moins réalisée, à l’entière satisfaction de Mgr Pagis,de son comité et de l’armée des fidèles de Jeanne qui les ont encouragés et soutenus dans leur croisade nationale.
ROUEN
ROUEN
« Rouen! Rouen! s’écriait Jeanne avant de mourir, j’ai grand’peur que tu n’aies à souffrir de ma mort! » Ces craintes de la vierge martyre ne devaient pas se réaliser : aussi bien, Rouen châtié d’avoir été le témoin forcé du supplice de Jeanne, c’eût été l’iniquité sur l’iniquité, et la main d’én haut qui dispense les châtiments ne connaît pas l’injustice.
La ville du supplice s’est largement rachetée d’avoir été choisie par les Anglais, ses maîtres d’alors, pour la perpétration de leur crime. C’est de là, c’est de Rouen rendu à la France, que partit l’œuvre de réhabilitation ordonnée par le pape Callixte III, sur les instances des parents de Jeanne et à la demande de Charles YII qui, devenu « le Victorieux », ayant vu se réaliser toutes les promesses de l’héroïne, essayait enfin de réparer les maux soufferts pour lui et par la faute de l’abandon coupable dans lequel il avait laissé la prisonnière des Anglais. Cette œuvre fut commencée par le cardinal d’Estouteville, archevêque de Rouen. C’est aussi à Rouen qu’après la publication solennelle de la sentence de l'Eglise « déclarant les procès et sentences de Rouen entachés de dol, de calomnie, d’iniquité, de contradiction, d’errepr manifeste de droit et de fait, et les exécutions et toutes les suites milles, sans valeur, sans force et non avenues », c’est à Rouen, disons-nous,
ROUEN
qu’eurent lieu les grandes cérémonies expiatoires, et c’est de là que, sur les ailes des gloires méritées, la mémoire de Jeanne prit son essor vers les autels de la postérité.
Sans attendre la sentence de réhabilitation — vingtcinq an s après le supplice — Rouen avait inscrit le culte de Jeanne au premier rang de ses devoirs, en tête de ses fêtes. Charles VII, assure un chroniqueur, avait fait élever, sur le lieu du supplice, une croix de bronze très élevée et dorée ; ce calvaire aurait subsisté jusqu’à la fin du xv # siècle pour faire place, en 1525, à une fontaine appelée la Fontaine de Saint-Sauveur . Peu de temps après 1525, s’élevait au même endroit une construction, en forme de pyramide à triple étage, sur la première terrasse de laquelle se dressait la statue de Jeanne. Ce monument, plusieurs fois restauré, était au xvin® siècle dans un tel état de délabrement qu’on dut se décider à le reconstruire. Dubois, architectedü roi et delavillede Rouen, fut chargé de l’exécution de ce nouveau monument que l’on voit encore sur la place du Marché-aux- Veaux, un peu plus bas que l’ancienne fontaine de Saint -Sauveur. La statue qui le décore est du statuaire Paul-Ambroise Slodtz. Très critiqué comme conception, ce monument n’est peut-être pas digne de l’art français : nous aimons à en retenir au moins l’intention généreuse et patriotique.
Rouen possède aussi la « tour de Jeanne d’Arc » : ce sont les restes, jadis restaurés, du donjon de Philippe- Auguste, et c’est à tort qu’on a prétendu que ce donjon avait servi de prison à Jeanne ; elle n’y parut que le 9 mai pour y voir déployer sous ses yeux les appareils de la torture, spectacle qui, dans la pensée de ses juges, devait la déterminer à abjurer.
Cette ruine historique et le monument disgracieux dont nous parlons plus haut étaient insuffisants à traduire le culte des Rouennais. En 1866, Mgr de Bonne-
ROUEN
chose, cardinal-archevêque de Rouen, avait, par une lettre circulaire, affirmé son intention d’ériger un monument à la mémoire de Jeanne d’Arc; en 1878, une nouvelle circulaire du prélat confirmait la première. A cette époque, une manifestation se préparait en l’honneur de Voltaire, l’auteur d’un livre qui fait une tache, heureusement unique, dans le monument littéraire élevé par le génie français à la gloire de Jeanne. La piété rouennaise s’indigna à l’annonce de cette manifestation, et ce sont les protestations de ses diocésains que Mgr de Bonuechose traduisait en s’écriant : « Il faut que les honneurs rendus à la mémoire de Jeanne d’Arc protestent contre les doctrines contraires qui, si elles venaient à prévaloir, entraîneraient la fin de la nationalité française. Il faut qu’ils servent de leçon à la jeunesse qui nous est si chère et sur qui reposent nos espérances... Le moment d’élever un nouveau monument à l’héroïne chrétienne ne peut donc être différé davantage. »
Mgr de Bonnechose ne devait pas assister à la réalisation de son vœu; il mourut en 1883. Son successeur, Mgr Thomas, a payé la dette reconnue par l’illustre prélat, c’est à Mgr Thomas que reviennent l’honneur et le mérite d’avoir, tenant rengagement pris en face de la France, traduit par un monument digne d’elle, la piété rouennaise pour la victime des Anglais.
ArrivéàRouen le 5 mai 1884, Mgr Thomas prononça, le o décembre 1885, un premier panégyrique de Jeanne dans sa cathédrale, à l’occasion du congrès des Catholiques de Normandie. L’extrait suivant de ce panégyrique a une éloquence significative :
« Nulle part, les autels élevés à Jeanne d’Arc ne seront entourés déplus d’honneurs et de prières plus ardentes, que dans la cité où elle a consommé son sacrifice. « O Rouen! Rouen! s’écriait-elle la veille de sa mort, ô Rouen ! seras-tu donc ma maison! » Eh bien! ô
ROUEN
douce et glorieuse martyre, j’en prends rengagement solennel en face de cette immense assemblée ; oui, Rouen sera votre demeure, l’asile le plus fidèle de vôtre culte et de votre gloire... »
Six mois plus tard, le 1 er juin 1886, Mgr Thomas donnait une preuve nouvelle et éclatante de son dévouement au culte de Jeanne d’Arc, en inaugurant dans la cathédrale de Rouen les hommages publics à la mémoire de la grande Lorraine. Après quatre siècles, cette fête du 1 er juin put paraître un écho des fêtes de réparation par lesquelles Rouen répondit à la promulgation de la sentence qui réhabilitait Jeanne. Et quel magnifique écho! « Jeanne d’Arc célébrée, pleurée, glorifiée par Féloquence, la musique, la poésie, au jour anniversaire de son martyre, dans la ville où s’éleva son bûcher, et dans l’antique et auguste métropole de la Normandie, où viennent aboutir depuis tant de siècles toutes les joies et toutes les douleurs nationales; Jeanne d’Arc présente à tous les cœurs, après plus de quatre siècles écoulés, recevant de l’Archevêque de Rouen, de son clergé, de tout un peuple palpitant des plus saintes émotions,, une solennelle et religieuse réparation : c’est là un des faits les plus consolants que Fhistoire puisse enregistrer, mais aussi un de ces spectacles qui défend toute description... » Ces lignes éloquentes, que nous empruntons à M. l’abbé Julien Loth, résument la cérémonie patriotique et religieuse qui eut lieu à la cathédrale, le 1 er juin 1886, et dans laquelle fut exécuté Jeanne d’Arc , l’oratorio composé pour la circonstance par un enfant de Rouen, M. Charles Lenepveu.
Une foule immense, admirable de tenue et de recueillement, emplissait le cathédrale parée comme aux grands jours. On remarquait aux places d’honneur le Préfet de la Seine-Inférieure, le Président du Tribunal, le général chef d’état-major, le général commandant la brigade,
ROUEN
les notabilités de l’administration, des lettres et des arts, la famille de Jeanne d’Arc y était elle-même représentée par M. Renaudeau d’Arc.
Le grand orgue, tenu par un maître, M. Guilmant, ouvrit la cérémonie. L’orchestre et les chœurs, quatre cents exécutants, lui répondirent par la belle Méditation de M. Ch. Lenepveu sur les paroles de Corneille. L’immortel poète rouennais associé à la glorification de la sainte martyre, c’est là une de ces rencontres évidemment voulues, qu’il faut saluer au passage.
Comme résonnaient les derniers accents de la Méditation, Mgr Thomas monta en chaire et prononça un des plus beaux discours que le culte de Jeanne ait jamais fait jaillir de l’âme d’un patriote éclairée par la foi. Au nom des siècles passés, au nom de ses glorieux prédécesseurs, au nom du clergé et du peuple, le vénéré prélat loua et bénit en Jeanned’Arc la grande Française, comme il avait, dans son discours du 5 décembre 1885, que nous citons plus haut* loué et béni la grande et héroïque croyante.
L’émotion calmée , qu’avait soulevée la parole vibrante de Mgr Thomas, l’orchestre attaqua le prélude de l'oratorio. Nous ne saurions prétendre à suivre, page à page, dans les beautés dont elle fourmille, cette œuvre magistrale de M. Charles Lenepveu. Tout le monde connaît la manière inspirée en même temps que savante du brillant professeur du Conservatoire de Paris. La partition de Jeanne d’Arc restera une de ses meilleures, tant par la puissance de l’inspiration, le charme de la mélodie que par la science de l’orchestra tion. Dans l’hommage que nous rendons au mérite supérieur de l’œuvre, nous avons à cœur d’unir au nom deM. Ch. Lenepveu, celui de Paul Allard, l’auteur du poème de Jeanne d' Arc qui, à lui seul, constitue une œuvre de grande valeur,
ROUEN
C’est de cette fête — un triomphe pour Jeanne d’Arc et pour ses glorificateurs — que date l’explosion du mouvement populaire en faveur du culte solennel à rendre à la libératrice de la France.
Dès ce moment, Mgr Thomas se préoccupa de faire établir son projet de monument; un peu avant Pâques 1888, le prélat lança, par une circulaire accompagnée de l’exposé et d’un dessin du projet, un appel au patriotisme et à la foi des Rouennais. Le premier élan suffit pour assurer le succès de l’œuvre, sinon pour en couvrir la dépense entière. L’œuvre fut continuée; la souscription, qui avait eu d’abord un caractère quasi privé, fut rendue publique et étendue, sous forme de quête générale, à tout le diocèse. Le monument commencé en juillet 1890, fut solennellement inauguré le 30 juin 1892, presque au jour anniversaire de la réhabilitation de la glorieuse suppliciée.
Ce monument s’élève sur le plateau des aigles ; il a pour base la chapelle de Notre-Dame-des-Soldats construite déjà en février 1891. Ce plateau et les sommets qui l’avoisinent ont tous leur histoire : là sont les derniers vestiges du fort de Sainte-Catherine et de l’abbaye du même nom près de laquelle s’élevait une chapelle de Saint Michel; ici, sur le Mont Sainte-Catherine, Dunois força le duc deSommerset à accepter et à signer la capitulation qui rendait la Normandie à la France; ce fut enfin de ce sommet que partit le cortège qui ramena triomphalement à Rouen le roi Charles VIL
Le plan du monument et son exécution sont l’œuvre de M. Juste Lisch, le savant architecte normand qui a présidé à la transformation de la gare Saint-Lazare, à Paris.
Le monument se compose de deux parties distinctes : le socle et l’édifice principal L’exiguïté de notre cadre ne nous permet pas d’entrer dans les détails d’une édifi-