‹ Jeanne d'Arc, tragédie en cinq actes et en vers (volume 2)Chapitre 15 sur 24 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les Prbcédens , JEANNE D'ARC.

ADHÉMAR

Approchez , dissipez votre crainte.

BEDFORT

Pourquoi sur votre front tant de terreur empreinte, Vous qu'on vit si souvent affronter le trépas?

Prince, je l'affrontais au milieu des combats... Le ciel nous protégeait et nous montrait la route.

BEDFORT

Vous a-t-il délaissée ?

JEANNNE D'ARC.

Il m'éprouve sans doute.

BEDFORT

Des guerriers par moi-même en ces lieux entendus Vous accusent.

De quoi?. .. de les avoir vaincus ?

Dieu seul a tout conduit, ma force était la sienne.

BEDFORT

Vous avez raconté pourtant qu'au pied d'un chéiie Des êtres inconnus se montraient à vos yeux.

Oui.

BEDFORT

Qui les évoquait? d'où venaient-ils ?

Des cieux.

l'avais mis en eux seuls toute mon espérance.

(28 ) BEDFORT

Que leur demandiez- vous ?

Le salut de la France.

BSD PORT.

Ils briseront vos fers . osez les rappeler.

Ils sont dans mon cachot , venus me consoler, Et, lorsqu'à les revoir je n'osais plus prétendre, Près de moi , ce matin , leur voix s'est fait entendre.

BEDFORT

Leur voix! ! I

Ce n'était point un prestige trompeur.

BEDFORT

Que vous a-t-elle Jil ?

De vous parler sans peur.

BEDFORT , vivement ému.

J'ai peine à surmonter le trouble involontaire... Daignez nous expliquer cet étonnant mystère. A vos yeux, dites-vous, Dieu s'est manifesté?

Prince, je vous dirai la simple vérité: Quand déjà les Anglais dévastaient ce royaume, Près des bords de la Meuse, et sous un toit de chaume, Mes parens m'élevaient à côté de mes sœurs, Et de la charité m'enseignaient les douceurs. J'étais dans l'âge heureux que la paix accompagne ; Durant le jour j'allais de montagne en montagne Conduire nos troupeaux, ou cherchant le saint lieu, Chanter devant l'autel les louanges de Dieu. Deux besoins de mon cœur , l'aumône et la prière, Remplissaient mesinstans..Dansnotre humble chau- On me parlait souvent des maux de mon pays, [mière.

De nos princes captifs, par leurs sujets trahis. Et moi , me confiant en la main qui délivre, Je me faisais relire, aux pages du saint livre, L'histoire du berger que protégeait le ciel, Ou Débora partant pour sauver Israël. [rent j

Bientôt d'affreux vainqueurs en nos champs accouru- Nos tron peaux, nos moissons devant eux disparurent} Dans le fond des forêts il fallut nous cacher, Et du toit paternel deux fois nous arracher. Partout des cris, du sang, d'éternelles alarmes, Et je vis bien souvent non sans verser des larmes, Nos soldats mutilés, que l'Anglais insultait, Tendre à la charité le bras qui leur restait. Nous attendions la mort, nous la croyions prochaine. Un jour je m'arrêtais tremblante au pied d'un chêne ; J'y pleurai bien longtemps, et, tombant à genoux, Je m'écriai : Seigneur, ayez pitié de nous! Voyez nos rois proscrits , not» villes ail armées ! N'êtes- vous plus le Dieu qui commande aux armées? Si nos fautes du ciel allument le courroux, Ne frappez que moi seule ; oui , je m'offre pour tous. Pvendez, rendez la France à sa gloire première... Je parlais... et soudain dans des flots de lumière, Au bruit miraculeux, des célestes concerts , Une vierge des cieux m'apparut dans les airs. « Tes vœux sont exaucés; lève-toi, me dit-ellle, )> Bergère comme toi , simple et faible mortelle, » J'ai porté la houlette, et prian-t dans mon coeur , » Protégé nos cités contre Attila vainqueur. » Paris révère en moi sa céleste patronne. » Le Seigneur te destine à la même couronne; » Et tu dois, délivrant nos remparts asservis, » Dégager les sermens qu'il a faits à Clovis. » 11 parle par ma voixj son ordre ici m'amène.

» Il ne veut s'appuyer d'aucune gloire humaine, » Et, n'offrant aux Français qu'un roseau pour sou- » Son glaive deviendra visible priçâ du lien. [tien, » Pars, Orléans t'appelle en sa fidèle enceinte, » Et le front de ton roi demande l'huile sainte. » La vision céleste à ces mots s'envola ; Mais ses feux m'embrasaient, oui, je les sentais là. Je portais dans mon sein sa promesse gravée ; Je brûlais pour la palme à mes mains réservée : Affranchir son pays est un bien précieux , Qu'on ne refuse pas lorsqu'on l'obtient des cieux. De ce don solennel chaque jour plus éprise , J'embrassais en espoir l'héroïque entreprise; Mes jours étaient troublés , mon sommeil sans repos, J'agitais sur mon front d'invisibles drapeaux, Et je ne pouvais voir dans mes saintes alarmes, Un panache ennemi sans demander des armes. Surpris de mes transports, ignorant mon dessein, Mes parens effrayés me pressaient sur leur sein. Dans les bois, dans les murs de notre humble chapelle,

Toujours la même voix. ... « Dieu t'attend Dieu

Je partis... [t'appelle!

BEDFORT

Quels guerriers conduisirent vos pas ?

Ceux qui m'accompagnaient ne me conduisaient pas. C'est moi qui, dirigeant leur escorte invincible, Leur montrais une route à tout autre impossible. Dans le camp des Français régnait un morne effroi , Tous pressaient en pleurant l'exil du jeune roi. J'arrive, un cri de guerre an même instant s'élève.. De Martel dans Fierbois on court chercher le glaive; Nous marchons et ma voix fait passer dans nos rangs Ces transports enflammés qui chassent les tyrans.

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Voilà, prince, quelle est l'histoire de ma vie : Je n'ai point mérité qu'elle me soit ravie. Ce ciel qu'on ose ici m'accuser de trahir , AvaH tout commandé , je n'ai fait qu'obéir*

BEDFORT

Mes sens émus... mon ame à la pitié sensible...

ADHÉMAR

De ses accusateurs l'imposture est visible, Prince, et tous ses discours...

HERMANGART.

Ses discours captieux Lui sont tous inspirés par l'ennemi des cieux. Il parle par sa bouche, et toujours sa puissance Donne à ceux qu'il séduit les traits de l'innocence. C'est souffrir trop long-temps qu'au gré de ses fureurs, Nourissant des humains les crédules erreurs, Une femme vouée à d'affreux sortilèges, Abuse insolemment des plus saints privilèges. Par ses exploits , dit-elle, un Dieu s'est révélé. Quel pontife, en son nom, quel oracle a parlé? Est-il venu , changeant, les lois de la nature, De ses prestiges vains appuyer l'imposture ? Et pour qui le Seigneur se serait-il armé ? Pour un prince proscrit, fugitif, diffamé, Qui du sang d'un héros rougit sa main cruelle , Que son peuple a trahi, que sa mère Isabelle, De son rival heureux appuyant le dessein, Naguère avec horreur repoussa de son sein. Non, Dieu n'a pu vouloir raffermir la couronne De ce fils des Valois qu'il retranche du trône; Et les champs d'Azincourt, les palmes de Crécy Démentent trop la voix qu'on fait parier ici.

Si son Dieu, par ses mains avait daigné combattre,

Prince, un guerrier mortel aurait-il pu l'abattre?

Son sang eut-il coulé ? serait-elle en vos fers?

Ses succès n'étaient dus qu'aux secours des enfers.

Il est dans ses forêts... sous des arbres funèbres,

Un antre visité des esprits de ténèbres.

C'est là, qu'à ta lueur des magiques (lambeaux,

D'un enfant égorgé s 'arrachant les lambeaux,

Des êtres abhorrés, des femmes exécrables,

Échangent de leur art les secrets redoutables.

C'est là que Jeanne d'Arc portait souvent ses pas

Ordonnez son supplice... A l'aspect du trépas La coupable à genoux confessera son crime. Les esprits ténébreux quitteront leur victime, Et vous verrez alors, se lire en traits de sang, Le pacte des enfers sur son front palissant. Oui , je l'accuse ici de ce pacte effroyable, Toujours un tel forfait me trouve impitoyable. Je maudis à mon tour ceux que le ciel maudit, Jeanne d'Arc doit périr dans les flammes... J'ai dit.

ADIIÉMAR.

Prince, je dois parler... Je ne conçois qu'à peine Cet excès de démence, ou cet excès de haine. Sainte religion , seul espoir des mortels, Ainsi le fanatisme usurpe tes autels! Et pourquoi voudrait-on, à la raison rebelle, Flétrir d'un crime horrible une palme si belle? Sur le sort des Valois, prince, jetez les yeux, Tout les recommandait à la faveur des deux. Un roi cher aux Français même dans sa démence; Un prince infortuné dont le règne commence Au milieu des complots , des combats criminels, Faible enfant, orphelin sous les yeux maternels. La France de Clovis dans un camp renfermée

S'apprêtant à périr, mais à périr armée.

Orléans si fidèle et les guerriers anglais

Retrouvant dans ses murs les héros de Calais.

Voilà, juges, voilà quelle cause sacrée

Arme la faible main d'une vierge inspirée.

Oui , je le soutiendrai contre tous, en tous lieux,,

Celle qui rompt des fers vient de la part de Dieu.

Le destin des combats la fit votre captive.

A votre jugement l'Europe est attentive*

Ah! prince, quand Guesclin, terreur des Léopards,

Guesclin , dont le cercueil a soumis des remparts,

Dans un combat fameux devint voire conquête,

Edouard son vainqueur proscrivit-il sa tête?

Il brisa ses liens , et , dégageant sa foi ,

Pour le combattre encor le rendit à son roi.

Chez quel peuple a-t-on vu poursuivre avec furie

Un captif accusé de sauver sa patrie ?

Et dans les champs d'honneur depuis quand les héros

Ne triornphent-ils plus- qu'à l'aide des bourreaux?

Pardonnez ce transport , il est involontaire.

Vous tenez dans vos mains l'honneur de l'Angleterre.

Et vous qui dirigez le fer sanglant des lois,

Juges qui m'écoutez, il vaudrait mieux cent fois

A ce fer menaçant présenter votre tête

Que de servir d'organe au forfait qu'on apprête.

Songez à voire Dieu, songez à vos sermens.

Après l'arrêt fatal quels seraient vos tourmens ;

Mais le tombeau muet ne rend pas sa victime,

Vous traîneriez partout l'horreur de votre crime,

La haine des humains, vos pleurs, votre remord

Et l'éternel regret de cette injuste mort.

HERMANGART.

Ainsi vous trahissez la divine justiœ?

ADIIEMAR.

Ainsi de vos fureurs vous la rendez complice?

IIERMANGART.

Vous protégez le crime et lui tendez les bras ?

Qui vient le démasquer ne le protège pas.

JEANNE IVARC.

Dieu! me réserviez- vous ces cruelles épreuves ?

HERMANGART.

Prince nous possédons d'irrécusables preuves.

ADHÉMAR

Des preuves!... offrez-les, juges accusateurs!

HERMANGART.

Beauvais a visité les champs de Vaucouleurs , Prince , et des habitans le rapport unanime De votre prisonnière a confirmé le crime. Qu'Adhémar maintenant nous vante sa vertu , Du sceau des magistrats cet acte revêtu... BEDFORT.

(Il lit.) [claire !

Donnez... Ciel ! qu'ai -je lu , quel jour affreux, m'é-

Qui m'accuse? quels sont les témoins?... BEDFORT.

Votre père.

ADHÉMAR

Rassurez-vous.

JEANNE DARC

Mon père! O douleur!... Il aurait...

Entre tous ses enfans c'est moi qu'il préférait.

BEDFORT

Contre un pareil témoin qu'avez-vous à répondre ?

Oh! Dieu!

BEDFORT

Vous vous taisez !

HERMANGART.

Tout sert à la confondre.

ADHÉMAR

Et si par des médians , d'un piège enveloppé , Ce père déplorable avait été trompé?

N'a-t-on pu , le flattant d'une fausse espérance, Abuser d'un vieillard la crédule ignorance , Et ne convient-il pas , avant de la juger , De l'appeler lui-même et de l'interroger?

(Il parle à un soldat de la suite de Bedfort.) HERMANGART.

Livrons-nous , livrons-nous à des recherches vaines, Attendons que Dunois vienne briser ses chaînes [ Prince... de ces remparts Vaucouleurs éloigné .„

ADHÉMAR

Ce voyage lointain peut nous être épargné.

BEDFORT

Comment ?

ADHÉMAR

(Il va chercher le père de Jeanne d'Arc au fond du théâtre.) Vous entendrez le cri de la nature; Viens au milieu de nous confondre l'imposture ; Viens , vertueux vieillard , que tout soit éclairci.

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