‹ Jeanne d'Arc, tragédie en cinq actes et en vers (volume 2)Chapitre 19 sur 24 · SCÈNE Y · texte numérisé non relu

SCÈNE Y

HERMANGART , Juges, JEANNE D'ARC , Gardes

HERMANGART.

Sur vous , sur votre sort , on vient de prononcer.

Quel est-il?

HERMANGART.

Nous venons vous lire la sentence.

Le Dieu qui m'inspirait soutiendra ma constance; Pour raffermir mon cœur il descend parmi nous :

HERMANGART.

L'arrêt sacré doit s'entendre à genoux.

Jeanne d'Arc à vos pieds ! . . Dans ce moment suprême! . .

Mais devant ses bourreaux Dieu se courba lui-même ;

Abaissons-nous.

{Elle s'agenouille devant Hermangart.) HERMANGART , il lit.

« Au nom des juges redoutés, » Dont tout révère ici les justes volontés, » Par celui dont nos lois doivent venger l'injure , » Jeanne d'Arc meurtrière , idolâtre et parjure ,

» Que le roi des Anglais a mise dans nos fers ,

» Qu'un pacte affreux enchaîne aux esprits des enfers,

» Par qui des livres saints la loi fut profanée,

» A périr dans les feux vient d'être condamnée. »

O mon père ! ! !

HERMANGART.

« Promise à d'éternels tourmens , » Que nul prêtre n'assiste à ses derniers raomens. » Que son nom soit maudit ; des lieux de son passage » Que tout chrétien s'éloigne en voilant son visage , » Et qu'en horreur au ciel, en horreur aux vivans, » Le peuple après sa mortlivre sacendreaux vents.» Suivez-nous pour mourir.

JEANNE D'ARC , se levant.

A mon sort résignée,' Mais de tant de fureurs justement indignée, Quand des arrêts du ciel on me menace en vain, Je te cite à mon tour au tribunal divin. Tremble ! il est des malheurs que je dois te prédire. Regarde bien ce front que tu viens de maudire : Bientôt avec terreur tu le reconnaîtras Dans le lieu redoutable 'où tu comparaîtras.

HERMANGART.

Moi!

Toi-même, toi-même !... avec toi confrontée... Encore quelques jours, ta sentence est portée.

HERMANGART.

Le peuple te demande et les bourreaux sont prêts. Entends-tu ces clameurs?

( 5o ï SCÈNE VI.

Les Précédées, LE DUC DE BOURGOGNE, LE

DUC DEBEDFORT, LIONEL, Peuple.

LE DUC DE BOURGOGNE

Suspendez ces apprêts.

( S*adressant au duc de Bedfort. ) Prince, le tribunal...

BEDFORT

A porté la sentence, Il a de vos raisons mieux senti l'importance ; Vos vœux sont exaucés , Jeanne d'Arc va périr.

LE DUC DE BOURGOGNE

Contre ses assassins je viens la secourir.

HERjMANGART.

Vous qui pressiez sa mort, qui nous armiez contre elle!

LE DUC DE BOURGOGNE

J'avais des meurtriers embrassé la querelle, J'étais aveugle alors et voulais son trépas; Mais, prince, mais mon cœur ne la connaissait pas. Je ne m'étonne plus que sa voix enflammée Pressât ou suspendit la course d'une armée : Dieu parle par sa bouche , et je viens en ces lieux Prouver son innocence* en présence des cieux.

BEDFORT

Quoi! de votre parti trahissant l'espérance...

LE DUC DE BOURGOGNE

Je n'ai plus o>j parti que celui de la France ; De nos lâches traités moi-même j'ai frémi y Un seul de ses regards m'a fait votre ennemi > Et, vaincu par cette âme et si pure et si belle» J'ai brisé sous les lis mon étendard rebelle.

Archives de la Ville de Bruxelles ^ArçhiefvandeStadBrussel j

BEDFORT

Prince! ! !

Je puis mourir... Gardes, guidez mes pas, Tout mes vœux sont remplis...

LE DUC DE BOURGOGNE

Vous ne périrez pas.

Ce n'est pas vainement que pour la France en larmes Le fils de Jean-sans-Peur aura repris les armes, Vous guiderez encor nos drapeaux triomphans , Je réponds de vos jours , puisque je les défends.

LIONEL

Il est trop tard , les lois réclament la victime.

LE DUC DE BOURGOGNE

II n'est jamais trop tard pour empêcher un crime.

BEDFORT

Au nom du tribunal rassemblé dans ce lieu , Son arrêt...

LE DUC DE BOURGOGNE

J'en appelle au jugement de Dieu.

Quoi ! Prince...

LE DUC DE BOURGOGNE

^ Quand les lois profanent leur puissance Le glaive rétablit les droits de l'innocence , Et dans ce sainr. combat Dieu lui-même attesté Des jugemens humains confond l'iniquité.

Que son arrêt ici l'emporte sur tout autre , Je deviens à la fois son guerrier et le vôtre. Je marche vers l'arène, et ce laurier m'est dû Pour remonter au rang dont j'étais descendu. Vous, Prince, suspendez l'arrêt de son supplice; Au lieu de l'échafaud qu'on prépare la lice , Et vous verrez ce bras forcer au repentir Tout Anglais dont la voix m'oserait démentir.

BEDFORT

C'est trop long-temps souffrir ce superbe langage, Du combat devant nous tu peux jeter le gage.

HERMANGART.

Jeanne d'Arc doit finir ses jours dans les tourmens.

LIONEL

Un arrêt la condamne , il est juste.

LE DUC DE BOURGOGNE

Tu mens.

(Se tournant vers le duc de Bedfortï) Oui ,tu mens ; et tous ceux qui , partageant ta haine, Qseront soutenir la sentence inhumaine, Je les tiens pour félons , pour chevaliers sans foi.

BEDFORT

Eh bien ! qui choisis-tu pour te combattre? LE DUC DE BOURGOGNE.

Toi!!!

BEDFORT

Je te rends mon estime , et sur tes pas.. , JEANNE D'ARC.

Arrête.

La mort ne doit ici menacer que ma tête. Non, généreux Français, n'exposez pas pour moi , Ces jours si glorieux qui sont à votre roi. Quand la main du Seigneur d'ici-bas me retire, Laissez à mon trépas la gloire du matyre. Ne sauvez point mes jours , prince , mais vengez-les! Du haut de mon bûcher voyant fuir les Anglais, Reconnaissant le bras que je rends à la France , Je ferai retentir l'hymne de délivrance , Je m'écrierai : Vengeance ! et mes derniers accens Glaceront de terreur mes bourreaux pâlissans. Anglais, n'acceptez pas le défi qu'on propose, Le victime elle-même à ce combat s'oppose.

BEDFORT

Vous ne le pouvez plus, tout son sang va couler.

LE DUC DE BOURGOGNE

Je t'attends.

BEDFORT

Il croirait nous avoir fait trembler.

HERMANGART.

Mais , Prince, un tel combat ! ! !

BEDFORT

Qu'on ouvre la barrière.

LE DUC DE BOURGOGNE

Marchons.

BEDFORT, à Ilermangart.

Dans sa prison conduisez la guerrière , Ses fers seront brisés si Bourgogne est vainqueur.

[Dieu! contre ses périls raffermissez mon cœur.

Page 1