‹ Jeanne d'Arc, tragédie en cinq actes et en vers (volume 2)Chapitre 18 sur 24 · LE DUC DE BOURGOGNE, JEANNE D'ARC · texte numérisé non relu

LE DUC DE BOURGOGNE, JEANNE D'ARC

LE DUC DE BOURGOGNE Un peuple entier dicte notre devoir.

Il exige à grands cris que Jeanne d'Arc périsse. Qu'importe qu'un vieillard, au gré de son caprice, Appelle vos exploits magiques ou divins, Le tribunal confond ces subterfuges vains. Lionel et Beauvais .. Tu seras condamnée; Mais tu peux d'un seul mot changer ta destinée. Abandonne à lui-même, à ses vils favoris, Un prince, dont les droits pour jamais sont proscrits. Du camp de Charles Sept que ta valeur s'exile; Je t'offre dans le mien un glorieux asile. Tiens servir ma vengeance et l'ombre d'un héros. Tes jours sont à ce prix , viens ..

Où sont tes bourreaux ?

LE DUC DE BOURGOGNE

Viens , ton père t'attend.

Fidèle à ses vrais maîtres ,

Archives de la Ville de Bruxelles ArchiefvandeStadBrussei ~

Il me désavouerait sous l'armure des traîtres; Ou, m'arrachant le fer dont j'armerais ma main , Ne me reconnaîtrait que pour percer mon sein.

LE DUC DE BOURGOGNE

Les tourmens du bûcher...

Je n'en vois que la gloire; En triompher , voilà ma dernière victoire Tu peux me voir trahir mon prince et mon pays! Ne te suffit-il pas de les avoir trahis ? Et penses-tu , m'offrant la honte ou les supplices, Effacer ton forfait en trouvant des complices.

LE DUC DE BOURGOGNE

Tu subiras ton sort sans larmes ? sans effroi ?

Prince, en le subissant, je pleurerai sur toi !

LE DUC DE BOURGOGNE

Oses-tu bien braver le courroux qui m'anime?

Oses-tu bien m'offrir la moitié de ton crime? Tu veux que de l'honneur abjurant le lien , Je partage ton sort... Es-tu jaloux du mien ?

LE DUC DE BOURGOGNE

Moi , que sur ton trépas je jette un œil d'envie!

Sur mon trépas... Oui, prince, il absoudrait ta vie.

LE DOC DE BOURGOGNE

Tu repousses la main qui pour toi peut agir?

Je repousse le sang dont tu l'osas rougir. Les lauriers qu'a cueillis cette main criminelle impriment sur ton front une honte éternelle.

Ah! Dieu!!!

De l'étranger tu nous portes les lois.

LE DUC DE BOURGOGNE

Je punis les Français des fureurs de Valois.

Tu livres au mépris ton nom et ta mémoire.

LE DUC DE BOURGOGNE

Je combats pour ma haine et non pas pour ma gloire. S'il est vrai que mon bras soit coupable en effet, Valois en succombant expiera mon forfait. Il ne m'a pas donné des leçons d'indulgence. Je voudrais pouvoir seul suffire à ma vengeance; Dans ma haine affermi , je voudrais que mon roi N'eût dans le monde entier d'autre ennemi que moi, Et qu'il su*t , en tombant sous ce bras redoutable, Qu'il ne doit qu'à moi seul sa chute inévitable; Mais, puisque pour l'abattre il me faut un appui, J'appartiens à tous ceux qui s'arment contre lui. J'accepte aveuglement, ma haine ainsi l'ordonne, Les traités qu'on souscrit, les secours qu'on me donne Je frémissais jadis au nom de l'étranger : Il devient mon ami dès qu'il peut me venger. Au sceptre de Henri j'ai promis cette terre...

Toi, nous assujettir au joug de l'Angleterre? Sais-tu quel héroïsme embrasse tous les cœurs ? Sais-tu comment la France accueille ses vainqueurs ? Quand l'Anglais en tous lieux, promenant les alar- Invitait Orléans à lui rendre les armes, [mes.

Ignorant que Dieu même allait les secourir, [rir. Femmes, enfans, vieillards s'embrassaient pour mou- Tous s'écriaient : « Talbot dans nos murs va descendre, * Il veut les asservir, réduisons-les en cendre; » Que nos palais détruits , nos temples , nos remparts

a Sur les pas des vainqueurs croulent de toutes parts , » Et ne leur laissons pas, dans la cité brûlante, » Une pierre où graver leur victoire insolente. » Us nous ont commandé d'embrasser leurs genoux 1 v Qu'Orléans disparu leur réponde pour nous. » Voilà quels saintstransports, quelles fureurs sublimes La patrie inspirait à ces nobles victimes. Tu te flattes en vain d'un coupable succès, L'air de la servitude est mortel aux Français! Va, j'ai pu les juger, quand, portant l'oriflamme, Un ange des combats descendit dans mon âme. D'une semblable ardeur tous marchaient animés*; Du fer que je portais tous semblaient être armés. Blois, Trêves, Saint-Denis, lesrempartsde Joinvilles Te diront si leur bras sait délivrer nos villes. Oui , malgré tout l'honneur qu'on me veut accorder, Je paraissais les suivre et non pas les guider 5 Et devançant mes vœux, mon espoir, mes oracles, Leur valeur bien souvent me tint lieu de miracles.

LE DUC DE BOURGOGNE

Mais, depuis que ton bras ne s'arme plus pour eux, Quels combats ont livrés ces guerriers valeureux ? Leur roi, ce Charles Sept, qui te doit sa puissance , Quels lauriers sont garans de sa reconnaissance ? A quel danger pour toi Pavons-nous vu s^ofFrir ? Tu lui rendis le sceptre, il te laisse périr. D'un criminel amour, à sa gloire contraire, Tes chaînes , ton bûcher ne peuvent le distraire. Ta patrie elle-même, oubliant ton trépas..,.

Prince, je la délivre et ne Paccuse pas. Imite-moi.

LE DUC DE BOURGOGNE

Ma haine est-elle illégitime?

Imite-moi toujours, regagne son estime.

Tu parles de vengeance et ne peux oublier... Venge- toi, j'y consens; mais en vrai chevalier , En chevalier chrétien!... Oppose avec courage Les bienfaits aux affronts, la victoire à l'outrage! De ceux qui font bravé déclare-toi l'appui! Venge-toi de ton prince en expirant pour lui!

LE DUC DE BOURGOGNE

Mon père a succombé victime du barbare, Et son ombre en courroux pour jamais nous sépare. Tu veux me ramener vers ce maître odieux ! Tu ne fus pas témoin du pacte insidieux Qui surprit le guerrier qu'on n'osait pas combattre ; Sous les coups des bourreaux je l'ai vu se débattre , Sillonner la poussière , et , le fer dans le sein , M'implorer en mourant contre un prince assassin. J'étais bien jeune alors; mais , penché sur mon père, Je trempai dans son sang mon écharpe guerrière , Et de mes longs regrets ce triste monument D'une haine éternelle a reçu le serment. Vois, il est sur mon cœur.

(Il découvre sa poitrine et montre une écharpe sanglante. \

Ah ! cet objet terrible Rend présent à mes yeux l'événement horrible. Mais ce crime odieux , qui me glace d'effroi, Fut celui des partis et non pas de ton roi. Charles ne commit point cet attentat funeste,

LE DUC DE BOURGOGNE

Son regard l'ordonna; Duchâtel fit le reste.

Duchâtel fut puni... Tu pleures un héros... [reaux? Sais-tu de Jean-sans-Peur quels sont les vrais bour-

Charles Sept.

Les Anglais qui , tyrans de nos villes Nous mènent aux forfaits parles guerres civiles. Tout le sang répandu dans ces temps désastreux, Ce sang infortuné doit retomber sur eux. A leur or corrupteur nous devons nos misères; C'est sur eux que les fils doivent venger leurs pères ; Sur eux que les sujets doivent venger leur roi. Ravis-leur des lauriers qu'ils ne doivent qu'à toi, Et, dirigeant contre eux ta marche triomphale, Change en drapeau sanglant cette écharpe fatale.

LE DUC DE BOURGOGNE

J'ai juré de m'unir à leurs ressentimens.

Tu trahis ton pays et parles de sermens ! Ah ! si les citoyens ont des partis contraires , Que du moins dans les camps tous les guerriers soient Et, quand des factions la lutte est sans repos, [frères j Que la gloire française ait les mêmes drapeaux. De nos divisions tous nos maux sont l'ouvrage, La révolte toujours finit par l'esclavage. LE DUC DE BOURGOGNE.

Ahî quel est ton dessein?

De te rendre un ami, De t'offrir des lauriers teints d'un sang ennemi. La Tamise en son cours entraînant les couronnes A roulé trop long-temps sur les débris des trônes. Renvoyons sur ses bords nos haines , nos malheurs ; Entends la triste voix de la patrie en pleurs; Que de vous réunir le bonheur m'appartienne, Ses bras te sont ouverts et sa gloire est la tienne.

Ses enfans avec toi n'ont qu'un même laurier; Son prince est , comme toi , fils de France et guerrier : Il parle par ma bouche , il pardonne, il t'appelle , Il présente à ta main une main fraternelle!

LE DUC DE BOURGOGNE

Non , tes accens trompeurs ne me séduiront pas E t je vais en fuyant

Je m'attache à tes pas.

Prince, ne trompe point ma dernière espérance, Que le jour de ma mort soit utile à la France; Et , lorsque mon pays perd mon faible soutien , Que je gagne à sa cause un cœur tel que le tien : Par tes nobles aïeux, par ton juge suprême , Par ton pays , ton prince et par ton père même , Oui ! par lui qui te crie au fond de son tombeau : « De la haine, mon fils, éteignons le flambeau ; » Pardonnons, pardonnons, plusdesang, de vengeance : d Le Dieu qui m'a reçu commande l'indulgence. » N'en défends plus ton cœur lorsque le mien se rend , » Ne venge point ma mort par un crime plus grand »

LE DUC DE BOURGOGNE

Mes affronts. . les sermens que mon cœur me rappelle. .

Ah! je lis dans ce cœur qu'il redevient fidèle.

LE DUC DE BOURGOGNE

Je pourais- .' !

JEANNE DARC

Dieu t'invite a d'immortels succès.

Du trépas de Guesclin console les Français. De ton injuste haine abjure la démence, ftla lâche est terminée et la tienne commence. Quel honneur pour un cœur de la victoire épris , D'achever des travaux par les cieux entrepris! Tu les achèverai...

Moi...

Reçois ce présage* Vois tous les cœurs français voler sur ton passage , Vois du haut de ce rang que je t'ai réservé , S'incliner devant toi tout un peuple sauvé. Je ne suis, tu lésais, qu'une faible bergère, A l'art des vains discours ma bouche est étrangère; Mais celui dont la main dispose de nos cœurs , Dieu lui-même préside à mes accens vainqueurs ; A ton insu lui-même il me livre ton ame , Il donne à mes transports des paroles de flamme, Et , prête à retourner dans son sein glorieux, Je te parle déjà de. la hauteur des cieux. LE DUC DE BOURGOGNE.

Toi mourir ! ! Non , ce bras te doit son assistance ; Il faudra que Bedfort révoque la sentence. Dieu combat pour la France et je n'en puis douter; Je cours....

JEANNE D'ARC, V arrêtant.

Es-tvi Français?

LE DUC DE BOURGOGNE

Cesse de m'arrêter, Ta vie...

Es-tu Français?

LE DUC DE BOURGOGNE

Ta victoire esi*entière.

Je ne me souviens plus du meurtre de mon père. Tu viens de disposer de mon bras , de ma foi, le crois qu'en ce moment je mourrais pour mon roî, Et je cours dans ses rangs , quand la France m'appelle, En défendant tes jours nVacquitter envers elle.

Page 1