‹ Jeanne d'Arc; tragédie en cinq actes et en versChapitre 2 sur 55 · TRILOGIE NATIONALE · texte numérisé non relu

TRILOGIE NATIONALE

DEDIEE A LA FRANCE.

■^e 30 . /êa,fi, mon ^^fe ejA/mn/ /w r/f^ : Je^uM ??wurf:r/ mon oeui'^î'e

M>e/e, à tfo^: »M. MM.....

(fettbridlf îSiJumft ^'2lltfnl)fJ|m.

l' 25 Novemtrï 1845.

La littérature française , qui commence à se faire ancienne , la poésie surtout a changé de forme autant de fois que de siècle. Fanatique d'idolâtrie avant Louis XIII, païenne plus tolérante sous Louis XIV, athée, ou peu s'en faut, sous les règnes suivants, ce n'est que de nos jours, et à la fin de la république, qu'elle essaya de devenir chrétienne. C'est à M. de Chateaubriand qu'il faut faire honneur de sa conversion. Il reconnut, le premier, tout ce que le christianisme avait dû introduire d'éléments nouveaux dans le monde de l'imagination : et , ce qui était plus difficile que de le découvrir, il le fit comprendre. Il eut, c'était dans l'ordre, de nombreux antagonistes qui nièrent sa puissance, de ces gens qui ferment intrépidement les yeux à la lumière , pour se persuader qu'il est nuit. Leurs yeux sont demeurés fermés, et ie jour est resté.

Les réformes n'ont pas, d'ordinaire , d'effet rétroactif : on n'agit pas, ou on n'agit que faiblement sur ceux qui sont nés avant que le mouvement se soit déclaré, et qui, au moment où ii s'annonce,se sont déjà comme installés dans de vieilles habitudes. L'auteur de René et à'Atala ne pouvait rien changer aux mœurs littéraires des Delille, des Chénier, des Fontanes, qui , au lieu de se frayer des chemins , aimaient mieux se reposer dans celui de leurs pères. Il n'avait rien à espérer que d'une génération neuve : et cette génération , étouffée dans les camps et conduite au tambour, n'avait guère le loisir de songer aux lettres. Les livres qu'on doit lire entref deux batailles sont faits en général aussi lestement qu'on les juge; et de ceux qui naissaient alors dans le fracas des armes , il n'esf

resté, comme de nos canons et de nos fanfares, qu'un peu de bruit qui se dissipe, et un peu de fumée qui s'en va. On voyait cependant de temps à autre, au milieu du hourvari de TEurope, percer en France quelques symptômes de révolution spirituelle. L'esprit chrétien , qui avait transformé la prose , cherchait à transfigurer la poésie. Quelques hommes privilégiés, conspirant contre la routine, essayèrent de donner à nos vers une tournure moins scolastique. Ils eurent l'heureuse ambition de vouloir faire autre chose que ce qu'on avait fait. Ils crurent inutile de singer pour la millième fois les pleurs de Racine ou le rire de Boileau ; de raguster^à leur pied le cothurne de Voltaire ; d'enrouer ies échos à répéter les pieux versets de Jean-Baptiste ou les soupirs assez peu évangéliques de Pamy. Sans arrière-pensée des larmes ou des sourires d'autrefois, peu soucieux de se vieillir des grimaces de leurs ancêtres , ils aspirèrent à se créer une langue, aussi jeune que leur cœur. Un des premiers fut l'auteur de Jeanne d'Arc.

Alexandre Soumet était né à Castelnaudary en 1786, la veille de bien des désordres, mais la veille aussi de la liberté. De là peutêtre l'indépendance de son talent, son courageux dédain des routes vulgaires , l'audace aventureuse de ses inspirations et de ses élans. Étranger, dans son enfance , à l'enseignement traditicmnel des collèges, il ne s'occupa des anciens qu'à un âge où l'on est récompensé de la fatigue de les étudier par le plaisir de les connaître. 11 n'eut point , avant de pouvoir les estimer, à subir comme un joug l'apprentissage des beautés classiques. Disciple de lui-même , son esprit se forma sans maître, et ne reçut aucune empreinte. Il ne faudrait sans doute recommander à personne ce genre d'éducation, qui ne convient qu'à bien peu de monde; mais il réussit au jeune Soumet. Il lui dut de n'être d'aucune école, et ce sont en général les hommes qui n'en ont pas , qui méritent d'en fonder une.

Son génie s'annonça de bonne heure par une rare aptitude à tout apprendre, à tout retenir. Enfant, il lisait tout ce qui lui tombait sous la main : poésie, histoire, roman, théologie, métaphysique , tout lui était bon , pourvu que ce fût un livre. Ses parents ne pouvaient pas se rappeler à quelle époque il ne savait pas lire. A sept ans, il faisait déjà des vers. Un peu plus tard , il s'imagina que Télémaqîie n'était pas complet, et il y ajouta un livre entier, qui s'est perdu. Il n'est pas vraisemblable que cette 'perte soit affligeante; mais, dans sa famille, on vanta longtemps le petit Fénelon comme un prodige.

Les prodiges ne tieunent pas communément parole, et les géants de sept ans inclinent tous à devenir des nains. Alex. Soumet

échappa à cette conditioa des phéaomènes. L'homme tint les promesses de Tenfaut. Il atteignait déjà la virilité, quand un gouvernement régulier, qui n'était pas encore le despotisme, quoiqu'il ddt si prochainement y descendre, vint remplacer l'anarchie du Directoire. Ému de nos crimes et des prouesses de nos armées, il eut des hymnes pour déplorer nos excès , et célébrer leur guérison. Quand la religion , bannie par la terreur, fut rappelée de l'exil par ]a politique, il se trouva dans son âme des chants d'amour pour la saluer. Quand les carrousels de Clémence Isaure se rouvrirent sous le ciel pacifié du Midi , il y jeta ses vers, pour en récolter les fleurs , et sa moisson fut complète.

Enhardi par ces succès, le poëte en convoita bientôt de plus difficiles. Applaudie de tout le Languedoc , il fallait , à cette gloire naissante, le bruyant baptême de Paris ; il ne se fit pas attendre : l'Incrédulité parut. Cet ouvrage , dont Fauteur n'avait pas vingttrois ans , était assez remarquable pour être mal reçu ; ce fîit le contraire. Accoutumé à la toilette, à la coquetterie des vers de l'abbé Delille, qui, suivant l'expression d'un rival, mittiu rouge à Vii^le et àes mouches à Milton , on fut irappé de cette poésie à la fois grave et pompeuse , abondante avec grâce et sévère avec luxe. Les critiques les plus moroses trouvèrent , pour en parler, de la bienveillance au bout de leurs plumes. Nous sommes trop justes, pour ne pas avouer toutes les imperfections de cette première œuvre. L'ordonnance en est vague : le but s'aperçoit mal à travers le labyrinthe des détails. C'est plutôt une suite de tableaux qu'un poème, et des tableaux qui se suivent sans raison suffisante de se succéder; mais il y règne d'un bout à l'autre je ne sais quelle verdeur, qui flatte et qui séduit. Il y a , dans cette poésie juvénile , une ardeur de coloris, une fraîcheur d'harmonie qui enchante , un parfum de nouveauté qui présage une rénovation.

Attentif à tout ce qui se faisait autour de lui , l'Empereur jugea la portée de ce début : et ce monarque , si souvent aveugle , qui se doutait bien pourtant que, fragile comme son épée, sa gloire guerrière avait besoin, pour être durable, de s'appuyer sur la pensée, encouragea l'auteur comme un espoir de son avenir. Napoléon s'abusait rarement sur la valeur des hommes; et l'Homère qu'il s'était choisi ne lui a pas faUli. Soumet lui a décerné, dans son Enfer racheté, des vers qui survivront au fantôme de bronze de la place Vendôme.

Tandis que l'empire amassait victoire à victoire les éléments de sa ruine, le jeune écrivain, qui suivait les armées, pour administrer comme auditeur quelqu'une de nos nouvelles provinces , se

délassait du conseil d'État par des poésies pleines de charme et de splendeur, échos lyriques de nos exploits ou des émotions plus intimes de son âme. On leur criait bravo, comme à nos autres conquêtes ; mais ces bravos paisibles avaient peine à percer Forage continuel des Te Deum ,' qui se déchaînaient dans nos Tilles. Nulle oreille cependant ne fut sourde aux élégies de la Pauvre fille et de la Nuit de Noël, qui n'avaient point de patrons, et resteront des modèles. On avait fait sourire la naïveté : Alex. Soumet sut kl faire pleurer. Passant de ces préludes à des travaux plus élevés, ee fut au milieu des marches et contre- marches de nos soldats qu'il composa sa tragédie de Cléopâtre, drame incomplet d'abord, et qu'il a depuis si largement perfectionné : incomplet mais grandiose , où il sut parler des batailles avec autant de verve que nous les gagnions, et jeter, dans les discussions politiques des triumvirs, des coups de pinceaux qui valaient des éclairs.

Napoléon tomba, et on ne peut pas dire que ce malheur fut une calamité pour les lettres. Quelque faveur qu'il leur accordât, son règne tumultueux eût fini par les mettre en fuite. Alex. Soumet luimême , obligé de compter ses heures , d'ajourner ses inspirations pour aligner des chiffres, eût peut-être gagné comme un autre la maladie des emplois, et, se trompant d'ambition, échangé son brevet de poète contre im diplôme de préfet. Rien de grand ne pouvait plus se développer sous ce régime de soldat , où l'interdit de la pensée était sous la surveillance de la police. Bonaparte absorbait toutes les idées à son profit , et s'était chargé d'en avoir (>our tout le monde : il fallait sa chute pour émanciper l'intelligeuce. Cette catastrophe salutaire fît sortir nos esprits de la tutelle des armes ; toutes les forces de l'âme furent bientôt en activité , comme l'étaient les forces physiques dans les années précédentes. On prit la peine de s'instruire , quand on fut certain qu'une balle , ou qu'un coup de sabre , ne viendrait pas à T improviste rétablir brutalement l'égalité entre le savoir et l'ignorance. On apprit à parler, quand on crut qu on pouvait penser. La barbarie et l'épée rentrèrent dans le fourreau ; et le génie se montra , quand on se crut le temps et la permission d'en avoir.

Notre philosophe, qui n'avait accepté de fonctions que par obéissance, et se fût laissé par devoir enfermer dans des horizons de bureau, commença enfin à respirer plus à l'aise, à ne plus sentir sur son front la calotte de plomb des affaires , à s'apercevoir qu'il n'y a pas de places, surtout quand eUes sont hautes, qui vaillent les pas qu'on fait pour y monter. Sa carrière administrative était, Dieu merci, terminée: et, malgré sa ch(tive fortune, malgré son peu d'espoir

d'en fonder une par son travail , il eut le courage de se consacrer exclusivement aux lettres. Si les lettres consolent souvent nos chagrins , elles donnent rarement le bonheur et pius rarement le repos ; c'est presque de rhéroïsme que de s'y dévouer. On devrait tenir compte de cette abnégation , quand elle nous vaut de beaux ouvrages; mais c'est toujours la première cliose qu'on oublie.... après les beaux ouvrages, bien entendu.

Étouffée un instant sous les décombres du trône impérial , la France fut si prompte à se relever, qu'on s'aperçut à peine que le pied lui avait manqué. £11e n'était point encore débarrassée de ses prétendus vengeurs, qu'elle reprenait une attitude de liberté, et cherchait dans les triomphes de la pensée une compensation de nos déroutes. Interrompus par nos revers, on volt, dès les premiers jours de 1815, se renouveler les concours de T Académie. Deux prix de poésie sont proposés. Alex. Soumet se présente, et les remporte tous les deux. Ses rivaux se sentirent si bien vaincus, qu'aucun ne réclama : cela peut, à la rigueur, passer pour un troisième prix. Les pièces couronnées, les seules peut-être qui méritent qu'on s'en souvienne, sont la Découverte de la vaccine et la Mort deBayard. Le secrétaire perpétuel , malgré sa réserve d'usage , ne craignit pas de proclamer le lauréat le plus bel espoir des muses françaises. M. Suard, qui ne prononçait pas toujours des oracles, parla cette fois comme un prophète.

Quelques-uns de nos contemporains nous ont si peu ménagé les beaux vers , que c'est à peine aujourd'hui si on les remarque quand ils paraissent. 11 n'en était pas de même il y a trente ans. On n'était point alors blasé comme à présent; et on se ferait difficilement une idée de la sensation qu'excitèrent les deux brillants discours de Soumet, surtout chez les jeunes gens. De nouveaux points de vue s'ouvraient à travers les broussailles de rem[)ire : une langue nouvelle se révélait. On ne s'était point, dans les lycées, habitué à cette opulence d'images, à ces alliances inusitées d'expressions, à la richesse mélodieuse des rimes , au balancement nombreux des périodes, à cette musique de la parole , si expressive , qu'on dirait que le son a de la couleur. C'est que nous avions eu beaucoup de versificateurs, et qu'il se montrait enfin un poète.

Alex. Soumet dut bientôt à son talent quelque chose de mieux que les médailles de l'Institut : l'attention de madame de Staël. Cette femme célèbre , qui s'était crue de bonne foi persécutée par l*£mpereur, et ne l'avait été que par ses courtisans , venait de rentrer en France, escortée de tous ses ouvrages; et on cherchait à la dédommager de l'exil par l'admiration. Certaines pages de r.Mle-

xir

magne agitaient surtout les esprits, il semblait que ce fdt un nouveau programme de conquêtes, destinées à combler le vide de nos désastres. Des débats sérieux s'engagèrent sur ce livre, comme aux bons temps de la littérature; ce qui ne veut pas dire précisément les jours où elle était bonne, mais ceux où elle était reine. Les uns trouvaient que Tamie de G. Schlegel faisait trop belle part aux étrangers ; les autres, qu'elle prêchait trop timidement sa croisade germamique. Alex. Soumet, que les tendances de son esprit entraînaient vers le Nord , fut naturellement du nombre de ces derniers. Il ne crut pas devoir se taire dans une contestation où le génie moderne était au jeu , et il adressa de respectueuses remontrances à rillustre sœur de Corinne. Les Scrupules de madame la baronne de Staël se firent surtout remarquer par l'accusée. Le reproche ressemblait trop à une flatterie , pour qu'elle n'y fût pas sensible : elle y répondit par des éloges.

Au lieu de se laisser prendre au vertige des louanges, le poète s'efforça de les mériter. Il ne crut pas que le succès lui donnât le droit de s'endormir, ou de jeter coup sur coup au public des productions aussi légèrement conçues que rapidement exécutées. Au lieu de courir la poste, moyen sûr de ne pas arriver, il se retira tout à coup du monde , et s'en fut demander à l'étude le secret de doubler ses forces par le travail. Pendant cinq ans, on n'entendit plus guère parler de lui que pour apprendre de loin en loin qu'il avait, sous le ciel natal du Languedoc, achevé plusieurs tragédies, commencé Jeanne d Arc^ et jeté les premiers fondements d'une plus vaste épopée, celle où il devait plaider pour Satan devant la clémence de bieu. Il ne publia rien, durant cet intervalle , qu'un opuscule tiré à un petit nombre d'exemplaires , et uniquement pour ses amis, \ Oraison funèbre de Louis XFL Cet hommage oratoire d'une belle âme à une grande infortune , quelques articles insérés dans le journal de la Muse, ont fait regretter que Soumet n'ait pas écrit davantage en prose : quand on lit ses vers, on ne regrette plus rien.

Il ne revint à Paris que vers 18âO; il y rapportait un portefeuille bien rempli , deux tragédies surtout, qui furent jouées en même temps sur deux scènes rivales. Encouragé par un succès qui , sur une plus grande échelle , pouvait rappeler sa gloire académique , il parut ne vouloir plus s'occuper que du théâtre. Dans l'espace de huit années, il donna successivement cinq autres pièces, tant aux Français qu'à l'Odéon. Toutes furent accueillies avec faveur, quelques-unes avec enthousiasme ; on croyait encore , en ce temps-là, que la véritable grandeur est simple, et qu'il y a plus de mérite à dire sans fracas de nobles choses , qu'à brouiller de

toutes les msmières je ne sais quel écheveau de fil , qu'on appelle une intrigue.

Dans ce siècle d'innovation , trop souvent furibonde , on n'a pas toujours respecté dans Soumet cette sagesse du génie, qui veut mesurer jusqu'à ses écarts , et paraître] se perdre sans jamais s'égarer. Dans le tumulte des assauts, dans les bruyants conflits d'une guerre civile littéraire, on a trop oublié, ou on a feint d'oublier, qu'il avait été le précurseur de la loi nouvelle. Peu s'en faut qu'on ne se servit, pour l'/nsevelir, du drapeau qu'il avait levé. En littérature comme en politique, on lapide souvent les nouveaux dieux avec les pierres de leurs autels ou les débris de leurs statues. On a sans doute été plus loin que Soumet dans les réformes; mais il n'est pas prouvé que ce plus loin ait toujours été en avant.

En attendant qu'on ait décidé entre Sophocle et Sbakspeare, il faut pardonner à Soumet d'avoir suivi Corneille. Quelle que soit au reste la bannière qu'on adopte , on admirera toujours dans son théâtre l'énergique simplicité des conceptions, et ce coloris éblouissant, dont il eut seul la recette. Le dialogue plus familier, sans être pourtant moins noble , n'a pas Féclat gourmé des dialogues d'autrelois : il s'élève sans se boursoufler, il se détend sans s'amollir, il sait descendre sans s'abaisser. Quant à l'action, il n a jamais besoin de la tourmenter, pour en compliquer les ressorts. Voyez sa Clytem' nestre! point de confusion dans les plans : tout se presse, et rien ne se gène. Le cadre antique s'est élargi, et semble se prêter de lui-même au nombre infini de détails qu'on exige aujourd'hui des artistes. La jeune Melpomène a peut-être à ses draperies plus de plis que l'aocienne; miais les formes moins accusées n'en sont pas moins pures. Quoiqu'elle n'y perde rien de sa terreur, la fatalité païenne se ressent, dans cette pièce, de l'influence du christianisme : et, d'un bout à l'autre de ses cinq actes, il se mêle aux cris de la vengeance et du remords une tendresse de religion , qui soulage de l'effroi. Un morceau capital est le récit du songe de Clytëmnestre, vision prophétique et terrible, qui semble pousser le drame, au lieu de le ralentir. En transportant dans les ré<;ions du sommeil la sublime fantasmagorie des EuménideSy il nous u fait toucher du doigt le surnaturel, sans lui rien retirer de sou prestige. On y sent à chaque vers percer la puissance du poète épique , qui se manifeste enfin tout entier dans Sanl.

L*auteur avait des modèles pour sa Clytemnestre ^ et il a profité de leurs secours pour les surpasser. 11 n*en avait poiut pour Saùl. Là, il ne doit rien qu'à lui, et c'est là qu'il paraît le plus riche.

Cette tragédie est d'uu autre ordre que la première, et, on peut le dire , d'un ordre à part. Le merveilleux y devient palpable , sans cesser d'être mystérieux. Le langage, en demeurant naturel, revêt toute Topulence lyrique de Fépopée. Le poète a su fondre habilement dans ses vers, avec lamertume impérieuse et souvent si biblique d'£schyle^ ia solennité accablante de FÉcriture : allier aux éclairs dlsaïe le feu sombre du Prométhée, insultant dans ses fers au Dieu qui les lui donne. Le tiessin de la scène répond à la couleur du style : l'action est tout à la fois simple et accidentée , et se déroule pleine de trouble et de combats, avec une sorte de calme formidable, qui tient d'un autre monde. S'il est permis à la critique de réfléchir quelque chose de la poésie dont elle parle , on pourrait comparer cet ouvrage à ces volcans des Cordilières , qui montent dans la nue , tout sillonnés d'abîmes. Ces pics hautains semblent, comme Saûl, en lutte avec le ciel , et, défiant les orages, opposer à la foudre leur bouclier de lave ou leur front de granit.

Cette pièce, où se peint dans toute sa force le duel impérissable du sacerdoce et de la royauté, nous paraît le chef-d'œuvre dramatique d'Alex. Soumet , peut-être parce qu'elle se rapproche plus de l'épopée que les autres; et l'épopée, c'était là , quoi qu'il en dît , sa véritable vocation. Amie du fantastique, son imagination s'arrangeait mieux de l'idéal que de la réalité. Quelque large qu'en soit le plan, un poëte est souvent mal à l'aise dans les limites du drame : il lui faut devant lui plus d'espace et plus d'air. Ses qualités les plus sailIantes^ le servent moins qu'elles ne l'embarrassent: sa voix trop retenue l'incommode; la longueur de sa vue l'importune; en voulant se replier, sa pensée se contourne; impatient de prendre la parole, il se substitue à ses personnages, et leur prête une âoquence qui contrarie la vérité. Tout ce qu'on peut dire pour excuser ce défaut, c'est que la plupart de ceux qui le blâment ne seraient pas fâchés de l'avoir.

Quoique mmns prononcée que dans Sanly on distingue la même teinte éinque dans le Secret de la Confession ^ dans Cléopàtre^ dans Norma aussi bien que dans la Pucelle d'Orléans , dont il a déshérité le théâtre, pour agrandir son rôle. Elle se fait jour dans les pièces même qui ne sont pas entièrement de lui, dans une Fête de Néron^ où son associé devient son égal , dans le Gladiateur et dans Jeanne Grey^ dont il partage la gloire avec sa fille, si cela peut s'appeler un partage. Ce qu'on retrouve aussi dans toutes ses tragédies, c'est la même sobriété d'incidents, le même art dans leurs dispositions. Les péripéties n'y naissent pas du cliquetis des événements , mais du caractère même de ses héros, des passions qui les agitent. Il

sait que sur la scène la parole est une action, qu'on bouleverse le monde avec un mot; et il intéresse à ce qui se dit autant qu*à ce qui se fait. S'il s'agit d*un nieurtre , le vers garde son rang et passe avant le poignard : la pensée frappe, le fer achève. Tout en se modifiant suivant les exigences de son temps , Alex. Soumet a toujours suivi scrupuleusement les errements des vieux maîtres, et, sans leur ressembler, il se place à cdté d'eux.

Ck)nstamment soutenus par la £siveur publique, de si nobles travaux s'arrêtèrent, après le 'succès de Norma, Ce poète, qui n'avait pas le droit de se méfler <le lui même , se laissa tout à coup décourager de la poésie. La fatigue, le désir si naturel du repos, n'en furent pas la seule causé. La malveillance cherchait à le punir d'avoir trop souvent réussi. Lui qui n'avait vu que des frères dans ses émules , on s'nppliqua à les lui opposer comme des rivaux qui l'éclipsaient. Le champ des lettres est cependant comme le ciel : il y a place pour toutes lès étoiles. Après l'avoir injurié, on afi'ecta de ne plus le citer, croyant que le silence amènerait l'oubli. U ne p^it pas ses amis, parce qu'il savait les retenir ; mitis il perdit de sa ferveur et de sa foi, et il se conûna dans la retraite , résolu de n'en plus sortir, n'en sortant que pour applaudir aux succès des autres et encourager les débutants, lui qui n'avait plus besoin que de récompense.

L'auteur de tant de glorieux ouvrages ne se plaignit pas de l'espèce d'ingratitude qui le condamnait è n'en plus faire; mais il en souffrit amèrement, profondément. Il est dur, en effet, après avoir sacrifié son bien-être à se fonder un nom, avec la conscience de l'avoir noblement gagné, de se le voir refuser en face par un tas d'envieux subalternes, qui prônent leurs aboiements pour des raisons. Quand on donne tout haut des ailes à tant d'oeuvres contrefaites et venues avant terme, qui ne pourront jamais marcher, il est dur de se voir nier tout vivant dans des œuvres robustes et vivaces, dont l'existence nous coâte une partie de la nôtre. Alex. Soumet se résigna, sans mot dire, à ces tristes bénéfices du métier de grand poète ; mais la blessui:e eut peine à se cicatriser. Il lui fallut, comme Jacob, lutter longtemps avec l'esprit de Dieu; et il ne parvint à l'étourdir, qu'en s'étourdissant lui-même par des études aussi abstraites qu'inutiles. Il consuma près de trois années à chercher les moyens d'asservir les chances du hasard, à régler le sort par le calcul, à vouloir, comme Pythagore, trouver la clef de l'univers dans les nombres. Par une bizarrerie, explicable peut-être quand on songe à ses déceptions, c'était le temps de sa vie qu'il croyait avoir le mieux employé.

I^s poètes ont l)eau faire , ils ne peuvent pas s'abdiquer sans re-

tour. Le génie est un dieu qui sait se rappeler à ses prêtres, ou, si vous voulez, à ses victimes : ses adorateurs ont toujours deux noms. Fidèle à son voeu d'obscurité, Alex. Soumet n'écrivait plus; mais sa plume seule était oisive, sa pensée ne Tétait pas. Si longtemps repoussés ou négligés, les fantômes de ses épopées revinrent, armés de toutes les séductions d'un rêve , frapper sans relâche à sa porte : il finit par leur ouvrir. Grâce aux conseils et peut-être à l'exemple d'un ami, qui lui paye ici sa dernière dette d'amitié, il finit par se réconcilier avec les longs travaux sans ^salaire. Il se promit alors de rentrer dans la lice, et d'y jeter un gage de plus à la postérité : il s'est tenu deux fois parole.

Plein de ses généreux projets, il s'en fut demander à l'Italie un peu de ce soleil qui animait Virgile et le Tasse, qui avait échauffé plus tard le rigide Milton : ce soleil le traita comme un fils de ces grands hommes; il raffermit une santé compromise parles veilles, et, en lui rendant ses forces, il le prépara pour de nouveaux orages, pour les luttes qui précèdent la victoire , pour les combats qui la suivent. Il disposa le plan, les scènes, les épisodes de cet Enfer, dont il projetait le rachat depuis vingt ans; et quand il n'y eut plus rien à faire qu'à l'exécuter, il alla chercher près de sa fille l'inspiration aux bords de l'Océan. L'insfnration n'avait pas perdu l'habitude de lui répondre; et il acheva bientôt, sans s'interrompfe, un monument qui honore à la fois le poëte et son pays.

Quoique nous ayons en France une véntable*forét d'épopées dans tous les genres, les étrangers n'ont jamais, de ce côté de notre littérature, voulu apercevoir qu'un désert. On ne pouvait pas dire hier que ce fût une erreur d'optique ; hier encore ils avaient raison : nos épopées sans nombre n'ont été de tout temps qu'une forêt d'arbres morts , et d'arbres qui sont nés comme ça. Nous n'avions réeUement hier x[ue des spectres à opposer aux Lusiades^ à la Jérusalem^ aux trois sphères du Dante, qui ne sont pas des ombres. Notre pauvreté n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir. La Divine Épopée y ou plutôt V Enfer racheté, car son premier nom est le seul qui lui convienne, est un des beaux poèmes qui existent. Maintenant que l'auteur n*est plus là pour souffrir d'une injustice ou jouir de sa renommée, on n'hésitera pas à lui assigner sa véritable place : on mettra le Paradis retrouvé sur la même ligne que le Paradis perdu.

L'envie, qui ne dort que quand on meurt, n est pas de nature à mourir quand on s'éveille. A peine ce poème était-il annoncé, qu'elle ramassa tous ses vieux poisons, pour en abreuver un homme qu'elle avait cru mort et qui avait Taudace de ressusciter, pour corrompre au moins son succès, si elle ne pouvait l'empêcher. Elle alla jusqu'à

se faire catholique, pour alarmer sa conscience, et c'est ce qu*elle fit de plus adroit; elle recruta ainsi des partisans parmi ceux même qui ne demandaient pas mieux que d admirer. Des hommes sincèrement religieux ont accusé cet ouvrage de n*étre point orthodoxe : c*est leur opinion qui ne Test pas. Toute idée sublime doit Fétre, surtout quand il s'agit d'une ambition de charité , qui , sans quitter ses traces , va plus loin que TÉvangile. Sommes-nous dans les secrets de rÉtemel.' De quel droit nous permettons-nous d'assurer qu'il n'est pour rien dans les grandes pensées d*un homme ? N'est-ce pas une impiété , quand il s'agit d'un prodige de dévouement, de supposer que ridée n'en est pas puisée à la source même du dévouement ? Un ami de Soumet lui disait un jour, pour tempérer des inquiétudes qui n'étaient cependant pas très-vives : « Vous êtes trop supérieur, pour vous embarrasser des chicanes d'une foi mesquine ! Quant à moi, voyez-vous, dussé-je compromettre par là ma part de rédemption, j'affirmerais encore que Jésus-Christ, voulant couronner son sacrifice de la terre par un sacrifice plus grand, Jésus-Christ se préparant un Golgotha dans l'enfer pour racheter, par des supplices sans mesure, des châtiments qui doivent être sans fin, est une des idées les plus saintes . les plus nobles qui puisse germer dans une tête humaine. » Les hernies de son ami le consolaient un peu de ses témérités.

Voici en quelques mots la pensée capitale de ce poëme,qui, s'il fût venu quelques siècles plus tdt, marcherait à présent de pair avec les plus illustres. L'orgueil de Satan a lutté contre Dieu, qui l'a vaincu : l'orgueil de Thomme a lutté contre Satan , qui a lâché le sceptre du mal : et Satan, déjà dépossédé par ses remords, pleure, avec sa chute qui l'a fait roi, celle de ce fatal usurpateur, qui tombe sur le trône en croyant y monter. L'homme a remplacé l'archange rebelle : et quand le Fils de Dieu gravit son Calvaire infernal, c'est encore l'homme qu'il veut sauver, ce frère coupable, dont il a porté la chair et les douleurs, dont il a tout connu, excepté le péché. C'est le salut de l'homme qu'il complète parce renouvellement de martyre, et l'homme entraîne dans sa rédemption l'ange absous de ses premiers combats par ses dernières défaites. L'ordonnance de l'édifice est digne de la conception; l'exécution; digne de l'ordonnance. Il s'y rencontre sans doute quelques passages , où l'auteur aurait pu se montrer plus avare d'ornements; où, quand sa pensée devient gracieuse, elle n'est pas d'une grâce assez sévère; où, repoussant l'inflexible unité du style épique, il s-est jeté, pour fuir la monotonie, dans une variété de formes qui ressemble à du caprice. Mais ces fautes de détails n'otent rien à la majesté de l'ensemble. On n'a point

encore reproché aux cathédrales les fantaisies quelquefois bizarres de leurs sculptures : les guivres, les dragons, les chimères, les salamandres, les découpures un peu désordonnées de Notre-Dame, ne Tempéchent pas d'être un monde; les arabesques de la Divine Épopée ne Fempêphent pas non plus d'en être un, et un des plus riches que la poésie nous ait donné.

Si Ton voulait citer tous les morceaux remarquables de cette nouvelle et singulière IVlessiade, il ne faudrait pas seulement en compter les chants; il faudrait , je crois, en compter les pages. Il est des esprits difficiles, qui regardent cette profusion comme un vice. 11 leur est aisé de se dédommager : les poètes économes ne manquent pas. Tout rempli d'éminentes beautés, on peut s'étonner que cet ouvrage ne soit pas devenu populaire. £h ! mon Dieu, il ne le sera peut-être jamais, pas plus que ceux de Milton, de Dante etdeKlopstoek, ces soleils de Tesprit humain, que Ton contemple avec orgueil et qu'on n'aborde guère. Le défaut des poèmes sacrés, au moins par rapport à la terre pour laquelle ils sont faits, est qu'ils n'y posent pas assez. La lumière vient de trop haut, ou de trop loin, pour dissiper nos ombres; elle s'arrête aux yeux, et ne va pas jusqu'à l'esprit. La scène est trop habituellement placée dans des régions où l'on n'a plus l'habitude de voyager. On a de la peine à s'y acclimater : on ne sympathise pas avec leurs populations surnaturelles. L'homme s'y perd trop de vue ; et l'homme est tellement égoïste, tellement épris de ses fausses grandeurs , qu'il préfère 1 étroit et stérile tableau de ses actions à l'immense et fécond spectacle de rÉternel. La création, c'est lui ; et il n'admet le Créateur qu'à la condition de se voir sanâ cesse à ses cotés.

Quoiqu'il n'eût qu'à se louer de l'empressement du publie , le poète sentit si bien que nous n'avions plus assez de croyances pour le suivre dans le domaine religieux de ses rêves , qu il ne se crut pas quitte envers la gloire, après avoir donné au monde un livre que tout le monde n'était pas à même d'apprécier. Il se résolut alors à terminer sa trilogie de Jeanne d'/irc , qu'il avait ébauchée dans la force de l'âge , et qu'il devait finir, les deux pieds dans sa fosse , n'ayant plus de vivant que le cœur et le cerveau. Il voulut cependant se distraire^ un moment, des fatigues de l'épopée, laisser reposer la mine avant de la rouvrir. Il ne pouvait se distraire que poétiquement; mais on aurait peine à deviner le genre de déassement qu'il choisit : il fît une comédie en cinq actes , cette œuvre de démon , suivant Voltaire, qui, tout diable qu'il était, ne signa les siennes que de son nom et jamais de sa griffe. Soumet s'en est mieux tiré : il avait été dans l'enfer pour le peindre, et il s'en est souvenu dans sa

comédie. Elle est aussi mordante que les meilleures de Beaumarchais. Quand le génie se mêle d'avoir de Tesprit, il va , du premier bond, aussi loin qu'on peut aller.

Cette pièce, qui na point été représentée, devait Tétre sous le titre de Monseigneur se marie. Il est fâcheux que les comédiens en aient préféré d autres qui ne la valent pas. Toute pétillante de ven^e et de bons mots, c'est une œuvre habile et sérieuse, où la gaieté tient un poignard, et d'où le rire n'a pas li^anni la moraie ; c'est probablement pour cela qu'on ne l'a pas jouée. Il se pourrait que le tissu de l'action ne fût point aussi serré qu il aurait pu l'être ; que l'intérêt des scènes ne répondît pas toujours à la véhémence passionnée des acteurs; mais ce n'est qu'un doute que nous hasardons, sans prétendre rien affirmer. Ce qui ne nous semble pas douteux, c'est la hardiesse et la beauté des vers, la brûlante énergie de la satire, qui sait partout se concilier avec l'élégance. Ce qu'on admirera certainement dans cette ménippée dramatique, c'est qu'en flagellant nos ridicules, en stigmatisant nos vices , en fustigeant nos ambitions , et cela dans un langage accessible à toutes les intelligences, le poète a trouvé le se* cret de toujours rester dans les régions les plus élevées de la poésie. Comment s'y est-il pris? Il ne peut plus nous le dire; mais il sera bientôt facile de s'en assurer. 11 a su communiquer au vers comique réclat, la sonorité, l'allure audacieuce du vers lyrique. Son amertume ne se ressent jamais des bassesses qu'il punit; le poison qu'il distille est acre et brillant : c'est du Oel cristallisé.

On a beau faire tout ce qu'il faut pour le vaincre, le temps ne s'arrête pas. Soumet avait atteint , lorsqu'il cessa de jouter avec Aristophane, l'âge où Milton commença le Paradis perdu. Il voulut prouver une fois de plus qu'il y a des esprits qui ne vieillissent pas. Sans doute; mais ils ne restent jeunes qu'à la condition d'être sobres; et si Milton fut impunément prodigue, c'est qu'il n'avait p^s, comme son émule, abusé de ses richesses. iVliltcm, lorsqu'il entreprit son chefd'œuvre, n'avait encore que très-peu produit; son âme vigoureuse animait un'corps plein de sève et de vigueur. Soumet eut le malheur de ne pas se rappeler (ju'il avait beaucoup veillé, beaucoup travaillé; et parce qu'il se sentait Tâme aussi souple, aussi jeune , aussi puissante que jamais, il crut que ses forces physiques devaient répondre aux exigences de ses forces morales. Il s'abandonna aux nouvelles avances de la poésie avec la même ardeur qu'à vingt ans. Quelques années plus tard , sa tâche était presque accomplie ; mais le poète avait ruiné sa sauté, et il expiait , par d'atroces souffrances . les imprudences de S4»n génie.

I.a ni vine Épopée s'adressait à l'humanité entière. C'est une raison

pour avoir beaucoup d* échos; mais, trop distants les uns des autres, celui qui les interpellait n'a pas toujours entendu leurs concerts. Jeanne d'Arc lui promettait des réponses plus promptes. Ce chant d^apothéosé, qui s'adresse surtout à la France, doit éveiller ses plus vives sympathies; mais, quelque bruit qu'il fasse, Fauteur ne l'entendra pas. Une sorte de fatalité s'attache à la plupart des poètes vraiment dignes de ce nom. Pour un que la gloire salue, il en est dix qui s'endorment sans savoir que, invisible et présente à leur chevet, la gloire attend, pour se montrer, que leurs yeux ne puissent plus la voir. Qu'elle parle pourtant ! quelque chose de nous peut-être n'est point insensible aux murmures d'approbation qui s'élèvent autour des tombes. Que serviraient de belles œuvres, si ceux quiiious les donnent n'en devaient jouir que sur cette terre, où personne quelquefois ne s'arrête pour les voir passer ? Croyons donc que si ce poème a le retentissement que nous espérons , cet hommage ne sera pas perdu. Ce succès , tout l'appelle : le génie de l'auteur, sa mort , l'héroïne, qu'il reprend aux bourreaux pour la rendre aux batailles. Le pays acquittera par ses louanges deux dettes à la fois. Il ne se peut pas qu'il soit toujours ingrat pour Vange de notre histoire. Il l'a lâchement abandonné aux ressentiments de ses ennemis, aux éloges écrasants de Chapelain , aux outrages de Shakspeare , aux stupides profanations de Voltaire: c'est assez de supplices. La reconnaissance doit à Jeanne d'Arc d'adopter un grand poète qui la venge.

Ce poète, qui ne s'était pas cru permis de changer le moule tragique ^ créé, on peut le dire, par Corneille, et adopté par Racine, s'est complètement affranchi de cette réserve dans l'épopée , dans la dernière surtout^ La forme en «st nouvelle, les divisions inusitées. L'auteur est, suivant nous, aussi judicieux dans un cas que dans l'autre. Les règles du théâtre , telles qu'elles ont été posées par nos devanciers , nous paraissent plus favorables à l'intérêt que la liberté souvent excessive de nos voisins. Nous ne serions pas éloigné de croire qu'elles sont aussi plus raisonnables. Les actions humaines tournent généralement dans un cercle assez restreint : elles obéissent à des lois fixes , inévitables, dont nous avons plus ou moins l'instinct ou la conscience. Cette nécessité cesse d'être sensible, dès que l'imagination prête de sa mobilité à la marche de r histoire; dès qu'au lieu d'être la providence de son drame , le poète paraît l'esclave des événements qu'il retrace; dès qu'au lieu de les contenir, il semble se laisser de toutes parts déborder par les faits. Il n'en est pas de même de l'épopée, qui n'a pas plus de limites que la nature même; qui doit représenter, en même temps

que le drame , le théâtre où il s'agite. Là, on sent qu'il ne peut pas y avoir d'autres règles que notre manière de voir et d*appréeier la création. Le drame est un tableau , et il y a des écoles où Fart s^apprend et se perfectionne. L'épopée est un mo^|ie, et il n'y a d'école que celle de Dieu.

Nous ne croyons pas nous laisser abuser par notre dévouement au souvenir d'un ami, en avançant que, s'il n'était pas déjà classé parmi les écrivains du premier ordre, sa dernière production l'y ferait infailliblement placer. Jeanne d'Arc aura sans doute des imitateurs, mais n'aUra pas eu de modèles. Le poète ne s'est montré nulle part plus neuf et plus varié. Si Thomme est dans son œuvre , jainais homme n'aura donné, comme dit Montaigne, une plus vivante portraiture de lui-même. Ce poème résume Alex. Soumet tout entier. Il semble qu'à la fin de sa carrière , il ait voulu nous laisser pour adieux un spécimen complet de toutes les qualités de son génie. Il passe alternativement de la simplicité naïve de l'idylle aux larmes de Télégie , au délire de l'ode, au pathétique du drame, au faste impérial de l'épopée. Il porte tour à tour le sceptre et la houlette. La même main, qui touche le luth fleuri des troubadours , brandit la masse d'armes ou l'épée. 11 est aussi à l'aise dans les cours d'amour, vêtu, comme celles qui l'écoutent, de satin et de dentelles , que dans les tournois des chevaliers, habillé de l^uffle et d'acier, que dans les conseils du roi ou les conseils de Dieu , couvert de la dalmatique ou de la toge. L'auteur a tous les tons; mais son style est toujours le sien , un mélange d'élégance et de splendeur, qui n'appartient qu'à lui. Le caractère propre de son talent, c'est l'éclat, un éclat mélodieux , qui commence par flatter les sens, et finit par fasciner l'esprit. Alex. Soumet s'était beaucoup occupé de la peinture et de la musique; on le devinerait en le lisant. Il sait donner du relief et de la couleur à l'harmonie; il prête à ses images une sorte de rayonnement musical , qui étonne et qui séduit. Imaginez l'âme de Mozart dans le cœur de Raphaël , et demandez-lui l'expression d'elle-même! elle fera les vers de Soumet.

Le public est si souvent injuste, si capricieux dans ses approbations et ses dédains, que les beautés évidentes de Jeanne d'Arc sont loin d'en garantir le succès. 11 y a cependant quelques raiscms de l'espérer. Nous en avons cité plusieurs : une des premières, c'est que, malgré ses injustices , le public aime et respecte l'jéquité; il adopte quelquefois les conclusions qu'il ne prend pas. Comme les rois qui sont assez grands pour l'entendre, il honore quelquefois la vérité, et prouve qu'il sait s'y plaire. Peut-être

XXI ï

aujourd^iui raccueillera-t-il. Si quelqu'un, qui ne s'est pas fait son esclave et ne sera jamais son courtisan , vient lui dire : A cette époque de banque et de trafic, dans nos jours d*agiotage universel , où le talent est en baisse et le savoit-faire à la hausse, où les belfeslettres font à la bourse concurrence à Tindustrie, il s*est rencontré un homme assez peu de son siècle pour préférer une gloire honnête et pauvre à la gloire effrontée des billets de caisse : habile dans tous les combats de l'esprit, couronné huit fois au théâtre, il est le seul , depuis Homère , qui se présente comme lui une palme épique dans chaque main : il s'est sacrifié pour les cueillir, se blessant à tous les écueils , laissant de sa vie à toutes les épines du chemin : mourant, il s'est a{«puyé sur sa fille pour achever sa route, et ils l'ont achevée ensemble : il ne s'est interrompu dans ses dpu* leurs que pour lui dicter ses derniers chants, et elle, ne s'est interrompue dans ses soins que pour les écrire ; si on lui dit encore à ce public, qui compte tant de valets et si peu de serviteurs : Ton serviteur, qui vient à peine de cesser de souffrir, te demande le prix de son dévouement : il demande à sa patrie qu'on ouvre et qu'on lise le testament de son génie : il attend cette récompense de ses veilles, non pas qu'on le loue, mais qu'on l'écoute; si on dit cela au public, il ne doit répondre qu'en applaudissant.

Pfous n'en voulons pas douter, on Tapplaudira. Ceux qui ne font pas métier et marchandise de la pensée, ceux qui n'attendent pas, pour avoir une opinion , qu*uu courtier de littérature ait prouvé dans ses critiques son ignorance et sa grossièreté; e«ux qui ont encore du respect pour la probité du génie, rendront justice, en Tadmirant, au poète qui vient de nous quitter. La justice ne doit pas s'arrêter là. Il n'y a pas dans Soumet que le poète à regretter : il y a l'homme de bien , Fhomme qui sut allier au plus beau talent le plus noble caractère, toutes les grâces légères de l'esprit aux grâces sévères de Téloquence et de la poésie. On nous pardonnera de prévenir ces regrets par les nôtres.

Les chroniques et correspondances du dix-huitième siècle assurent qu'il ne sufQsait pas de lire Diderot pour l'apprécier, qu'il fallait avant tout Tentendre. Les mémoires contemporains ont fait le même é!oge du poète anglais Coleridge. Nous en dirions volontiers autant d'Alexandre Soumet. Il n'y a que ceux qui l'ont connu qui pourront dire ce qu'il était. Jamais ses amis les plus intimes , même aux heures chagrines où le découragement fait ses confidences, ne loi ont surpris un mouvement de colère contre ceux qui le dénigraient, ou d'envie contre ceux qui étaient plus heureux que lui; il ne s'indignait que des bassesses. Il aimait la louange, sans se

Page 1