PRISON NIE
Et les mois s'écoulaient , et des troubles nouveaux De la jeune inspirée affligeaient les travaux. Cessant dé déguiser une secrète envie^ Les nobles chevaliers envenimaient sa vie; Leurs rumeurs circulaient, toutbas, sous ses drapeaux. Elle disait à Dieu :
— Rendez-moi mes troupeaux.
On s'irrite/ on murmuré à Tentour de ma tente ; Les papillons ont fui ma bannière flottante ! Les hommes sont jaloux de vos divins succès; Je suis seule au milieu de tout le camp français!
Je n'ai plus près de moi le roi ni votre apôtre;
Vous m'avez tout à coup retiré l'un et Fautre, Et je demande en vain^ pour mon œil attristé, Ces deux représentants de votre majesté. Bendéz-moi mes troupeaux, ma foret, ma prairie, Comme un manteau royal , de lis toute fleurie ! —
Désirs perdus!... Un soir, se trouva sur ses pas Une fille aux seins nus, parlant d'amour tout bas. Ne prenant point conseil de la pitié, vers elle Jeanne d'Arc s'élança, sévère dans son zèle, Son épée à la main..., et son bras triomphant Frappa fort à meurtrir les os de cette enfant;. Mais l'arme se brisa dans ce combat étrange. Et la vierge perdit le présent d'un archange. Elle resta muette, immobile, écoutant Et le reproche amer et le rire insultant ; Car la femme disait :
— Je te vois abattue!
Du glaive de Martel pourquoi m'avoir battue? Pourquoi m'avoir blessée?... 9.s-tupas ta raison?... Ma chair est venin^euse et mon saiig du poison! Pourquoi donc te servir de cette arme sacrée Contre une créature à tout mépris livrée?... Nous portons l'une et l'autre un nom bien différent: Pourquoi, pour m'écraser, avoir perdu ton rang? Lorsqu'un serpent, vois-tu, se traîne dans la vase, On s'en rapproche, au moins^ au moment qu'on l'écrase ! Pourquoi, dans ton courroux, te rapprocher de moi?
CHANT XIL 415
Que t'ai-je fait, mon Dieu?..^ Voyageant avec toi ,
T'aî-je jamais parlé de mes chagrins sans nombre?.
Me suis-je un seul instant abritée à ton ombre.
Comme l'oserait faire un chien du pied heurté?
Me suis-je un seul instont trouvée à ton côté?
Ai- je à tes chçints divins mêlé quelque murmure?
A-t<^n vu mes haillons près de ta blanche armure?
Jéhanne, rorgueilleuse, ai-je pu vbus fâcher?»..
L'herbe était trop courbée, hélas! pour la faucher.
Et tu viens de briser ce fer sur mon épaule,
Toi qui pris des leçons de saint François de Paule!
Il te gronderait fort, s'il le «avait... Je crois
Qu'il fallait d'autres coups pour ton glaive à cinq<;roix!%..
Ton regard est baissé , le mien presque l'affronte :
Je tiens à grand homieur de causer tant de honte !
Merci, Jéhanne d'Arc, merci!... Je te le dis,
Par ce coup déloyal toi-même me grandis;
Et je puis désormais, avec ma voix infâme,
Te parler ^ rougir, comme toute autre femme.
Je souffre!... Ecoute un peu, sans reculer d^horreur :
Je suis, ainsi que toi, fille de laboureur;
Mais mon enfance^ même en sa fleur, fut amère;
Et puis je fus vendue à quinze ans par ma mère,
Vendue à bon marché, pour quelque vieux baron
Qui portait diadème orne d'un beau fleuron.
Six mois après, la mort le vint prendre en sa couche ;
Et moi, déjà flétrie aux babers de sa boudie,
Je fus chassée au loin par les nouveaux- venus.
Les chemins étaient durs et mes pieds étaient nus ; Et j'avais grandement besoin de nourriture; Et ] étais f comme vous^ de Dieu la créature!... Ma mère n'était plus, — si jamais elle fut! — Je devins... je devins ce que le sort voulut!... J'entrai dans une ville, et, par un temps de glace, Dans le coin d'une rue, eh pleurs, je pris ma place... Et voilà mon histoire, et pourquoi le surnom De la fille de joie, ici, joint, à mon nom. —
« Et les larmes coulaient de sa notre paupière,
Et tombaient sur les mains pâles de la guerrière.
Qui tentait dans son âme un profond repentir
Du calme des élus d'avoir osé sortir!...
Elle entra, dans sa tente, et là, courbant la tête :
— La vie est un combat et non pas une fête ! Je le §ais, je le sais, se dit-elle; et pourtant Je voudrais bien revoir Fesprit que j'aime tant!... Oh! jamais autrefois je n'étais solitaire : Saint Michel avec moi voyageait sur la terre ; Reviens, bel ange aimé! reviens à moi... -mes yeux Ne chercheront que toi sur le chemin des.cieux. Jusqu'à l'aurore ici je veille pour t'attendre ; Apparais-moi!.». Ta voix, quand' je pouvais l'entendre, Était comme un chant pur écouté sur les eaux D'un beau lac dont la lune argenté les roseaux. Parle-moi,.. Si l'enfant, qu'une mère en silence,
CHANT Xlf. 417
Le soir dans un berceau près de son cœur balance ,
Repose doucement, moi je reposerai
Plus doucement encor sous- ton voile azuré !.
Reviens pour ranimer la force qui me reste*
J'interromps dans le deuil mon voyage céleste ;
J'ignore où le malheur mè conduit, et sans toi
Je ne me souviens plus que. j'ai sauvé mon roi!
L'abeille qui n'a point de ruches embaumées,
Et trouve sous son vol toutes les fleurs fermées,
S'égare et meurt. 1. et moi , quand je t'a^ppelle en vain,
Quand tu fuis ma maison, o bel hôte divin ! .
Je m'égare comme elle, et la mort me réclame :
Mon ange en s'envolant a dérobé mon âme;
Et peut-être il m'a dit un éternel adieu.
Sans avoir apporté mon œuvre jusqu'à Dieu!!! —
La neige de décembre avait blanchi la^ terre; Dans les murs de Compiègne un prêtre, prosterné. Célébrait à minuit le merveilleux mystère De la Vierge ineffable et du Dieu. nouveau-né. Jeanne d'Arc assistait à. la chaste veillée. Attachant sur l'autel un regard inquiet,
A coté d'elle agenouillée , Pour son enfant malade une' veuve priait.
Elle priait comme l'on prie
Devant le» autels de Marie,
Quand on a besoin d'espérer ; Elle priait duraùt la messe Qui garde Une sainte promesse Aux mères que l'on voit pleurer !
— 11 se meurt, et la feuille tombe
Au souflfle orageux des autans ; Vierge, fie permets pas que l'herbe du printemps
Renaisse pour couvrir sa tombe.
Il se Ttiéurt... insensible au baiser matériiel,
Sa bouche pâlit et se glace.
Oh! que mon enfant trouve place Parmi les lis des champs et les oiseaux du ciel!
Prends pitié de ma peine amère,
O toi qui répandis des pleurs :
Tu sais que le cœur d'une mère
Est inépuisable en douleurs !
Viens protéger mon fils, toi qui veux qu'on espère ; Ne rouvre pas sitôt le cercueil de son père : Ma chaumière à présent n'enferme que lui seul;
Et quand l'heure sera sonnée^ Peut-être il me faudra, moi, itièf'e infottunéë. Envelopper mon fils du funèfet^ linceul.
Les cieux te choisissent pour reine ;
Descends vers tiôU^; sois lé soutien
D'un eiifant qui commence à peine
A prononcer le nom dû tien.
11 est de ta famille ^ il t'aiitie !
CHANT Xlt. 419
Arrosé de l'eau du baptême, Qu'il vive plus longtemps que ne vivent les fleurs; Il sera sans pëché, fier de ton assistance, Afin de te vouer toute son existence,
Afin de porter tes couleurs. .
Oh ! ne l'appelle pas dans ta sainte phalange ; Laisse-moi, laisse-^-moi mon jeUne enfant si beau.
Hélas ! pour devenir un ange
Il faut passer par le tombeau!
Qu'il ne s'envole pas comme un songe éphémère; Ne ferme pas ses yeux qui regardent sa mère ; Ne viens pas,. reprenant le don que tu me fis^ Affliger par sa inort la fête de ton Fils. J'ai veillé près de lui ; j'ai, triste et faible femme. Dans son petit berceau laissé toute mon âme. Assez de mes enfants sont montés près de toi ; C'est mon dernier amour. Vierge, laisse«-le*moi ! Son sourire déjà répond à mes tendresses; Autant que de mon lait il vit de mes caresses. Grâce, grâce et pitié! ne me le ravis pas : Laisse sa belle étoile à mon ciel d'ici^bas !
Cette nuit ne veut point d'alarmes.
Ne veut point de cœur tcairmenté ;
Défends que le psaïune des îamies Se mêle aux chants joyeux de la Nativité ! Mère du Dieu sauveur, une mère t'implore : On dit que sans miracle il ne peut voir l'aurore?
Accorde*moi sa guérison ;
430 JEANNE D'ARC, GUERRIÈBË.
Et s'il faut au matin qu'elle lui soit ravie, Éteins mon âme avec sa vie :
, Prends la mère et le nourrisson !
Mais tu me le rendras ; je l'entends qui m'appelle ; De son lit de douleurs je reprends le chemin ; Je l'ai quitté pour toi ; je reviendrai demain Déposer son berceau dans ta sainte chapelle. —
£lle dit; l'héroïne accompagne ses pas; Elle veut icssayer cette même prière Qui rappelait jadis les enfants du trépas ; Mais la mère, au retour de la douce lumière.
Dans l'église né revint pas ! '
Les grands cierges des morts sur l'auteK s'allumèrent.
Et devant le seuil attristé,
Le soir, à leur pâle clarté.
Deux cercueils inégaux passèrent r
Et Jeanne d'Arc gémit, car elle vient de voir Que toute sa ferveur a perdu son pouvoir ! Sa prière n'a plus la féconde puissance Qui rendait autrefois la vie à l'innocence , Comme son bras n'a plus le glaive de Martel. Pour la fille des champs tout redevient mortel! Son œil n'est plus fixé sur l'étoile des mages; Lé miroir de son cœur a changé ses images,
Et, faible et regrettant son champêtre séjour, Son âme s'ouvre presque aux regrets de l'amour! £lle ne comprend plus son sacrifice austère ; Son voile virgin$tl lui devient un suaire ; Car elle a cru revoir passer sous le jasmin L'Arabe aux cheveux noirs qui lui parle d'hymen. O pauvre ange troublé! triomphante victime! Que la faveur céleste est un profond abîme !!! Elle craint, elle craint, trompée en ses élans, D'avoir touché l'autel avec des doigts sanglants! De regrets orageux sans cesse poursuivie, Un éclair de sa gloire a foudroyé sa vie! Celle qui dans nos rangs, messagère du ciel, Fit monter la viôtpire au char d'Emmanuel, Craint de s'être trompée, et que, juge sévjère, Dieu n'accepte de sang que celui du Calvaire. Tout chargés de bienfaits et d'exploits éclatants. Elle craint que ses jours ne soient ôtés du temps ; Et, lorsque son pays lui doit sa délivrance. Elle attriste de pleurs la fête de la France ; Et son âme, d'un songe éveillée en .sursaut, S'épouvante d'avoir réfléchi le Très-Haut. A sa mission sainte elle n'ose plus croire ; Elle rêye l'enfer pour ^expliquer sa gloire, . Courbe son pâle front sous le fardeau géant, Et sa palmç gémit, jalouse du néant!
Tel le poète, après avoir fini son œuvre,.
De son âme inquiète irrite la couleuvre.
La muse^ à qui son front doit toute sa pâleur,
Le livre en s'enfiiyant au spectre du malheur.
De ses brillants travaux il invoquait le terme ,
Pour brûler en dedans le volcan se referme;
De Tharmonie ard^ite il épanchait les fiots ^
Ses hymnes enchaînés deviennent des sanglots !
Il sent se disperser, sous un vent de tempête,
Les fleurs du paradis qui pleuvaient sur sa tête.
Lui qui rayonnait, Iqi dont les tableaux vermeils
Augmentaient pour nos yeux le nombre des soleils,
Finit par ne plus voir rëclat<|U^on lui conteste.
On semble fuir l'abord du paria céleste ;
On insulte ce nom, ce sort illimité,
Naufragé sur Técueil de l'immortalité !
On insulte ce roi qui doute de lui-même ;
On lui meurtrit le front avec son diadème.
Plus de paix pour ses JQurà ! ... L'envie, au fiel moqueur,
Vient s'abreuver de sang à l'entour de son cœur;
Et tout un peuple ingrat, prolongeant la bataille,
Foule aux pieds le géant, pour lui cacher sa taille !
Un fantôme se montre à tous ses horizons ;
Le calice brisé lui revient en poisons.
Il pleure en pleurs de 9ai|g la langue qu'il oublie ;
Sur un sable infécond tombé du char d'Éïie,
Il mesure, pensif et d^un œil indécis,
Son désert d'abandon, morne et sans oasis!
La démence apparatt où n'est plus le délire :
CHANT XLL 42S
Au gouffre du malheur il a jeté sa lyre. Privé de son Èden^ il s'engloutit bientôt Dans l'infecte prison où tomba Torquato ; Et comme un scorpion^ priâonnier 4e la flammPi D'un aiguillon da mort il se transperce l'âme.
Tel le cœur de la yiergie en désespoir $e fond : Qu'une fi^vpur céleste e^t un i^ecret profond !...
Un jour — à ce récit mon luth frémit et saigne ! — Les Anglais à l'écart sous sa brillante enseigne La surprennent y et tous 3e sont précipités Vers celle qui n'a plus son ange à ses çôté^... Qu'elle ^t grande alors!. . . A vaincre accoutumée, > Son nom fît à lui seul reculer une armée ! En appelant les «iens du ge^te et de la voix, Tout autonr de Compiègne elle tourna trois fois ; Elle erra dans la nuit^ seqle et désespérée. Comme Clorinde autour de la vill0 sacrée y Elle tourna trois fois^ sous ses cheveux (épajrs, Avec son bouciier heurtant \^ hauts p^mparjts ; Mais du choc lamentable eft vain le fmxr ré^onn^e; Il ne s'ébranle point. . , et la pâle Amazone En succombant, ainsi que Clorinde j$id^s, ^ .
Vit plus tard sa défaite ouvrir son paradis. De leur di(Hibl^ revers la honte se retire : A l'une le baptême, à l'autre le martyre ;
£t leur chute d'un jour, jour de témérité^ Leur fait une victoire en pleine éternité!...
Jeanne pousse dans l'ombre un long cri de détresse Entre elle et le salut toujours le mur se dresse ; Compiègne est inflexible ainsi qu'un grand tombeau. Son général y séduit par la reine Isabeau^ Du sceau des trahisons marquant le nom qu'il porte ^ Guillaume de Flavy n'en ouvre pas la porte ; Et le bras de la vierge, en ce combat mortel, Tient un fer qui n'est plus le glaive de Martel ! Elle tombe blessée ; aucun Fra&çais fidèle, Aucun Français n'est là pour mourir auprès d'elle! Elle tombe sanglante au détour du chemin ; Aucun Français a'est là pour lui tendre la main, Pour lui rendre en pitié la gloire qu'elle donne. Pauvre fille des champs, 6 Jeanne d'Arc, pardonne ! Parmi toutes tes sœurs, nulle d'un sort pareil N'affligera demain le lever du soleil.
Au village natal, ta mère, sous le chaume, Ressentira le coup qui frappe le royaume; De la blessure, hélas! leurs deux cœurs saigneront : Ta mère aura le deuil, et ton pays l'affront! Ton pays gardera le. stigmate incurable : Ah! du sein maternel la plaie est préférable !
Moi, je baisse la tête et pleure de vrais pleurs; Je n'ose plus chanter devant tant de douleurs !
Devant ce souvenir, honteuse et désolée,
Pour gémir, dans mes bras ma lyre s'est voilée.
Tu vins le secourir alors qu'il périssait :
Pauvre fille des champs, où donc est Charles Sept?
Tu meurs pour lui... Veut-il, selon leur habitude,
Sur le blason des rois grayer l'ingratitude?
Veut-il, par le malheur si longtemps éprouvé,*
Faire repentir Dieu de l'avoir relevé.
Et, sous Une couronne en ce moment flétrie,
Tuer jusqu'à l'amour qu'on porté à la patrie?
Où sont ses paladins? nul ne paraît-il?... non !
Leur absence aujourd'hui fait douter de leur nom ;
Et nul d'entre eux ne vient à ta lutte dernière
Pour racheter, au moins, l'honneur- de ta bannière!!!
Mais le fils du désert accourait. . . Noëmé Entre l'Anglais et toi s'élance tout armé. Il se jette au niilieu de la bruyante troupe, Portant sur son coui^ier son beau lion en croupe. Comme on voit un éclair traverser l'ouragan, Dans sa rapide main l'acier du yatagan Étincelle, et ses feux déchirent le nuage Qu'élève autour de lui la vapeur du carnage. Son coursier, fils, de l'air, l'emporte bondissant; Ses longs crins vagabonds éparpillent le sang; Sous l'homme et le lion il se cabre et s'élance. Réfléchit dans ses yeux les lueurs de la lancé, Heurte d'un pied d'airain les casques des guerriers^
49ù JEANNE DARC, GUERRIERE.
Lève sa noble tête et la montre aux lauriers; Ety parmi les drapeaux et les flèches sifIlanteS| Gonfle au bruit des clairons ses narines brulaples.
Tantôt, comme la foudre, il part, et quelquefois En orage de fer il tourne sous son poids ^ Et, dans la lutte ardente où sa course est lancée, Son instinct belliqueux devient de là pensée.
— Bien, bien! lui dit son maître; en avant, en avant! Tes jarrets sont trempés dans la flamme et le vent ; Dans ton œil large et noir le triomphe étincelle; Tu suspends la bataille au^ç arçons de ta selle ; Tu dévores Tespaoe, et ton pied frémissant. Rien qu'en touchant le sol, creuse un fleuve de sang! Ton courage n'a rien d!un étalon vulgaire ; Ta crinière flottante est un drapeau de guerre ; Et Dieu pensait à toi lorsque, du haut des airs. Sa voix parlait à Job du coursier d$s déserts. Protégeons, protégeons l'héroïque Bergère : Tu portes deux lionè sur ta croupe légère; Tu portes deux Uons, incapables d'efFrôi, Qui n'ont qu'un seul élan et qu'un souffle avec toi. —
Il dit; et se penchant, couvert du cimttern^^ Comme aux jeux du djerid semble raser la terre. Il frappe, il se redresse, ou, volant sans rival. Renverse un bataillon du choc de son cheval ;
CHANT XIL 427
£ty sans voir où son vol bruyant le précipite, L'éperonne , et franchit ce monceau qui palpite. Seul, au milieu de tous, luttant de toutes parts, Le cri de son lion chasse les léopardr. Son lion quelquefois, ainsi que la tempête. Tout hérissé, s'élance au-'dessus de sa tête. Le couvre de ses crins en. vivant bouclier ; Chacunde ses élans dévore un chevalier!
£t puis, d'un bond puissant se jetant en arrière, Il retombe sanglant sur la croupe guerrière. On croit voir^ à travers les poudreuses vapeurs. Dans ce groupe effrayant un des combats trompeurs Qu'enfantent à. niinuit, sous les plafonds gothiques, Du cauchemar changeant les rêves fantastiques.
Mais d'une |lèche au qœur percé dans le combat, Le coursier du désert sous son maître s'abat; Lui-même il est frappé d'une atteinte imprévue : Deux dards trempés de feux lui dévorent la vue. Et, tout aveugle, il brave, au sol enraciné. Des viretons sifflants le nuage empenné..
Ainsi, chez les Romains, d'un peuple environnée, Pour des paris cruels la caille éperonnée Se battait dans la lice, eo fureur se drossant; Chaque pliime laissait fuir un filet de sang. Le bec autour du cœur allait blesser f artère ; De sa tête arrachés ses yeux roulaient à terre,
Et rhëroïqUe- oiseau y s'élançant au hasard. Combattait dans sa.nuLt, applaudi par Gésai*.
Tel r Arabe combat*.; tel dans sa nuit il tombe...
— : A moi, mon beau lion ! viens partager ma tombe! Tu vois à mes côtés mon coursier tout, sanglant : . Le trait qui Ta percé tremble encore à son flanc. Son œil triste et mourant, qu'avQic peine il soulève,^
Ne se baissa jamais à la lueur du glaive; De sa poitrine en feu nulle plainte ne sort; Tu n'entendras de lui que son soupir de mort^ Comme lui, fier lion, meurs ^ans tache et sans blâme : Tes bonds de la victoire ont les ailes de flamme; Tes crins sont upe armure et ta griffe est un dard . Combats, défends la vierge au céleste étendard! Hlustre le désert où tu régnais naguère ; . Ami, ne deviens pas leur prisonnier de guerre. Point de merci... rhoiineur à ton cœur est sacré; Aux sources de la gloire il s'est désaltéré ! . Fier lion ! tu .feras ce que ma voix commande : Je t'ai. sauvé la vie et te la redemande. Sous le ciel africaiii souvent j'ai pu te voir Dans mon œil fraternel épier ton devoir ; Sous le ciel africain longtemps nous nous aimâmes; N'ayant qu'un seul destin, nous n;avons pas deux âmes« Oh! ne va pas montrer, au sein de leurs remparts. Mon lion muselé devant les léopards.
CHAiNT XM. 4^9
ïu n'as pas,- sous- ma tente, appris à te soumettre : Préfère à leur» faveups le cercueil- de ton* maître; Jonche le sol fumant de hautbois, de cimiers!... Nous ne reverrons puis* l'oasis des palmiers ; Ami, nous n'irons plus, en sortant du carnage. Fendre, sous le soleil, le Nil jaunç.àla. nagfe; Nous n'irons plus tous deux chassier, durant 4ieuf jours, Le grand tigre royal qui nous* fuyait toujours, Ou braver au désert, sans borne, infranchissable. Le sémoUn;tourm0ntant son empire de sable. Nous périronis'bien loin dés plaines de' Memnon, Sans que notre tombeau se décorje.d'un nom* Mais Jeanne d'Arc aura des pleurs pour ta* mémoire: J'avais rêvé l'amour pour enchanter- la gloire ; J^'amour, philtre de feu, flamme aux mille couleurs. Parfum qu'a dédaigné là sultane 'des fleurs!... Venge-moi de son cœur, illustre sa querelle, - ProuvC'-lui mon amour' en expirant pour elle ; Pour elle, , à qui j'avais sacrifié-mes' dieux! Je charge ton trépas de mes derniers adieux ! Toi qui- peux la voir, toi dont uiie nuit subite N'a pas éteint leis yeux sanglants dans leur orbite. Regarde-la ; dis-lui dans tes r.ugii^eii^ents Qu'elle avait deux veng'eurs, qu'ellç avait deux amants. Des chevaliers français l'élite ^abandonne : Expire à ses C4>tés, pour-qùe Dieu* leur. pardonne! Quand leur valeur. s'égare îe^ux joutes des tournois. Fais oublier, toi seul, l'absence des^Dunois!
430 JEANNE DâRC, GUERRIÈRE.
Que rhéroïtie en pleurs, sous son drapeau blessée,
D'un regret de Tamonr occupe- sa pensée,
Et qu'elle dise un jour, rêvant à nos trépas :
Ces deux lions m'aimaient plus qu'on n'aime ici'^bas !
Mourons...—
£t, pantelant et l'haleine embrasée, Distillant de ses crins une tiède rosée. Le lion, pour mourir, se plonge dans les rangs/ Le mur de fer recule à ses bonds dévorants, Et par ses rudes poils les balles repoussées ' Sur le sol qui gémit retombent émoussées. Sa fureur jusqu'aux cieux monte en cris plus ardents. Sur l'airain des pavois il ébrèche ses dents; Et 4 dans. des tourbillons de poudre et de fumée, Le désert rugissant lutte contre une armée!
Il lutte. . . Mais voilà que Loclin l'indompté^ Loclin, par Charles Sept remis en liberté, . Pousse droit au lion ; et l'armée en silence Le voit, comme un fardeau, jeter au loin sa lance. Et le lion se dresse. . . et lui, sur son coursier, Comme pour une amante, ouvre ses bras d'acier. Les referme : le lierre à Korme ainsi s'attache ; Le poil fauve se mêle aux ondes du panache, Et sous les fortes dents le casque a retenti , Dans la gueule du monstre un instant englouti ; Mais, pliant sous le poids du combat qui commence.
CHANT XI r. 431
D'un bond désespéré, brusque, rapide, immense, I.es flancs éperonnés par un ongle puissant, Le Coursier, qui déjà perd des ruisseaux de saiig, I^ance le couple à terre, et fuit au loin la lutte De l'homme et du lion, séparés par sa chute.
Le géant se relève. . . à la crainte étranger, 11 se pose, immobile, en face du danger.
£t méditant d'abord des attaques plus sûres, Léchant au grand soleil le sang de ses blessures. Les naseaux vers le sol sous ses durs crins flottants. Le lion étonné le régarde longtemps.
Des feux fascinateurs que sa prunelle envoie. Il croit l'épouvanter, comme au désert sa proie; Mais les yeux de Loclin , sous la visière ouverts. Ne font avec les siens qu'un échange d'éclairs. Il apjiroclié, il s'arrête, il ondoie, il s'allbngè; Le duel formidable et muet se prolonge ; Son rival du poignard dédaigne de s'armer ; C'est un grand bloc de fer-qu'op ne peut entamer; Et lorsque le lion, qui sur lui se ramasse, Du géatit cuirassé veut aborder la masse, 1^'homme à son tôûr boôdit, et l'armée a frémi De le voir d'un élan franchir son ennepii; Il semble, en variant la lutte épouvantable. Ajouter l'ironie à sa force indomptable. Plus grand que son danger, ce coeur que rien n'abat
Semble amuser les siens des phases du combat. Son pesant gantelet de fer, arme mortelle. Comme le ceste antique au bras puissant d'Antelle, Repousse le lion, ou tombe à coups pressés Sur sa tête sauvage et ses flancs hérissés ; 11 le frappe, il Taccable, et, tout rouge d'écume. Le jette, haletant, sur la terre qui fume; Puis, de ses larges mains le sabissant.au cou, A la place du cœur vient poser le genou.
Le lion terrassé ne rugit plus, il râle; De ses flancs cave;^eux la plainte sépulcral^ . S'affaiblit, s'affaiblit sous le genou d'acier. Sa langue saigne et sort du fond de son gosier ; Sa force convulsive à tout moment décline ; L'air ne vient plus dopner la vie à sa poitrine ; Ses pattes, dont là griffe a perdu son ressort, Tremblent, en s'allongeant, d'un tremblement de mort; Et son flanc se convulsé, et sa large crinière Ne peut plus secouer son voile de poussière; Et l'on entend au loin, comme entre deux étaux. De son thorax rompu crier tous les grands os. Mais son faible regard, lorsque son sang ruisselle. Consacre à Jeanne d'Arc sa dernière étincelle ; Il se pose sur elle, et, tout mouillé de pleurs. Semble dire : .
— Nous seuls nous plaignons tes malheurs.
CHANT XIÏ. 433
Du jour que je te vis, j'adorai ta présence; Ton œil fut si serein qu'il dompta ma puissance!.:. Tu vois, étendus là, l'Arabe et son coursier : Pour t'aimer plus longtemps, moi je meurs le dernier. Les Français auraient dû nous prendre pour modèles : Si les rois sont ingrats, les lions sont fidèles, Et, depuis saint Jérôme, ont mérité l'honneur De protéger toujours les élus du Seigneur. Vierge, regarde-moi mourir pour nous connaître ; Juge par le lion des tendresses du maître! Régarde-moi mourir,. et, près de Noëmé, Juge si le désert méritait d'être aimé! - —
Et, se tenant fixé sur la jeune martyre. Voilà ce qu'un regard du lion semblait dire ; Ce triste et long regard est son dernier adieu! Son vainqueur, plus ardent, presse sa gorge en feu ; Et de ses yeux, couverts des ombres étemelles, Fait jaillir en riant les sanglantes prunelles. Il est mort!... T^ géant, grandi par ses lauriers, Le jette, comme im plomb, atix pieds de ses guerriers; Et, cherchant l'héroïne en pleurs sous sa bannière. On entend les Anglais s'écrier :
— Prisonnière ! ! ! —