‹ Jeanne d'Arc; tragédie en cinq actes et en versChapitre 20 sur 55 · DE COMPIÈGNE · texte numérisé non relu

DE COMPIÈGNE

Déjà depuis^neuf jours. Jeanne d'Arc voyageait Pour couvrir de son nom des murs qu^n assiégeait. Elle entra dans Compiègne.

£t, vers le mal poussée, Du sacre de son fils la reine courroucée

Vint sonder la forêt dont les panaches verts. Ombrageaient les remparts à notre armée ouverts. Toujours la jalousie, avec sa flamme vaine, Au plus profond du cœiir la mordait veine à veine* Blessé du même amour/ toujours- son Noëmé, Sous les drapeaux du roi dans Compiègné enfermé,

378 JKANNE D^ARC, GUBBRÎERE.

Lui venait apparaître. . . et son pâle ministre, Marchant à ses côtés* dans lé sentier sinistre, Trémoitld lui disait :

— Encore, encqre un pas ; Quand je donne la main, on ne trébuche pas!

Avançons.:. — : - - .

La foi*ét cachait dan^ ses ténèbres.

Édifice hanté -par des esprits funèbres^ ' Édifice maudit jusqu'en ^ fondements, . Une tour en ruine^ et dont les nécromants Avaient, sous les longs btas dela'roncè et du lierre^ A vec' un stylet noir Oonstellé^chaque pierre . Trôiivànt ce lieu propice à leur projet hideux, La reine et Trémoa^ld s'y cachèrent tous deux ;

Tous deux y méditaient la fi\ort de k guerrière. .

Un jour le vieillard dit;-" * > . r-

' ' • ' . » — A travers la dairière Voi«-4ui noo loin des'inurs^ ces grands chênes épais Dont nul cambat sanglant ii'oèe troubler la paix ? Tous ces flottants arceaux que nul Anglais ne garde*,

Que là Seine protège et que ié ^i^rA regarde?

Coui^ visiter ce^iéu. • .' Jeanne. #Af6 y viendrai

Sous oe^fer constellé Jeapne d^Arc tombieira.

J'ai durant qjiiatr^ nuits, pour en trèiûper la lame, (rrité les gisons, d'une infernale^fla^me; •

CHANT XJ. :n«

J'ai durant tjuatre nuits prépare lentement -

Les ittGantations. 3Ur le creuset fiimanjt. v

Reine, prends donc ce fer... —. -

.: ' ^ Et la reine^-^voilée,

Courut du lièii fiitàl explorer çliaque allée.

Elle marché^ elle sluit les cliemins tdPtueÙK, • N'entendant que son.cœwriaiix bonds Uimulcueiix^ ;

N'ayant pour se guider^quë son -œil qui.flàmboiç; - Ain^ ya la lionne aùrdev^nilde sa proie; . L^iai^inct du sang conduit Time et: l'autre à leur f>u t.

Dans la route dii meurtre il n'çst pas dé débuts Dn mal comme<lu bien Içs^ecre^s solâit hijbiiûQS : • .V Isabelle, toujours ^ut trouver ses viètimeal ' ; '

Et pourtant cette fois, allant porter la inoTit, * ♦. Ses deux ^piedis s'arrêtaient^ comme £iyaLiit.dti'rein.ord !. Non : c'était u ne cràififee, uBe.0rainte subite^ / . Seul, sentiment hamaiii dan t <«on àn»e palpite ^ . Pat* l'hésitatioU ses regançU obscurieis • . . • ' . ; Des ^rofondewrs dtt bois. .sefevakint^. indécis, -.

Vers le ciel ; ina^y hélas! même au miroir cétesjte, ' .

•Us ne pinmt; trouver que leur reflet &nèste! . ^r- .

Ce ciel y où; des regaixb libres d'ô^ts tromp^t's

N'auf^ieBt.Tu.qu'un '<5hak>s.de fûyaaîtès.vapeq^s,; *

Aggmvant, irritant des' niaux fàiis allégeance^ : - Devient pour là coupable «ji monde dé vengeance;. Son passé ^y retrace^ et, les deux yeux ouverts,.

380 JRANNK lîARC, GUERRIÈRE.

Elle voit de ses nuits lesTêves dans les airs. Sa pensée, inventant la forme des nuages, Des enfers dans les cieux transporte les images ; Et ces blocs vaporeux, par la terreur sculptés, Des forfaits d'Isabelle ont les difformités. I^a reine eut peur devant des brouillards! . . . Un nuage S'élevait gigantesque au-dessus du -mipage ; Elle le vit grandir encore; et s:es contours, Profils plus élevés que les plus hautes' tours. D'un feu rougeâtre et vif par degrés s'animèrent ; Il prit des traits humains; des membres se formèrent. Une femme, au maintien tiobtement attristé. Domina rhorizoti dans soi! immensité; Et, comme pour cacher une large blessure. Laissa sur son beau sein tomber sa chevelure.- Elle avait une armure, et ses deux pieds pâlis S'appuyaient sur un globe empreint de fleurs de lis. Un cercle d'or pressait $a taille haute et svelte; Son bras portait encor le bracelet du Ceke; Elle avait le regard de l'aigle et du lion. * Comme le bouclier du vainqueur d'IIion^ L'orbe du sien offrait des signes, des trophées-, Travail dont les secrets feraient honneur aux fées! .Sui» un large fond noir on y voyait gravé Le sceptre d'Irminsul-, sous- un dolmen trouvé; Le beau Loys, mourant à l'ombfe des grands saules ; La harpe de Norma qu'applaudissaient les Gaules; Le coq de nos aïeux, si hautement porté;

Au lever du soleil chantant la liberté.;

Les faisceaux qu'autrefoii&y Vainqueurs de rAllemagné^

Aux murs du Capitole avait pris Charlemagn^ ; ^

La hache que Clovis^ en ses fou^eux élans, /

Lançait sur tous les fronts à se. courber trop lents;

Et du sol de l'Europe 9 où brillait roriflamme,

Mahomet s'enfuyant sur les. pas d'Abdérame;

Et le cor dont sonnait Roland, le paladin;.

Les rosaires bénits dans, les eaux du Jourdain ,

Et mille autres objets, qu'en cette heure, suprême

Ij'amazone sanglante adoptait pour emblème :

C'était la France, belle et forte en sa.beauté, .

Gardant dans sa -douleur toute sa dignité.

Un éclair de l'orage avait formé son glaive^

Apparaissant. dans l'air comme un belliqueux rêve;

Sa ceinture partait les. clefs de- cent cit«s

Qu'elle gardait éncpr dans ses adversités ;

Sur son écu d'or fin sa devise tracée

Offrait ces mots vengeurs : -— Isabeau m'a bi^essiSeI —

Et de cette blessure un long fleuve de sang

Tombait^ et sous ses pas allait; s'élargissant;

Il en venait toujours et de. la même place. ^

■> ' ^ Bientojt ce fîit un. lac. uni comme une glace. Comme une. glace immense; Isabeau putsy voir!-.. Ce n'était plus ici ce somptueux mu'oir, De perles encadré, qui toujours en liommage, Pour enchanter ses yeux, lui jetait son im^age,

383 JEAiNNË DARG, GUERRIÈRE.

Alors qu'elle venait parmi ses vingt amantâ Distraire s^s remords au brait i)e leurs serments. En gardant à ses traita leurs ligiieis artistiques, Le miroir formidable, axi^ reflets' fantastiques, Phénomène changeant, d'un autre avant-couteur, . Lui montrait to. beauté dans toute son horreur; Ety pour épouvanter la Messalineinfâmey Impreignait le démon sur les traits^ de la- femme. Du mirmr orageux TéclatJalpudrQyait; ' Elle pouvait s'y voir eomme.Dieu la\ voyait^ ;. . Et juger un moment^ ^^ ce n^était.pàs un songel— La hideixr que sa lèvre ava^t prise au mensonge.

Oh! combien Tceil humain contient d'obscurité

Lorsque d'une envelofjpé'-il -juge la beauté,

Et que dans chaque trait il ne peut reconnaître

Ce que vient y graver l'ame,- essence /de Tetre!

Ohj €ombijsn Isab^u^ dans sod sein ténébreux,

Sent d'épeuvaiitements devant le masque affreux!

Contre sa propre image ep fuPeûr ^éî, ,

Elle s'abhorre autant qu^elle s'était; aimée ;

Car même te méchant j qu'on a vu tout trahir,

Ne sait rien de la haine avant de se hatr!

Ety pour le- consumer, ce-fen de l'anilatthèine,.

Cette haine .fi besoin de se prendre à lui««mêmel...

Le sang coulait toujours;, il coulait à torrent;

GHANT XL 388

Maiâ/ par degrés, le lac devîilt moins transparent. A force de saigner du fond ^e sa poitrinéy Comme s'évanouit une trombe marine Lorsqu'un boutét lancé sur l'humide géant s Fait écouler sa vie. au sein de l'Océan* Le sf^tre symboli(|ue, à :1a vaste bliessure^

S'évapôra-«.. Du lac toutQ.la massé impure

Grossit, roulant des morts, dans ses sanglantes eaiix.;

Et tous ces trépassés, funéraire chaos,

Sont les fik que là France, avant les représailles, .

Vit tomber de son sein sur vingt: champs de batailles.

Le vent de la* justiçe^ agite cette mer

Où tant de trahisons jettent leur fiel amer ! -

A tout instant .plus lourde, à' tout instant plus large,

Caravane de flots- que le crime surcharge.

Chaque vague en fureur de ce gouffre écumaQ.t

Vers la reine Isabeau s'élaiH^ incessamment.

L'une n'attend pas l'autre, et sur la i?fier immonde

Ses i^ves ont donné lleurs moûvémcoofts à l'txnde;

Ce sont des corps sans tétè et. d'osseux bataillons.

Plus nombreux: que les grains de blé dan^iios sillons!

Les cadavres impurs que porte dûique lanie

Lui semblent moins flétris et moins mOrtsque $on âme,

Et l'affreux: tableau .montre à scm eéil effrayé

La bleuâtre pâleur du jeune homme noyé

Que l'on vint arracher dé sa couche, à Vincenne,

Pour qu'il passât ses nuits dans le lit de la Seiiie!-

Puis sUr^t tout au loin, vague dans son contour, Une tête d'hyène, aux ailes de Vautour, Volant, volant en rond sur le lac dii carnage Où dans des flots de sang le jeune homme surnage. La faim crispe sa face, et^ lambeau paT lambeau. Des cadavres épars ce monstre est le tombeau.; Mais quand il vient toucher le jeune homme bleuâtre. Effleurant sa pâleur d'une lèvre idolâtre, Ses ailes de vautour l'embrassaiit à moitié, Il tressaille longtemps . d'amour et de pitié. Et de ces autres morts la foule sans suaire S'éloigne j avec horreur, du baiser mortuaire. Et l'hyène lui dit :.

—•J'aime, ô mci» jeune amant, A ranimer la mort dans un.embrassement.

Ne reconnais'-tu point ta belle bien-àimée? Ce lit sanglant n'^est pas ma couche parfumée De Vihcenne... oh! non, non l mai^ on s'y trouve heureux; Il n'est pas de tombeau pour deux cœurs amoureux ! Je veux te le prouver; je veux, douce et charmante, Te redonner la. vie à force d'être aimante! Je veux, entendsi-tu bien ? que la nymphe des eaux Meure de- jalousie au fond de ses roseaux. Comme rabeille aux fleurs qui parfument la plaine, Je veux noyer ma lèvre au miel dé ton haleine! Pourquoi m'avoir quittée avant le point du jour? Ton front a-t-il pâli sous un baiser d^amour ?

Ton immobilité ii'est-elle qu'un mensonge? Fermes-tu tes beaux yeux pour me revoir en songe? Dans les eaux de ce fleuve où t'a jetë le roi, Ijes nénuphars dormeurs te parletit-ils de moi? Oh! viens... je me consume en larmes inutiles..,—^

Elle dit ; et voilà que d'étranges reptiles, Pareils aux animaux incertains, tiuageux / Que voit le microscope au fond des lacs fangeux^ Pullulent sur lès flancs du cadavre... Us grandissent; Autour du monstre ailé leurs longs plis se toidisseiït, Et leurs enlacements sont venus déposer Sur sa lèvre amoureuse un verdâtre baiser.

La sinistre Isabeau, durant la longue scène, Écho de ses amours au palais de Vincenne, Avait, sans reculer, suivi les mouvements Du monstre dont les yeux «n cratères fumants S'entr'ouvraient... O terreur! cette tête est la sienne; L'image du miix)ir a passé sur l-hyèné; Ce sont ehcor ses traits que dans Téloignemerit Son regard n'avait pu voir que -confusément.

O Dante Alighieri ! toi qui sus toutes choses, Sombre magicien, roi des métamorphoses, Toi qui nous retraças le grand défi rampant. Duel transfot'mateur de l'homme et du serpent;

380 JEANNE D'ARC, GUERR1ÈBE.

Toi qui fis^ dans la nuit dont rien ne nous délivre, Le code de l'enfer des pages de ton livre, Je t'implore aujourd'hui, prête*moi ton soutien! O maître! mon prodige est plus grand que le tien. Explique-nous pourquoi deux natures rivales, De leur éloignement comblant les intervalles. Viennent se rapprocher, s'unir, se pénétrer, Et, sans que le regard puisse les séparer. Offrent dans un seul tout, effrayant phénomène! Le type de la bête et de la face humaine? Parle, et si tu ne peux me prêter tes clartés, Levons tous deux plus haut nos yeux épouvantés; Demandons ce secret aux essences premières Qui le tiennent de Dieu, lumière des lumières l

Devant ce ciel, d'objets funèbres obscurci, La reine parricide, en se voyant ainsi. Voulut fermer les yeux,., vains efforts! sa paupière Refusa d'obéir, et lui sembla de pierre. Sous ces sanglants tableaux, mirage aérien. Son horreur aux regrets ressembla-t-elle en rien ? Nul ne le peut savoir; mais les images sombres. Par degrés, sous son œil, éctaircirent leurs ombres « Les épouvantements semblèrent s'éloigner; Les cadavres récents cessèrent de saigner; Autour de l'horizon l'orage fit silence; Le tnonstre qui portait la double ressemblance

CHANT XI. znl

Pâlity et, dlsabeau diminuant la peiir^

Une forme placide, une sainte vapeur

S'éleva, s'étendit au-dessus de sa tête,

Comme 1 aube d'un jour que Dieu prend pour sa fêt€f\!

La céleste vapeur à flots purs répandait

D'indicibles transports sur qui la regardait;

Sa blancheur triomphait des images funèbres ;

Elle avait plus d'éclat que le mal de ténèbres;

Car cette forme heureuse, ineffable, c'était

L'image du Sauveur que le ciel reflétait.

Il venait, il venait, ce Dieu de tous les âges, Portant sur son épaule une croix de nuages. Poser ses deux pieds nus sur l'orageux tombeau , Emblème renaissant des crimes d'Isabeau : C'était son piédestal et presque son Calvaire ! Son regard tout-puissant n'avait rien de sévère. Balancé dans les airs, son sceptre de pardon. Comme un grand arc-en^iel qui bénit l'horizon, S'abaissait vers la terre, et de sa chevelure Le voile pacifique ombrageait la nature.

— A la droite du Père, 6 femme! je t'attends. Tu ne m'as jamais vu, regarde-moi longtemps; Regarde-moi toujours, ô femme condamnée ! Celui que je visite ainsi meurt dans l'année. —

Si)*

388 Jeanine d'ârg, guerrière.

Jésus dit, et Bientôt la pâle TÎsion De ses traits rayonnants changea l'expression. Ce ne fut plus le Dieu doux comme la colombe; Ce fut le Dieu souffrant ^ triste jusqu'à la tombe! Le Dieu dont Madeleine, à force de douleurs^ Réfléchissait les traits dans toutes ses pâLeai*s. Jamais depuis lé jour oii, roi du sacrifice, Pour pleurer de plus haut montaht à soii supplice^ Les deux brais étendus, dans l'ombré agonisant, Sa force transforma le monde en l'embrassant; Non, jamais sa pitié, signe que rien n'efface. N'imprima plus avant le salut sur sa face ; Jamais front n'apparut plus triste que. le sien! Ce fut le Dieu souffrant que vit le Titien Lorsque, pour s'élever jusqu'aux douleurs divines, Il trempa ses pinceaux dans le sang des épines. Ce fut le Dieu souffrant qui, sûr de remonter, Jusqu'au fond du malheur descend pour s'attester, Et qui, le regaM niome et la tête penchée, Laisse broyer son cœur, comme une herbe fauchée. Ce fut le Dieu qui vint, sous les pleurs de son œil, De Lazare autrefois entr'ouvrir le cercueil. Il pleurait!... il pleurait !.«. et de cette; rosée La reiney morte aussi, se sentant baptisée, Tressaillit; mais so(n cœur^ fier de demeurer seul, Ne voulut pas au loin rejeter son linceul ; Et l'impie Isabeau, sous son noir diadème, Isabeau n'eut pitié du Christ ni d'elle-même I

CHANT XI. 38t)

Ijà, marâtre cessai de regarder les cieux,

Et les pleurs de Jé^us moquèrent k ses yeux!!!

Elle reprit le cours des hideuses pensées £n réseaux de serpents à son cqeur epl^cées Satan dicta loraple, elle l'^GCompUra ; Sous le poignard maudit la ss^inte tombera! Quelle joie, I^bpUe, à voir la vierge austère Livrer son agonie à ton œil adultère; Et, pâle et demi-nue, en ses chastes douleurs, Aux yeux des séraphins faire monter des pleurs! Et si pour l'assister quelque archange fidèle Osait venir du ciel, en te voyant près d elle D'une aile épouvantée il reprendrait son vol.

Des pas se font entendre et glissent sur le sol. Reine, c'est Jeanne d'Arc. .. Sous de grands rochers sombres Que des rameaux épais abritent de leurs ombres, Et qu'un ruisseau, bordé de Us? dç glaïeuls bleus. Embrasse mollement dans son cours onduleux, En invoquant l'enfer, Isabeau se retire ; Elle attend la victime, et son poignard l'attice ! Mais elle l'attend seule, et son œil raOammé Se détourne en voyant l'Arî^be Noëmé Accompagner, pensif, la vierge tutélaire : Ce tableau de bonheur a doublé sa colère... Et vers la grotte obscure il s'avançait toujours,

Sans soupçonner quel spectre épiait ses amours, Sans voir sous le feuillage, aussi noir que l'ëbène, La sinistre Isabeau montant de haine en haine.

Au bord du frais ruisseau, doré des feux du soir, Le beau couple héroïque, en rêvant, vint s'asseoir. IjB, guerrière détache et dépose' sur l'herbe Son lourd casque, ombragé du panache superbe ; Puis dit en souriant :

— Chantez-moi, Noëmé, Les doux airs de l'enfance et du pays aimé. Vous êtes loin du vôtre, et moi, sous ce feuillage. Je pense à mes troupeaux oubliés au village.

Chantez un chant d'exil. —

Mais lui, de pleurs baigné :

— Nul chant ne peut fleurir dans un cœur dédaigné! Le Horeb adoré, que l'Egypte contemple.

Dont la robe soyeuse orne le seuil du temple. Quand la mort l'a surpris dans ses bois dé santal, Le Horeb adoré du monde oriental Renferme dans son sein la mystique topaze Qui du septième ciel fait descendre l'extase. Eteint l'amour terrestre, et défend de l'hymeti, Durant le mois des fleurs, les filles d'Yémen.

Oh! quand ton cœur s'endort du sommeil léthargique.

Si j'avais sur le mien cette pierre magique.

Je cesserais d'aimer;, mais, pour la conquérir,

11 faudrait te quitter, et j'aime mieux mourir !

Oui, j'aime mieux mourir, comme soùs le platane

Meurt le jeune Osmanli trahi par la sultane ;

11 meurt, il veut savoir, en quittant le spleiï,

Si l'on trouve au tombeau l'amour ou le sommeil ;

Si son ombre a des biens qui soient dignes d'envie ;

Si Ton soustrait la mort aux douleurs de la vie;

U meurt dans ces jardins où son cœur s'enflamma,

Et que de sa présence une femme embauma ;

£t tandis que, berçant dans ces heures si calmes

Leur doux nid cotonneux endormi sous les palmes.

Les oiseaux du sérail chantent la volupté

Que réserve au sultan la tiède nuit d'été.

On voit vers le mourant descendre de la nue

La tourterelle triste, au sérail inconnue ;

Des douleurs de la terre emblème gémissant.

Et qui garde sous l'aile une tache de sang ;

Elle vient tout en pleurs, secourable et bénie.

Mêlant ses longs soupirs à ceux de l'agonie,

Voir comment un jeune homme expire de langueur

Quand il porte, comme elle, une blessure au cœuri-—

Ces mots, sous son abri de platane et de frêne, Comme autant de poignards, frappaient au sein la reine, 1^ reine échevelée et murmurant toutbas :

— La mort vient! la mort vient , et tu ne la vois pa»î Toi, toi qui m'abreuvas d'un venin dç vipère^ Toi, fille de âatan que va trahir son pèrç!!! La mort est sur ta tête et ton sort m'appe^rtient ; Le démon d'Isabeau l'emporte sur le ti^nL Tremble, tu vas périr !.►. Oh! quel charme suprême De voir couler ton sang, répandu par moi-ipême! De ta perte aujourd'hui je me plaindrais au sort, Si ce n'était pas moi qui té donnais la mort; Et mon cœur ulcéré pardonne à sa souffrance En faveur du plaisir que ma fait la vengeance! Quel bonheur de te voir palpiter S0!us ce f«p. Sous ce poignard trempé des philtres de l'enfer > Mais qui doit imprégner tout le sang de tes veines D'un poison égalant le poison de mes haines! Quel bonheur de montrer, entrouvert et fumant^ Le sein qu'il idolâtre aux yeux de ton amant! De flétrir ta beauté sous des taches livides, Et de presser ton cœur entre mes ms^ins avides!. . . De nos jaloux transports rejetons le fardeau : Frappons...—

Mais, du feuillage écartant le rideau,.

Elle voit tout à coup, brûlantes sentinelles. Entre elle et Jeanne d'Arc flamboyer deux prunelles : Celles du grand lion, tout prêt à s'élancer Si l'assassin royal essayait d'avancer.

Comme le chien d'arrêt fascine, épouvantée,.

Dans le creux, du sillon la perdrix tachetée»

Le farouche gardien attachait son regard

Sur la reiae immobile et levant son poignard^

Agitant, tourmeiiitant dans une main cri«pé^

Ce poignard inutile à sa fureur trompée ;

£t croyant rassembler^ sous ces épais rameau^,

Dans l'éclair d'iin moment Téternité des- msiwç. ;

Tandis qu'au bord des eaux, -vision d'innocence,

Dans la plus tendre fleur de son adolesceâce,

Vers le firmament pur tournant ses deux grands yeux,

Comme un ange exilé qui se souvient des çieux,

De ses longs cheveux noirs voilant son cqu d'albâtre»

Les deux mains 3ur son coeur pour Tempécher de battre,

L'héroïne écoutait, sous un signe de croix,

Les plaintes de l'amour pleurant au fdnd de$ bois.

Recueillait dans son sein, loin des regards du monde»

L'humide rêve éclos des murmures de l'onde,

£t, joignant un soupir à ceux de la forêt,

Sur son beau casque d'or posait un pied distrait ;

Tandis qu'à deux genoux, sur la moire des mousses»

Tout entier au désir qui fait les vpix si dQuces,

Noëmé, prolongeant son discours enchanté.

Tremblait, comme dans l'air le feuillage agité.

— Oh! nie faudra'-t-il donc mourir de mpn servage? Le collier que je porte, en signe d'esclavage, Ressemble au cercle noir dont la lune^i à minuit, Attriste sa blancheur quand l'orage la suit.

Oh I qu'un Dieu moins cruel te parle et te conseille ! Sois-moi plus indulgente, et fais comme Fabeille Qui, nous blessant parfois en descendant du del, Couvre sans le vouloir la blessure de miel. Mais, s'armant de rigueur, ton œil sur moi s'attache, Tu veux être pour moi, guerrière au blanc panache, La fleur de l'aconit, fleur au venin puissant, Et qui porte à son front un casque menaçant. Prends pitié He mes pleurs, que ta voix me rassure; Ne dis pas à la mort de guérir ma blessure ; Ton sourire est si doux, si pur, si gracieux! Ne m'ôt'e pas la vie en détournant les yeux;. Ne laisse point l'amour, 6 Jeanne d'Arc ! 6 femme ! Me porter au sépulcre entre ses bras de flamme; Ne laisse point mes pas, qui tressaillent d'effroi. Rencontrer un abîme en s'élançant vers toi ! L'amour dans vos climats n'a que des lueurs vaines ; Votre ciel de glaçons, qui descend dans vos veines, N'allume point en vous, de langueur en langueur, Cet orage souffrant qui saigne au fond du cœur. Vos fleuves, s'épanchant sans fureurs vagabondes, Ne roulent point la vie aux tiédeurs de leurs ondes, Et vous ne sentez point, durant vos nuits d'été. Dans vos fleurs, sans parfums, vivre la volupté ! Tout, jusqu'à vos poisons, sur votre sol s'énerve ; Mais notre ciel de feu tient pour nous en réserve Des transports que jamais le temps n'affaiblira, Et suspend sur ses fils les feux du Zahara.

CHANT XI. a»&

Le Niger embrasé jette dans hos artères

L'impétueux élan de ses flots solitaires.

Messager de terreurs et de destructions^

Le sémoun sous ses flancs couve nos passions,

Et, du désert en flamme éparpillant la poudre,.

Dans un sang amoureux fait serpenter la foudre.

En vain dans les combats j'use en entier le jour^

Chaque éclair de courage ajoute à mon amour!

Quand je $uis à. tes pieds, change tes blanches ailes

Qui font planer leur vol. loin des amours mortelles;

Sois ma colombe et non mon ange ! . . . Écoute-moi :

Un jour d'enchantement écoulé devant toi

Vient me faire oublier la victime elle-même ! . . .

Je ne veux à mon front, au lieu de diadème,

Qu'un baiser de ta bouche... Oh! dans nos entretiens,

Que je sente languir mes regards sur les tiens !

Si tu ne réponds pas, au moins daigne m'entendre;

Donne à ta douce lèvre un silence plus tendre ;

Viens enchaîner tes pas à mes pas voyageurs.

Les empires souvent trahissent leurs vengeurs !

Charles t'admet à peine aux fêtes qu'il ordonne ;

I^a mère te menace et le fils t'abandonne ;

Et, dans ses voluptés encore enseveli,

En retour de la gloire il t'accorde l'oubli.

Vaste comme ton âme et comme elle limpide,

I^a mer emportera notre esquif plus rapide.

Et nous irons, bien loin d'un monde suborneur^

Demander au désert le secret du bonheur !

Le désert, avec toi, n'est pas la solitude; C'est d'un charme idéal la brûlante habitude ! Le désert ne doit pas t'inspirer de l'effroi : Il a des oasis que Dieu créa pour toi; Des mirages de pourpré et que le jour coloi^e. Comme des pavillons qu'un roi puissant $^rbore; Le désert a des nuits si belles, que les cieux Semblent, en rayonnant, s'approcher de nos yeux. Et que je croirai voir, heureuses et sans voiles, Autour de ta beauté descendre les étoiles ! Oh! partons... L'existence a des parfun^s pour nous; J'ai besoin d'une vie éclose à tes genoux ! Laisse-moi, la première entre les filles d'Eve, En te le dédiant diviniser mon rêve ! . . Comme le Nil, avant dé féconder ses bords. Roule un flot souterrain dans l'empire des morts, Et, roi mystérieux du gouffre qu'il se creuse. Cache aux yeux du soleil sa source ténébreuse, J'ai longtemps dans mon sein, loin du soleil si beau, Renfermé mon amour, ainsi qu'en un tombeau. Enfant, tu le sais bien, je n'ai pas dit : — Je t'aime! — Je me suis prosterné sous l'onde du baptême ; Je me suis fait chrétien comme toi, ma beauté, Pour mieux vouer mon âme à ton éternité. J'avais cru que ton Dieu,^ dans la pieuse enceinte, Eteindrait mes tourments sous le froid- de l'eau. sainte; J'avais cru que ton Dieu, jaloux de son pouvoir. Sans mourir de mes feux, m'apprendrait à te voir.

CHANT Xî. 897

J'ai des cloîtres déserts traversé les ténèbres ; J'ai reposé mon front sur les marbres funèbres, Ety de tant de douleurs remuant le cliaos, A tous les vents du nord j'ai jeté mes sanglots ! O femme! c|uelquefoià, lîas de mon esclavage, Vieilli de désespoir à la fleur de mon âge,. J'ai voulu t'^oublier; oui, j'ai, dans ma fureur. Voulu par le néant m'affranchir du malheur! Démence!... illusion, moins forte que tes charmes! L'épine des tourments grandissait soiis mes larmes; Et je ne voyais point renaître^ loin du jour, L'étoile de mon ciel; éteinte dans l'amour ! Quelquefois j'ai voulu j moi, fils de l'harmonie^ Éveiller contre tordes accords d'ironie, Et, rougissant d'un feu qu'il fallait étouffer, Insulter ton image afin d'en triompher ; Mais j'essayais en vain ; mais la voix des poètes Expire, sans l'amour^ en syllabes muettes ; Et la muse rentrait dans mes esprits troublés Pour remplir de ton nom ses palais étoiles ; Pour m'emporter vers toi dans sa course infinie; Pour raviver ma plaie au souffle du génie ; Et de ses dons perdus m'annonçait le retour, En donnant à mon luth les frissons de l'amour!!! —

Ainsi parlait l'Arabe, en arrosant de larmes I^e gazon vert où Jeanhe avait posé ses armes, Et du casque d'or piîr, aux brillantes couleurs^

I^e panache ondoyant s'inclinait sous ses pleurs.

Et la reine entendait. . »

Et sous le frêne assise, Sans le savoir peut-être, un montent indëdse,^ Jeanne d'Arc s'étonnait d'écouter si longtemps La voix du jeune Arabe et celle du printemps. Toute à l'enchantement de cette solitude. Sa pose rappelait la rêveuse attitude Que dans notre Lutèce, à son œuvre attaché, Le génie inventa pour embellir Psyché, Alors que commençait l'épreuve solennelle Que l'immortalité voulait subir en elle ; Alors qu'elle sentait sur son front se poser De l'Amour, son amant, l'invisible baiser.

Autour du couple ému tout languit, tout soupire ; L'Amour -sur le printemps vient fonder son empire. Aux pointes des bleuets il $emble étinceler; Avec le rouge-gorge il se plaît à voler; Et, sous les chauds baisers du soleil qui les dore, Dans la rose complice il s'empresse d'éclore ; Il agite, il enflamme, au pied des grands roseaux,- L'insecte palpitant sur la gaze des eaux ; Son haleine a bercé le nid des tourterelles ; Dans le cri des oiseaux et leurs battements d'ailes, Dans l'éclair du regard, dans la sève des sens,

Dans les hymens voilés des lotus frémissants, Comme celle de Dieu, sa force se révèle. Craignant d'ouvrir son âme à cette âme nouvelle, I^ vierge enfin répond :

— Ami, reprends ta foi ; Les souffles de ton sein sont trop ardents pour moi ! Laisse-moi la pudeur, perle des choses maintes. Après celle de Dieu, la plus belle des craintes ! Laisse-moi la pudeur, mon trésor, mon seul bien, La première leçon de mon ange gardien.

A ses austères lois que je reste asservie. Je ne veux pas savoir si l'amour est la vie ,

Je ne veux pas savoir si son enchantement

Vaudrait mieux que les pleurs donnés à mon serment;

Je ne veux pas savoir, martyre de la France,

S'il est quelques regrets plus forts que l'espérance;

Et, quand d'un triple airain il s'est enveloppé.

Ah ! ne m'apprends jamais que mon cœur s'est trompé !

Laisse-moi la pudeur, beau Noëmé... 'Silence!...

Dans la maison de Dieu l'Angelus se balance ;

Oh ! viens sanctifier les derniers feux du jour :

La cloche des chrétiens, réveillant de l'amour.

Agitera sur nous, dans la nef où l'on prie,

Cet air vivant du ciel que respire Marié!

Marie, ange envoyé pour rétablir nos droits,

Pour appuyer notre âme aux forces de la croix;

Dont le pied rayonnant créa d'autres étoiles,

Qui changea l'avenir en abaissant ses voiles,

Et qui vint, étrangère à tout terrestre feu,

Nous apprendre comment la femme porte un Dieu ! . . .

Je porterai le mien ... —

Et l'héroïne austère, Ramassant son beau casque oublié sur la terre, Marche^ tandis qu'aux cieux chante un groupe d'élus, Vers le clocher grisâtre où tinte l' Angélus.

— Ton œil de sa fierté reprend les étincelle^ ; Le volcan de l'amour n'a pas noirci tes ailes, Beau cygne, qu'un lac pur berce dans sa fraîcheur; Chaque épreuve nouvelle ajoute à ta blancheur. Tu viens de triompher, pour régner où nous sommes^ Du plus grand ennemi qui triomphe deà hommes, Et qui dresse pour eux, dans un autre jardin^ Des pièges qu'envierait le tentateur d'Éden !

Tu viens de conquérir, sous des souffles de rose, Le plus beau des rayons de ton apothéose, Le plus beau des saphirs qui parent au saint lieu Les fronts transfigurés sous un baiser de Dieu. Ton cœur ne flotte plus dans des désirs contraires ; Il attend pour aimer d'être pariiii ses frères, Et ne veut s'entr' ouvrir, loin du terrestre jour,

GHANT Xï. 401

Qu^au seul astre allumé pour féconder l'amour.

Marche... grandis toujours dans t^étte lutte étrange : Le spectre du malheur va remplacer ton ange ; Tu vas te trouver seule, et nul céleste don Ne viendra consoler tes heures d'abandon. La victime apprendra, ^ien avant qu'elle expire. Ce que peuvent peser les crimes d'un empire, Lorsqu'elle vient, semblable au Sauveur de<^ion, Monter tous les degrés de l'expiation ! —

Ainsi chantent les cieùx.. . .

Cependant Isabelle, Libre enfin du lion que l'esclave rappelle,^ Sort de la grotte sombre, et, pâle encor d'horreur. Son hideux désespoir surpasse sa terreur^ > Elle vole, emportant le poids de Son supplice, Vers la tour où l'attend son magique complice.

— Voilà donc, ô vieillard, tes vaifis enchantements ! T'avais-je demandé ^d'augmenter mes tourments? Ne fais-tu donc mou voir>. vaincu par une femme. D'autre enfer que celui que je porte en mon âme ? Fidèle à tes leçons, je devrais t'immoler Sous ce fer impuissant que tu vins consteller; Mais aux murs de Paris Isabelle commande !

Déjà pour ses gibets Montfiuicon te demande ; On viendra te chercher de ma part... —

Elle dit, Monte le coursier noir du nëcromant maudit, S'élance... Et, sous les feux que la lune reflète, Trémoald : .

— Ton gibet n'aura pas mon squelette ! Pars : je veux, au long bruit d'un chant mélodieux, D'une fête aux flambeaux- honorer tes adieux. Dans l'empire du mal va régner sans rivale. Pars : j'attache l'enfer aux flancs de ta cavale, Et noue autour de toi, pour payer tes mépris. Ses crins ensorcelés, tressés par des esprits. Pars... Et moi, dont le sort touche à l'heure prédite. Pour ma dernière nuit prenant la tour maudite, Couronnant mes exploits d'un trépas surhumain, Je<;ours l'escalader, IHncendie à la main. Lucifer m'envierait le trépas où j'aspire! Je veux que mon tombeau ressemble à son empire;. Je veux ici, tout prêt, à changer d'univers. Essayer de périr comme on vit aux enfers; Et je prétends entrer, sans boussole et sans rame. Dans l'océan des morts sur un vaisseau de flamme! —

Il dit ; et, saisissant un grand pin résineux, L'arrache, sans effort, du terrain sablonneux,

Allume ses rameaux, monte sur la ruine Que de ses jets ardents le grand pin illumine; Pâle, hideux, tout prêt à mourir en damné, Le balance un instant sur son front décharné, Le lance; et, comme on vit Néron, ivre de joie. Chanter sur Rome en feu le dernier jour de Troie, L'effroyable vieillard, de moment en moment, Rit, et de la forêt chante l'embrasement. Sur la noire ruine ou son destin s'achève, Il semble avoir atteint le sommet de son rêve; Il semble avoir, du haut du piédestal brûlant, Pris l'aile de la mort pour son dernier élan.

— Lorsque j'allais, avec de magiquç^ paroles, Tout seul suivre la nuit les rouges flammeroles Qui, pour les trépassés, dansent sur les tombeaux, J'aimais leurs feux errants; mais ceux-ci sont plus beaux! Soleil, ne reviens pas!... O nuit, sois sans rosée!... De ces bois résineux la fureur embrasée A passé dans mon âme, et je puis, satisfait, Chanter en plein enfer tout le mal que j'ai fsiit. Venez, puissants esprits qui peuplez mes royaumes : Ce volcan végétal a besoin de fantômes! Venez tous le peupler. . .venez. .. Nous vous chargeons De sonner l'incendie aux beffrpis des donjons! —

Il se tait... et le feu redouble, et, sans entr'actes. De son fleuve indompté verse les cataractes.

Le coursier d'isabeau, comme si ce signal Le forçait à tourner dans un cercle infernal ^ S'élançait, fasciné pai* le vaste incendie, Autour des jets brillants de la flamme agrandie ; Cherchant à respirer hors des brûlants réseaux, Dans l'atmosphère ardente il ouvrait ses naseaux. Galop surnaturel, ronde farout^he, immense. Galop prodigieux de la' peur en démence^ A travers les halliers ils allaient, ils allaient ^ Les quatre pieds de fer sur les cailloux volaient ! Isabelle tournait dans la terrible zone ; Le galop du coursier sous son crâne résonne. Dans cet élan pressé par l'aile des démons, Comme un éclat de foudre au sotnmet des grands monts, Ou comme les bruits lourds, quand leur forge s'allume, De trois cents forgerons qui tonrmeâtent l'enclume. Et les rameaux penchés de^ troncs aux mille nœuds Ne peuvent arrêter le vol vertigineux ; Les animaux plaintifs de la forêt bruyante Croient que du chasseur noir la troupe flamboyante Fend les airs, et poursuit, sur des chevaux sans frein ^ Le dix-cors gigantesque aux andouillers d'airain «

Isabeau veut s'enfuir, et de son pied de reine Imprimer là puissance à la brûlante arène ; Isabeau, qu'éblouit l'essor impétueux, Veut quitter la cavale aux bonds tumultueux : Mais les longs crins roidis de la noire' crinière

CHANT XT. 4D5

S'enlaçant à ses flancs, rattachent prisonnière Sur la croupe qui fume, et, par cent nœuds de fer, L'obligent à fournir la course de renfer.

Et toujours dans le cercle insensé, pâle et belle, La trombe fantastique emportait Isabelle ; Dans les mêmes sentiers toujours elle tournait; Un regard du maudit de loin la fascinait. La cavale volait de clairière en clairière, Les arbres frissonnaient au vent de sa crinière, £t, dans les tourbillons dont il s'enveloppait ,^ Son profil sur le& feux ardents se. découpait. L'orage était au ciel; mais d'un autre tonnerre Les roulements plaintifs serpentaient sous la terre ; £t, se tordant au loin dans ses convulsions, La forêt se peuplait d'étranges visions, - Goniihe si sous les yeux de la reine impudique S'ouvraient les profondeurs du grand bois druidique Où les premiers Gaulois venaient s'épouvanter Des funéraires dieux qu'ils osaient inventer !

Elle voit — ou croit voir — r passer sous la ramée Les blêmes bataillons d'une houleuse armée ; Elle voit — ou croit voir-^- dans cet horrible Ueu, Sur des griffons ailés qui vomissent du feu^ Des larves au corps grêle, aux masques ironiques, Grossir l'impur chaos des rondes sataniques ; Et sur tout son passé, dépouillé de bienfait,

406 JEANNE DâRG, guerrière.

Chaque apparition fait planer un forfait. Le spectre d'Orléans passe en criant :- — Inceste! -^ L'ombre de Jean sans Peur lui jette un nom funeste ; Charles Six manque seul; et, fuyant ses rivaux. Il a cédé sa place aux fantômes nouveaux ! . . .

Et Trémoald chantait :

— Durant ces jours néfastes, Rouen pour Jeanne d'Arc aura des feux moins vastes. Quel splendide bûcher!..* Mou cercueilpeut s'oUvrir : Dans les flancs d'un orage il est beaii de mourir! Moi, roi des nécromants, sous la nuit large et noire. Je donne à mon trépas la hauteur de -ma gloire ; La foudre le proclame^ et la reine Isabeau Mène en^ hurlant le deuil autour de mon tombeau. Venez, sombres esprits qui présidez aux crimes !

Jetez le pont qui va de la nue aux abîmes!

Satan se courbera sous le magicien :

Mon trône, en s'écroulant, me lance sur le sien ! —

Exhalant de son sein des plaintes convulsives, Et sur son front blêmi tordant ses maitis lascives, La reine, ivre d'effroi comme jadis d'amour, D'un monde de forfaits faisait trois fois le tour.

Et Trémoald chantait :

— Que dis-tu de la fête ?. . .

Reine, assiste à ma mort sans détourner la tête ; Et puis cours accomplir, fidèle à ton «mploi, L'oracle de malheur que je jette sur toi, Et fais tourner au sein de ma funèbre ronde Dans la seule Isabeau tous les crimes du monde! Oui, tu fus mon élève!... oui, ton cœur réprouvé, Ainsi qu'un ceuf impur par Lucifer couvé, Vit éclore de lui de monstrueuses choses : L'amour pour tes plaisirs teignit de sang ses roses!... Adieu, ma sœur, adieu ; la mort est entre nous ; Fais-toi quelque trépas dont le mien soit jaloux ! —

Et dans le cercle alors, prodige plus horrible, Les quatre chevaux noirs, attelage terrible Que l'on vit autrefois, pourvoyeurs du tombeau, Ecarteler un homme aux pompes d'Isabeau, Apparaissent, traînant la dépouille effroyable Dont ils avaient orné sa fête impitoyable'; Et les coursiers-bourreaux, dans leurs affreux élans, Ont flairé sa cavale en lut mordant les flancs. Un sang fétide et chaud pleut de cette tempête : Ce sont des bras roidis, des troncs cherchant leur tête ; Chaque dâ>ris sanglant, chaque horrible quartier. Comme si pour gémir l'homme restait entier. Prend une voix qui dit.: — Sois maudite, Isabelle! — Et l'essaim des corbeaux que leur odeur appelle,

Planant sur la coupable, à sa course attaché.

Vient d'un sinistre vol battre son front penché;

En vain dans les halliers elle se précipite,

Leur bec cherche à ronger ses yeux dans leur orbite,

Et passe tour à tour, insensible à ses cris.

Des lambeaux du cadavre à ses membres meurtris.

Les oiseaux carnassiers se sont mêlés aux gnomes,

Et l'ouragan conduit son troupeau de fantômes :

Pâles représentants du peuple des enfers,

Caravane 4e morts qui tourne dans les airs !

Trémoald triomphait des maux de sa complice « Sa tour, axe maudit du vacillant supplice, S'ébranlait calcinée ; et hii^ dans ses fureurs. Se faisant pour sa mort un horizon d'horreurs. S'écriait:

— Je suis prêt. . . voici l'heure implacable Qui doit changer ces feux en flamme irrévocable ; Je suis prêt ; l'heure sonne ! . . . elle sonne ! . . . —

Il entend Se mêler -à lairain le rire de Satan ; La tour à ce signal s'écroule d'elle-même ; 11 jette à Dieu son âme en un dernier blasphème. Et tombe, s'enfuyant, ivre d'impiété. Du haut de ses forfaits dans son éternité ! . . .

A peine il a péri, l'orient se colare Dés feux roses du jour qu'il empêchait d'éclore ; Et la reine Isabeàu sort du charme vainqueur, N'ayant plus qu'un vautour pour la ronger au cœur.

Il ■»«

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