‹ Jeanne d'Arc; tragédie en cinq actes et en versChapitre 40 sur 55 · SCÈNE IL · texte numérisé non relu

SCÈNE IL

LES PBBCBDBNTS, JEANNE D'ARC* t'RANÇOIS DE PAt7|:.£.

Approchez, dissipez votre crainte.

BEDFORT

Pourquoi sur votre front tant de terreur empreinte? Vous qu'on vit si souvent affronter le trépas !

Prince y je TafFrontais au milieu des combats... Le ciel me protégeait et me montrait la route,

BEDFORT

Vous a-t41 délaissée?

Il m'éprouve sans doute.

BEDFORT

Des guerriers, par moi-même en ces lieux entendus, Vous accusent...

JEANNE d'abc

De quoi? De les avoir vaincus?...

Je triomphais alors, et je suis dans les chaînes!

BEDFORT

Vous avez raconté qu'en la forêt des chênes

Des esprits quelquefois se montraient à vos yeux ?

Oui.

BEDFORT

Qui les évoquait? D'o^i venaient-ils?

Des cieux.

BEDFORT, avec ironie.

Mensonge!... Vos regards ont-ils suivi leur trace? Quels rayons couronnaient ces anges de la grâce?

Étaient-ils revêtus d'un long manteau d'azur?

La couleur du manteau ne fait pas le cœur pur.

BEnFORT.

La voix de ces esprits est puissante et sonore ?

jBANirE d'arc.

Elle est humble du moins, et l'entendre m'honore.

BEDFORT

Quand cette voix vous parle, êtes-vous à genoux?

Oui , j'y suis, monseigneur, bien plus souvent que vous !

BEDFORT

Est-ce une voix de femme ?

Elle est toute cëleste.

Elle parle de Dieu : que m'importe le reste? Je crains plus de déplaire aux invisibles voix Qu'à vous, duc de Bedfort, que de mes yeux je vois! J'ai mis en leurs conseils toute mon espérance...

BEDFORT

Que leur demandez- vous ?

Le salut de la France.

BEDFORT

Us briseront vos fers, osez les rappeler.

Us sont dans mon cachot venus me consoler; Et iorsqu'À les revoir je n'osais plps prétendre,

Près de moi, ce matin, leur voix s'est fait entendre.

BEDFORT

Encor !

Ce n'était point un prestige trompeur.

BEDFORT

Que vous a-t-elle dit?

•De vous parler sans peur.

BEDFORT, vivement ému.

.Vai peine à surmonter ie trouble involontaire... Daignez nous expliquer cet étonnant mystère. A vos yeux, dites-vous, Dieu s'est manifesté?

J'ai dit à Charles Sept toute la vérité :

Quand déjà les Anglais dévastaient ce royaume,

Près des bords de la Meuse et sous un toit de chaume

Mes parents m'élevaient, à coté de mes.s(»urs,

Et de la charité m'enseignaient les douceurs.

J'étais dans l'âge heureux que la paix accompagne ;

Durant le jour j'allais de montagne en montagne

Conduire nos troupeaux, ou, cherchant le saint lieu.

Chanter devant l'autel les louanges de Dieu.

Deux besoins de mon cœur, l'aumône et la prière.

Remplissaient mes instants... Dans notre humble chaumière

On me parlait souvent des maux de mon pays,

De nos princes captifs, par leurs sujets trahis.

Et moi, me confiant en la main qui délivre,

488 JEANNE D*AEC, MAfiTYRE.

Je me faisais relire, aux pages du saint livre,

]L»'histoire du berger que protégeait le ciel,

Ou Débora partant pour sauver Israël.

Mais l'ennemi parut, et nous nous affligeâmes

De voir que notre église était livrée aux flammes ;

Et je pleurai longtemps ; et, tombant à genoux.

Je m'écriai : Seigneur, ayez pitié de lious ! «

Voyez nos rois proscrits, nos villes alarmées!

N'étes-vous plus le Dieu qui commande aux armées?

Si nos fautes du ciel allument le courroux,

Ne frappez que moi seule ; oui , je m'offre pour tous.

Rendez, rendez la France à sa gloire première...

Je parlais... et soudain dans des flots de lumière,

Au bruit miraculeux des célestes concerts,

Geneviève, la sainte, apparut dans les airs.

« Tes vœux sont exaucés ; lève-toi, me dit-elle ;

<c Bergère comme toi, simple et faible mortelle,

« J'ai porté la houlette, et, priant dans mon cœur,

« Protégé nos cités contre Attila vainqueur.

ce Paris révère en moi sa céleste patronne.

« Le Seigneur te destine à la même couronne ;

« Et tu dois, délivrant nos remparts asservis,

« Dégager les serments qu'il a faits à Clovis.

« Il parle par ma voix; son ordre ici m'amène

« Il ne veut s'appuyer d'aucune gloire humaine,

« Et, n'offrant aux Français qu'un roseau pour soutien,

« Son glaive deviendra visible près du tien.

{< Pars, Orléans t'appelle en sa Adèle enceinte,

a £t le frènt de ton roi demande Thuile sainte, n

La vision céleste à ces mots s'envola ;

Mais ses feux m'embrasaient ; oui, je les sentais là !

Je portais dans mon sein sa promesse gravée ;

Je brûlais pour la palme à mes mains réservée :

Affranchir son pays est un bien précieux

Qu'on ne refuse pas, lorsqu'on l'obtient des cieux!

De ce don solennel chaque jour plus éprise,

J'embrassais en espoir l'héroïque entreprise;

Mes jours étaient troublés, mon sommeil sans repos;

J'agitais sur mon front d'invisibles drapeaux.

Et je ne pouvais voir, dans mes saintes alarmes,

Un panache ennemi sans demander des armes !

Surpris de nies transports, ignorant mon dessein.

Mes parents effrayés me pressaient sur leur sein.

Dans les bois, dans les murs de notre humble jchapelle,

Toujours la même voix : — Dieu t'attend !. .. Dieu t'appelle !

Je partis.

BEDFORT

Quels guerriers conduisirent vos pas ?

Ceux qui m'accompagnaient ne me conduisaient pas ! C'est moi qui, dirigeant leur escorte invincible. Leur montrais une route à tout autre impossible. Dans le camp des Français régnait un morne effroi ; Tous pressaient en pleurant l'exil du jeune roi. J'arrive, un cri de guerre au même instant s'élève ; De Martel dans Fierbois on court chercher le glaive ;

Nous marchons, et ma voix fait passer dans nos mngs Ces transports enflammés qui chassent les tyrans ! Voilà, prince, quelle est l'histoire de ma vie : Je n'ai point mérité qu^slle me soit ravie. Ce ciel, qu'on ose ici m'accuser de trahir, Avait tout commandé; je n'ai fait qu'obéir.

BEDFORT

Mes sens émus, mon âme à la pitié sensible. ..

FRANÇOIS DE PAU LE

De ses accusateurs l'imposture est visible. Prince, et tous ses discours. . .

HERMANGAKP.

Ses discours captieux liui sont tous inspirés par l'ennemi des cieux. Déjà depuis longtemps ma crainte prophétique Avait à Charles Sept dénoncé l'hérétique ; Mais sur un bras impie il voulut s'appuyer : Satan a des faveurs qu'il voulut essayer ! Non, Dieu n'a pas daigné raffermir la couronne De ce roi trop léger pour peser sur un trcMie, Et qui se fît trop voir indigne du pavois. Lorsque de ses conseils il exila ma voix. Croire à de tels récits me semble peu facile : Un miracle a besoin des clartés d'un concile ; Et les champs d'Azincourt, les plaines de Crécy Ont démenti les voix qu'on fait parler ici. Si Dieu par Jeanne d'Arc avait daigné combattre, Prince, un guerrier mortel aurait-il pu l'abattre ;

Et son sang aurait-il, coulant dans le ravin. Marqué d'un tel affront le bouclier divin ? Sa faiblesse de femme, en cette lutte étrange, Se fût fortifiée au glaive de l'archange ; Et si quelques succès ont précédé ses fers, Sa palme fut trempée aux flammes des enfers. On l'a vue, on l'a vue, en des antres funèbres. Se livrant impudique à l'esprit des ténèbres, Secouant dans la nuit de magiques flambeaux, D'un enfant égorgé consulter les lambeaux, Et, conjurant le sort d'une voix pervertie, Eteindre dans le sang les rayons de Thostié ! Vengeons-nous et frappons... Se laisser insulter, C'est se fermer le ciel où nous devons monter ! Il faut savoir lancer, gardiens des saints mystères, Sur l'arbre social des foudres salutaires, Et, pour purifier la ville et les hameaux, Des fruits de l'hérésie alléger ses rameaux. Celle qui, triomphant de blasphème en blasphème, Fit marcher la victoire au pas de l'auathème. De ses iniquités nous refuse l'aveu :

Trop d'indulgence nuit à la cause de Dieu ! Ne laissons pas, de peur que l'on se scandalise, Rouiller dans la pitié les armes de l'Église ; Ne laissons pas un front, sous le casque de fer, Porter impunément la tache de l'enfer!

Et craignons d'amoindrir, pour la racé futui*e, Le bienfait éternel de notre dictature.

Armé du fer des lois, le prêtre est plus puissant. Et s'il creuse un tombeau, la lumière y descend. Lorsque nous saisissons ou le glaive ou la flamme, Les blessures du corps ouvrent le ciel à l'âme ; Oui, prince, et bien souvent, sous l'arrêt absolu, Tuer un criminel, c'est en faire un élu ! Qu'à de saintes rigueurs l'Église s'abandonne, £t ne pardonne pas pour que le Christ pardonne ! Jetons au cœur coupable un utile remord ; Réveillons la prière à la voix de la mort. L'impie, en expirant, confessera son crime ; L'esprit du mal, alors visible en sa victime. Viendra, viendra lui-même écrire en traits de sang Le pacte des enfers sur son front pâlissant! Oui, je l'accuse ici de ce pacte effroyable ; Toujours un tel forfait me trouve impitoyable ; Je maudis à mon tour ceux que Rome maudit ; Jeanne d'Arc doit périr sur un bûcher... J'ai dît.

FRA.rfÇOIS DE PAULE.

Prince, je dois parler... Je ne conçois qu'à peine

Cet excès de démence ou cet excès de haine.

Sainte religion ! seul espoir des mortels,

Ainsi le fanatisme usurpe tes autels!.

11 prête sa colère au Dieu de l'innocence ,

De bûchers en bûchers ranime sa puissance,

Et, pour justifier l'excès de sa rigueur,

Il voit partout l'enfer qu'il porte dans son cœur.

Et pourquoi voudrait«-on , apôtres d'imposture ,

Transformer l'Evangile en code de torture ? Prêtres, en avouant ce sinistre dessein , Sous la robe du juge on montre l'assassin. Pensez-vous qu'il suffise à vos brigues infâmes D'allumer des bûchers pour éclairer des âmes ? Pensez-^vous qu'il suffise, hommes au cœur de fiel, De dresser l'échafaud pour étayer le ciel ? Et que, la croix en mains ^ dans vos sanglantes fêtes, Vous paraîtrez plus grands en abattant des têtes? Non , ce n'est pas ainsi qu'il faut , avec ferveur, Dédier notre Église aux clartés du Sauveur. Jésus-Christ est venu pour refermer les tombes } Son hostie a du temple ôté les hécatombes ; Son sceptre rédempteur a sur tous les humains Elevé le pardon qu'il portait dans ses mains. Et lorsqu'il vous choisit pour prêcher l'indulgence, Vous feriez du Calvaire un charnier de vengeance!... Arrière !!!... et vous ^ régent, qui siégez devant moi. Qui signeriez un crime avec un nom de roi. Pourquoi , pourquoi vouloir, à la raison rebelle , Flétrir d'un pacte horrible une palme si belle ? Non ! je le soutiendrai contre tous, en tout lieu, Celle qui rompt des fers vient de la part de Dieu ; Et, portant dans son sein une céleste flamme , Ses lauriers ont brillé de l'éclat de son âme. Sur votre jugement l'Europe a les regards.

Ah ! prince , quand Guesclin , terreur des léopards , Dan$ un combat fameux devint votre conquête ,

Edouard son vainqueur proscrivit-il sa tête? Il brisa ses liens, et y dégageant sa foi , Pour le combattre encor le rendit à son roi. Chez quel peuple. a-t-on vu poursuivre avec furie Un captif accusé de sauver sa patrie ? Et j le combat fini , depuis quand les héros Achèvent^ils de vaincre à Taide des bourreaux ? Songez-y : votre arrêt peut, c'est trop vous le taire, Marquer d'un fer brûlant le blason d'Angleterre, Et laisser sur votre île une tache de sang, De votre déshonneur stigmate renaissant.

Égorger un captif qu'on a pris dans la lice, C'est faire le combat pourvoyeur du supplice ; Et, salis par un meurtre inconnu des guerriers, Il faudrait l'Océan pour laver vos lauriers ! N^en croyons pas l'instinct d'une haine vulgaire : En ajoutant un crime aux malheurs de la guerre, Vous vous condamnez, prince, à d'amers repentirs; Mais la gloire est fidèle aux tombeaux des martyrs. De flétrir Jeanne d'Arc n'ayez pas l'espérance : Ses exploits sont sculptés au trône de la France !

HERMANGARD.

Vous protégez le crime et lui tendez les bras.

FRANÇOIS DE PAULE

Qui vient le démasquer ne le protège pas.

Dieu ! me réserviez-vous ces cruelles épreuves ?

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