‹ Jeanne d'Arc; tragédie en cinq actes et en versChapitre 44 sur 55 · LE DUC DE BOURGOGNE, JEANNE D'ARC · texte numérisé non relu

LE DUC DE BOURGOGNE, JEANNE D'ARC

BOURGOGNE

Un peuple entier dicte notre devoir :

Il exige à grands cris que Jeanne d'Arc périsse. Qu'importe qu'un vieillard, au gré de sou caprice,

Appelle vos exploits magiques ou divins? L'inquisiteur confond ces subterfuges vains! Hermangard et Tyrrel... Tu seras condamnée; Mais tu peux d'un seul mot changer ta destinée. Abandonne à lui-même, à ses vils favoris, Un prince dont les droits pour jamais sont proscrits. Du camp de Charles Sept que ta valeur s'exile ; Je t'offre dans le mien un glorieux asile ; Viens servir ma vengeance et l'ombre d'un héix)S ; Tes jours sont à ce prix ; viens. . . '

Où sont les bourreaux?

BOURGOGNE

Viens, ton père t'attend.

Fidèle à ses vrais maîtres, Il me désavouerait sous l'armure des traîtres, Ou, m'arrachant le fer dont j'armerais ma main, Ne me reconnaîtrait que pour percer mon sein.

BOURGOGNE

Les tourments du bûcher. . .

Je n'en vois que la gloire ; En triompher, voilà ma dernière victoire. Tu veux me voir trahir mon prince et mqn pays ? Ne te suffit-il pas de les avoir trahis ? Et penses-tu, m'offrant la honte ou les supplices. Effacer ton forfait en trouvant des complices?

BQURGOGNK.

Tu subiras ton sort sans larmes, sans effroi?...

Prince, en le subissant je pleurerai sur toi!

BOURGOGNE

Oses-tu bien braver le courroux qui m'anime ?

Oses-tu bien m'offrir la moitié de ton crime ? Tu veux que, de l'honneur abjurant le lien, Je partage ton sort... Es-tu jaloux du mien?

BOURGOGNK.

Moi ! que sur ton trépas je jette un œil d'envie ?

Sur mon trépas... Oui, prince, il absoudrait ta vie!

BOURGOGNE

Tu repousses la main qui pour toi peut agir ?

Je repousse le sang dont tu l'osas rougir. Les lauriers qu'a cueillis cette main criminelle Impriment sur ton front une honte éternelle.

BOURGOGNE

Ah! Dieu!!!

De l'étr^inger tu nous portes les lois,

BOURGOGNE

Je punis les Français des fureurs de Valois.

Tu livres au mépris ton nom et ta mémoire.

LE JUGEWEiNT DE DIEU. ôOî)

BOURGOGNE

Je combats pour ma haine, et non pas pour ma gloire! S'il est vrai que mon bras soit coupable en effet, Valois en succombant expiera mon forfait. Il ne m'a pas donné des leçons d'indulgence. Je voudrais pouvoir seul suffire à ma vengeance; Dans ma haine affermi, je voudrais que mon roi N'eût dans le monde entier d'autre ennemi que moi. Et qu'il sût, en tombant sous ce bras redoutable, Qu'il ne doit qu'à moi seul sa chute inévitable. Mais, puisque pour l'abattre il me faut un appui , J'appartiens à tous ceux qui s'arment contre lui. J'accepte aveuglément, ma haine ainsi l'ordonne. Les traités qu'on souscrit, les secours qu'on me donne. Je frémissais jadis au nom de l'étranger : Il devient mon ami dès qu'il peut me venger. Au sceptre de Henri j'ai promis cette terre. . .

JEA.NJVE d'arc.

Toi, nous assujettir au joug de l'Angleterre? Sais-tu quel héroïsme embrase tous les cœurs ? Sais-tu comment la France accueille ses vainqueurs ? Quand l'Anglais, en tous lieux promenant les alarmes, Invitait Orléans à lui rendre les armes. Ignorant que Dieu même allait les secourir, Femmes, enfants, vieillards s'embrassaient pour mourir, Tous s'écriaient :« Talbot dans nos murs va descendre, « Transformons son triomphe en un monceau de cendre ; « Et que de toutes parts, s'il osait approcher.

« Ses pas avec terreur heurtent notre bûcher ; « Et ne lui laissons pas, dans la cité brûlante ; « Une pierre où graver sa victoire insolente. « Il nous a commandé d'embrasser ses genoux?... « Qu'Orléans disparu lui réponde pour nous! » Voilà quels beaux élans de sainte idolâtrie Fondaient sur un tombeau l'honneur de la patrie. Tu te flattes en vain d'un coupable succès ; L'air de la servitude est mortel aux Français ! Va, j'ai pu les juger lorsque, sous l'oriflamme, Dieu me versait l'ardeur que leur versait mon âme. D'un semblable transport tous marchaient animés; Du fer que je portais tous semblaient être armés. Blois, Trêves, Saint-Denis, les remparts de Joinvilles, Te diront si leur bras sait délivrer nos villes. Oui, malgré tout l'honneur qu'on me veut accorder, Je paraissais les suivre et non pas les guider ; Et, devançant mes vœux, mon espoir, mes oracles, Leur valeur bien souvent me tint lieu de miracles!

BOURGOGiri?.

Mais, depuis que ton bras ne s'arme plus pour eux. Quels combats ont livrés ces guerriers valeureux? Leur roi, ce Charles Sept qui te doit sa puissance. Quels lauriers sont garants de sa reconnaissance? A quel danger pour toi l'avons-nous vu s'offrir? Tu lui rendis le sceptre, il te laisse périr. D'un criminel amour, à sa gloire contraire. Tes chaînes, ton bûcher ne peuvent le distraire.

LE JUGEMKNÏ DE DIEU. 5ii

Ta patrie elle-même, oubliant ton trépas...

JEANNE w'aRC.

Prince, je la délivre et ne la juge pas. Imite-moi.

BOURGOGNE

Ma haine est-elle illégitime ?

Imite-moi toujours, regagne son estime.

Tu parles de vengeance, et ne peux oublier... Venge-toi, j'y consens, mais en vrai chevalier, En chevalier chrétien!... Oppose avec courage Les bienfaits aiix affronts, la victoire à l'outrage ; De ceux qui t'ont bravé déclare-toi l'appui ; "Venge-toi de ton prince en expirant pour lui !

BOURGOGNE

Mon pèrfe a succombé victime du barbare,

Et son ombre en courroux pour jamais nous sépare.

Tu veux me ramener vers ce maître odieux ?

Tu ne fus pas témoin du pacte insidieux

Qui surprit le guerrier qu'on n'osait pas combattre !

Sous les coups des bourreaux je l'ai vu se débattre,

Sillonner la poussière, et, le fer dans \e sein ,

M'implorer en mourant contre un prince assassin.

J'étais bien jeune alors, mais, penché sur mon père,

Je trempai dans son sang mon écharpe guerrière,

Et de mes longs regrets ce triste monument

D'une haine éternelle a reçu le serment.

Vois, il est sur mon cœur.

(Il découvre sa poitrine et montre une écharfie sanglante^)

Ah ! cet objet terrible Rend présent à mes yeux l'événement horrible!... Mais ce crime odieux qui me glace d'efFroi Fut celui des partis et non pas de ton roi. Charles ne commit point cet attentat funeste.

BOURGOGNE

Son regard l'ordonna ; du Châtel fit le reste.

Du Châtel fut puni... Tu pleures un héros... Sais-tu de Jean sans Peur quels sont les vrais bourreaux?

BOURGOGNE

Charles Sept.

Les Anglais^ qui, tyrans de nos villes^ Nous mènent aux forfaits par les guerres civiles. Tout le sang répandu dans ces temps désastreux. Ce sang infortuné doit retomber sur eux. A leur or corrupteur nous devons nos misères ; C'est sur eux que les fils doivent venger leurs pères, Sur eux que les sujets .doivent venger leur roi. Ravis-leur des lauriers qu'ils ne doivent qu'à toi , Et , dirigeant contre eux ta marche triomphale, Change en drapeau sanglant cette écharpe fatale.

BOURGOGNE

J'ai juré de m'unir à leurs ressentiments.

Tu trahis ton pays et parles de serments!!!

Ah ! si les citoyens ont des partis contraires.

Que du moins dans les camps tous les guerriers soient frères;

Et, quand des factions la lutte est sans repos.

Que la gloire française ait les mêmes drapeaux.

De nos divisions tous nos maux sont l'ouvrage,

La révolte toujours finit par l'esclavage !

BOURGOGNE

Ah 1 quel est ton dessein ?

De te rendre un ami, De t'offrir des lauriers teints d'un sang ennemi. La Tamise, en son cours entraînant les couronnes, A roulé trop longtemps sur les débris des trônes ; Renvoyons sur ses bords nos haines, nos malheurs ; Entends la triste voix de la patrie en pleurs ; Que de vous réunir le bonheur m'appartienne. Ses bras te sont ouverts et sa gloire est la tienne! Ses enfants avec toi n'ont qu'un même laurier; Son prince est comme toi fils de France et guerrier : Il parle par ma bouche, il pardonne, il t'appelle, 11 présente à ta main une main fraternelle!...

BOURGOGNE

Non, tes accents trompeurs ne me séduiront pas, Et je vais en fuyant...

Je m'attache à tes pas.

Prince, ne trompe point ma dernière espérance. Que le jour de ma mort soit utile à la France;

Et, lorsque mon pays perd mon faible soutien, Que je gagne à sa cause un cœur tel que le tien. Par tes nobles aïeux, par ton juge suprême, Par ton pays, ton prince, et par ton père même, Oui! par lui qui te crie au fond de son tombeau : a De la haine, mon fils, éteignons le flambeau; «Pardonnons, pardonnons!... plus de sang, de vengeance. « Le Dieu qui m'a reçu commande l'indulgence, ce N'en défends plus ton cœur lorsque le mien se rend; « Ne venge point ma mort par un crime plus grand!})

BOURGOGNE

Mes affronts... les serments que mon cœur me rappelle..-.

Ah! je lis dans ce cœur qu'il redevient fidèle.

BOURGOGNE

Je pourrais!!!

Dieu t'invite à d'immortels succès.

Du trépas de Guesclin console les Français. De ton injuste haine abjure la démence; Ma tâche est terminée et la tienne commence. Quel honneur pour un cœur de la victoire épris. D'achever des travaux par les cieux entrepris! Tu les achèveras...

BOURGOGNE

Moi...

Reçois ce présage,

y pis tous les vrais Français voler sur ton passage,

Vois y du haut de ce rang que je t'ai réservé ,

S'incliner devant toi tout un peuple sauvé.

Je ne suis, tu le sais, qu'une faible bergère,

A l'art des vains discours ma bouche est étrangère ;

Mais celui dont la' main dispose de nos cœurs,

Dieu lui-même préside à mes accents vainqueurs;

A ton insu lui-même il me livre ton âme,

Il donne à mes transports des paroles de flamme,

Et, prête à retourner dans son sein glorieux.

Je te parle déjà de la hauteur des cieux!!!

BOURGOGNE

Toi, mourir!... Non, ce bras te doit son assistance; Il faudra que Bedfort révoque la sentence. Dieu combat pour la France et je n'en puis douter. Je cours.-.

JEANNE u'arG, rarrétant.

£s-tu Français?

BOURCOGNE.

Cesse de m'arrêter...

Ta vie...

Es^tu Français?

bourgogne.

Ta victoire est entière.

Je ne me souviens plus du meurtre de mon père. Tu viens de disposer de mon bras, de ma foi; Je crois qu'en ce moment je mourrais pour mon roi!

£t je cours dans ses rangs, quand la France m'appelle, En défendant tes jours m'acquitter envers elle!

Page 1