HERMANGARD, JEANNE D'ARC, FRANÇOIS DE PAU LE
LE PEUPLE, OABDE&.
Allons, plus de lien qui m^attache à la terre. Saint prêtre! bien souvent votre voix salutaire A béni ma jeunesse au nom du Dieu sauveur. De. mon cœur affaibli ranimez la ferveur; De la vie au tombeau le terrible passage... L'éternel avenir que la foi nous présage, Au chrétien le plus pur inspire un saint effroi...
(Elle tombe à genoux.)
FRANÇOIS DE PAOLE
Pour qui seraient les cieux^ s'ils n'étaient pas pour toi ?
La France subissait un joug illégitime,
Au Dieu qui fait les rois tu t'offris en victime,
Et tu fus acceptée : il t'appelle aujourd'hui ;
Il réclame l'offrande... elle est digne de lui !
Sa voix parle à ton cœur, son exemple t'attire ;
Ta palme s'est changée en palme du martyre,
Et ce moment rattache aux clous de Gôlgotha
La grande mission qu'une femme accepta !
Ajoutant à ta gloire une heure de souffrance.
Au prix de ton bûcher tu rachètes la France ;
Ton échafaud s'élève au niveau de l'autel.
Ange libérateur, remonte dans ton ciel!!!
(Il bénit Jeanne d'Arr.) JEANNE d'arc, se relevanl.
Peuple, j'ai demandé que pour grâce dernière Au pied de mon bûcher l'on plaçât ma bannière.
HERMANGARO.
Vos vœux sojit exaucés, elle est devant vos yeux.
Oui, je la reconnais!... Drapeau mystérieux!
Toi qui m'accompagnais aux fêtes de la gloire,
Toi qui devant nos pas déployais la victoire
Et frissonnais d'orgueil lorsque, sauvant nos lis,
L'éclair de la bataille illuminait tes plis ;
Dans les rangs ennemis nous nous lancions ensemble.
Que le même bûcher tous les deux nous rassemble :
Viens de tes plis saerés m'entourer aujourd'hui : Dieu te mît dans mes mains^ je te rapporte à lai ! Marchons!... Accomplissons toute ma destinée...
(VMe monte sar le bâcher tCBant sa iMsnière à b maia.) FRANÇOIS DE PAULE, à Tinquisileur.
Regarde-la mourir, toi qui Tas condamnée.
Des tourments du bûcher son courage vainqueur. . .
JEANNE d'arc y ag^ant sa baB«icve.
Ils n'arracheront pas un soupir de mon cœur. De ce monde mortel lorsque Dieu me retire, L'âme de la guerrière anime la martyre ; Au milieu des combats j'ai vaivicn les héros, Du haut de mon bûcher je vaincrai les bourreaux!
(Une symphonie funèbre se fait entendre.)
Mais quel ange guerrier du ciel vers moi s'élance ? Celui qui dans nos champs vint m'armer de sa fance ; Oui, je le vis jadis tel que je le revoi. Esprit de la bataille, es-tu content de moi ? Ai-je bien mérité du Dieu qui me réclame, Et me reconnais-tu dans ma robe de flamme ? Les élans de ce cœur à l'heure du trépas Sont-ils ce qu'ils étaient au mîHeu des combats?... Viens... jusqu'à mon bûcher achève de descendre; Empêche ce drapeau d'être réduit en cendre ; Trop noble pour périr, chargé de tant d'honneur. Qu'il flotte dans les cieux parmi ceux du Seigneur. France, encore un laurier!... cesse d'être sujette!...
Anglais, disparaissez , la France vous rejette, Et y de vos corps sanglants dispersant les lambeaux , Ainsi que ses cités vous ferme ses tombeaux ! Aux feux de mon bûcher j'ai retrempé sa gloire, Et mon âme s'envole au bruit de sa victoire!!!
La fumée autour d'elle épanchait ses torréùts ^ Prêtant à sa pudeur des voiles dévorants, Le bûcher s'irritait, moins brûlant que son âme! Ses cheveux embrasés la couronnaient de flamme, £t les débris épars de sa bannière en feu Dispersaient dans les vents l'image de son Dieu. On entend pétiller, sous l'ardente torture, La corde de goudron dont on fît sa ceinture ; Sur le rouge brasier se détache dans l'air Sa chemise soufrée, ainsi qu'un vif éclair; £t la douleifr triomphe, et la flamme agrandie Voit ruisseler des pleurs qu'absorbe l'incendie;
546 JEA^^E D'ARC.
Et son dernier soupir s'exhale en longs sanglots ,
Sous le feu qui la mord dans la moelle des os.
Le bourreau, s'approchant de sa tombe allumée,
Écarte avec uiî pieu la flambante ramée,
Et montre au peuple, au loin de terreur prosterné,
La Vierge d'Orléans, squelette calciné!...
Puis tout fut consommé. . . D'en haut sembla descendre
Un vent miraculeux pour balayer la cendre...
Un nouveau nom brilla dans le ciel des élus;
La démence de l'homme eut un crime de plus !
C'était l'heure où des nuits l'haleine pure et douce Balance avec lenteur, dans sa conque de mousse, L'œuf rose du bouvreuil, que peut-être demain L'oiseleur surprendra dans son nid de jasmin ; Et l'oiseWy désirant et redoutant l'aurore. Réchauffait sous ses flancs ses petits près d'éclore.
C'était l'heure où, veillant dan» son humble maison, Croyant encor sa fille au fond d'une prison, Isabelle Romjé, mère de l'héroïne.
Devant un crucifix se frappait la podtrine ; Sa prière sondait la profondeur des cieux. Bientôt un lourd son^n>eil vint peser sur ses yeux. Et, sentant dans son siein la douleur comnlé un glaive^ Elle vit un bûcher s'allumer dans son rêve ;
Et mourante elle dit :
— Je la perds, ô «ion Dieu !
Sans recueillir son souffle en son dernier adieu ! Est-ce pour cette mort qu'on me l'avait donnée ? Lorsque de mon enfant je fus abandonnée, Je ne pouvais guérir d'une telle douleur, Et je ne savais pas, pourtant, tout mon malheur!... Tu m'as quittée, enfant, et tu meurs avant l'âge, Sans avoir une croix sous les ifs du village^ Sans que je puisse dire , au seuil de ma maison : — Ma pauvre fille est là qui dort sous le gazon ! — Dans un cercueil commun nous ne pourrons descendre : Nulle terre, ici-bas, ne gardera ta cendre; Qe n'est que danà le ciel, où tu montes sans moi, Qu'on pourra retrouver quelque chose de toi. Mon enfant, mon enfant! —
Et ce rêve éphémère Devait être bien long pour l'âme d'une mère ! Dieu tout-puissant, commeat comprendre tes arrêts ? L'œil se ferme en voulant les regarder de près ; Et toujours s'accomplit quelque étonnant mystère Lorsque ton doigt levé fait un signe à la terre.
C'était l'heure où, penché près d'Agnès, Charles Sept, Comme un enfant qui dort, en ses bras la berçait. Dans l'alcôi^, aux lis d'or, la lampe d'argyrosc - Prêtait aux voluptés sa flamme bleue et rose,
ikS JEANNE DARC.
Et ses reflets changeants glissaient sur les tapis Où des amants rêveyrs les pas sont assoupis.
— Te souviens-tu du jour où nous suivions la trace, Agnès, de ce cerf blanc à qui nous fîmes grâce? Ta douce voix disait : — Beau sire, je le veux; Votre bouche royale a baisé mes cheveux, Et ne dira pas non, en ce moment... Il tremble. Comme l'herbe d amour ou la feuille du tremble. Le gazon de ses pleurs est déjà parsemé. N'attristons pas l'ombrage où vous fûtes aimé ! — Ainsi tu me priais et tu fus exaucée ; Car on lit dans mon âme en voyant ta pensée. —
La blonde Agnès répond :
— Dieu, mon gentil vainqueur, Dans un jour de clémence a formé votre cœur. La clémence est céleste et partout adorée, IjSl pitié chez les rois est encor plus sacrée ! Aussi nous vous aimons, et je veux, Monseigneur, Bercer entre mes bras vos rêves de bonheur. —
C'était l'heure funeste à l'aile appesantie Où la reine Isabeau, de rçmords investie, Pâlissait, ressentait sur son lit délirant Plus d'effroi qu'il n'en vient au chevet d'un mourant. Son sein.gémit, battu d'une longue tempête ;
Un siècle de forfaits retombant sur sa tête
La courbe... Elle se lève et seule et sans appui,
— Devant tant de douleur ses courtisans ont fui ! —
Elle erre en ses palais, sans que rien la rassure,
Sans pouvoir de son sein arracher sa blessure.
Vagabonde, hurlant et se tordant les mains,
Le spectre du malheur est sur tous ses chemins.
Elle se dit:
— Mourons ! . . . oui, mon supplice horrible Ne peut dans le tombeau me suivre plus terrible ; Et je n'entendrai plus la voix de mes remords Quand je serai couchée oîi sont couchés les morts. De mes jours abhorrés interrompons la course ; Tarissons de mes maux les poisons à leur source ; Cessons de remuer tout le sanglant limon Que la vengeance a mis dans mes flancs de démon. Fuyons l'amour, ce feu, renaissant météore, Qui, sans me consumer, sans cesse me dévore ; Désertons cette vie, où sur chaque sentier, Excepté la vertu, j'osai tout essayer!
Mourons... Je dormirai... ce seul mot me décide ! Que m'importe que Dieu défende l'homicide ? Je maudis ses ai:rêts , je brave sa rigueur : IjC désespoir lui seul est le dieu de mon cœur. Tout finit avec nous : la tombe calme et noire N'a point sur l'avenir de porte expiatoire, Et son ombre nous garde, avec fidélité, Le néant, ce seul roi de notre éternité !
êSO JEANNE D'ARC.
Son empire est muet et sa paix est profonde ;
Tomber dans le néant n'est pas changer de monde ;
Et, fuyant dans la nuit la vie et son (lambeau ,
On s'attache au sommeil par les clous du tombeau !
De l'immortalité l'exécrable mensonge
N'est pour nos yeux d'enfants que le spectre d'un songe.
L'homme ici-bas, courbe sous une main de fer,
Pour compléter la terre avait rêvé l'enfer;
£t moi-même, adoptant ces chimères funèbres.
J'osai m'oflfrir vivante à l'esprit de ténèbres ;
Je prétendis signer, dans ma crédulité,
L'écrit cabalistique à mes yeux présenté.
Loin de moi ces terreurs ! . . . Mourons, l'heure m'appelle.
Adieu, terre!... —
Et sa main, cette main pâle et belle, Ouvre lanneau d'azur où, présent d'un amant. Un poison subtil dort au fond d'un diamant ; Et son œil le contemple et sa lèvre l'aspire ; Et soudain des hauteurs où Dieu tient son empire Un ange de la mort, formidable, descend ; Sa voix au sein des airs lance l'appel puissant Que le juge éternel lui dicte, quand une âme Sort de ce monde, avant que son cri la réclame.
-^ Viens, ô mort ! à ses jours l'impie ose attenter ; Dans la paix du sépulcre elle croit s'abriter. Viens vers elle le front ceint des plus sombres voiles ; Couvre d'obscurité ta ceinture d'étoiles !
A. son oreille, 6 mort, porte l'arrêt vengeur; Tombe, ouvre-toi pour elle ea toute ta largeur. Et toi, profonde nuit^ de tes terreurs sans iiombi% Viens effrayer -son ceil, amoureux.de ton ombre 5 Dresse pour ses tourments tes bûdiers enflammés; Viens lui cueillir l'épi des dsamps qu'elle a semés. Viens, ô nuit ! —
Et déjà la reine torturée, Des taches du poison partout défigurée.
S'agitait dans l'horreur de la destruction ; L'agonie achevait la réprobation, L'orageuse agonie, heure lente et voilée. Heure terrible, écho de la vie écoulée ! D'une atroce douleur les aiguillons brûlants Longtemps de la mourante ont déchiré les flancs ; Sur le seuil solitaire elle expire couchée. Son âme de son corps par la mort arrachée. Cette âme qui rêvait l'anéantissement.
Flotte dans l'air fluide égarée un moment, Se demande : — Que suis-je ? —et, pleine d'épouvante, Se répè&d par trois fois : — Malheur ! je suis vivaMe !! Oui, voilà mon cadavre... Il est là, dans ce lieu, Ce corps, temple de chair dont j'ai perdu le Dieu ! Ce corps matérid qui livrait chaque membre Aux pâles voluptés, la nuit, sons des flots d'ambre, Et qui multipliait ses songes frémissants Pour tuer la pensée au service des sens ! . . . Il est là... Moi je vis... ici je me retrouve,
5S2 JEANNE D'ABa
£t je me reconnais à l'horreur que j'éprouve. Oui, les clefs de la mort ouvrent l'éternité : Echappons vers le temps à mon juge irrité ! Retardons sa sentence, et contre sa colère Cherchons dans la matière un abri tutélaire ; Ranimons ce corps froid que l'amour adorait : Cette prison, du moins, de Dieu me séparait ! Fuyons son jugement... —
Et cette ombre, âme en peine Qui croyait au néant et qui vit dans la haine, Assiège son cadavre en la poudre resté : Elle voudrait y fuir $on immortalité.
Elle voudrait pouvoir, la marâtre adultère, Forcer son vol impur à rester sur la terre ; Elle voudrait rentrer dans sa chair... mais en vain ; L'ange vient la toucher de son glaive divin, En lui disant :
■ — Suis-moi, car tu m'es asservie.
Au jugement suprême il faut porter ta vie. Viens ; car tu ne peux fuir sur un moins dur écueil La sombre majesté des ^ectres du cercueil. Viens ; car il est trop tard, lorsqu'à brillé mon glaive^ Pour que l'éternité puisse changer son rêve ! Monte, monte toujours* —
Et, triste et solennel ^ la'ange de mort précède aux pieds de TÉternel