‹ Jeanne d'Arc; tragédie en cinq actes et en versChapitre 55 sur 55 · EPILOGUE. Ô · texte numérisé non relu

EPILOGUE. Ô

L'esprit incestueux de la femme cruelle ; TiC sang qu'elle a versé semble alourdir son aile ; On la voit, dans son vol sombre et silencieux, Noircir à chaque élan qui l'approche des cieux : On dirait un nuage en forme de fantôme ; Et l'ange de la mort vers l'éclatant royaume La précède toujours au sein d'un tourbillon, Et, pour l'épouvanter, l'appelle par son nom.

Toutes les actions de la reine infidèle, En emblèmes vivants se groupant autour d'elle, Apparaissent, ainsi qu'un essaim de corbeaux Dans les feuillages lourds d'un grand if des tombeaux; Les unes, voltigeant, vont sur son diadème Planer et se poser en fleurons d'anathème ; D'autres, se souvenant des jours inexpiés. Scorpions venimeux, lui labourent les pieds ; Et d'autres, dont la nuit elle-même s'effraie, A la place du cœur lui creusent une plaie.

Elle monte pourtant où son vol doit aller ; L'inexorable voix ne cesse d'appeler.

Vers le grand jugement que nul de nous n'évite, De terreur en terreur et d'orbite en orbite, Elle monte, elle monte, en sa difformité, Pour régler avec Dieu son immortalité ; Pour apprendre de lui quel châtiment invente.

Sur son siège de fer, rëtemité vivante, Lorsque viennent s'offrir, comme un astre terni, Les ruines d'une âme au regard infini !

Mais déjà le remords, dans ces heures funestes, Gronde plus orageux que les foudres célestes ; Mais déjà son passé brûle son avenir^ Et son enfer se lève à chaque souvenir. Elle voit tous les maux que son nom lui destine : Satan les inventa, la reine les devine ! A l'arrêt qu'Isabeau contre elle vient porter, La voix du Tout'^Puissant ne peut rien ajouter.

Et tandis que cette ombre altière, sombre, horrible, Accomplissait en pieurs l'ascension terrible. Une autre ombre, candide en l'ineffable azur, Comme un cygne échappé des ondes d'un lac pur. Comme un encens fumant sur l'autel des louanges. Comme un rêve d'enfant qui suit les pas des anges, S'élevait, balançant une palme de feu ; Ses vertus à plein vol l'emportaient vers son Dieu. Ses pieds laissaient au loin deux ruisseaux de lumière ; Elle ouvrait en passant sa lèvre à la prière, Et sans voir Isabeau montait avec des chants ; Car l'œil des bienhemreux ne voit point les méchants! Dieu ne l'a pas voulu, de peur que ce spectacle Du bonheur éternel n^amoindrit le miracle.

Et cette ombre, si blanche et si belle, c'était La Vierge d'Orléans qui vers son Dieu montait, Grande entre tous les fronts marqués par la victoire ! Et l'autre vision en paraissait plus noire.

Et les anges disaient :

— Jeanne d'Arc, la voilà !

Des par&ms que son sein en priant exhala. Les fleurs du paradis ont empreint leur calice. Reine par ses exploits, ange par son supplice, Elle fuit, s'abritant sous nos six ailes d'or. Son Calvaire d'un jour pour l'éternel Thabor ! Du plus beau séraphin qui sous nos palmiers vole, Sa couronne de flamme égale l'auréole.

Et, parmi les vapeurs du mystique encensoir, Sa gloire face à face avec nous peut s'asseoir. Pour monter au Seigneur, ineffable mystère ! Elle a gardé l'élan qu'elle avait sur la terre ; Car à son chaste amour, car à sa pureté Le ciel, même le ciel, n'aura rien ajouté; Et cette ascension vers la toute-puissance A commencé depuis le jour de sa naissance. —

Mais l'ange du trépas avait, se dévoilant, Au pied du Saint des Saints, dans un dernier élan, Jeté la reine impie :

— Ange^ rouvre ton aile ; Conduis la pécheresse à la mort ëtemelle, — Dit le juge.

Et soudain, plus sombre que la nuit, Et moins sombre pourtant que Tâme qui le suit, L'ange descend, tandis que Jeanne d'Arc s'élève; Les lis du firmament se ferment sous son glaive, Et, d'orbe en orbe, au loin, des soleils radieux La trombe de son vol fait tournoyer les feux. Il descend, et pourtant sa vitesse suprême Peut à peine égaler celle que l'anathème Imprime à la coupable, en la précipitant Vers l'orageuse horreur du chaos qui l'attend.

11 descend, et déjà de ses lueurs fécondes LEtre incréé, portant son vêtement de mondes, N'éclaire plus l'essor du couple ténébreux. L'ange n'aperçoit plus son ciel de bienheureux ; Et sa lance, jetant l'éclair de la colère, Est la seule lueur dont sa route s'éclaire. L'ombre voudrait s'enfuir, et l'ange du trépas Fait entendre ces mots :

— Tremble, mais ne fuis pas!

H faut descendre encor... la pente est invincible; Le poids de tes forfaits rend la fuite impossible. Il faut descendre encor par le même chemin ; Messaline t'attend pour te donner la main. Au sein de tes palais, épouvantés eux-mêmes,

Bagnes de volupté, salis par tes emblèmes, Tu prenais dans l'amour leçon de déshonneur ; Les verges du mépris fustigeaient ton bonheur. «Et lorsque ton époux, dans sa douleur immense, Rouvrait sur toi son œil fermé par la démence, Tombeau de tes amants, la Seine avec effroi Entraînait sous ses flots la justice du roi. Ton royaume devait sa honte à tes délires ; Car les crimes du trône écrasent les empires ! Isabeau couronnait l'étranger triomphant : Judas vendit son Dieu, tu vendais ton enfant! Et de la France en deuil arrachant la victoire, Tu faisais de ta fange un sépulcre à la gloire ! Et tu portais au cœur tous les signes pervers Qui font que les humains tombent dans les enfers. —

Il dit, et touche aux lieux où s'ouvre, dans les flammes, La porte des douleurs au passage des âmes ; Gouffre tumultueux des méchants redouté.

Creusé par la colère en pleine éternité, Oii tombe en blasphémant tout ce qui veut descendre. Dont la moitié d'un monde a remué la cendre, Et qui, sous l'aiguillon de l'inflexible mort, Voit la haine en hurlant embrasser le remord.

Du séjour formidable apercevant l'entrée, La maudite, plus sombre et plus désespérée, Trompe l'ange de mort qui la presse en volant.

Un effort gigantesque arrête son élan; Sa tête se recule, et sous la nuit obscure Un souffle de l'ahiiiie enfle sa cherdure Qui flotte en haut, pareille aux crins désordonnés Des astres à prédire un malheur condamnés ; Tout son front se contracte, et sa lèvre d'hyène Prend le pli que Satan imprima dans la sienne ; Ses deux bras en avant s'étendent, et ses doigts, Tout crispés par l'horreur, se dressent à la fois. Comme pour repousser l'atteinte dévorante Des flammes que vomit la porte fulgurante.

— Grâce, esprit de la mort ! je m'adresse à ton roi ! L'infini n'a-t-il pas d'autre place pour moi ? £t ne suffit-il pas à ton arrêt suprême De l'horreur qu'à présent je m'inspire à moi-même? Borne là mon supplice : il est assez cruel ! Faut-il donc deux enfers pour un seul criminel ? Sauve-moi du séjour où ton aile m'emporte ; Durant l'éternité que je reste à la porte. Grâce! —

Mais sur son front pèse le jugement ; L'ange la précipite, et du gouffre fiimant Sort une voix qui dit :

— Sois à jamais flétrie !

De ceux qui n'en ont pas l'enfer est la patrie. —

Et cependant au sein du lumineux séjour I^'humble fille des champs, dans un rayon du jour, Monte encor, s'entourant de ses plus chastes voiles ; Son front est si serein qu'il charme les étoiles! Elle a fait sa moisson, et, sous l'horizon bleu. Le sillon de sa vie a ses épis en Dieu. I^es chérubins , avec un belliqueux murmure, Aux arsenaux divins attachent son armure ; Et, parmi les splendeurs de leur groupe enflammé Se mêle saintement l'âme de Noëmé , De Noëmé qui vit , par la grâce suprême, Naître de son amour le bienfait du baptême.

La mère du Sauveur dit , parlant aux saints rois : — Ajoutons son martyre aux fastes de la croix. — Et l'archange Michel , qui rapide s'élance. Abaisse devant elle un éclair de sa .lance ; Car c'est lui qui jadis le premier est venu. Portant un diadème à la terre inconnu.

Au pied de la colline où l'arc-en-ciel repose. Préparer Jeanne d'Arc à son apothéose; Marquer la jeuqe fille, humble dans sa beauté ;

Enchaîner la victoire à sa virginité ;

Et, traçant sous ses pas un sentier d'étincelles,

Aider l'ange terrestre à déployer ses ailes.

Gloire à toi, noble fille!... Oh! combien maintenant. Sous les belles clartés de l'azur rayonnant.

460 JEANxNE D^ARC.

Tu t'applaudis d'avoir, par tes vertus suivie,

A l'œuvre des grands cœurs sacrifié ta vie.

Et, pour monter plus vite au ciel reconnaissant,

Doublé d'un bras de chair le bras du Tout-Puissant !

Geneviève triomphe, et la blanche immortelle, S'inclinant devant toi :

— Viens, ma sœur, te dit-elle ; Toi qui sus opposer, calme en ton dévouement, Au choc de la bataille un front de diamant. Dans ces champs de l'Ëden, où je tiens la houlette, De ton nom fraternel mon bonheur se complète. Bien jeune, tes troupeaux te rapprochaient de moi ; Tu traversais la vie aux lueurs de la foi ; Et, pleurant ton pays, pleurant dans l'innocence, A force de pitié tu conquis ta puissance. Viens, ma sœur; des Français le trône est raffermi : Nanterre rend hommage à l'humble Domremy. Ta sublime vertu ne s'est point démentie : Je ne fiis qu'une sainte, et tu fus une hostie! De tourments rédempteurs Dieu voulut t'investir. Pour couronner de gloire un. bûcher de martyr ! Chaste fille des champs, ton laurier populaire Pour ton pays sauvé marque une nouvelle ère. On verra désormais, au cri de liberté.

Dans des sentiers plus beaux marcher l'humanité ; Car ce n'est pas en vain, quand les grands l'ont flétrie. Que le peuple s'obstine à sauver la patrie !

Le Fils de Dieu naquit sous le chaume abrite :

Tes palmes, comme lui, parlent d'égalité!

Ange qui dois briller dans l'azur où nous sommes,

Tu n'as point de tombeau sur la terre des hommes ;

Mais, dispersée aux vents par la main des bourreaux,

Ta cendre sur le sol fait germer les héros.

Ton bûcher, monument de triomphe et de blâme,

Entre Londre et Paris met un rempart de flamme.

Aux enfants de Clovis léguant ton souvenir,

Ton drapeau flotte au loin sur tout leur avenir;

Et, rachetant la France un moment asservie,

Ta mort est un miracle aussi grand que ta vie! —

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