CHANT TROISIÈME
JEANNE D ARC DEYA^VT LE ROjT
C'est elle.! Jeanne d'Arc, grande, calme et modeste : On dirait de Paris la patronne cëleste, Quand son humWe houlette, en protégeait leurs droits^ S'étendait sainten^ent sur le bercail des rois. Un crucifix d'argent i^luit sur. sa poitrine; Des clartés du martyre un reflet l'illumine; Et son cceur vient toucher, sous son corsage bleu, A chaque battement,. l'image de son Dieu. Mystère ! ses cheveux, pareils sur ses épa^iles Au feuillage qui pleure en descendait des saules, Flottaiei^ ; et la beauté, rayon doux ^t sacré. Se changeait en éclair sur son front inspiré.
56 JEAINNË D ARC, BERGÈRE.
Etre divin caché sous des grâces mortelles, ÀDge à qui Dieu n'a pas voulu donner des ailes. On lit dans tous ses traits qu'elle appartient aux cieux; Mais quelquefois dés pleurs, attristant se3 grands yeux, Révélant de son cœur le trouble involontaire. Disent qu'elle a sa part des peines de la terre. Quelquefois, d'un regard timide et languissant, Rêveuse, elle semblait chercher un être absent. Et prêter, dans les airs, une oreille attentive Au souffle d'une voix lointaine et fugitive.
Vers le jeune Dauphin, qu'elle ne connaît pas, La Bergère, sans guide, ayant porté ses pas. Se prosterne et lui dit, de la foule suivie : «
— (Gentil roi, que le ciel vous donne heureuse vie! — ^
— Je ne suis pas le roi que vous cherchez' ici. — Et, montrant un seigneur de sa cour : — Ije voici. Répond Charte. •
— Eh! mon Dieu '.c'est Vous, non pas lin autre. Je n'ai pas vu- de roij mais vous êtes le nôtre. Reprit-elle; cessez de m'éprouver enfin.. De par le Roi du ciel, salut, noble Dauphin. J'ai nom Jeanne la Vierge. Une voix bien connqe M'a dit de vous chercher, prince... çt je suis venue.
Dieu vous mande par moi que dans Reims délivre^ ^ Vous, son vrai lieutenant, devez être sacré. Donnez-moi gens de guerre ; et, sans être.arrêtée, Je pars. . . l'Ange le veut ! Je dois être assistée ! -^ —
Ainsi parlait la Vierge ; et le sombre Hermaagard Faisait planer sur elle un foudroyant regard. Regard d'inquisiteur, regard qui semblait dire : — Je serai près de toi quand il faudra maudira . — •
Et Jeanne d'Arc hésite, et, troublée à demi, . Elle cherche le saint devenu son ami.
Lorsqu'une tourterelle, incertaine, égarée. Par des bergers enfant^, tremblante, est rencontrée^ S'il en est un parmi ces pasteurs .du hameau Qui, l'ayant autrefois surprise . sou3 l'ormeau, Loin d'effrayer son vol ait jeté devant elle Quelques grains, dérobés à là gerbe nouvelle. L'oiseau le reconnaît et vient, avec lenteur, S'abattre en tournoyant dans son sein protecteur.
Ainsi près du vieillard' la divine Bergère Abrite chastement sa frayeur passagèrç.
Mais l'inquisiteur : . .
— Roi, je vais porter ailleui's Des conseils queBedfort pourra trouver meilleurs!
Tu reçois leanne d'Arc avec dj^s chants de fêté ? Je vais porter ailleurs mes clartés de prophète. Et faire resplendir, loin d'un prince abuse. De l'inquisition le phare méprisé.
J'amenais avec moi le salut à ta porte; Je t'offrais tout l'appui du titre que je porte; J& voulais affermir contre les léopards Ton trône vermoulu, croulant dé toutes parts: Mais, confiant ce tràne aux philtres des sorcières, Des fils aînés de Dieu secouant les lisières, Tu rejettes mes dons, tu veux régner sans nous; Tu veux, pour être grand, cesser d'être à genoux ! Adieu donc... Cours braver l'écueil que je signale. Prends pour sceptre,, en tes mains, la baguette infernale Dant s'armait Jeanne d'Arc aux champs de Yaucouleurs . Prépare à ta couronne un avenir de pleurs ; £t, te brisant le front au poids dont tu te charges. Rends sous tes pas de roi les abtmes plus larges. Tu choisis en ce jour les enfers pour soutien ; Adieu donc, mon empire est plus fort que le tien ! Et je puis sur ta tête,' en cette épreuve amère, Amasser plus de maux que ne t'en fit ta mère! ! ! Et toi,* femme, qu'un roi couvre de son respect. On est coupable alors que l'on nous est suispect. Tremble! je t'atteindrai, je lirai dans ton ombre; L'œil d'un inquisiteur a dès éclairs sans nombre ! Et, pour <mvrir les cœurs de mystères voilés. Saint Pierre dans nos mains mit de puissantes clés !
CHANt III. 5«
Tremble! je veux inoi-méme^ au jour des représailles, Grossir d'un peu de sang le fleuve des batailles ; Et tu pourras juger, dans ma lutte avec toi, Quel bouclier il .faiit pour s'abriter de moi ! — r
Alors, tel qu'un légat qui, devant l'autel même, Déploie en interdit la vengeance suprême. Arme de feux le choc du sceptre ejt de la croix. Suspend le Vatican sur la tête des rois, Et, superbe, enivré des toudres qu'il respire, En agitant sa bulle ébranle quelque empire. Tel le sombre Hermangard, d'îin geste souverain, Arrache à sa ceinture un crucifix d'airain : Il l'agite dans l'air ; il croit, d^ns sa démence, Commander l'anathème au signe de démenée, . Et sur la douce Vierge^ émue à son transport, De l'image du Christ faire tomber la mort.
Puis, à travers la foule il s'éloigne en silence. Une seconde fois le jeune roi balance ; Hermangard l'intimide, et, toujours plus rêveur,. 11 cherché à s^expliquer la céleste feveur ; * Lorsque, se rapproch^int d'un lieu plus solitaire, Jeanne d'Arc lui rappelle on ne sait qud mystère Dont Charles, prêt à dire au trône un long adieu, A l'ombre des autels n'aVait parte qu'à Dieu..
() Vierge ! et cependant pour croire à ton oracU-
D'insidieux prélats demandent un miracle. Le doute , se taisait... il renaît plus ardent. Pour enchaîner au sol ton vol indépendant^ De ton enthousiasme on veut cçuper les ailes Et de ton œil de feu tarir les étincelles. Oui, le doute cruel, acharné, vénéneux, Te poursuivant encor d'un i^gard dédaigneux, Reniant les lauriers dont ton- âme est éprise, Veut te désenchanter de ta haute entreprise.»
Lorsqu'un fougueux artiste, invincible en créant^ A transformé, son âme 'en œuvre de géant; Lorsqu'il s'est, favori de la beauté suprême, En sculptant quelque dieu déifié lui-niême. Et que, brillant et fier, il a dans ses t:ravaux Sous sa grande statue écrasé ses .rivaux; Perdu dans son ivresse, il adore, .il contemple ; Pour l'œuvre et l'ouvrier il sollicite un tempfe, Et, près de l'habiter, son espoir souverain' En ouvre à l'avenir les deux battants d'airain. Mais la foule est muette ou s'arme d'ironie. Alors, dieu méconnu dans le ciel du génie, ' L'artiste, pâle et seul, l'œil sur chaque contour. De son marbre incompris refait trois fois le tour^ .11 doute de lui-même, et sur le noble ouvrage Le décourageinent vient tendre son nuage. Il ne voit qu'aux lueurs de sinistres flambeaux r Les lignes du génie ont fait place au chaos !
GHANT Ili. 6(
Il ne peut plus juger les détails ni Fensemble ;
La trompeuse statue au désespoir ressemble ;
Et ce chef-d'œuvre pur où son âme avait lui,
Fantôme dévorant, se tourne contre lui;
Irrite d'aiguillons sa douleur insensée,
Comme un feu de volcan laboure sa pensée;
Et, parricide enfant, dans son impiété .
Attache la démence à l'ihimortalité !
Le sculpteur i^évolté dans sa hauteur se dresse.
Armant contre son œuvre une main vengeresse.
Il frappe, en blasphémant, d'un lourd maillet de fer
Ce marbre, fils du cïel,d'pii lui vient son enfer.
II s'achs^rne,. il poursuit son crime volontaire ;
Chaque fragment gémit ei^. tombant sur la terre
Et semble maintenant, honteux et désolé,
Pleurer de son auteur l'avenir mutilé.^
Et, les cheveux tordus et la bouche éeumante,
Roulant des yeux sanglants où la fureur fermente,
l.e maudissant encor dans son dernier adieu,
L'artiste vient mourir sur les débris du dieu!!! .
Mais Jeanne d'Arc, plus forte, a repris sgn courage Et des dérisions a repoussé l'outrage.
Elle écoute une voix qui lui parle dans l'air; De l'inspiration ses yeux dardent l'éclair. Comme on voit quelquefois s'attacher dans la nue
A la flèche rapide une flamme incomaue; Tel à son âme, errante au sein de Fayenir, - De la flamme céleste un rayon vient s'unir. Sa voix n'est plus la voix d'une simple mortelle :
— Ror! .prélats! chevaliers! écoutez-moi, dit-elle. En pressant le laitage, en tournant le fuseau^ Mes mams ont retrouva ce merveilleux roseau. Qu'autrefois agitait la Vicange de Nantprre. Pour efihiyer celui dont s'effrayait la terre. Belle France ! reprends ton piUUkche insulté. Je viens rendre. à ton nom son immortalité. Il faut d'un dur acier que mon front s'eaviroime : L'hymen, pour mes. cheveux^ n'aura point de couronne. Je ne serai point mère; offert à mon baiser, . Nul enfant sur mon sein ne viendra reposer. Mon cœur doit ignorer l'amour; mais^ en partage, Du laurier des combats je ceindrai l'héritage ! Dieu me parle... sa voix retentit aujourd'hui : Je plane dans un air qui n'appartient qu'à* lui ; Et c'est lui qui viendra, de la Seine à la Loire, Avec ma frêle écharpe encliaîrier la victoire ! Quel autre jusqu'à vous aurait guidé mes pai? Que pourrait la Bergère où Dieu ne serait pas ? Et vous qui m'airêtez dans ma sainte manière, Suivi tes- vous jamais le vol de la prière? Savez- vous quel rameau, fécond et précieux,
. GHANT ni. 68
Cette colombe apporte en revenaiit des cîetuc?
Aux.voilesde l'autel, aux parfums, aux cantiques
Avéz-vous • demandé des songes prophétiques ?
Parlez... C'est à mon tour à vous interroger :
Que save^Yous du ciel, pour oser le juger ?. . .
Ah ! plus de vains soupçons, plus de délai profane !
Car sur les murs sacrés la.guirlande se. fane ;
Car l'encens s*évapore, et l'hymne commencé
Plus tôt que je ne crois, peut-être, aura cessé ! . . .
Je vivrai peu de jours, prince, c'est un m^tère : .
On ne voit l'avenir qu'en fuyant de la tertre ; .
Et le lis virginal, de l'autel approché,
Meurt , si le. feu divin en passant l'a touché !
Hâtons-nous, l'heure fuit ; et, guerriers intrépides.
Les envoyés du ciel ont des coursiers rapidea.
Us arrachent un petiple à des* somipeils honteux.
Puis, sans tourner la tête, ils. volent devant eux.
Viens , Charles, on t'attend .^ . . la fête a:u loin commence;
L'huile sainte rayonne et la* foule est immense!
Dims l'église de Reims viens, prince,, sans effroi,
T'agenouiller dauphin et te relever roi !!! '
Viens! ressaisis le glaivq, entends le cri d'alarmés.
Mont Joie et Saint^Denis! ; . . Dieu nous appelle : aux armes! !!...-
Comme au soleil de mars de tous ses feux armé Fond le frêle glkçon qu'une nuit a formé, Ainsi Jeanne la. Vierge, au beau feu qui l'anime, . ^
A dissipé l'effroi du plus pusillanime ; .
Mais l'esprit du Seigneur l'abandonne... et sa voix
A cessé de parler des hauteurs du pavqis. . •
— La forêt de Fierbois cache dans son enceinte Unç chapelle où dort Catherine la Sainte^ Reprend-elle ; Dieu même aporté sous l'autel Et marqué de cinq croix le glaive de Martel. D'un triomphe assuré ce fer est le présage : 3e ceindrai donc ce fer. . , mais sans en faire usage ; Aucun sang, ne le doit profaner désormais ; Les envoyés de Dieu. n'en répandent jamais! Donnez-moi, pour armer ma main victorieuse, Un drapeau, de l'Eden image glorieuse ; Que sur un champ de lis, un globe entre ses mains, Y soit représenté le Sauveur des humains ; Et qu'on y lise autour, rachetant la patrie.
Près du* nom de Jésuç le doux nom de Marie. -^
L'étonnante nouvelle est semée alentour; Et l'on voit accourir, dans leui^lus bel.atour, Les filles du hameau, s'encourageant entre elles A couronner la Vierge, ange des pastourelles. L'héroïne se mêle à ces filles des champs, Joint à leurs jeux ses jeux et ses chants à leurs chants. Semblable est son maintien , mais son regard recèle 13es prophétiques feu^Ta céleste étincelle ;
CHANT m. 65
Et tous ces fronts charmants, par la pudeur formés. Semblent auprès du sien pâlir inanimés.
Telle, si visitant, seule et loin de sa mère. L'atelier d'un sculpteur peuplé des dieux d'Homère, Une jeune beauté, déesse d'un moment, Sur un socle désert monte furtivement Et d'une fraîche Hébé, comme elle demi-nue. Emprunte en rougissant l'attitude ingénue ; Tout révèle à nos yeux son folâtre dessein. Le lin voluptueux qu'agite son beau sein, Ses lèvres de corail, ses cheveux l'ont trahie; Son regard est l'amour et son souJfHe la vie ; Et l'artiste, devant quelque dieu commencé. Interrompt topt à coup son phef-d'œuvre glacé.
— Bergère qui venez nous rendre la victoire. Contez-nous^ dit le roi, votre étonnante histoire. L'étendard demandé se prépare, et demain Du fer miraculeux j'armerai votre main ; Aux promesses du ciel demain je m'abandonne. —
— Qu'il soit fait, répond-elle, ainsi qu'on nie l'ordonne. Mais mon langage est simple et souvent ingénu; L'alphabet est un livre à mes yeux inconnu. La chaîne des Anglais que la France a subie. On m'apprit à la rompre, et rien de plus. . . Tobie, Prêt à rendre le jour à son père aveuglé,
Ne savait rien, sinon que l'ange ayait parlé. De son triomphe heureux il préparait la fête. Moi, je suis comme lui, ce que mon cœur m'a faite; Comme hii je connus les pieuses douleurs Et je fus exaucée à cause de mes pleurs. —