‹ Jeanne d'Arc; tragédie en cinq actes et en versChapitre 8 sur 55 · LES AVENTURES DANS LE BOIS DES CHÊNES · texte numérisé non relu

LES AVENTURES DANS LE BOIS DES CHÊNES

SUITE DU BECÎT.

En vain, pour m'ëpouser, les pasteurs d'alentour Me faisaient des présents en me priant d'amour t C'était une colombe à me suivre animée Qui m'était inconnue et dont j'étais aimée ; C'était à mon réveil le jeune arbre de mai, Enlacé de rubans, de roses embaumé.

Se balançant devant ma petite fenêtre

Que l'humble réséda choisissait pour y naître; C'était quelque agneau blanc, quelque douce chanson, Un nid d'oiseaux pourprés où Ton savait mon nom ; C'était un beau chapel bordé de giroflée,

Ou la fleur qui dit : — J'aime ! — à mes bouquets mêlée.

Un jour, un ménestrel, habitant du Vaidor Et portant sur sa toque une cigale d'or, Pour joindre son seigneur passait dans le village.

— Je veux d'un lai d'amour célébrer ton bel âge, Dit-il; contre l'hymen, vierge, pourquoi t'armer?. Quelle voix dans les airs t'a défendu d'aimer? A ces austères vœux tristement asservie, Que fais-tu du printemps? que fais-tu de ta vie, Des rêves de quinze ans, de l'azur de tes yeux Qui jie veulent rien voir de ce coté des cieux? Écoute, mon luth chante; écoute-, jeune fille! Pendant que les blés mûrs tombent sous la faucille, Viens à l'ombi^ des bois, viens au bord de ces eaux Cueillir pour nos concerts d'harmonieux roseaux. Viens contre le bonheur d'aimer et d'être aimée Échanger là prière et Textase enflammée, Et tes pleurs et Féau sainte et ces marbres glacés. Ces marbres des autels sous tes pieds blancs pressés. Il est un autre Éden pour toi, vierge adorée! Ramène à nos soupirs ta jeune âme égarée; Cesse de mépriser le bonheur des amants. Pour les voiler de deuil, tes yeux sont trop chairmants ! Qu'ils se tournent vers nous, et tu seras bénie Au nom d'une autre extase et d'une autre harmonie. Ne livre pas ton cœur aux songes des éhis^

CHANT V. 8n

N'attends pas, pour aimer, qu'il ne palpite plus!

Ne laisse pas ainsi, dans ton indifférence, '

Ta jeunesse trompée affliger l'espérance.

Même sous ta couronné et sôus ton voile blanc,

Le veuvage de l'âme est un poids accablant. V

Mais lorsque ainsi que toi, jeune fille, on est faite,

Au soleil de l'amour la vie est une fête!

Vois cette fraxinelle aux douteuses couleurs :

Si j'agite un flambeau sur ses grappes de' fleurs,

L'air pétille et s'embif^se et, de feux entourée,

Fleurit, plus belle encor la plante diaprée.

Ainsi t'embelliront les feux d'amour ; et j moi,

A toi quand le jour naît, quand le jour meurt à toi.

Dans nos prés, dans nos champs, sur la moire des mousses,

Au son des. luths émus qui font les heures douces,

A toi seule toujours, à toi seule en tout lieu.

Je dirai que l'amoxir est un reflet de Diéii !

Les fêtes, les chansons, les guirlandes nouvelles.

Le bonheur de sentir tout ce que tu révèles ;

Et le rameau d'hymen sur ton froi^t hafàncé,

Et la joie, et l'enfant entre tes bras bercé, •

L'enfant rose et vermeil, qui te dira : — j^ïà mère:-*-

Oh! n'anéantis point, pour ta vaine chimère.

Ces trésors d'avenir, ce miel déliçieui

Dont la coupé t'invite et n'est pas dans lés cieùx! '

Aux amoureuses rêveries.

Ma belle, pourquoi dire adieu ?

S4 JEANNE D'ARC» BEBGËftÈ»

Quand tes lèvres sont si fleyries^ .

Pourquoi ne parler qu'avec Dieu ? •

• i Au scfuil des vieilles basiliques As-tu des soipfges immortels?

Pour faire a^dorer tes reliques^ Prends-tu place sur nos autels?

Le cierge a des lueurs, austères !

Cherchons un rayon plus doré ; Ah! crbis-moiy de tous les mystères^ Le bonheur est le plus sacré.

Il vaut mieux, o ma biën-aimée.

Sous le hêtre où tu viens t'asseoir^ Une âme d'amour embaumée Que les parfums de l'encensoirl — ^

— Vous ne me prendrez pas, beau sire, danè vos toiles^

Vous regardez les fleurs des prés, moi les étoiles, Lui di&-je; mon amour est céleste, et je veu;îc. Pour les offrir aux saints, couper mes long3 cheveux» De la Vierge Marie adoptant les (emblèmes, Je veux denjeurer pure entre les deux baptêmes. La foi, pour me guider, m'a prêté son flambeau. Le serpent tentateur comme vous était beau. Ménestrel ; il savait comme on séduit les femmes ;

CHANT V. «a

Il savait des discours qui font tomber les âmes>

Et notre pauvre mère, en sa fragilité,

A pleuré bien longtemps pour l'avoir écouté.

Je ne veux pas, beau sire, entendre vos louanges ,

Je ne veux pas cesser de vivre avec les anges ;

De leur aile si blancïie ils m'ont fait un abri.

Ijaissez-moi l'innocence, Éden toujours fleuri ;

Car si, .pour mba malheur, je vous disais : — Je t'aime, —

Peut-être mon péché perdrait plus que moi-même;

Oh! faites, ménestrel, quand la valeur s'endort.

Chanter contre l'Anglais votre cigale d'or.

La chanson de Roland, au pied de nos tourelles.

Vous gagnera bien mieux l'amour des pastourelles

Que tous ces virelais, pleins de molles langueurs.

Dont les mots cadencés allanguissent les cœurs.

Vous ne me prendrez pas, beau sire, dans vos toiles ;

Vous regardez les fleurs des prés, moi les étoiles! —

Mais à mon noble espoir je rie pus le gagner; Devant un tribunal il ihe fît assigner, Mqî, Jeanne d'Arc, disant qu'au sortir de la messe De l'épouser un jour j'avais fait la promesse. Il l'assura trois fois et même par serment. Le cœur se défend mal lorsque la bouche ment ! Aussi le tribunal, je souris quand j'y songe. Lui fit payer les frais de l'amoureux mensonge ; Et, libre désormais des pièges du trompeur. Je revins soûs mon toit, non sans avoir eu peur! ;

Comme uue mouche à miel se s^uve à tire*d'aile

Dans sa ruche, au soleil, du bec dé l'hirondelle.

Un jour de grande fête, à la fraîcheur du soir, Au pied de mon bel arbre„ en cercle vint s'asseoir Ce groupe voyageur de femmes étrangères Qui lisent Tavenir sur la main des bergères, £t savent expliquer le mystère changeait Des cartes sous leurs doigts rapides voltigeant. Tout à coup une voix .dt>nt la douceur caresse :

— Venez, je suis Djéza, Djéza la charmeresse! N'en croyez pas mes traits de jeunesse éclatants, Car mes traits sont trompeurs, bergère. . . j'ai cent ans ! Et le sylphe Ariel, qui m'avait rencontrée, k gr^vé son doux nom sur ma couronne ambrée. Mon art en jours heureux i^hange les jours d'ennuis; Venez... j'expliquerai les songes de vos nuit^. Voyez-yous ce rameau d'avelines dorées ? Il ramène au bercail leis brebis égarées. J'ai de beaux talismans, j'ai des philtres vain£{ueurs ; L'anneau d'azur me dit le secret de vos cœurs Et me montre, éclairés d'une flamme inconnue. Les amours du village au miroir de la nue. —

C'est ainsi que Djéza chantait, et nos bergers Couraient se prendre en foule, à ses piége$ légers* Craignant Dieu, je fuyais; et ma main, dans ma fuite.

CHAWT V. Sî

Secouait un rameau tout trempé d^eau bénite ;

Mais Djëza souriant : — Jeune fille, pourquoi

De ton rameau hénit t'armes-tu contre moi ?

A mes prédictions tu refuses de croire.

Tes yeux bleus, tout voilés sous leur paupière noire,

Ta Alite, tes n^us, ton troublé rougissant

Veulent tromper moA art, mais mon art est puissant!

Si jeune, craindrais-tu Favenir?... Près d'éclore.

Le bouton du roâer n'a point peur de l'aurore !

Viens, je n'ai point pour toi de présage ennemi ;

Au soulHe du bonheur ma baguette a frémi.

D'un magique présage hier favorisée,

Je vis sur un lis blanc trois gouttes d^ rosée

Dont l'une, abandonnant son berceau gracieux.

Dans un rayon du joMr s'envola vers les cieux.

Ce symbole est* le tien... Oui, depuis ta naissance,

Ton cœur s'est renfermé dans le- lis d'innocence.

Viens, le charme t'appelle. . . — Et moi, malgré ma peur,

— Car le miel de sa bouche apprivoisait mon çceur, —

J'allai, tremblant de voir la feuille d'asphodèle,

Dans le cercle enchanté m'asseoir ^ côté d'elle.

Lorsqu'un jeune serpent, couché dans le vallon, Darde les feux légers.de son triple aiguillon, La belette échappée aux mousses de l'yeuse, La timide belette, ondoyante et soyeuse, Se livre d'elle-même au reptile brillant Qui fixe sur ses yeux un œil étincelant.

8» JEAN]Vë"*D*ARC,^BERGÈR£.

Ainsi de mes refus Djéza victorieuse.

M'attirait doucement, séduite et curieuse. Mais, o^terreur ! sitôt que, soumise à ses vœux., J'eus de mon front sans voile écarté mes cheveux ; Sitôt que j'eus permis que sa bague azurée Ornât ma main craintive à ses regards livrée, £lle pâlit. . . trembla. . . puis me cachant ses pleurs :

-^ Laisse-moi , jeune abeille, et retourne à tes fleurs ! Ijai^se-mpi!... Que,, le soir, Tardente luciole Suspende au saule en pleurs son étoile qui vole. Je ne lui dirai point que l'enfant, dans ses jeux, De Finsecte étoile peut éteindre les feux ! Que le ver du mûrier s'enveloppe avec joie Des fils aériens de son trésor de soie; Qu'il s'enchante à tramée son merveilleux réseau ^ Je ne lui dirai point qu'il se creuse un tombeau! Je ne te dirai point l'avenir, jeune fille ! Oh ! ne quitte jamais ta rustique famille ! Sois un oiseau des champs, heureux de se cacher. Le phénix immortel passe parle bûcher!

Sois la douce palombe, à là plume de moire. Qui monte vers le ciel sans péril et sans gloire. Embrasse cloaque jour ta mère à son réveil. Garde ton nom objscur et ta place au soleil . .

De tes voiles de lin montre-toi satisfaite. Car la mort te prendrait dans tes habits de fête ; Car pour qui veut nionter tout se change en écueil ! .

Le rêve de ton cœur pose sur un cercueil. Ah! j'ai vu tant mourir et, non loin de régiise. Sur des tombes en fleurs je nie suis tant assise ! Adieu... Suis mes conseils... Reste. dans ta forêt... A travers ta victoire un spectre m^s^pparait!!! — •

Un autre jour la ûeige avait blanchi la terre, lorsque, tel qu'un fantôme, en un liey solitairç J'aperçus un vieillard ; et les lambeaux de Lin Qu'une épînesauyage attachait sur son sein, . Sa plainte, et de frimas sa barbe hérissée. Et sur sa tête chauve une neige glacée M'effrayèrent d'abord ; mais ap bixiit de mes pas :

— Je suis un pauvre aveugle, oh l ne me fuyez .pais! Les méchants Sarrasins, vainqueurs en Idumée,

Ont passé sur mes yeux une lame enflammée,

£t depuis deux grands jours, de ma route écarté, '

J'erre sans nourriture et mon chien m'a quitté. —

— Ah! le mien est à toi, vieiHard, je te le donne,. Prends, et tu ne dois pas craindre qu'il t'abandonne ; Il aime, il est fidèle, et je veux dès demain

Que ses yeux vigilants éclairent ton chemin. Mais viens... une fougère, à nos champs arrachée, Que deux étés brûlants sur la plaine ont séchée, . S'allumera, dans l'âtre, et nos souffles tiédis .

Réchaufferont tes pieds défaillants et roidis. Égaré! seul! aveugle!... Oh! que tes mains glacées Se raniment un peu dans les miennes pressées. Suis mes pas... Sans l'espoir d'un avenir meilleur^ On mourrait de pitié devant tant de malheur ! Ouvrez, ma mère, ouvrez la porte hospitalière...

Nous passâmes le seuil surmonté d'un vieux lierre. Et je dis en entrant : •— Rendons grâce au Seigncfur ! Nous laverons ce soir les pieds du voyageur. Mes sœurs, àpproçhez-vous. . . votre voix enfantine Charmera le vieillard venu de Palestine, Votre voix seulement, car des clartés des cieUx Un acier flamboyant priva ses pauvres yeux. Mais offrons-lui d'abord le miel de nos' abeilles ; Le laitage durci dans l'osier des corbeilles; Quelque» fruits de nos champs, conservés toujours verts Sur des nattes de jonc qui trompent les hivers. Ces biens sont moins à nous qu'au pauvre qui supplie: La charité les donne et Dieu les multiplie ! —

— Je n'espérais pas moins, dit l'aveugle. . . et je crois Que c'est dWoir prié Notre-Dame-des-Bois, Notre-Dame-des-Bois, patronne des vallées ! Dieu mesure le véht aux brebis dépouillées, Et jamais aux mortels n'eiivoie, en sa rigueur, Plus de maux que n'en peut renfermer notre cœur. O ma fille ! on m'a vu dans plus d'une chaumière

Tendre à la charité la main de la prière ;

J'ai voyagé longtemps, et pour me secourir

Dieu s'e^t toujours montré, lorsque j'allais mourir! —

Il dit. . . et j'apportai sur la table champêtre I^a liqueur du pommier dans la coupe de hêtre ; Et bientôt je vis naître aux lèvres du vieillard Cet imparfait sourire où manque le regard, Comme on voit, quand se lève une aurore voilée, . Quand un brouillard d'autonlhe obscurcit la vallée, Tomber du haut des airà sur le monde attristé Ce rayon vague et doux qui n'est point la clarté.

Oh! comme avidement, durant la longue veille. Des récits du vieillard j'écoutais la merveille :

— *• Avant d'être privé des purs rayons du ciel. J'ai vu, nous disait-il, le tombeau de Rachel ; Les vallons de Sichem, le Liban, Césarée, Et la tour de David et la porté Dorée ; Bethléem où naquit le Dieu des charités, Ce Dieu qui dit aux pleurs : — Je vous ai tous comptés ! - Et de ses hauts palmiers la Judée embellie, Et le Carmel^ témoin des miracles d^lie. Et l'antique Ëmmaûs, célèbre par ses eaux. O saint temple ! ô Jourdain ! prophétiques roseaux : Triste Jérusalem ! grottes, rochers, collines, Dieu pauvre, Dieu mortel. Dieu couronné d'épines!

92 JEANNE DARG, BERGÈRE.

Dieu Fils du Dieu vivant, Fils du Dieu de Nachor,

La victoire n'est plus où ta tombe est encor !

Et, pour comble d'affronts, la France est sans bannière!

Comme Jérusalem, la France est prisonnière,

Et depuis les combats d'Azincourt, de Crécy,

Soii étoile se meurt à l'horizon noirci !

Celle qui bâtissait, en reine de l'histoire,

Pour y monter toujours, un trône à la victoire ;

Celle qui se plaisait, pour illustrer ses droits,

A couvrir ses soldats de la pourpre des rois ^

Ne sait plus où cacïher sa défaite et ses larmes !

Prions, ma fille ! . . . —

Et moi je demandais des armes ; I^e martyre s'offrait- à mes yeux éblouis ; . J'aurais voulu mourir ainsi que saint Louis. Ma mère se troubla, mes sœurs s'épouvantèrent, Et les fuseaux roulants sous. leurs doigts s'arrêtèrent^

Si d'un nid de colombe un berger possesseur Y dépose en secret l'œuf de l'oiseau chasseur, Près du faucon naissant (Joucement élevée^ Avec lui joue et dort l'innocente couvée ; Mais lorsque, s'indignant des timides concerts, Un cri royal trahit ce jeune roi des airs, Ses frères du berceau, sa mère blanche et douce Désertent, palpijtants, son empire de mousse!

Ainsi tremblaient mes sçeurs. Le vieillard, à genoux^ Priait... Quand vint l'aurore il était loin de nous. Au-dessus des roàeaux de sa couche afFaissëe, Une Vierge d'ivoire avait été laissée.

Et je ne doutai point — car dans les anciens jours C'est ainsi que le ciel nous éprouvait toujours! — D'avoir accompagné, spus notre toit modeéte, Quelque ange mendiant, quelque aveugle céleste Qui pàrc\)urait la ferre, et venait dans nés champs Savoir si lès mortels ne sbnt pas tous méchants.

Un autre jour je vis au seuil, du presbytère Une pauvre orpheline, en pleurs, assise à terre, Timide enfant, charmante ainsi qu'un séraphin. Même sous des haillons et pâle encor de faim. Sans qu'elle m'aperçût, sous l'épaisse charmille Je vins, et j'eiitendis prier la pauvre fille :

— J'ai fui ce pénible sommeil

Qu'aucun songe heureux n'accompagne ;

Tai devancé sur la montagne

Les premiers rayons du soleil.

S'éveillant avec la nature, \jè jeune oiseau chantait sous l'aubépine en fleurs, Sa mère lui portait la douce nourriture;

Mes yeux se sont mouillés de pleurs..

Oh ! pourquoi n'ai-je point de mère ?. . .

Pourquoi ne suis^je point semblable au jeune oiseau Dont le nid se balance aux branches- de l'ormeau ?

Rien ne m'appartient sur la terre ;

Je n'eus pas même de berceau ; Et je suia un enfant trouvé sur une pierre.

Devant l'église du hameau.

Loin de mes parents exilée^ De leurs embrassements j'ignore la douceur.

Et les enfants de la vallée

Ne m'appellent jamais leur sœur.

Je ne partage pas les jeux de la veillée.

Jamais sous son toit de feiuillée Le joyeux laboureur ne m'invite à m'asseoir;

£t de loin je vois sa famille,

Autour du sarment qui pétille, Chercher sur ses genoux les caresses du soir.

'Vers la chapelle hospitalière,

En pleurant, j'adresse mes pas ;

La seule demeure ici-bas

Où je ne sois point étrangère, La seule dievant mei qui ne se ferme pas!

Souvent je contemple la pierre

Oii commencèrent mes douleurs ;

J'y cherche la trace des pleurs Qu'en m'y laissant, peut-être, y répandit ma mère.

Souvent aussi mes pas errants Parcourent des tombeaux l'asile solitaire ; Mais pour moi les tombeaux sont tous indifférents :

CHANT V. 9i

La pauvre fille eat sans parents, AU milieu des cercueils, ainsi que sur la terre. J ai pleuré quatorze printemps Loin -des bras qui m'ont repoussëe ; Revieos^ ma inère, je t attends Sur la pierre oîi tu m'as laissée!!! —

Etmoiy vers son malheur me sentant attirer,

Comme elle, sur son sort je me mis à pleurer;

Car sa plainte, sous l'aiire où je m'étais cachée,

M'avait dans tout mon cœur profondément touchée.

A venir avec moi j'allais la convier,

lorsque du fond des bois sortit un loup-cervier

Qui s'élança vers elle et laurait dévorée.

Si devant lui soudain je ne m'étais montrée.

Ses yeux flambaient ainsi que deux charbons ardents,

L'écume à gros flocons bouillonnait sur ses dents,

Et jusque sur le seuil désert du presbytère

Ses deux ongles crochus faisaient voler la terre.

Je poussai de grands cris au loin... Nul ne parut,

Dans mon premier combat nul ne me secourut.

Pour que là triste enjfant demeurât sans blessures,

Sur moi de l'animal j'attirai les morsures.

Dieu me fît triompher de ce loup ravisseur

Et l'enfant fîit sauvée et puis devint ma sœur. —

Jeanne d*Arc suspendit sa longue histoire , étrange !

— Gentil roi, laissez-moi consulter mon bon ange Sur ce qui reste à dire ; il est là, parmi nous ; Il faut pour lui parler que je sois à genoux. —

Elle dit, et se met en prière... On regarde Afin d'apercevoir l'ange heureux qui la garde; Mais on le cherche en vain, car l'habitant des cieux Ne se rendait jamais visible qu'à ses yeux. Seulement sur le front du roi, prodige insigne ! De la mission sainte irrécusable signe ! On vit du haut des airs descendre, lentement, Un diadème orné d'un large diamant, Et l'on ne douta point qu'une main séraphiquè M'eût apporté du ciel ce bandeau magnifique.

— Oh! qui refusera de me croire à présent? C'est mon ange gardien qui vous fait ce présent, — Dit Jeanne id'Arc.

Son front brilla sous l'auréole^ Et l'esprit du Seigneur revint dans sa parole.

APPAlllTION DE MONSEIGNEUR L'ARCHANGE SAINT MICHEL

-— J'aimerais mieux mourir à cette heui?e, en^ce lieU, Que (Têtre hors la grice et l'amour de mon Dieu. Oh! que de mon récit nul ne se scandalise! Dès l'âge de treize ans, du côté de TégUse, Gentil Dauphin, j'avais entendu mainte fois A travers les rameaux venir de saintes voix. Et ces. voix me disaient, — souvenir adorabje! — Que pour ayoir un jour la paix inaltérable. Il fallait rester pure; et de grandes clartés Venaient à la même heure et des mêmes cotés. . J'attendais ce moment avec beaucoup ^e, joie :

100 JEAISNE D'ARC, BERGERK.

On aime à voir venir ce que Dieu nous envoie! Quand le prêtre à l'autel balançait Tencensoir ; Quand Fangelus mourait dans les brises du soir; ~ Quand l'orage faisait, à ma croisée ouverte. Trembler les longs festons de clématite verte; Quand l'aube se levait et réveillait les nids De la vive alouette au sein des blés jaunis ; Quand priant pour un mort, à côté de sa bière, Les larmes de mon cœur montaient à ma- paupière, Et que je me sentais,, sur le seuil attristé, Pliis près du paradis et de l'éternité , Mes voix me visitaient... Dans les forêts prochaines, Quand le vent dépouillait les cimes des grands chênes, Elles parlaient longtemps, me venant dévoiler Des secrets qu'il n'est pas permis de révéler. Quelquefois de ces voix j'étais iûtimidée ; Mais leurs sages conseils m'ont toujours bien guidée.

Un jour, — ^j'en tremble encore et d'extase et d'eflroi î — ^ Un jour que, priant Dieu pour la France et le toij J'ornais de frais rameaux l'église du village, — Me croirez-vous?. . . — je vis resplendir le feuillage^ Et dans l'air s'avancer, à travers le vieux mur. Monseigneur saint Michel sous un manteau d'azur. Du glaive fiambay an t sa main était chargée. Son aile, blanche et grande et d'or toute frangée^ Se déployait en arc, et sur son fronl béni Reposait le rayon du bonheur infini.

CHAiNT VI. toi

Sou vol|. tout lumineux^ qui m'apparut saQ3 yoiles. Faisait naître en passant des nuages d'étoiles; Il brîllaît à mes yeux, pleins de ravissement, Comme un saphir tombé du haut du 'firmament. Les lis que Salomon admirait, dans leur gloire, Ont un éclat moins pur que sa robe de moire; Les airs sont moins, légers que ses cheveux^ flottants; Et sa voix ressemblait au soùfïLe du printemps. Lorsqu'il glisse, au matin, sous les branches fleuries Des tendres amandiers, bouquets de nos prairies.

Je contemplai longtemps, muette de bonheur, L'archange qui venait de la part du Seigneur ; Et quand je le vis fuir aux voûtes éternelles, Je lui dis en pleurant : -^ Prenez-moi sur vos ailes. Ijes parfums de ces fleurs, écloses sous vos .pas, . Vous suivent dans les airs, et je .ne vous suis pas! * Oh! que je voie encor l'éclair de votre glaive! Si j'ai rêvé de vous, ne m'otez pas mon rêve' Lorsque vient à. s'ouvrir la légère. prison,- ; .

Tombeau du ver, berceau du jeune papillon. L'insecte ailé, sitôt qu'il a vu la lumière. Ne veut' plus. habiter sa demeure première; Et moi je Aë veux plus, bel ange saint Michel, Demeurer satis vous voir loin de^ clartés du cieL Vous m'avez visitée, il n'est plus dans^ ce monde D'écho pour mes chansons, de voix qui me réponde*, De parftims pour mes sens, d'aniour pour mon ^mour,

102 JEÂiMNË D ARC, BERGÈRE.

Et le soleil, pour moi, n'est plus l'astre du jour! Oh ! que j'entende encor votre battement d'aile. Comme dés bruits venus dés nids de l'hirondelle. Bel ange saint Michel, je prie à deux genoux; Changez*moi d'univers ou restes- avec nous! Pour que ma vision deux fois se réalise, Faut-il aller pleurer sur le seuil de l'église? ' Pleurer vos doux regards, vos gerbes de clarté. Pleurer tout mon bonheur .dàn« les. cieux remonté ?

Loin des fleurs de TÉden, dans- ce bois solitaire, Visible à mon. amour, invisible à la terre, Venez, sans que mes jours soient encor révolus, >M'enseignér à parler la langue des élus. Oh! venez me revoir et luire sur mon ombre! Vous portez dans vos yeux des aurores sans nombre. Pourquoi me fuir ? Pourquoi m'avez-veus dit : Adieu ! Vous par qui notre France est là fille de Dieu? Archange -saint Michel, ma voix vers vous s'élève. Nos gloires ont brillé des feux de votre glaive; C'est vous ^ont le regard sur nos lis arrêté Leur donna sa splendeur et son éternité. Vous êtes à la fois^ pour, notre délivrance. Le guerrier du Très-Haut et celui de la France; Et Dieu même vouh»t, ô bienfait éclatant! Nous donner pour patron te vainqueur de Satan. J'irai, me prosternant dans la sainte chapelle, Demander au Seigneur un mot qui vous rappelle;

CHAJNT VI. 108

Ët^ suir le &duA pieux usant mes deux genoux^ Mes réyes de quiiize ans se prapleront d^.vousl Et peu<>étre un nuag^ à i|ia longue e^ëraoce Offrira de vos traits la lointaine apparence! -^

f .'aâge ne revint; pas du btenfaeureui: séjour.

Piince, le lendemain du mémorable jour, . , Des ennemis pruels vers nos chan^ accoururent f . . Nos troupeaux^ nos moissons devant ^ix dbparunent. Au milieu des fprêts il fallut nous cacher, \. Et du toit paterqel deux £dîs nous arracher. Partout <}es cris^ du sang, d'invindhies alarmes; Et je vis bien souvent, iKin sans verser des larmes! Nos soldats muiilés, que ^Anglais insultait, Tendre à la charité le bras qui leur restait.

Je suivais mes parents au fond des solitudes; Mais je gardais mon 4:c&ur en changeant d'habitudes, Et des joui?s de; lexil nous rendions ^Acek Dieu. La famille qui. prie a besoin^ de ^i peu! . . ^ Après bien des malbciujrs, nous revtmes V^oçemtp Où les morts du hmneau donnent en .terne s^ainte^ Mais un autre malheur était là*V. l'ennemi Avait, en s'éloignant,^ dévasté Domremy, Renversé nos maisons ; et nous nous affligeâmes De voir que notre église était livrée aux flammes; Et je pleurai longtemps et, tombant à genoux,

104 J£ANN£ D'ARC, 9ERGÈRE.

Je m'écriai : ^—Seigneur, ayez pitié de nous! Voyez nos rois proscrits, nos villes alarmées. N'étes-voos. pli]$ le Dieu qui coiQinandé ^ux armées? Si nos fautes du ciel attirent. le courroux > , Ne punissez que moi /car je m'offre pour tous! Bendezy, rendez la France à sa gloire première!... —

- ■ Je parlais^ et voilà qu'en des flots de lumière,

Aux bruits miraculeux des célestes concerts,

Geneviève^ la sainte, apparaît dans les airs. .

— Tes vœux sont exaucés!. lève-toi, me dit-elle; Bergère comme toi, simple et faible moitelle, J'ai porté ]a houlette et, priant dans mon cœur. Protégé noâ cités contre Attila vainqueur. .. Paris révère en moi sa modeste patronne.. IjC Seigneur te destine à la même couronne, Et tu dois, délivrant nos remparts asservis,^ Dégager les serments qu'il a faits à Clovis. Il parle par ma voix, soq ordre ici m'amène; Il ne veut s'appuyer d'aucune gloire humaine! • Et, n'-olfrant aux Français qu'un roseau pour soutien, Son glaive deviendra visible près dû tien. Pars, Orléans t'appelle en sa fidèle enceinte. Et le front de ton roi demande l'huile sainte!!! —

A peine elle achevait ces mots, le jour tomba ; I^ terre sous mes pieds s^enfuit, se déroba...

CHANT VI. tos^

Je vis le paradis s'ouvrir comme une fête : De rapides soleils se croisaient sur ma tête.' Je vis le Saint-Esprit , ramier couleur de feu. Je vis la sainte Vierge à la droite de Dieu> Comme une fiancée heureuse, calmé et bell0^ Qui reçoit lanneau d'or au seuil de la chapelle. Je vis de. purs esprits passer, flotter sans fin, - Comme de blanches nefs sur le fieuve divin ; £t sainte Marguerite et, tout émerveillée, La coupole du ciel dans un saphir taillée; £t sur un fond tout bteq, voltigeant par milliers, '- Des têtes- d'ange ayant quatre ailes pour colliers. . I^ies générations devant moi rassemblées Se glissaient à travers les sphères étoilées.- Du souffie de l'Édén mçs cheveux s'embaumaient. Sous l'arbre dés parfums les bienheureux dormaient ; Des lis ceignaient leur front, et jamais ma prairie N'avait vu sfentr' ouvrir ces tiges de Marie > - "' Avec tant de splendeur.^ Sous les rameaux penchants, Les étoiles germaient, comme les blés aux chanipsl Les épousés de Dieu m'enseignaient: la pri^ r £t mes pieds nus foulaient des gazons de luinière ! Là, jamais de regrets sous les astres bénis; . Jamais les passereaux ne tombent de leurs nids.; La chaste paix reluit au front des' saintes femmes, Et l'aube du Seigneur blanchit toutes les âmes !! 1

Parmi tant de splendeurs, là, je revis cncor *

t06 JEANiNE DARC, BERGÈBË.

L'archange saint Michel dans ua nuage d'or. Là, je re^ aussi ^ — ce n'était pmnt un rêve, — Sa houlette à la main, la blanche Geneviève ; Et j'adorai, tout bas, ces deux grands bienfiaiiieurs Qui doivent triompher de nos persécuteurs. Leur regard sur nos maux &it planer l'espâ'ancc. Dans leur vol circulaire ils embrassent la Fiance, Coâime on voit deux oiseaux sans cesse voltiger Autour de leur doux nid que menace un danger. Ils vinrent, au niilieu de leur brillant cortège, Armer ma faible main du roseau qui protège; Et .lorsque s'éteignit la vision des cieuic^ Mon sein resta couvert de pleurs délicieux.

Je revins sur la terre où, doublant le miracle, . Partout de mon sommeil je retrouvai l'oracle. Je l'écotîtais^ le soit^, sous le tranble. ondoyant; L'étoile du matin m'en parlait en «fuyant ; IjCs pro4iges cachés, les présagés, les songes N'avaient plus, pour mes yeux, ni secretsni mensonges; Et pour moi l'avenir rayoniiait, éclairé Des lueurs de ce ciel que j'avais admiré ! • , Je me voyais brisant les chaînes de la France. Que les lauriers sont beaux au front désespérance! Quelle flamme divine inondait, dans mon sein. Ce cœur qui palpitait pour un si grand dessein ! J'appelais une gloire à mes désirs trop lente ; Sur ma couche, la nuit^ je mé dressais brûlante.

CHANT Vî. ; 107

Les visions du jour tourmentaient mon sommeil ;

L'ange de la victoire épiait mon réveil.

Comme David errant près des saintes fotitaines^ .

Je rapportais le ciel de mes courses lointaines;

Et pour m'ouvrir vers vous d'éblouissants chemins,

T^ lance de Michel flamboyait dans mes mains!...

Ma mère vint à moi : son œil était sévère ; - — Une mère est sacrée. entre ce qu*on révère; — Sa main serra la mienne et puis elle me dit :

— Jeanne, tu veux nous fuir. . . -on me l'avait prédit ! Pour aller vers le roi, tu veux fuir ta famille? Le jour se lèvera sans me montrer ma 611e, Et mon cœur -sera vide, et sous notre humble toit Je verrai nos troupeiaux, le soir, rentrer sans toi. Demeure, mon enfant, au lieu de ta nai^ance; Je ne pourrais guérir du chagrin de Tabsence! Il est, dis-tu^ des voix qui te parlent ici? ' Mais le cœur d'une mère a son miracle aussi! Ne le dédaigne pas ! . . . Vois ma terreur, . . je tremble. . . Et comment remplacer le bonheur d* être ensemble? Et comment, sans mourir, prévoir tous lés dangers Que tu rencontreras parmi des étrangers? - Renonce à tonj>rojet... demeure sous notre ombre ; Les oiseaux voyageurs ont des périls sans nombre! La faim, les nuits d'hiver et le plomb, des chasseurs,.. Quand je reposerai le soir près de tes sœjura,

Je me dirai : — Tout dort ici ; mais que fait^lle ? ^^

Et j'auiai dans le cœur une peine mortelle

A cause de ma fiUé... Ah! lorsque Ton est vieux.

Ce qaon perd est toujours ce qu'on aime le mieux !

On a si peu de temps pour aimer sur la terre!

Ecoute le pasteur de notre presbytère.

Un saint vieillard, toiit plein d'une haute raison ;

Il ne te dira pas de quitter la maison.

Il t'aime; csar c'est toi, c'est toi qui, les dimanches,

Donnais au maître-autel le plus de roses hlanches ;

Et bien souvent son cœur, — c'est son expression, —

Fut très*ëdifié de ta confession.

Oh ! n'as-tu pas été distraite aux saints offices,.

Et n'es- tu pas en proie à quelques maléfices?

Je le crains, mon enfant... Peux-tu fuir, sans remord,

La chambre vénérée où ton aïeul est mort ?

L'église du hameau? notre Vierge d'ivoire?

Le crucifix sculpté sur notre grande armoire ?

Et l'arbre du village, et tous ces chers objets

Qui doivent te sembler plus saints que tes projets?

Peux-tu donc oublier^ pour un départ si triste,

Qu'aux lieux des souvenirs toute notre. âme existe?

Les enfants sont ingrats : ils nous quittent toujours ;

On a si besoin d'eux sur la fin de ses jours!

Et je-me plains au ciel d'avoir été féconde,

Tant à te voir partir ma douleur est profonde!!!

Jeanne, je suis .ta mère, Isabelle Rome; '^

( IVst bien mal de partir, lorsqu'on est tant aimé I

CHANT VI. lOt

C'est bien mal de pousser ta mère vers la tombe ^ Pour que sa mort un jour sur ta tête retombe! Renonce à ton projet ; ma peine finira^ Bénis tes Vieux parents et Dieu te bénira ! —

Moi je gémi» beaucoup, sans perdre ma constance. On ne s^attendait pas à tant de. résistance/ Et de rébellion on osa m'a.ccuser ! ^ Et le pasterur du lieu voulut m'exorciser.; Mais le grand saint Michel, qui me montrait la route, A ses yeux dessillés se dévoila, sans doute, Car il se prosterna soudain, et puis il dit :

— Elle doit accomplir ce qui lui fut prédit. Qu'elle parte ! — »

Adieu donc, ruisseaux ! douce chapelle ! Écho, voix du vallon! utfe autre voix m'appelle. 0 ma mère \ ta fille a changé de destin ; Ne lui. demandé plus le baiser du matin. Je t'aime et cependant je te fuis.. i Dieu Fprdonne. Suspends ton chapelet ail cou de la madone; Fais un pèlerinage au jour des Rois^ afin Que j'arrive oîi m'attend Monseigneur le Dauphin. Pense à inoi..- le bon Dieu, dans cette vie amère^ A ceux qu'il veut sauver donne une sainte mère; Et si chaque. matin tu viens prier. pour moi, Tout me réussira, jusqu'aù/sacre du roî.

410 JEANNE DARG, BERGÈRE.

Jusque-là sei^leixienty car sainte Cathepine, Devant le crudfix posé sur ma poitrine, ATa dit que mon pouvoir à sa fin touclierait Lorsqu'à l'autel de-Beims le roi s^indinerait.

Adieu, mes sœurs! adieu, mes compagnes chéries! 'N'allez plus me chercher sous l'aulne des prairies; N'allez plus me chercher, pour de douces chansons. Quand les mûres d'été' rougissent les buissons. Adieii... Si les frimas blanchissent le Valnége, Émiettez lentement votre pain sur la ndgé, Mes sœurs, pour empêcher les oiseaux de mourir. L'hiver a des besoins qu'il nous faut secourir! ' Tandis que le combat m'appelle à ses trophées, Parlez de moi longtemps sous le chêne des fées ; Consolez au réveil mon vieux père endormi...

Voilà ce qui m'ad vint aux champs de Domremy.

Mes pleurs coulment ainsi que 4'eau de la fontaine. J'allai dans > Yaucouleurs trouver un capitaine Qui vous est très-fidèle et qui d'abord n'osait Accepter ce que Dieu par moi lui proposait. Il ne voulait pas croire à ma grande entreprise.: Mes voix l'ayant prédit, je n'en fus point surprise.

— Sire de Baudrioourt, vous me direz-merci. Car Monseigneur le Roi du ciel le vent ainsi.

Lui dis-je. Moi, j'ai foi dans mes saintes promesses ;

A TégUse du bourg j*ai fait dire trois messes

Pour vous persuader. Dieu prend pitié de nous...

Quand je devrais partir seule et sur mes genoux,

Il me faut obéir... le peuple est en souffrance!

— Une femme a perdu le royaume de France,

A dit la propbétife, une ii.He viendra'

Des marches de Lorraine et le délivrera. —

Je vous requiers au nom de la Vierge Marie!

Je dois livrer bataille avant Pâque fleurie.

Eh! peut-4tre, j'aurais trouvé plus de douceurs

A filer tout le jour à coté de mes sœurs.

Mais comment r^ister quand saint Michel commande ?

J'ai grande hâte; il faut vous rendre à ma demande.

Une femme en travail lie trouve pas le temps

Plus long que moi!... venez... conduisez^moi... j'attends. —

Il voulut m'éprouver; il fit venir un prêtre; Je me mis à genoux quand je le vis paraître.; L'homme d'église avait son étole ; il me^ dit:

— Arrière, si tu viens de la part du maudit! Si Dieu t'inspirey approche ! — ,

Et moi, de pleurs mouillée, J allai baiser ses pieds, toujours agenouillée. Puis, très-distinctèifient, ainsi que je vous vois, Je vis une bataille et j'entendis mes voix

Qui me disaient :

— Malheur ! malheur ! une défaite Blesse la France au cœur, la veille d'une féte^. Jeanne, ses étendards n'ont pas été bénis« Le sang coule non loin de RouvrairSaînt-Denis.- Jeanne, on se bat sans toi ; regarde au loin, regarde !

Je- vis devant l'Anglais tomber notre avant-garde.

Je vis tomber Dunois, je tremblai pour ses jours,

Et je fermai les yeux; mais je voyais toujours ;

Car pour ses visions quand le ciel nous réclame,

L'œil de la chair.se ferme et nom les yeux de l'âme!

Le sire Baudricourt, avec quelque remord,

De tant de chevaliers apprit bientôt la mort.

Ma triste vision vainquit sa résistance;

En noble capitaine, il m'offrit assistance.

Chacun voulut me voir et me fit quelque don ;

J'écrivis à mon .père en demandimt pardon.

Puis — nous sommes bien forts quand Dieu nous accompagne!-

Avec des gens du roi je me mis en campagne

Et voyageai longtemps pour aller secourir

La ville où nos soldats ne savent que mourir.

Il me faut commencer la grande délivrance

Dont mes frères du ciel m'ont donné l'assurance.

Demain vers Orléans je marche sans pâlir :

Je vous ai dit l'oracle, et j'irai l'accomplir; —

CHANÎ VI. IIS

Ce long récit fit naître tin transport unanime. Et pourtant, comme on dit que l'esprit de l'abîme D'un sein demeuré pur n'oserait approcher, Pour visiter la Vierge on envoya chercher. Yolande d'Aragon, rieine de la Sicilç, - '

Très-illustre ùiatrone; et Jeanne d'Arc docile Triompha de l'épreuve et nul ne contesta- I^ surnom que toujours l'héroïne porta.

Le lendemain, sitôt qu'à travers les clairières L'aube eut blanchi le fleuve et nos tentes guerrières, Jeanne s'arme du fer à ses mains réservé, Du fer miraculeux dans Fierbois retrouvé.: Tel se montre Euryale aux tableaux de Virgile, - Sur un coursier superbe elle s'élance agile, Et le feu du soleil teint, d'un reflet changeant ' Sa tunique d'azur aux étoiles d'argent.

On s'empresse, on^ Taccueille avec un A.oXky^ murmure. Le chapelain s'approche et bénit son armure. Elle parcourt la ville, ayant à son. coté L'archevêque de Reims sur sa mule ihonté. Sous l'étendard pieux qui lui jette son ombre. Où voltigent parfois des papillons sans, nombre ^ Chacun la contemplait avec étonnement.

L'hécoine ignorait ces jours d'abattement,

Preimer secret, soiifTrance inconnue, éphémère, Qu'une fille- ose à peine avouer à sa mère, Et que, pour affliger un sexe gracieux^ Chaque signe ramène en fuyant dan^Ies cieiix^ Elle se nourrissait d'un pain cuit soiis la cendre. Jamais de son coursier on ne la vit descendre, La nuit, pour son sommeil ;^jcar, comme il est écrit, La nature domptée obéit à l'esprit..

Quand le ch^^rbon divin nous touche de sa flamme, Le corps glorifié ne fait qu'un avec l'âme; Et, pour mieux commander aux terrestres instants,, Souvent l'éternité pose un|)ied sur le temps!!!

•*■ Voilà qu'en blasphémant un homme dtarpies passe. Arrêtant son coursier qui dévorait Fespace :

— Une Vierge, dit<*il, va partir de Chinon j Qu'on me laisse une nuit pour lui ravir son nom, Et je t'instruirai plus, en entrant en campagne. Que l'ange saint Michel qui d'en haut l'accompagne.—

Jeanne d'Arc lui répond ^ '

— ^ Merci dé ton désir!

Tu blasphèmes les saints quand Dieu va te saisir. Bepens-toi, repens^toi, la mort est sur ta tête. — '-

Soudain il s'éleva comme un vent de tempête ; 'Et l'on dit qu à se& flancs., Faiguillantiant d'un dard,

CMANT VI. lia

Un esprit fit cabrer le coursier, du soudard. Une ëpée à sa djroite apparut flamboyante. Comme $i du sabbat la. ronde tournoyante . . L'emportait dans son vol^ il allait... il allait. <. Du sein d'un tourbillon une roix lui parlait! Il veut passer le fleuve^ et dans les flots il tombe ^.. Et ce blasphémateur Q'eut pas besom de t(t>mbe : On ne retrouva plus sous Talgue et le Kpaon L'homme ni le coursier possédés. du démon.

■ Espérant qu'à la paix fiedfort pourrait souscrire, .

Avant que dé partir Jeanne voulut écrire

Au régent du royaume et^ devant tous^ dicta

Cette lettre qu'au prince un héraut apporta:.

— A vous, duc de Bediort/qui, croyant rapparence^ Vous dites le régent du Toyawme ^è France ; Vous n'avez triomphé que par la trahison* ^ Il faut au Roi du ciel que vous, rendies; raison ; Car je viens de sa part j plus de guerres miles!

Remettez en mes mains les clefs des bonnes villes

Qui sont à Charles Sept ; et dans votre pays Emmenez en partant ceux qui nous ont trahis. . Signons tous deux la paix. . . Soumettez-vo^s^ beaiu sire ; Je vous prends à merci.,, ne viens pas pour occire;.. Mais à mon coursier blanc plus ne veux dire adieu, Que Charles ne soit roi par la grâce de Dieu! . , IjC ciel doit envoyer, on me l'a dit naguère,

Plus de force à mon bras qu'à. vous de gens de guerre ; Donc ne résistez plus; vous vous tromperiez fort, Si vous pensiez que Dieu craint le duc de Bedfort ! —

Le clairon sonne: pars, pars, Vièrgé de la Loire! L'esprit divin t'enlève où n'atteint pas la gloire; Monte, monte toujours,, fille sans tache... adieu! Tu trouveras pesant le glaive de ton Dieu. Loin, bien loin des mortels,- désormais solitaire, Tu ne peux redescendre et vivre sur la terre: Peut-être on te verra h. regretter un jour!

. Ainsi fiiit vers l'éclat du bleuâtre séjour La jeune aéronaute, et mille cris s'élancent. Deux drapeaux gracieux sur son front se balancent: L^œil enchanté la suit dans, son brillant chemin, A là trace des fleurs qui pleuvent de sa main. Elle fuit ^ dans ses yeux le triomphe étincelle. Le souffle de la gloire a gonflé sa nacelle. Elle échappe aux mortels, échappe à leur encens ; La fièvre du courage enflamme tous ses sens. Elle franchît l'espace, et sa course bénie Agrandit l'horizon conquis par. le génie ; Et comme Argo^ sa nef, navire inusité.

Réclame' aussi sa part de l'immortalité!

Mais la tempête vient... son souffle l'environne... Reine de Tair, les vents emportent sa couronne.

GHANT VI. 117

Le nuage aux flancs- noirs sous son vol s'élargit,

Électrique s'allume et caverneux mugit.

La terre... il n'est plus temps!... l'orage l'en'sépare;

Dans l'orage pour elle un tombeau se prépare.

Les vents sont sans pitié, la lutte est sans repos...

L'éclair serpente autour des deux^flottantis drapeaux.

De son fragile esquif, dont le poids l'importune,

Tout l'océan des airs. attaque la fortune.

Tantôt dans la lumière et tantôt dans la nuit^

Le volcan cuivré s'ouvre ou se ferme à grand. bruit;

Et l'élan de la lune au-dessus de sa tête

Lui sert à mesurer les pas de la tempête!

En vain, les bras tendus, se penchant vers le sol,

De la foudre vengée elle abdique le vol ;

Sous ses pieds que blanchit la lueur sulfureuse,.

Son rêve de triomphe en abîme se creuse;

Tourmenté, déchiré dans tous ses plis mouvants.

L'âme de son vaisseau s'exhale dans les vents. .

Son étoile s'éteint au ciel qui la renie.

De l'ennui de la' terre au sein des airs punie.

Elle ne peut dompter leur ardente épaisseur.

L'aigle qui l'aperçoit ne peut sauver sa sœur !

Au milieu des débris épars de sa nacelle

Elle tombe, elle tombe, oiseau qui n'a plus. d'aile!

Mêlant à la tempête un long cri gémissant,

Elle tombe!... l'éclair la dévore en passant.

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