SAINT MICHEL
Jeanne, prends Toriflamme, Et, sans craindre Tenfer, marche au nom de Jésus.
JEANNE
Quelle céleste flamme Vient embraser mon cœur de transports inconnus?
SAINTE CATHERINE
Cette flamme, ô Martyre, Consumera tes sens et ne s'éteindra plus.
JEANNE
Que le Dieu qui t'inspire M'accepte pour victime et sauve ses élus.
SAINTE MARGUERITE O victoire suprême !
JEANNE Triomphe, Dîeu que j'aime.
SAINT MICHEL Vers des bords ignorés l'ennemi s'est enfui.
JEANNE Dieu seul est ton salut, ô France, gloire à lui !
TOUS
Sa main clémente, De ses enfants oubliant les forfaits.
Tient désormais L'éclair captif et la foudre impuissante.
Le ciel a triomphé : le Seigneur, en ce jour. Jette encor sur la France un long regard d'amour.
Jeanne, seule.
JEANNE
C'en est fait, je vous quitte : adieu, vertes montagnes. Adieu, vallons aimés; adieu, douces compagnes! Dieu m'appelle, je pars; c'est au nom de Jésus;
Adieu, vous qui m'aimez, je ne vous verrai plus
— Oui, celui qui d'Abel reçut les sacrifices, Qui bénit de Jacob les brebis, les génisses; Celui qui sur l'Horeb, dans le buisson ardent. Appela par son nom le pâtre de Madian ; Qui distingua David au milieu de ses frères, Dont le pasteur Amos nous redit les colères,
Qui veut, près de sa crèche, une cour de bergers, Le bon Pasteur enfin que touchent nos dangers, Qui ramène au bercail la brebis infidèle Et sur un bois sanglant verse son sang pour elle ; Qui fait de son Eglise un troupeau, dont les rois Pour sceptre ont à la main la houlette et la croix, Pour sauver son pays de l'armée étrangère.
Jette encor son regard sur une humble bergère
— Oui, paisibles brebis, et vous, tendres agneaux.
Je vous quitte aujourd'hui, mais pour d'autres troupeaux. Celui qui me conduit à travers la mitraille Et préserve ma vie au feu de la bataille Saura bien vous garder de la fureur des loups. A travers la bruyère, agneaux, dispersez-vous
— Pour moi, qu'un nouveau cœur, qu'une nouvelle En ce moment sacré, s'emparent de mon âme. [flamme^
(Coupant ses cheveux :) Tombez sous les ciseaux, ornements superflus : Ces cheveux abondants ne me conviennent plus ; De la vierge, pour moi, l'élégante parure Fera place bientôt à la pesante armure ; Le casque, sur mon front, au moment du danger. Remplacera le voile et la fleur d'oranger; Et cette jeune main, que rien encor ne souille. Pour le glaive sanglant quittera la quenouille
— O toi, qui m'appelas, du fond de mon vallon. En avant pour ta gloire et l'honneur de ton nom ! Que l'Anglais orgueilleux, après tant d'insolence, Vaincu par une femme, adore ta puissance.
Ne tardons plus, partons, à la garde de Dieu; Adieu, famille en pleurs; père que j'aime, adieu!