‹ Jeanne d'Arc: Tragédie en cinq actes et en vers avec choeursChapitre 13 sur 38 · CHINON · texte numérisé non relu

CHINON

Le théâtre représente la salle du trône de la résidence de Charles VII, à Chinon.

En face, le trône ; à droite, une porte, donnant sur Tappartement privé du roi; à gauche, porte donnant sur les appartements extérieurs. Dans le pan coupé de gauche, une fenêtre donnant sur la rue.

Lambris et meubles antiques ; luxe relatif.

Au lever du rideau, le connétable Arthur de Richemont et Tanneguy Du Châtel, conseiller intime du roi, sont en discussion et paraissent très animés.

Arthur de Richemont, Tanneguy du Ghàtel, puis un huissier.

RICHEMONT

Non, ne me retiens plus : ma colère est extrême Et j'abajidonne un roi qui s'abdique lui-même. Je pars sans plus tarder, et, me rongeant le poing, Je vais cacher ma honte et ma rage plus loin

— Ecoute : à son appel, je quitte la Bretagne, Pensant qu'enfin le roi, se mettant en campagne, A la tête des siens, ranime ses soldats Et refoule TAnglais dans de brillants combats. Je me trompe : au milieu de femmes élégantes, De jongleurs, d'histrions et de fêtes galantes, Je trouve un insensé qui, sans voir l'avenir, Danse sur le volcan qui le doit engloutir.

Et c'est moi, Richemont, c'est moi, le connétable, Quand la France périt sous le joug qui l'accable, Qu'il a fait le gardien de ses plaisirs. — Non, non, Dût son ressentiment retomber sur mon front. Devant l'aveuglement dont la cour est frappée, J'abandonne sa cause et brise mon épée.

DU CHATEL

Dans le commun péril, il n'est point d'autre loi, Richemont, que le bien de la France.

L'HUISSIER, à la porte.

Le Roi !

Les précédents, Charles VII.

CHARLES VII, à Du Châtel.

Réunis mon conseil pour une affaire urgente.

Du Châtel : hâte-toi.

DU CHATEL

Votre ordre m'épouvante ; Vous paraissez ému, Seigneur. Peut-on savoir De ce brusque dessein

CHARLES VII, sortant.

Tu le sauras ce soir, (Revenant :) Mais pourquoi le cacher? La Trémouilie nous quitte.

DU CHATEL La Trémouilie ! quel coup !

CHARLES VII

Oh ! je m'en félicite.

DU CHATEL Un si puissant guerrier!

CHARLES VII

Un fort méchant voisin.

DU CHATEL Plein de zèle.

CHARLES VII Importun.

DU CHATEL Jovial.

CHARLES VII

Libertin Et, Richemont le sait, de mœurs plus que barbares.

RICHEMONT

Oh ! de nos jours, Seigneur, les hommes sont trop rares Pour les laisser partir d'un cœur aussi léger.

CHARLES VII

Contre moi, Richemont, cesse de t'insurger :

Souviens-toi que cet homme est mon mauvais génie ; De la France qui meurt il souille l'agonie.

RICHEMONT

La Trémouîlle, il est vrai, n'était point sans défaut ; Mais il était toujours le premier à l'assaut.

CHARLES VII As-tu donc oublié si promptement la haine Qu'il t'a vouée, Arthur? D'ailleurs Dieu nous amène^ Pour un fâcheux ministre, un sincère allié.

Et ton puissant rival sera vite oublié.

RICHEMONT Qui s'intéresse encor, Sire, à votre défense ?

CHARLES VU Notre cousin d'Anjou, René, roi de Provence.

RICHEMONT

René!

CHARLES VII

Par un message, il me donne l'avis Qu'il vient de succéder au roi défunt, Louis. La couronne est toujours une belle auréole, On dit que de son peuple il est déjà l'idole.

DU CHATEL C'est d'un très bon augure au milieu de nos maux.

CHARLES VII Il est pauvre : on prétend qu'il garde les troupeaux Et veut faire revivre, au pays de ses pères, L'ère des rois-pasteurs et des nobles bergères. Mais, si petit que soit ce roi de quelques jours. Je ne dédaigne point son utile concours.

Eblouissons René ; scellons cette alliance.

Du Châtel, par des dons dignes de notre France.

DU CHATEL

Avec tout le respect que je dois à mon Roi

Et d'un vieux serviteur l'inébranlable foi,

Je répondrai, Seigneur, que vos coffres sont vides,

Que votre parlement refuse les subsides,

Que vos biens sont vendus, que vos troupes ont faim,

Qu'on ne leur paye plus leur solde, qu'à la fin,

C'est à vous de subir les horreurs de la guerre,

Car vous manquez déjà. Sire, du nécessaire.

De mépriser autrui vous n'avez plus le droit :

Celui que vous osez nommer un petit roi

Pourrait vous le montrer : sa terre en vaut une autre

Et son peuple est du moins plus heureux que le vôtre.

Avec son ciel d'azur et son sol toujours vert,

Son éternel printemps, son soleil et sa mer

Qui, comme une dentelle, a dessiné ses rives.

Avec ses champs de blé, de vignes et d'olives

Qui font de la Provence un immense jardin.

Le peuple de René fait rêver de l'Eden.

De ses grandes cités les arts et la noblesse

Rappellent les beaux jours de Rome et de la Grèce.

Pays des rêves d'or, où règne la beauté !

Devant les dames d'Aix tout litige est porté,

Leurs prix sont en honneur, chacun peut y prétendre

Et la beauté les donne à qui sait la défendre.

Aussi, quand vous voilà réduit à mendier.

Ce peuple libre, en paix, cultive l'amandier.

Devant l'Anglais vainqueur quand votre peuple. Sire,

Par ses dissensions lui-même se déchire.

Lui ne sait de combats que les luttes d'amour

Ni d'autres chants guerriers que ceux du troubadour.

Quand l'Anglais est chez vous, poursuivant ses conquêtes.

L'Europe entière accourt à ses paisibles fêtes.

Et quand de vos plaisirs nous voyons l'appareil,

René pense à son peuple et se chauffe au soleil.

Aussi vienne l'Anglais, et cent mille poitrines

Feront autour de lui de vivantes courtines.

Et chacun gardera, quel que soit l'avenir.

De son bon roi René Timmortel souvenir

— Des présents? c'était bon aux jours de l'opulence; Mais ce beau temps n'est plus. Le comte de Provence Est plus riche que vous, et s'il s'agit de dons, Ce prince, à bien des rois peut donner des leçons.

CHARLES VII Ainsi donc, Du Châtel, mon antique abondance...

DU CHATEL A fait place, Seigneur, à Taustère indigence.

Et René! C'est affreux. Du Châtel.

DU CHATEL

J*en convien.

CHARLES VII Et de tous mes trésors que me reste-t-il?

DU CHATEL

Rien.

L'HUISSIER, à la porte.

Sire, des députés d'Orléans.

CHARLES VII, à Du ChâteL

O misère !

Pauvre comme tu dis, pour eux que puis-je faire?

Les précédents, trois députés d'Orléans.

CHARLES VII, sur son trône.

Soyez les bienvenus, députés d'Orléans ; Parlez, racontez-nous vos combats de géants.

Le Bâtard a-t-il fait quelque sortie heureuse Et verrons-nous bientôt la France glorieuse?

I" DÉPUTÉ Sire, la résistance est vaine désormais Et le sort d'Orléans est pire que jamais.

Le dévouement s'épuise : étroitement cernée, Sans vivres, sans secours, la ville infortunée Contre un nouveau fléau se débat, mais en vain : Notre grande infortune aujourd'hui, c'est la faim. L'horrible faim qui ronge, et qui dompte, et. qui tue, Devant qui toute force est enfin abattue.

Ces squelettes vivants, ces vivants déjà morts, Sire, sont impuissants aux suprêmes efforts. Et c'est pitié de voir ces héros fiers et sombres Dans la ville déserte errer comme des ombres. A leur puissant vainqueur ils ont tendu la main Et Bedfort envers eux se montre encore humain. De ces hommes de fer l'héroïsme sublime A fait impression sur ce cœur magnanime, Et ce brave à nos chefs accorde quinze jours Pour venir implorer votre puissant secours.

Si, ce terme écoulé, nul ne vient la défendre, Leur parole est donnée, Orléans doit se rendre.

CHARLES VII

La France est épuisée et ce terme est bien court ;

11 semble qu'à nous perdre aujourd'hui tout concourt.

2' DÉPUTÉ C'est le dernier fleuron d'une riche couronne; Il s'agit de vos jours, de^votre propre trône. Oh 1 ne négligeons rien pour conjurer le mal ; Le moindre oubli, Seigneur, pourrait être fatal.

CHARLES VII

G déplorable sort'de la France asservie !

Le dernier des Français à son roi fait envie. Tout m'échappe : le sol, mon peuple, le pouvoir.

3* DÉPUTÉ Le pire de nos maux, c'est votre désespoir.

CHARLES VII

Vous ne saurez jamais que de larmes amères Contiennent de nos jours les royales paupières. Pour sauver Orléans, défendre mes états, J'ai du sang, prenez-le; mais de Tor, des soldats

I- DÉPUTÉ Votre exemple, à lui seul, nous suffit et nous aide.

Non, non, à nos malheurs il n'est plus de remède.

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