JACQUES D'ARC
Oui, des jours désastreux sont venus pour la France
Et chaque heure à nos deuils ajoute une souffrance.
Jeanne, un sombre avenir s'ouvre devant nos yeux :
Ces paisibles vallons, ces champs de nos aïeux,
Tandis que l'incendie embrasera nos rues.
Subiront d'autres fers que le soc des charrues.
Envahis, saccagés, si Dieu n'y met la main.
Ces pampres et ces blés ne seront plus demain.
Demain, de l'ennemi les barbares cohortes
Seront à nos foyers : l'Anglais est à nos portes.
Déjà Paris a vu s'écrouler ses remparts.
Du vainqueur, sur ses murs, flotter les étendards,
Les chevaux du Cornwall s'abreuver à la Seine
Et le fils de nos rois fuir à travers la plaine.
Verrai-je donc, hélas ! la France de Clovis,
Ton sceptre, ô Charlemagne, et tes lis, ô Louis,
Devenir l'ornement d'une race étrangère.
Et le blanc pavillon tomber dans la poussière ?
Dois-je, au bord du tombeau, survivre à ton malheur?
Ah! si j'avais encor mon ancienne valeur.
Si mon bras suffisait, France, pour te défendre.
J'irais m'ensevelir glorieux sous ta cendre.
Mais je ne puis t'offrir, en ce moment fatal.
Que mes cheveux blanchis
(Montrant sa fille :)
et ce front virginal.
Non, sur ce sol désert, nos corps, safis sépulture, Demain, du noir vautour deviendront la pâture; Demain, l'envahisseur, de ses cris orgueilleux. Sur ces débris fumants, ébranlera les cieux ; Demain, ma pauvre enfant, nous n'aurons plus de France.
JEANNE, avec calme.
Pourquoi de votre cœur bannir toute espérance ?
JACQUES
Parce que tous nos chefs, Gaucourt, Willars, Dunois,
Devant le flot qui monte, hélas ! sont aux abois ;
Parce qu'à Tennemi tout un peuple en débâcle
De ses divisions donne Tafifreux spectacle;
Parce que nous voyons, sans force, sans vertus.
L'élite des guerriers consternés, abattus.
Et parce qu'au milieu de nos cités en flammes,
Les vaillants et les preux pleurent comme des femmes.
Parce que les seigneurs d'Auxerre et de Ponthieu...
JEANNE Vous oubliez quelqu'un, mon père.
JACQUES
Eh ! qui donc?
JEANNE
Dieu!
Dieu, dont nul n'a scruté l'insondable sagesse ; Dieu, qui confond la force, exalte la faiblesse ; Dieu, qui peut tout encor, quand je ne puis plus rien, Qui, de l'excès du mal, tire toujours le bien.
JACQUES
Hélas ! depuis cent ans la France le supplie, Mais ce siècle est mauvais, et le ciel nous oublie. Regarde autour de toi : la noblesse, aujourd'hui,. Qui du peuple opprimé devrait être l'appui.
Qu'on voyait autrefois groupée autour du trône, A de honteux plaisirs follement s'abandonne.
La rage du pouvoir absout tous les forfaits ; La passion, l'orgueil, seuls maîtres désormais. Organisent partout le meurtre, le pillage, Aux vierges font subir le plus sanglant outrage;
Noyant dans le plaisir le cri de nos malheurs,
Les grands ferment l'oreille à toutes les pudeurs.
Les crimes de ces chefs sans cœur et sans entrailles,
Du peuple mutiné les justes représailles,
Les mystères secrets, la superstition
Lui tenant lieu de culte et de religion ;
Ces indignes prélats qui dépouillent leurs temples,
Ces trop fidèles clercs qui suivent leurs exemples,
Ces moines, pour le casque abandonnant le froc.
Au voile virginal, la poussière, ou Taccroc;
Au sommet de l'Eglise, un désordre encor pire.
Et la robe du Christ que le schisme déchire :
Voilà, voilà les maux dont le Seigneur est las.
Il faut que ce pays soit bien coupable, hélas !
Pour qu'à tant de douleurs Dieu se montre insensible.
JEANNE, confiante.
Non, le ciel à nos vœux n'est point inaccessible :
De cette sombre nuit j'attends le lendemain;
Quand l'orage aura fui, viendra le jour serein.
N'offensons pas le ciel par nos plaintes stériles;
Le fer et l'incendie ont raison de nos villes.
Mais le sol généreux que sa main a couvert
Renaîtra de sa cendre, et plus Jeune et plus vert,
Car de nouveaux printemps donnent des fleurs nouvelles.
Et des rudes hivers les neiges éternelles
Présagent, pour l'été, de plus riches moissons.
JACQUES, à part.
Devant cette candeur, tombent tous mes soupçons.
(Haut :) Non, d'ébranler ta foi que le ciel me préserve, Ma fille, et que sa grâce en ton cœur la conserve ! Mais si, dans son courroux, il voulait nous punir. Nous n'avons qu'un devoir, ma fille : le bénir. Voilà le grand conseil que te donne ton père.
JEANNE, rêveuse.
Geneviève, elle aussi, n'était qu'une bergère.
JACQUES Que veux-tu dire, enfant ?
JEANNE, se levant.
Que le fléau de Dieu Devant une humble enfant recule, si Dieu veut;
(Prenant sa croix à la main :) Qu'une croix, dans sa main peut remplacer un glaive, Que ce qu'un roi ne peut, l'innocence l'achève.
JACQUES
Dieu t'entende, ma fille ! Ah ! quel heureux vallon Produira cette enfant dont j'ignore le nom ?
Bienheureux, quel qu'il soit, ce trésor d'innocence Qui porte dans ses mains le salut de la France ! Bienheureux son vieux père !... Oh ! qu'il hâte ses pas. Car le ciel est bien sombre, et l'Anglais n'attend pas... Mais pourquoi m'abuser d'une trop prompte joie ? La France, en attendant, de chacun est la proie Et je pressens l'orage et de nouveaux malheurs.
Les précédentSj Raymond d'Arc.
RAYMOND O mon père !
JACQUES
Raymond !
RAYMOND
Je viens de Vaucouleurs; La ville est consternée; une panique affreuse, Paralyse les bras; la foule est anxieuse.
Tandis qu'autour de nous, nos soldats clairsemés Voient leurs rangs par la mort sans cesse décimés, Du Nord et du Midi nous arrivant en masse, Dans un réseau de fer l'ennemi nous enlace.
JACQUES Ah ! mes tristes soupçons n'étaient que trop fondés.
RAYMOND
Père, je vous l'ai dit, nous sommes débordés ; Tout nous échappe, hélas ! tout échoue et tout croule. Des fuyards effarés nous arrivent en foule.
Et le simple récit qu'ils font de tant d'horreur Met la rougeur au front et la colère au coeur. Deux combats acharnés, deux nouvelles déroutes, A notre affreux malheur ne laissent plus de doutes. La résistance est vaine et, dans ce désarroi. Il ne manque au vainqueur que le titre de roi. Oui, père, c'en est fait de notre antique gloire, L'Anglais victorieux règne jusqu'à la Loire.
JACQUES C'est donc la fin, Raymond ?
RAYMOND
Il nous reste Orléans Dont l'héroïsme, hélas ! ne peut durer longtemps. Bedfort a fait construire autour de ses murailles Des tours qui rendront vain tout l'effort des batailles. Du fond des bastions, Suffolck, depuis cinq mois, Empêche les renforts, arrête les convois.
Père, devant la faim, les exploits sont stériles ; La ville se consume en efforts inutiles Et ce dernier espoir tombera tôt ou tard.
JACQUES Mais que fait donc Dunois, l'héroïque bâtard ?