‹ Jeanne d'Arc: Tragédie en cinq actes et en vers avec choeursChapitre 8 sur 38 · ID · texte numérisé non relu

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RAYMOND

Dunois s'est jasqo'ici dépensé sans mesure ; Mais il reçut hier une grave blessure.

JACQUES Et Charles d'Orléans ?

RAYMOND Prisonnier des Anglais.

JACQUES Et Douglas ?

RAYMOND

Il est mort.

JACQUES Et Bouckam l'Ecossais ?

RAYMOND Mort aussi.

JACQUES

Ventadour, et d'Aumale, et Tonnerre ?

RAYMOND Morts.

JACQUES

Et le roi d'Ecosse ?

RAYMOND

Allié peu sincère.

JACQUES Ricbemont ?

RAYMOND

Le Dauphin a besoin de son nom, Et le vaillant guerrier vit sans gloire à Chinon.

JACQUES La Trémouille est encore un soldat redoutable.

RAYMOND Il est tout à sa haine envers le connétable.

JACQUES Ne peut-on point compter sur le noble breton ?

RAYMOND La discorde à sa cour agite son brandon.

JACQIES Et la Bourgogne ?

RAYMOND

Elle est de plus en plus rebelle, Et, dans sa trahison, elle entraîne avec elle Liège, le Luxembourg, le Hainaut, le Brabant, Guise, le Mans, Anvers, Utrecht, Namur et Gand. Et même, près de nous, voyez-vous ces villages ? Tous au duc de Bourgogne ils ont donné des gages.

JACQUES Qu'allons-nous devenir?

RAYMOND

Mais le pire fléau.

Je le dis en tremblant, c'est la reine Isabeau, Ce funeste présent que nous fit la Bavière.

Ce démon, de nos rois et Tépouse et la mère, Perdant toute pudeur, contre son propre fils A pris ouvertement le parti d'Henri six, Joignant à nos malheurs cette honte suprême.

En perdant son pays, se perdant elle-même.

JACQUES

Dieu confonde à jamais cette autre Jézabel?

RAYMOND Nous n'avons aujourd'hui qu'un recours.

JACQUES

Et lequel ?

RAYMOND

Eviter à tout prix le joug de l'Angleterre.

Pour conjurer ce mal, le plus dur de la guerre, Et demeurer du moins français, si nous pouvons...

JACQUES Que faire ?

RAYMOND Nous donner plutôt aux Bourguignons.

(Pendant tout ce dialogue, auquel elle a paru asses^ indifférente, Jeanne d'Arc s'est occupée à cueillir des fleurs dont elle fait des bouquets et tresse des couronnes. Elle se relève à ce der^ nier mot et répond avec feu :)

JEANNE

Non, non, quelle que soit la commune misère.

Un traître, des Français ne peut être le père. En trahissant la France, en combattant ses rois, Le duc à nous régir a perdu tous ses droits.

RAYMOND

C'est donc un moindre mal de dévorer sa honte

Et de courber le front sous le pied qui nous dompte ?

JEANNE

Non, ni le léopard de Tindigne Albion,

Ni de son allié Tinfidèle lion

Au royaume des lis n'imposeront des chaînes.

Le sang pur de la France a fécondé ses plaines.

Et le sang des héros, comme un sang de martyr.

Saura faire germer, dans un prompt avenir.

Les preux qui sauveront la France qui chancelle

(Montrant la couronne de lis qu'elle vient d'achever :) Et lui rendront des lis la couronne immortelle.

RAYMOND, à part.

Que ma sœur est touchante, en sa simplicité !

JACQUES

Entre ton espérance et la réalité, Jeanne, l'abîme est grand,

JEANNE

Moins grand que la puissance Du Dieu de Tolbiac qui protège la France.

JACQUES Quand le crime est trop grand, la justice a son jour.

JEANNE Une larme suffit pour toucher son amour.

JACQUES Sa lourde main punit quelquefois.

Elle éprouve ;

Mais qui le prie obtient, qui le cherche le trouve.

JACQUES

Le sang coule pourtant.

JEANNE

Ah ! pourvu qu'il soit pur, Le sang donne à nos vœux leur pouvoir le plus sûr. C'est le sang des martyrs qui féconda l'Eglise, L'aiguillon de la mort et de l'enfer se brise Contre le sang divin qui coule au Golgotha.

France, le sang d'un Dieu, jadis, te racheta. C'est le sang de tes fils qui comblera l'abîme.

JACQUES Qui permet cet espoir ?

JEANNE

Sa mission sublime.

L'Eglise en a besoin, le monde entend sa voix;

Le glaive de la France aura toujours son poids Dans la balance ; elle est du Christ la fille aînée ; De l'Europe sa main règle la destinée, El c'est pourquoi la France, un jour, triomphera.

JACQUES Il faudrait un miracle.

JEANNE

Eh bien. Dieu le fera.

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Les précédents, Lucie, Agathe, Paule, Cécile et tout le chœur des jeunes filles.

(Le chœur arrive, en chantant, autour de rarbre des fées; les jeunes filles ont à la main des guirlandes, des couronnes et des bouquets de fleurs, qu*elles suspendent à ses branches. Jacques et Raymond, pensifs, se retirent vers le fond du théâtre. Dès les premières notes du chant, Jeanne d'Arc prend ses fleurs dont elle va orner l'image qui est dans l'oratoire.)

LE CHŒUR Suspendons à l'arbre des fées, En ce premier jour du printemps.

Nos guirlandes et nos trophées Des plus belles fleurs de nos champs.

Sous le vieux hêtre au rameau sombre, La vierge connaît son destin, Et le malade à son déclin Retrouve la vie à son ombre.

(Une jeune fille du chœur remplit une coupe à la source, y trempe sa lèvre et la fait passer à ses compagnes qui l'imitent. Tandis que la coupe circule de main en main, elle chante :)

UNE VOIX

Faisons passer de main en main De ces ondes la coupe pleine ; L'eau de la magique fontaine Ecartera de mon chemin La foudre, la fièvre, la gône Et les embûches du malin.

LE CHŒUR

Suspendons à Tarbre des fées, En ce premier jour du printemps, Nos guirlandes et nos trophées Des plus belles fleurs de nos champs.

LUCIE

Mais d'où vient qu'avec nous Jeanne n'est point venue ?

Elle était là tantôt. Quelle cause inconnue

Lui fait, depuis longtemps, abandonner nos jeux ?

Son front s'est rembruni, des pleurs mouillent ses yeux.

Pourquoi cette tristesse où je la vois plongée?

Sans le vouloir, mes sœurs, l'aurions-nous affligée ?

AGATHE Le soin de son troupeau sans doute la retient,

PAULE Sa quenouille peut-être.

CÉCILE, avec intention*

Un nouvel entretien

Avec le ciel.

LUCIE Que veux-tu dire, je te prie ?

CÉCILE

Que de beaux jours encor luiront pour la patrie, Que de notre vainqueur sont comptés les moments,

Qu'avant que le soleil ait doré ces froments, D'autres blés seront mûrs et que la jeune fille Pour la grande moisson prépare sa faucille.

LUCIE Quoi ? Jeanne...

CÉCILE

Est le rocher par Dieu même affermi Où viendra se briser l'effort de l'ennemi.

LUCIE

Pour une telle proie, où le plus fort succombe, • C'est un aigle qu'il faut, et non une colombe.

CÉCILE

Dieu ne mesure point à la taille, mes sœurs.

Le fragile instrument de ses justes rigueurs.

LUCIE

Ainsi, pour terminer cette rude campagne, Le Seigneur choisirait...

CÉCILE

Notre jeune compagne.

AGATHE Pourquoi fuir?

CÉCILE

C'est aux saints, ses pieux protecteurs, Qu'elle ofifre désormais le tribut de ses fleurs.

PAULE Je la vois justement auprès de l'oratoire.

AGATHE Pour notre humble hameau, mes sœurs, oh! quelle gloire !

PAULE Elle pleure.

CÉCILE

Sortons, respeaons sa douleur.

LUCIE Jamais un tel rayon n'éclaira le. malheur.

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