‹ Jeanne d'ArcChapitre 15 sur 112 · L EPREUVE · texte numérisé non relu

L EPREUVE

e voyage de Vaucouleurs à Chinon , où se trouvait la cour, était déjà, pour la mission de Jeanne, comme une première épreuve.

Tout le pays était aux Anglais et aux Bourguignons : il fallait éviter leur rencontre et passer plusieurs rivières, la Marne, ■)y!» l’Aube, la Seine, l’Yonne, dans une saison où la crue des eaux ramenait presque forcément les voyageurs aux villes ou aux ponts gardés par eux. Ils allèrent ainsi pendant onze jours, marchant le plus communément la nuit. Jeanne n’approuvait pas ces mesures d’une prudence tout humaine. Elle eût voulu s’arrêter au moins chaque jour dans quelque village, pour rendre à Dieu ses devoirs accoutumés. « Si nous pouvions entendre la messe, leur disait-elle, nous ferions bien. » Mais se montrer semblait un péril tant que l’on était en pays ennemi. Ils ne cédèrent que deux fois à ses désirs : une fois peut-être dans l’abbaye de Saint- Urbain, où l’on passa la nuit, et l’autre fois dans la principale église d Auxerre.

Initiale d’un ms. français du XV* s., n° 2663, à la bibliotb. nat.

Jeanne, à son tour, condescendit, pour tout le reste, à leur manière de la conduire; mais elle leur rappelait les autres guides qu’elle avait au ciel. Quand ils lui demandaient si elle ferait ce qu’elle avait annoncé, elle leur disait de ne rien craindre,' qu’elle ne faisait rien que par commandement, et que ses frères du paradis lui disaient tout ce qu’elle avait à faire.

Jeanne , pour ses compagnons, n’était déjà plus de la terre. Pendant ce voyage, quoiqu’on marchât la nuit, on s’arrêtait néanmoins pour prendre du repos. Jeanne couchait au milieu d’eux, renfermée dans son habit d homme. Mais ce vêtement, qu’elle avait adopté par pudeur, n’était point sa seule sauvegarde en cette compagnie d’hommes de guerre. Tel était 1 ascendant qu’elle avait pris sur eux, que les plus jeunes, loin de songer à lui rien dire ou faire qui pût l’offenser, affirment qu’ils n’ont même jamais eu la pensée du mal auprès d’elle : ils étaient comme enflammés de 1 amour divin qui était en son âme, et devenaient chastes et purs par la contagion de sa sainteté.

Ils passèrent la Loire à Gien, et parvinrent à Sainte-Catherine-de- Fierbois, en Touraine, où Jeanne, par honneur pour la patronne du lieu, l’une de ses deux patronnes, et comme pour compenser les privations qu’elle avait acceptées durant la route, entendit jusqu’à trois messes le même jour. Depuis qu’on n’avait plus à craindre une surprise de l’ennemi, ses compagnons ne cachaient plus l’objet de son voyage. De Gien, la nouvelle était venue aux habitants d Orléans qu’une bergerette, nommée la Pucelle, accompagnée de quelques nobles de Lorraine, avait passé, disant qu’elle venait faire lever le siège de leur ville et mener le roi à Reims pour qu’il y fût sacré. Du hameau de Sainte-Catherine, elle-même écrivit, ou, plus exactement, fit écrire au roi, pour lui demander la permission de l’aller trouver à Chinon. Elle lui mandait qu’elle avait fait cent cinquante lieues pour lui venir en aide; qu’elle savait plusieurs bonnes choses qui le touchaient : et, pour lui donner comme un premier gage de sa mission, elle déclarait qu’elle le saurait distinguer parmi tous les autres.

Le bruit de son voyage avait sans doute devancé sa lettre à Chinon, et la petite cour qui s’agitait autour de Charles VII l’avait fort diversement accueilli. La position du roi devenait chaque jour plus critique; sa détresse était extrême : son trésorier déclarait qu’il n’avait pas quatre écus en caisse,

ORLEANS

tant de l’argent du prince que du sien. Le roi ne savait plus que faire pour sauver Orléans, et, Orléans pris, rien n’était sûr pour lui au midi même

Fig. 23. — Yolande d'Aragon, reine de Sicile, belle-mère de Charles VII. Yolande était,,l’âme du parti national en France. — D’après la remarquable publication deM.E. Hucher,Ies Vitraux du Mans. xve s.

de la Loire. Il en était réduit à se demander en quel pays il chercherait un refuge : en Dauphiné, ou même au delà des monts, en Castille? La reine de Sicile, mère de la reine, et ceux qui gémissaient de l’état des

affaires, étaient disposés à tout risquer pour sortir de cet abîme-, au contraire, l’homme en faveur, la Trémouille, craignait par-dessus tout un changement de conduite qui pouvait soustraire le prince à son influence , en le tirant de cette torpeur. Pour un tel homme, le succès même était un péril. Mais pouvait-on refuser de voir au moins celle qui promettait de si grandes choses? On lui permit donc de venir, et, sur la route, il paraît qu’on lui tendit une embuscade : c’était une manière aussi de la mettre à l’épreuve ! L’épreuve réussit mal : ceux qui la voulaient prendre demeurèrent, dit un témoin de Poitiers , comme cloués au lieu où ils étaient.

Jeanne vint donc à Chinon (6 mars) -, mais elle voulait parler au roi : nouvel obstacle à vaincre. Fallait-il aller jusqu’à compromettre le prince dans une entrevue avec une fille des champs, que l’on pouvait, sur les rumeurs populaires , soupçonner d’être folle ou pis encore? C’est ce qu’on agita dans le conseil. Plusieurs la virent, et la pressèrent de dire à euxmêmes ce qu’elle se réservait de dire au roi. Elle parla; mais, en l’écoutant, ils s’affermirent dans la pensée que le roi ne devait point l’entendre. D’autres même croyaient qu’il le devait d’autant moins, qu’elle se disait envoyée de Dieu; et les ecclésiastiques furent consultés sur ce point. Tout bien examiné , ceux-ci ne crurent pas qu’il y eût lieu d’empêcher le roi de la recevoir : mais, comme ces scrupules n’étaient pour plusieurs que des prétextes, une semblable décision ne suffisait point à les dissiper; et quand Jeanne vint au château, elle rencontra de nouveaux obstacles dans le conseil. Cependant la raison finit par triompher : on allégua au roi que Jeanne venait à lui avec une lettre de Robert de Baudricourt ; on lui dit les périls qu’elle avait affrontés et dissipés comme par miracle pour arriver jusqu’à sa résidence. C’était le dernier espoir des habitants d’Orléans; ils avaient envoyé une ambassade au roi à la nouvelle de ce secours inespéré; leurs députés étaient là, attendant la décision du prince. Et Jeanne n’avait pas seulement pour elle la lettre, très-froide, sans doute, du sire de Baudricourt : elle avait ses compagnons de route. Les deux hommes qui avaient cru en elle dès son séjour à Vaucouleurs, s’étaient sentis bien mieux affermis dans leur foi, après l’épreuve de ce voyage; mandés au conseil, ils y parlèrent avec toute la chaleur de leur conviction , et persuadèrent.

Après deux jours d’attente, Jeanne fut donc introduite au château par le

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