‹ Jeanne d'ArcChapitre 16 sur 112 · ARRIVEE DE JEANNE D’ARC AU CHATEAU DE CHINON LE 6 MARS · texte numérisé non relu

ARRIVEE DE JEANNE D’ARC AU CHATEAU DE CHINON LE 6 MARS

Tapisserie d'origine allemande exécutée du temps même de la Pucelle . Musée d'Orléans.

ORLEANS

comte de Vendôme. Elle se présenta simplement et avec assurance. « Elle fit les inclinations et révérences accoutumées de faire aux rois, ainsi que si elle eût été nourrie en la cour, » dit Jean Chartier. « Le roi, continue-t-il, pour la mettre à l’épreuve, s’était confondu parmi d’autres seigneurs plus pompeusement vêtus que lui, et quand Jeanne, qui ne l’avait jamais vu, le vint saluer, disant : « Dieu vous donne bonne vie, gentil roi! — Je ne « suis pas le roi, dit-il : voilà le roi; » et il lui désignait un des seigneurs. Mais Jeanne répondit : « En nom Dieu, gentil prince, vous l’êtes, et non « un autre. » Et, abordant l’objet de sa mission, elle lui dit que Dieu l’en-

Fig. 24. — Jeanne d’Arc introduite au château de Chinon. Bas-relief de M. Vital-Dubray, à Orléans. — Jeanne distingue le roi confondu parmi les seigneurs, et, faisant les révérences accoutumées, lui dit : „ Gentil roi, Dieu m’envoie pourvous aider et secourir. >1 Quelques jours après, elle lui dit encore : « Dieu a pitié de vous, de votre royaume et de votre peuple, car saint Louis et Charlemagne sont a genoux devant Lui en faisant prière pour vous. »

voyait pour lui aider et secourir; elle demandait « qu’il lui baillât gens, » promettant de faire lever le siège d’Orléans, et de le mener sacrer à Reims. Elle ajoutait « quec’étoit le plaisir de Dieu que ses ennemis les Anglois s’en « allassent en leur pays; que le pays lui devoit demeurer, et que, s ils ne « s’en alloient , il leur mescherroit » (arriverait malheur).

Parmi les princes que le favori n’avait point écartés de la cour, se trouvait le jeune duc d’Alençon. Pris à Verneuil (1424), il avait résisté à toutes les séductions mises en œuvre pour l’attirer à la cause de Henri VI, et il avait dû payer sa fidélité à Charles VII par une captivité de trois ans

et une rançon qui le ruinait b Dans les loisirs que le roi faisait aux siens, il s’en était allé non loin de là, à Saint-Florent-lez-Saumur, et y passait le temps, chassant aux cailles. Ayant su par un de ses gens l’arrivée à Chinon d’une jeune fille qui se disait envoyée de Dieu pour expulser les Anglais et faire lever le siège d’Orléans, il s’y rendit, et il entra comme elle parlait au roi. Charles l’ayant nommé à Jeanne : « Soyez le très-bienvenu, dit-elle : plus il y en aura ensemble du sang royal de France, mieux en sera-t-il. » Le lendemain elle fut à la messe du roi, et, le prince l’ayant prise à part avec Alençon, qui le raconte, et la Trémouille, elle lui fit plusieurs requêtes- elle lui demandait « de donner son royaume au Roi des cieux, et que le Roi des cieux, après cette donation , ferait pour lui comme pour ses prédécesseurs , et le rétablirait dans son ancien État. »

Mais qui était-eile pour parler avec cette autorité? et quel signe donnaitelle de sa mission? L’heureuse issue de son voyage pouvait bien, après tout, n’être pas un si grand prodige, et le fait d’avoir reconnu le roi sans l’avoir jamais vu, fournir des armes à ceux qui ne voulaient voir dans tout cela qu’une trufferie (tromperie). Au lieu de la foi, elle rencontrait même , non- seulement le doute, mais quelquefois l’outrage. Le jour qu’on la présenta au château , un homme à cheval la voyant entrer : « Est-ce là la Pucelle? » dit-il, et il raillait grossièrement sur son titre, reniant Dieu.

« Ah ! dit Jeanne , tu le renies, et tu es si près de ta mort ! » Avant qu’il fût une heure, l’homme tombait à l’eau et se noyait.

Ceux qui étaient les plus favorables ne savaient qu’attendre et voir encore. Le roi l’avait donnée en garde à Guillaume Bellier, son lieutenant à Chinon, dont la femme était de grande dévotion et de bonne renommée. En même temps qu’il envoyait dans son pays natal des religieux chargés de s’informer secrètement de sa vie, il la faisait paraître devant sa cour; il la soumettait à l’examen des gens d’Église : et elle savait garder en toute rencontre la même aisance, la même fermeté; parlant avec assurance de sa mission, soit devant la Trémouille, soit devant les évêques, et montrant, au besoin, que dans cette carrière des batailles où elle voulait ramener le roi, ellemême saurait faire bonne figure. Un jour, après le dîner, le roi étant allé se promener dans la prairie, elle y courut, la lance au poing, et de si bonne

1 Sa rançon avait été de 1 2o,oooécus; mais il lui en coûta 200,000 (plus de deux millions denotre monnaie.

ORLEANS

manière que le duc d’Alençon, charmé, lui donna un cheval. Les épreuves se continuaient jusque dans la demeure qui lui avait été assignée. De grands personnages la venaient voir à la tour du fort du Coudray, attenante au

Fig. 25. — Vue de la chambre du château de Chinon où Jeanne fut reçue par le roi, le 8 mars 1428. Portefeuille Gaignieres, au Cabinet des estampes, à Paris.

château même, et elle répondait à leurs questions. Mais, quand elle était seule, elle priait et pleurait.

Un jour enfin elle vint trouver le roi et lui dit : « Gentil Dauphin, pourquoi ne me croyez-vous? Je vous dis que Dieu a pitié de vous, de votre

royaume et de votre peuple : car saint Louis et Charlemagne sont à genoux devant Lui, en faisant prière pour vous; et je vous dirai, s’il vous plaît, telle chose qu’elle vous donnera à connoître que me devez croire. » Et elle lui dit « une chose de grande conséquence qu’il avoit faite bien secrète, dont il fut fort ébahi : car il n’y avoit personne qui le pût savoir que Dieu et lui. » « Ce qu’elle lui a dit, nul ne le sait, écrit Alain Chartier peu de mois après (juillet 142g), mais il est bien manifeste qu’il en a été tout rayonnant de joie , comme à une révélation de l’Esprit saint. »

Qu’était-ce donc que ce signe ? Jeanne elle-même est convenue du fait devant ses juges ; et elle confirme les derniers témoignages allégués , en disant « qu’elle ne pense pas que personne ait été avec le roi, quoiqu’il y eût bien des gens assez près. » Mais, en même temps, elle déclara qu’elle n’en voulait rien dire. Elle persista longtemps dans ce refus, protestant que , sur ce point, on n’aurait pas d’elle la vérité; et, d’autant plus pressée qu’elle se récusait davantage, elle finit par se dérober à ces instances par le biais que ses juges mêmes semblaient lui offrir en l’interrogeant sur l’ange qui avait apporté une couronne au roi : bruit populaire qu’elle accueillit comme exprimant sa mission sous le voile d’une allégorie fort transparente. Par cette allégorie qu’elle expliqua plus tard, elle dépista ses juges : le signe leur demeura donc caché; car c’était le secret du roi. Mais une parole avait été entendue dans cette conversation entre elle et lui : parole d’une singulière autorité, et dont l’accent put frapper les oreilles de ceux qui se tenaient non loin du prince : « Je te dis , de la part de Messire , que tu es vray héritier de France et fils du roy. » Cette parole, reproduite en français, parmi les autres déclarations de Jeanne , dans la déposition de Pasquerel , son aumônier , reçut plus tard une explication inattendue , et se trouve rattachée au signe dont il s’agit par les confidences mêmes du roi. Le sire de Boisy, qui, dans sa jeunesse, avait été l’un des chambellans les plus familiers de Charles VII, a raconté en effet à Pierre Sala, comme le tenant du roi luimême, qu’un jour, au temps de ses plus grandes adversités, ce prince, cherchant vainement un remède à tant de maux, entra un matin, seul, dans son oratoire, et que là, sans prononcer une parole, il fit à Dieu , du fond de son cœur, cette requête : Que s’il était vrai héritier, issu de la maison de France ( ce doute était possible avec la reine Isabeau), et que le

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