ENTRÉE DE JEANNE D’ARC A ORLEANS
ImpTraillery
Après avoir franchi les lignes anglaises, Jeanne, montée sur un cheval blanc et précédée de sa bannière, entre à Orléans . Le peuple se presse autour d’elle, .voulant la toucher ou au moins toucher son cheyal . « Æessire (Dieu), « dit elle, m'a. envoyée. pour secourit' la bonne ville il Orléans. » — Projet de vitrail de M. Lechevallier-Chcvignard, à Paris , communiqué par M. Ch. des Granges, à Clermont-Ferrand, et destiné à la cathédrale d’Orléans.
ORLÉANS
tenus du droit des gens envers cette fille qu’ils réputaient pour le moins hérétique-, mais Dunois leur manda en même temps que s’ils ne les renvoyaient tous, il ferait mourir les Anglais prisonniers et ceux qu’on avait envoyés pour traiter de la rançon des autres. Ils cédèrent à cette menace, selon le Journal du siège. Selon d’autres témoignages qui trouvent ailleurs leur confirmation, des deux messagers ils retinrent l’un, et ne renvoyèrent l’autre que pour avoir l’occasion de publier ce que leur haine avait dès lors résolu contre la Pucelle. Ils lui mandèrent « qu’ils la brûleroient et feraient ardoir (périr dans les flammes) ; » et, mêlant l’insulte à la menace, ils ajoutaient « qu’elle n’étoit qu’une ribaude, et, comme telle , s’en retournât garder ses vaches. »
Jeanne fut vivement émue de ces insultes grossières; mais, au risque de les subir en face, elle voulait, avant de commencer l’attaque, adjurer ellemême les Anglais de l’éviter en se retirant. Elle s’en alla donc au boulevard de la Belle-Croix, position avancée des Orléanais sur le pont, et de là elle somma Glasdale (Glacidas) et les soldats qui occupaient les Tourelles de se rendre de par Dieu, ne leur assurant que la vie sauve. On devine comment cette sommation fut accueillie. « Glacidas et ceux de sa rote, dit le Journal, répondirent vilainement, l’injuriant et appelant vachère, comme devant, criant moult haut qu’ils la feraient ardoir s’ils la pouvoient tenir. » La Pucelle prit encore en patience les injures; mais elle leur déclara qu’ils s’en iraient bientôt, et à leur chef qu’il ne le verrait pas. Sa parole s’accomplit : mais les Anglais n’en seront que plus ardents à tenir leur promesse.
Puisque Dunois ne voulait point combattre sans les troupes renvoyées à Blois, le plus sûr et le plus court était peut-être encore qu’il les allât chercher. Il partit donc le dimanche matin, ier mai, avec Boussac, d’Aulon et plusieurs autres, passant fièrement sous les bastilles anglaises. La Pucelle était venue s’établir entre ces bastilles et la ville, et sa présence avait suffi pour que l’ennemi, si fort qu’il fût, ne remuât pas.
Rentrée en ville, elle employa les loisirs qu’on lui faisait pour se mettre plus intimement en rapport avec la population, en lui communiquant, avec sa foi en Dieu, sa confiance dans la victoire; et en la préparant à braver les Anglais dans leurs forts, si les Anglais continuaient de rester sourds à ses invitations.
Et d’abord elle voulut donner satisfaction à l’empressement populaire. Les
JEANNE D’AtfC.
Orléanais se portaient en tel nombre vers son hôtel, qu’ils en rompaient presque les portes. Elle parcourut à cheval les rues de la ville, et la foule était si grande sur son chemin qu’à grand’peine pouvait-elle s’ouvrir un passage : car le peuple « ne se pouvoit saouler de la voir. » Tous admiraient sa bonne grâce à cheval, sa tenue militaire*, et ils sentaient qu’elle ne se trompait pas lorsque, tournant vers Dieu leur confiance, elle allait répétant sans cesse : « Messire m’a envoyée pour secourir la bonne ville d’Orléans. » Puis elle renouvela auprès des Anglais de la rive droite ses démarches si mal accueillies à la rive gauche. Elle vint près de la croix Morin, invitant ceux qui tenaient la bastille voisine à se rendre, la vie sauve, et à s’en retourner en Angleterre. Mais ils lui répondirent comme aux Tourelles par des insultes : « Voulez- vous donc, s’écriait le Bastard de Granville, que nous nous rendions à une femme? » Et il jetait à la face des Français, dont elle était suivie, des injures qui retombaient encore sur elle.
Le lendemain (lundi, 2 mai), elle sort à cheval et s’en vient par les champs examiner les bastilles et les positions des Anglais; et le peuple la suivait en grande foule, prenant plaisir à la voir et à être autour d’elle, sans souci de l’ennemi : comme si avec Jeanne nul péril ne les pût atteindre. Et en effet , les Anglais ne bougèrent pas; et Jeanne, après avoir inspecté leurs fortifications tout à loisir, rentra dans la ville et vint à l’église Sainte-Croix entendre vêpres.
Le mardi, jour de l’invention de la Sainte-Croix, fête de la cathédrale, grande procession à laquelle elle assiste avec les capitaines, afin de tourner les cœurs, par cette manifestation publique, vers Celui de qui elle attendait son secours : car pour elle, elle ne mettait point en doute la défaite des ennemis, et si quelque sage homme lui disait : « Ma fille, ils sont forts et bien fortifiés, et sera une grande chose à les mettre hors, » elle répondait : « Il n’est rien d’impossible à la puissance de Dieu. «
Ce jour-là, on vit arriver les garnisons de Gien, de Château- Regnard, de Montargis, cette brave ville qui, après avoir vaillamment repoussé les Anglais en 1427, prêtait, à la même fin, si volontiers secours aux autres. Mais de Blois, personne encore : et cependant, si les capitaines avaient tenu leur promesse, c’est en ce jour qu’on les devait voir revenir. Enfin, le soir, on apprit qu’ils étaient en marche.
ORLÉANS
Ce n était pas sans raison que Dunois avait jugé utile d’aller à leur rencontre; car, lorsqu’il arriva, leur départ était mis en question. On délibérait devant le chancelier de France. Quelques-uns opinaient que chacun retournât en sa garnison; c’était probablement l’àvis du chancelier et de ses adhérents: car, pour les capitaines, presque tous voulaient revenir à Orléans comme ils s’y étaient engagés. Dunois montra que si cette petite armée, réunie avec tant de peine et déjà réduite des deux tiers, venait à se dissoudre, c’en était fait de la ville. Il l’emporta. On résolut de revenir à Orléans avec des munitions nouvelles, et d’y revenir comme on l’avait arrêté, comme Jeanne l’avait voulu d’abord, par la Beauce (la rive droite), à travers les principales bastilles des Anglais.
Jeanne n’était plus parmi ces soldats que par la bannière commise à Pasquerel et aux prêtres. Mais elle devait être là quand on passerait devant l’ennemi. Le mercredi (4 mai), apprenant leur approche, elle vint au-devant d’eux jusqu’à une lieue d’Orléans, son étendard à la main, suivie de la Hire,de Florent d’Illiers et de plusieurs autres. Et tous ensemble ils repassèrent avec leur convoi à travers les bastilles anglaises, processionnellement, les prêtres chantant des cantiques, sans que les Anglais, qui avaient l’avantage de la position et du nombre, fissent rien pour les arrêter. Cet ennemi, qui était le plus fort et qu’on ne pouvait point soupçonner de manquer de courage, était resté comme frappé d’impuissance devant celle que la veille encore il outrageait.
C’était maintenant aux Anglais de se défendre ; et ce n’était pas sans une vive sollicitude qu’ils attendaient des renforts à leur tour. La Pucelle ne les redoutait pas. Ce jour même, après le dîner, Dunois l’étant venu trouver pour lui dire que Falstoff leur amenait des- vivres et des hommes, et qu’il était déjà à Janville : « Bastard, bastard, s’écria-t-elle dans une saillie de joie, en nom Dieu, je te commande que tantôt (aussitôt) que tu sauras la venue dudit Falstolf, tu me le fasses savoir : car, s’il passe sans que je le sache, je te promets que je te ferai ôter la tête. » Dunois lui dit sur le même ton de ne rien craindre : qu’il le lui ferait bien savoir.
Ce fut pourtant sans rien lui dire que l’on commença l’attaque.
Elle s’était jetée sur un lit pour se reposer un moment des fatigues de la journée, quand tout à coup elle se leva, et réveillant d’Aulon, son écuyer,
qui dormait sur un autre lit : « En nom Dieu, dit-elle, mon conseil m’a dit que j’aille contre les Anglois; mais je ne sais si je dois aller a leurs bastilles ou contre Falstolf qui les doit ravitailler. « Comme il l’armait, on entendit grand bruit : on criait dans la ville que les ennemis portaient grand dommage aux Français. Elle quitte d’Aulon, qui lui-même se revêt de ses armes, sort précipitamment de sa chambre, et rencontrant son page .
« Ah '.sanglant garçon, s’écrie-t-elle, vous ne médisiez pas que le sang de France fût répandu ! Allez quérir mon cheval. » Elle achève de s’armer avec l’aide de la dame du logis et de sa fille-, puis sautant sur le cheval que le page amenait, elle l’envoie chercher son étendard, le reçoit par la fenêtre sans lui laisser le temps de descendre, et part, courant droit par la grande rue vers la porte de Bourgogne, si vite que les étincelles jaillissaient
du pavé (fig. 34).
C’est de ce côté qu’était l’action, dont le bruit s 'était répandu dans la ville. Après l’entrée du convoi, ceux d’Orléans qui l’avaient escorté, ayant pris leur repas à la hâte, étaient allés à l’hotel de ville , où ils se firent donner des coulevrines, des arbalètes, des échelles, et ils étaient partis pour attaquer Saint-Loup. Mais cette bastille, qui commandait le passage de la Loire en amont et le chemin de la Bourgogne, avait été fortement mise en défense par Talbot. Il y avait là trois cents Anglais d élite . maigre l’absence de leur capitaine, Thomas Guerrard, ils résistaient avec vigueur aux assaillants, et bon nombre de blessés étaient rapportés vers la ville. Jeanne s’arrêta au premier dont elle fit la rencontre, et sachant que c’était un Français : « Jamais, dit-elle, je n’ai vu sang de François que les cheveux ne me levassent en sur » (sur la tête). Elle arriva devant la bastille : elle avait été rejointe par son écuyer, son page, tous ses gens; et bientôt Dunois et plusieurs autres vinrent soutenir l’attaque si témérairement commencée. Jeanne leur ordonna d’observer l’ennemi, et d’empêcher qu il ne vînt des autres forts au secours de Saint-Loup. Elle-même, debout sur le bord du fossé, son étendard à la main, encourageait ses hommes à l’assaut. Les Anglais tinrent trois heures, forts de leur propre résolution et comptant sur le secours des autres. Talbot, en effet, donna l’ordre de sortir des retranchements pour faire diversion en menaçant la ville; et ceux de Saint- Pouair, cette grande bastille que les Anglais avaient nommée Pans, plus
ORLEANS
Fig. 33. — Le Bâtard d’Orléans, comte de Dunois, en costume d’apparat. Son père était Louis, duc d'Orléans, frère de Charles VI, roi de France. Armorial du hérault Berry, exécuté vers 1450, et conservé à la biblioth. nat. — Dunois se laissa conduire entièrement par la Pucelle. « Bastard, bastard, lui dit un jour Jeanne dansune saillie de joie, je te commande qu’aussitôt que tu sauras la venue de Falstolf (capitaine anglais), tu me le fasses savoir : car, s’il passe sans que je le sache, je te promets que je te ferai ôter la tête. »
rapprochés de la bastille attaquée, tentèrent de la dégager en prenant à dos les assaillants. Mais, par deux fois, la cloche du beffroi dénonça leur entre-
prise, et les Orléanais, sous la conduite de Boussac, de Graville et de quelques autres, sortant aussitôt de la place au nombre de six cents, se rangèrent en bataille et les contraignirent à rétrograder. Ceux de Saint- Loup ne se laissèrent point encore abattre, et, disputant le terrain pied à pied, se retirèrent au clocher de l’église; mais, malgré leur bravoure, ils y furent forcés et tués ou pris. Quelques gens d’Église qui étaient parmi eux, ou de soi-disant tels, vinrent, sous l’habit ecclésiastique, se présenter à Jeanne. Elle les reçut, empêcha qu’on ne leur fît aucun mal, et les emmena dans son hôtel. C’était assez de tués en cette journée. « Elle pleurait sur eux, dit Pasquerel, en pensant qu’ils étaient morts sans confession. »
Les Français trouvèrent à Saint-Loup grande quantité de vivres et d’autres biens qu’ils pillèrent, et ils mirent le feu à la bastille. Quand ils furent rentrés à Orléans, les Anglais eurent bien la pensée de la reprendre; mais, à la vue des flammes, ils rebroussèrent chemin, la jugeant décidément perdue pour eux.
Ce premier succès fut célébré dans Orléans comme le premier acte de la délivrance. Jeanne, qui avait mené le peuple à la victoire, lui rappelait qui en était l’auteur. Elle répondait à l’empressement dont elle était l’objet, en menaçant ses hommes d’armes de les quitter s’ils ne se rapprochaient de Dieu par la pénitence; elle les exhortait à lui rendre grâces, et promettait que, dans cinq jours, le siège serait levé, et qu’il n’y aurait plus un seul Anglais devant Orléans. Le peuple la croyait. On courait aux églises, et le son des cloches portait comme un retentissement de cette joie publique aux Anglais étonnés d’être vaincus.
La Pucelle ne voulait point qu’on leur laissât le temps de se raffermir. Dès le lendemain, quoique ce fût le jour de l’Ascension, elle demandait qu’on les attaquât au cœur même de leurs positions, à la bastille de Saint- Laurent. Mais les capitaines se refusèrent à ses instances, alléguant la sainteté du jour. Jeanne céda, et sut elle-même honorer la fête et y chercher de nouveaux moyens de succès, non-seulement en allant recevoir dans la communion le pain des forts, mais en rappelant à ses compagnons les vraies conditions de la victoire promise. Depuis qu’elle était à l’armée, elle n’avait cessé de combattre en eux le désordre et le vice, comme leur plus dangereux ennemi et le plus grand obstacle à leur triomphe. Elle
ordonna que personne ne sortît le lendemain pour combattre, qu il ne fut confessé, et renouvela la défense qu’aucune femme dissolue ne les suivît, parce que Dieu pourrait permettre qu'ils fussent battus à cause de leurs
péchés.
En meme temps, elle voulait offrir à l’ennemi un dernier moyen d’éviter une plus sanglante défaite. Elle lui écrivit une nouvelle lettre, que Pasquerel, son fidèle compagnon en toutes ces journées, reproduit en ces termes :
« A vous, hommes d’Angleterre, qui n avez aucun droit en ce royaume de France, le Roi du ciel ordonne et mande par moi que vous laissiez vos bastilles et vous en alliez en votre pays, ou sinon je vous ferai un tel liahit (ou hahaye) qu’il en sera perpétuelle mémoire. Voilà ce que je vous écris pour la troisième et dernière fois, et je ne vous écrirai pas davantage . Jhesus Maria. Jeanne la Pucelle. »
Elle ajoutait , après avoir signé :
« Je vous aurois envoyé mes lettres plus honorablement, mais vous me retenez mes hérauts. Vous m’avez retenu mon héraut Guyenne. Renvoyezle-moi, et je vous renverrai quelques-uns de vos gens pris dans la bastille Saint-Loup; car ils ne sont pas tous morts. »
» Elle prit alors une flèche, y attacha la lettre, et la fit lancer aux Anglais avec ce cri : « Lisez, ce sont nouvelles. » Les Anglais la relevèrent, et, l’ayant lue, se mirent à crier : « Voilà des nouvelles de la . des Arma¬
gnacs. » Jeanne, à ces mots, soupira et répandit d’abondantes larmes, appelant à son aide le Roi du ciel. Et le Seigneur la consola.
Pendant que Jeanne cherchait tout à la fois à rendre la lutte décisive, ou à la prévenir s’il se pouvait encore, les chefs, dans un conseil tenu chez le chancelier du duc d’Orléans, délibéraient à part sur la manière de la conduire. Jeanne avait proposé d’aller droit à la grande bastille des Anglais. Ils convinrent d’adopter son plan, mais seulement en apparence : ils voulaient, par une fausse attaque sur la rive droite, y attirer ceux de la rive gauche, et profiter de la diversion pour enlever les bastilles de cette rive, dégarnies de leurs défenseurs. De cette sorte, ils devenaient maîtres du pont; ils rendaient toute liberté à leurs communications avec la Sologne, et se ménageaient les moyens d’introduire dans la place de quoi soutenir un long siège : car ils n’avaient point d’autre ambition que délasser l’ennemi.
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Jeanne n’était pas de ce conseil , et plusieurs même voulurent qu’on ne lui dît rien de l’attaque projetée contre les bastilles de la Sologne, c’est-àdire du véritable but de là journée, de peur qu’elle n’en parlât. En effet, quand on l’appela, on ne lui fît part que du projet d’attaquer la grande bastille de la Beauce; et l’on croyait la tromper d’autant mieux, que ce projet répondait à ses vues. Quand le chancelier du duc d’Orléans lui eut fait l’exposition concertée, elle répondit, indignée de ces subterfuges :
« Dites ce que vous avez conclu et appointé. Je célerois bien plus grande chose. »
Et elle allait et venait par la salle, marchant à grands pas.
« Jeanne, » lui dit Dunois, voulant réparer l’effet de cette injurieuse maladresse, « ne vous courroucez pas, on ne peut pas tout dire à une fois. Ce que le chancelier vous a dit a été résolu; mais, si ceux de l’autre côté se départent pour venir aider la grande bastille de par deçà, nous avons résolu de passer la rivière pour y besogner ce que nous pourrons. Et nous semble que cette conclusion est bonne et profitable. »
Jeanne se calma, et répondit qu’elle était contente, et que la conclusion lui semblait bonne, pourvu qu’elle fût ainsi exécutée. De quelque côté que portât le coup , elle sentait qu’il serait décisif; mais sa défiance n’était que trop légitime : ils ne firent rien de ce qu’ils avaient résolu.
On se décida à se porter directement sur la rive gauche.
Les Anglais occupaient, on l’a vu, la tête du pont ou la bastille des Tourelles, et, un peu en deçà des Tourelles, la bastille des Augustins, l’une et l’autre couvertes par leur boulevard. Ils avaient déplus, en aval du fleuve, le boulevard de Saint-Privé, qui était relié à la grande bastille de Saint- Laurent (rive droite) par un boulevard élevé dans l’île Charlemagne; et, en amont, la bastille de Saint-Jean-le-Blanc, qui était moins une forteresse qu’un poste fortifié, ou, selon l’expression du Journal, « un guet pour garder ce passage : » poste abandonné une première fois à l’approche de Jeanne, et occupé de nouveau après son entrée dans la ville.
Ce fut par ce côté que la Pucelleet les capitaines allaient commencer leur attaque.
Il y avait là une petite île, appelée depuis île aux Toiles, et alors île Saint- Aignan, séparée de la rive par un étroit canal. Rien ne convenait mieux
pour disposer à loisir une attaque dirigée d’Orléans contre les positions des Anglais sur la rive gauche; et les Orléanais en avaient usé plusieurs fois. Ils y passèrent cette fois encore. Deux bateaux, amarrés entre 1 île et la rive gauche , furent comme un pont qui mena de 1 une à 1 autre. Mais, quand ils vinrent à Saint-Jean-le-Blanc, ils le trouvèrent encore abandonné. Glasdale, menacé d’une attaque sérieuse, avait jugé plus sûr d’en rappeler ses soldats dans les bastilles qui défendaient le pont.
La Pucelle vint les y attaquer aussitôt, sans même attendre que tout son monde eût passé de l’île à la rive opposée , et elle planta sa bannière sur le rebord du boulevard des Augustins. Mais ses compagnons ne soutinrent pas son audace. Une terreur panique les saisit tout a coup. Le bruit se répand que les Anglais viennent en grande force du côté de Saint-Privé. On fuit, on cherche à regagner le pont de bateaux, afin de se mettre en sûreté dans l’île de la Loire ; et les Anglais, sortant de leurs bastilles, poursuivent à grands cris les fuyards, insultant de leurs grossiers propos la Pucelle qui cherchait à couvrir leur retraite. Elle se retourne alors, et leur faisant tête, si peu de gens qu elle eut autour de soi, elle marche a eux, sa bannière déployée. Les Anglais s’effrayent, et, sans 1 attendre, fuient a leur tour jusque dans leur bastille des Augustins; mais Jeanne les presse, et, plantant de nouveau son étendard sur le fossé du boulevard, elle rallie alentour les Français ramenés par son exemple.
A la vue des Anglais sortant de leurs bastilles, on pouvait croire que ceux de la rive droite, comme les Français, avaient passé la Loire, et venaient, par Saint- Privé, au secours des places attaquées; et, dans ce cas, la prudence commandait peut-être de rentrer dans la ville. Mais la Pucelle, en changeant l’aspect des choses, avait change les resolutions des capitaines. Ils arrivaient, et ne songeaient plus qu a forcer avec elle 1 ennemi dans son refuge.
Deux chevaliers qui, dans ces alternatives de retraite et d’attaque, s’étaient défiés à qui ferait le mieux son devoir, étaient déjà au pied des palissades : mais un Anglais, grand, puissant et fort, occupant à lui seul tout le passage, les tenait en échec. D’Aulon le signala au fameux canonnier Jean le Lorrain, qui l’abattit d’un coup de sa coulevrine; et les deux chevaliers, entrant dans la place, y furent suivis d’une foule d’assaillants.
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Tous les Anglais périrent ou cherchèrent un abri derrière le boulevard des Tourelles. La forteresse contenait des vivres et du butin en abondance*, pour ôter aux vainqueurs la tentation du pillage et leur en éviter les périls, la Pucelle fit mettre le feu à la bastille, et tout fut brûlé.
Restaient les Tourelles : on les investit immédiatement, mais on remit l’attaque au lendemain , et la Pucelle rentra le soir même avec les principaux chefs dans la ville.
Ce ne fut pas sans appréhension pourtant et sans regret qu’elle laissait une partie de ses gens devant l’ennemi sans y être avec eux; et si elle les quittait, elle ne le faisait point parce qu’elle s’était blessée aux chaussetrapes, ni parce qu’elle ne manquait jamais d’aller passer la nuit parmi les femmes, quand cela n’était pas impossible. Une cause plus décisive la rappelait dans Orléans : c’est que le succès du jour avait besoin d’être affermi, et celui du lendemain préparé; or, il y fallait sa présence.
K Les capitaines, tout en acceptant son concours , ne voulaient pas avoir l’air de suivre sa direction; et, plus on allait, plus ils semblaient craindre de lui laisser l’honneur de la victoire. Mais chaque fois leur opposition avait tourné contre eux-mêmes. La Pucelle avait toujours voulu porter le coup au cœur de la puissance anglaise. C’est contrairement à son avis qu’ils l’avaient amenée à Orléans par la Sologne ; et elle leur avait bien prouvé que son avis était le meilleur, lorsque, trois jours après, elle y fit entrer un autre convoi, trois fois moins escorté, par cette route de la Beauce, à travers ces mêmes bastilles anglaises qu’ils avaient craint d’affronter d’abord. C’est contrairement à son avis, et, autant qu’il avait été en eux, à son insu, qu’ils avaient résolu d’attaquer les bastilles de la rive gauche; et c’était elle qui avait fait réussir leur attaque au moment même qu’ils se décidaient à l’abandonner. Après cet éclatant succès, qui promettait le dégagement du pont pour le lendemain , ils voulurent s’arrêter encore. Le soir, quand Jeanne eut pris un peu de nourriture (contre son habitude, dit Pasquerel , elle n’avait point jeûné ce vendredi-là , parce qu’elle était trop fatiguée), un des notables chevaliers lui vint dire que les capitaines avaient tenu conseil. Il leur avait semblé, ajoutait-il, qu’ils étaient bien peu, vu le nombre des Anglais, et que Dieu leur avait déjà fait une grande grâce en leur accordant ce qu’ils avaient obtenu; que, la ville étant pleine de vivres,
il leur serait facile de la bien garder en attendant le secours du roi, et que, par suite, il ne paraissait pas opportun au conseil de faire sortir le lendemain les gens de guerre. Jeanne lui répondit : « Vous avez été en votre conseil, et j’ai été au mien, et croyez que le conseil de Dieu s’accomplira et tiendra ferme, et que cet autre conseil périra-, » et, se tournant vers son confesseur, qui le raconte : « Levez-vous demain de grand matin, dit-elle, et vous ferez plus qu’aujourd’hui. Tenez-vous toujours auprès de moi-, car demain j’aurai beaucoup à faire, et plus que je n’ai jamais eu : demain le sang coulera de mon corps au-dessus du sein. »
Ce qui peut expliquer jusqu’à un certain point, sinon excuser entièrement, l’étrange résolution des capitaines, c’est que les Anglais, après la prise des Augustins et l’investissement des Tourelles, avaient rappelé, sur la rive droite, dans leur bastille de Saint-Laurent, les hommes qui occupaient, sur l’autre rive, le boulevard de Saint-Privé. Ils renonçaient donc à aller directement au secours des Tourelles : mais ne se réservaient-ils point de tenter une forte attaque contre la ville elle-même? et, dans ce cas, n’était-il pas prudent de les observer et d’attendre? La Pucelle ne le crut point, non plus que les habitants de la ville. Jeanne pensait à ces braves gens qu'elle avait laissés devant les Tourelles exposés sans elle aux sorties des Anglais- quant aux habitants d’Orléans, ils passèrent cette nuit à leur envoyer des vivres et des munitions, et à préparer tous les engins qui pouvaient servir à désarmer le boulevard ennemi de ses défenses et à en rendre l’accès plus praticable aux assaillants.
Le lendemain de grand matin, Pasquerel dit la messe, et Jeanne partit pour l’assaut. Au moment du départ, son hôte la voulait retenir pour manger d’une alose qu’on venait de lui apporter. « Gardez-la jusqu’au soir, dit-elle dans une saillie de bonne humeur, et je vous amènerai un godon (on reconnaît le sobriquet populaire) qui en mangera sa part-, » et elle promettait de repasser par-dessus le pont. Mais les capitaines persistaient dans leur opposition à l’entreprise, et ils avaient donné ordr<f au gouverneur d’Orléans, Gaucourt, de garder les portes pour empêcher qu’on ne sortît. Jeanne le trouvant devant elle comme elle voulait passer : « Vous êtes un méchant homme, dit-elle; et, qu’il vous plaise ou non, les gens d’armes viendront et gagneront comme ils ont gagné. Gaucourt aurait vainement
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essayé de résister à ceux qui suivaient Jeanne, et il ne s’était déjà que trop mis en péril. Jeanne fit ouvrir' la porte de Bourgogne et une petite porte, près de la grosse tour, qui donnait directement sur la Loire, et, passant le
Fig. 35. — Jeanne prend conseil de sainte Catherine et de sainte Marguerite. Bâs-relief de M. Foyatier, à paris, xxxc siècle. — Comme il ne paraissait pas opportun aux capitaines de faire une sortie contre les Anglais, Jeanne répondit : « Vous avez été en votre conseil, et j’ai été au mien; et croyez que le conseil de Dieu s'accomplira. Qu’il vous plaise ou non, les gens d’armes viendront et gagneront comme ils ont gagné. »
fleuve, elle alla rejoindre avec ces nouveaux combattants ceux qu’elle avait laissés devant le fort ennemi.
> Les capitaines, même ceux qui l’avaient voulu arrêter, la suivirent : jaloux de vaincre sans elle , ils ne se souciaient guère qu’elle triomphât sans eux. Avec Dunois et la Hire, qui paraissent toujours plus prêts à la secon-
der, on compta bientôt devant les Tourelles, Rais, Graville, Poton deXaintrailles, Thibaut d’ Armagnac, seigneur de Termes, Louis de Culan et Gaucourt lui-même. La lutte s’engagea dès six ou sept heures du matin. Anglais et Français rivalisaient d’ardeur. Ceux d’Orléans voyaient dans la victoire le gage de leur délivrance ; ceux de la bastille combattaient pour leur vie et pour leur liberté, car ils n’avaient point de refuge. Les Français descendaient dans les fossés du boulevard, et, sous le feu des canons ou les traits des arbalètes , ils cherchaient à gravir l’escarpement « avec une telle vaillance , qu’il sembloit à leur hardi maintien qu’ils cuidassent être immortels; » mais lorsqu’ils touchaient au sommet, ils trouvaient l’ennemi armé de haches, de lances et de maillets de plomb; ils ne cédaient qu’accablés par le nombre dans des combats corps à corps. Ces assauts, toujours repoussés, recommençaient toujours; la Pucelle était là, soutenant les cou-
rages et disant : « Ne vous doubtez (ne craignez pas), la place est vôtre. » L’attaque se prolongeait sans résultat, lorsque, vers une heure après midi, elle descendit dans le fossé et dressa une échelle contre le parapet : au même instant, elle fut atteinte entre l’épaule et la gorge d’un trait d’arbalète qui la perça de part en part. Se sentant blessée, elle eut peur et pleura. Que craignait-elle, et pourquoi pleurer? N’était-elle plus sûre de la victoire, ou craignait-elle de mourir? Non, car elle avait prédit qu’elle serait blessée et qu’elle en guérirait. Ce fait, tout merveilleux qu’il est, se trouve établi par les témoignages les plus irrécusables. Ce n’est pas seulement Jeanne dans le procès de Rouen, ce ne sont pas seulement les témoins du procès de réhabilitation qui le constatent : c’est une lettre qui a date authentique , lettre écrite de Lyon à Bruxelles, après qu’elle eut prédit sa blessure et avant qu’elle l'eût reçue. Cet accident confirmait donc sa parole; mais la femme demeurait dans l’héroïne et dans la sainte : elle eut peur et pleura. Cependant elle fut consolée, comme elle disait. Elle arracha le fer de la plaie, et comme plusieurs hommes de guerre lui proposaient de charmer la blessure, elle s’y refusa, disant : « J’aimerois mieux mourir que de rien faire que je susse être péché ou contre la volonté de Dieu ; » mais elle ne refusait pas qu’on entreprît de la guérir, si l’on y pouvait appliquer quelque remède permis. On lui mit une compresse d’huile d’olive; après quoi elle se confessa, versant des larmes.
ORLEANS
Cette longue résistance des Anglais et l’accident de Jeanne avaient découragé les assaillants. Les chefs la vinrent trouver, et, tout en lui exprimant leur peine de la voir blessée, ils lui dirent qu’il valait mieux laisser l’assaut jusqu’au lendemain. Elle ne répondit à ces ouvertures que par les plus nobles paroles, les exhortant à ne pas faiblir-, mais, fort touchés de ce langage, ils ordonnèrent de suspendre l’assaut, et se retirèrent à distance, songeant à ramener dans Orléans et leurs troupes et leur artillerie : car elles n’eussent plus été fort en sûreté, même pour une nuit, de ce côté de la Loire, après un échec avoué. Jeanne, malgré ses souffrances, vint alors elle-même trouver Dunois , et le supplia d’attendre un peu encore : « En nom Dieu, disait-elle, vous entrerez bien brief (bientôt) dedans, n’ayez doute, et les Anglois n’auront plus de force sur vous. C’est pourquoi reposez-vous un peu, buvez et mangez. » Ils le firent, car sa parole avait un accent qui les subjuguait; et alors : « Maintenant, dit-elle, retournez de par Dieu à l’assaut derechef : car, sans nulle faute, les Anglois n’auront plus la force de se défendre, et seront prises leurs Tournelles et leurs boulevards. » L’attaque recommença , ou plutôt reprit avec une ardeur nouvelle , car elle n’avait jamais été entièrement suspendue. Jeanne demanda son cheval, et, laissant son étendard à d’Aulon, son écuyer, s’en vint à l’écart dans une vigne voisine, pour faire à Dieu son oraison : mais elle reparut bientôt, et, prenant elle-même sa bannière, elle dit à un gentilhomme qui était auprès d’elle : « Donnez-vous garde (regardez) quand la queue de mon étendard touchera contre le boulevard. » Un peu après il lui dit : « Jeanne, la queue y touche! » Elle s’écria : « Tout est vôtre, et y entrez. »
A sa voix, ils reviennent à l’assaut. « Et oncques, dit un contemporain, on ne vit grouée d’oisillons eux parquer sur un buisson comme chacun monta contre ledit boulevard. » En même temps ceux d’Orléans venaient, du boulevard de la Belle-Croix, attaquer, par le pont, les Tourelles. De ce côté, les Anglais étaient séparés des assaillants par plusieurs arches qu'ils avaient rompues; mais les Orléanais, apportant avec eux des echelles, de vieilles gouttières de bois , se mirent en devoir de les jeter d un pilier à l’autre; et, comme la plus longue de ces gouttières était encore trop courte de trois pieds, ils la rajustèrent, l’étayèrent comme ils purent. C est sur ce pont de nouvelle sorte qu’un chevalier de Rhodes, le commandeur Nicole
Fig. 36. — Extrait d’une lettre du sire de Rotslaer, écrite de Lyon le 22 avril 14.29 et inscrite à sa date dans les Registres noirs de la chambre des comptes de Brabant. Bibliothè ,ue de Bruxelles. Le fait de la blessure de Jeanne, qui y est annoncé, ne devait se réaliser que'quinze jours après, le 6mai. Plus tard, la Pucelle, interrogée par ses juges de Rouen sur la blessure qu’elle reçut à Orléans, répondit qu’elle en avait eu révélation longtemps à 1 avance et qu elle l’avait dit à Charles VIL Cette prédiction peut être mise au nombre des faits les mieux prouvés.
Lecture. — Item , est verum quod supradictus dominus de Traduction. — Item, il est vrai que le susdit seigneur de Rotselaer existens in civitate Lugdunensi supra Rodarium, ex Rotslaer, étant en la ville de Lyon sur le Rhône, sur le rapport
relatione sibi facta per quemdam militem consiliarium et magis- qui lui en fut fait par certain chevalier, conseiller et maître de
trum kospicii domini Karoli de Borbonio, scripsit aliquibus do - l’hôtel de monseigneur Charles de Bourbon, écrivit à quelques
minis de consilio domini ducis Brabantiæ prœlibati, pro novis, seigneurs du conseil de monseigneur le duc de Brabant pour nou-
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