‹ Jeanne d'ArcChapitre 34 sur 112 · ovs •«E J3 <u «u'S a · texte numérisé non relu

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n’ayant pas eu plus de résultat le 5, cette fois il fit tant que le roi se mit en route et vint, le mercredi 7, dîner à Saint-Denis. Son arrivée fut saluée comme une victoire. On ne doutait plus du succès, après avoir triomphé de cette étrange résistance; et il n’y avait personne qui ne dît dans l’armée : « Elle mettra le roi dedans Paris, si à lui ne tient. »

Dès que le duc d’Alençon eut rapporté l’assurance que le roi venait , la troupe, logée à Saint-Denis, alla s’établir à la Chapelle (le 6). Le jour meme de son arrivée (le 7), il y eut une plus forte escarmouche ; et les Parisiens, se figurant que dès cette heure on voulait prendre la ville, s’applaudissaient comme d’un triomphe du résultat de la lutte. Ils étaient fiers surtout d’avoir tenu contre « cette créature qui étoit en forme de femme avec eux, que on nommait la Pucelle. Que c’étoit, Dieu le sait, » dit le Bourgeois de Paris.

L’assaut, qu’on ne songeait point à donner ce jour-là, fut t.enté plus sérieusement le lendemain.

C’était encore un jour de fête (la Nativité); mais la Pucelle ne croyait pas que ces temps fussent moins propices à la sainte mission qu’elle avait reçue. Et si, comme elle le dit dans son procès, les seigneurs qui eurent la pensée d’attaquer Paris en ce jour, ne voulaient faire encore « qu’une escarmouche ou une vaillance d’armes , » elle avait résolu « d’aller outre » et de les entraîner après elle au delà des fossés. Ils partirent à huit heures de la Chapelle, divisés en deux corps : les uns devaient attaquer, les autres demeurer en observation pour prévenir les sorties et couvrir les assaillants. Alençon et Clermont, chargés du second rôle, allèrent se loger derrière une forte butte (le marché aux Pourceaux, depuis butte des Moulins ou butte Saint-Roch), d’où ils pouvaient surveiller la porte Saint-Denis. Rais, Gaucourt et la Pucelle se dirigèrent vers la porte Saint-Honoré; et dès l’abord ils forcèrent la barrière et enlevèrent le boulevard qui la protégeait. Comme la porte restait close et que d'aucun côté on ne sortait de la ville, la Pucelle, tenant à la rnqin son étendard, se jeta avec les plus hardis dans les fossés, sous le feu de la place. Pierriers, canons, coulevrines étaient dirigés contre les assaillants; et un obstacle imprévu les tenait exposés à tous les coups’ sans qu’ils pussent arriver aux murailles. Ils avaient bien franchi le premier fossé, qui était à sec, et le dos d’âne; mais au revers ils avaient trouvé le second fossé rempli d’eau.

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Jeanne, quoique surprise, ne s’en rebuta point*, et, tout en sommant la ville de se rendre, elle sondait du bois de son étendard la profondeur de l’eau et donnait ordre d’apporter des fagots qu’elle y faisait jeter pour établir un passage, quand elle fut frappée à la cuisse d’un trait d’arbalète. Il était soir, et cependant Jeanne, bien qu’elle fût blessée, demeurait là; elle continuait de faire combler le fossé, et pressait les soldats de courir aux murs, leur disant que la place serait prise. Et en effet, l’émotion était grande dans le peuple. Dès le commencement de l’assaut, on avait vu des gens criant par la ville que tout était perdu, que les ennemis étaient entres dans Paris, qu il n’y avait plus qu’à songer chacun à soi-même; et la multitude , que les prédicateurs haranguaient dans les églises, s’enfuyait en désordre; on rentrait dans les maisons, on fermait les portes. Mais l’assaut durait depuis midi; et les capitaines, voyant les troupes lasses et Jeanne blessée, résolurent de le suspendre. Vainement elle insistait, refusant de s’éloigner : ils rappelèrent les troupes. Quant à elle, il fallut que le duc d Alençon, Gaucourt et d autres vinssent la prendre de force et la missent a cheval pour la 1 amener à la Chapelle; et, sous le feu des canons qui, de la porte Saint-Denis, la poursuivaient de leurs boulets jusque par de là Saint-Lazare, elle ne cessait de protester, affirmant que la place eût été prise.

Jeanne comptait bien encore qu’elle le serait. Le lendemain, malgré sa blessure, elle se leva de grand matin; et, faisant appeler le duc d’Alençon qui était toujours comme l’interprète de ses volontés dans le commandement , elle le pria de faire sonner les trompettes et monter à cheval pour retourner devant Paris , promettant de n’en point partir qu’elle n’eût la ville. Le duc d’Alençon et plusieurs autres ne demandaient pas mieux; et leur espoir n’était pas sans fondement. Quoique dominée par les Anglais, cette grande cité était loin d’être unanime dans le parti bourguignon, et l’on a vu le trouble excité la veille, moins par l’assaut peut-être qu’à l’occasion de l’assaut. Au milieu de ces alarmes, il n’eût pas été difficile , il était encore possible de forcer la place. Et ce n’était pas seulement une multitude cédant à la peur : c’étaient les plus nobles delà chevalerie, qui regardaient la venue de la Pucelle comme un signal de se rallier au roi. Au moment où le duc d’Alençon donnait l’ordre de marcher sur la ville , le baron de Montmorency et cinquante ou soixante gentilshommes en sortaient pour se joindre à la

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compagnie de la Pucelle. Mais, comme tous réunis approchaient des murailles, pleins d’ardeur, René d’Anjou et le comte de Clermont vinrent au nom du roi inviter la Pucelle à retourner vers lui à Saint-Denis; ordre était donné en même temps au duc d’Alençon et aux autres capitaines de revenir et de la ramener.

Ils obéirent, la douleur dans l’âme. Mais, en s’éloignant de la place, ils ne perdaient point l’espérance d’y retourner par un autre chemin. Le roi avait cédé peut-être à la crainte de renouveler contre de trop forts obstacles un assaut malheureux. Or le duc d’Alençon avait fait jeter un pont sur la

Fig. Si. — Jeanne, blessée à la cuisse d’un trait d’arbalète devant Paris, est ramenée de force au camp par le duc d’Alençon et le sire de Gaucourt. Elle ne cesse de protester, affirmant que, si l’on continuait l’assaut, la place serait bientôt prise. — Bas-relief de M. Vital-Dubray, à Orléans. xixe siècle.

Seine à Saint-Denis : on pouvait passer la rivière et attaquer brusquement la ville par un côté où elle ne craignait rien. Le roi ne s’expliqua point sur ce projet ; mais dans la nuit suivante (du vendredi au samedi) , il fit détruire le pont. C’était assez déclarer qu’il ne voulait plus attaquer Paris d’aucune manière. Il demeura quelques jours encore à Saint-Denis. « Il s’y fît introniser, selon l’usage, » dit Thomas Basin. Mais il semblait qu’une fois investi de tous les symboles de la royauté, il pût sans inconvénient en abandonner tous les gages. Il tint plusieurs conseils : il y pourvut au gouvernement des pays récemment réunis. Il les confia au comte de Clermont , et laissa à Saint-Denis le comte de Vendôme et le sire de Culan, amiral de

France, avec des forces capables de surveiller momentanément, mais non plus de menacer Paris. Évidemment il ne s’agissait plus que de protéger le roi dans sa retraite. Il partit le 1 3 , adressant, de ce jour même, aux principales villes une circulaire où il donnait pour motif à son départ la trêve conclue avec le duc de Bourgogne jusqu’à Noël, la nécessité d'alléger le pays de la présence des troupes qu’il ne pouvait plus employer au fait de la guerre, et le dessein d’aller outre Seine rassembler une armée plus grande, afin de poursuivre le recouvrement du reste de sa seigneurie. La trêve ne le gênait pas du côté des Anglais-, et , s’il avait eu vraiment à cœur de travailler à l’achèvement de la conquête, ce ne sont pas les troupes qui lui faisaient défaut.

Quand la Pucelle vit que par aucune raison elle ne pouvait plus le retenir , elle vint dans l’abbaye de Saint-Denis, et déposa ses armes en offrande au pied de l’image de la sainte Vierge et devant les reliques du saint patron du royaume : pieux hommage à celui qu’on invoquait dans les batailles, « pour ce que c’est le cry de France, » dit-elle-, et en même temps protestation muette contre une résolution qui désarmait le roi. Mais elle-même ne le quittait point, parce que moins que jamais elle devait croire sa mission terminée. Elle le suivit donc, pleine de tristesse, dans un chemin si différent de celui où elle le conduisait naguère. Naguère on marchait en avant, et chaque pas était marqué par un triomphe qui acheminait vers la libération du royaume : maintenant on se retirait de cette capitale où Jeanne avait compté introduire son roi couronné-, et la retraite se faisait avec une telle précipitation , que parfois elle aurait pu ressembler à une fuite. On passait non par les villes qu’il eût fallu rallier encore, mais par celles dont la soumission promettait un plus sûr passage : Lagny, Provins, Bray. Cette fois, les Anglais n’étaient plus là pour fermer la route. Sens refusait d’ouvrir ses portes : on passa l’Yonne à gué, près de la ville, et l’on revint enfin par Courtenay, Château-Regnart et Montargis à Gien, d’où l’on était parti en un bien autre appareil trois mois auparavant (21 septembre).

Quelle était la cause de ce départ précipité du roi, et quelles raisons pouvait-on alléguer dans ses conseils pour l’amener à cette retraite, quand celle qui avait délivré Orléans , vaincu l’Anglais et accompli le voyage de Reims, selon qu’elle l’avait prédit contre toute apparence, continuait de

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dire qu’elle mettrait le roi dans Paris? Ce qu’on alléguait, c’étaient les promesses du duc de Bourgogne , promesses qu’il venait de renouveler, dit-on, par un héraut, devant Paris même, et auxquelles on affectait toujours de croire. Mais ne valait-il pas mieux prendre Paris sans le duc que

Fig. 82. — Saint André s'appuyant sur sa croix et le duc de Bourgogne à genoux. Miniature des Chroniques de Bourgogne, ms. du xve siècle, à la bibliothèque de Bruxelles. — Les partisans du duc de Bourgogne à Paris portaient la croix de Saint-André.

par le duc? Oui, sans doute, de l’aveu de tout le monde, à l’exception toutefois de ceux qui dominaient dans les conseils de Charles VII. Prendre Paris sans le duc de Bourgogne, c’était le prendre par la seule force de la Pucelle et de l'armée; c’était faire passer aux capitaines toute l’importance que se donnaient les favoris * car il ne suffisait pas de le prendre, il le

fallait garder. Il eût donc fallu que le roi fût dès lors ce qu’il devint plus tard, qu’il entrât sérieusement dans la conduite de son gouvernement ; et, pour cela , il avait besoin d’autres hommes. Prendre Paris par le duc de Bourgogne, c’était peut-être le lui laisser ; mais on acquérait la sécurité sans contracter l’obligation d’agir, et le roi pouvait continuer plus à l’aise la vie qu’il menait dans ses châteaux de la Loire. Le choix des courtisans fut donc bien vite arrêté. C’était à leur corps défendant, et comme sous la contrainte de la Pucelle, qu’ils avaient laissé le roi aller de Compiègne à Senlis, et de Senlis à Saint-Denis : l’accident qui avait fait suspendre l’assaut avait été pour eux une trop bonne occasion d’y renoncer. On partit, sans vouloir se dire que partir après une attaque manquée , c'était en faire un véritable échec ; c’était exalter dans Paris les ennemis du roi, et mettre le duc de Bourgogne, l’eût-il voulu, dans l’impossibilité de lui donner la ville. Et on le vit bientôt. Le duc de Bourgogne, muni du sauf-conduit du roi, vint à Paris (3o septembre), traversant tout le pays repris par les Français, salué au passage par l’archevêque de Reims, chancelier de France, et par le comte de Clermont, commandant des troupes françaises en ces contrées-, et il répondit à ses avances en resserrant son alliance avec Bedford. Bedford lui donna la lieutenance du royaume et bientôt l’investiture de la Champagne, c’est-à-dire la charge de reprendre Reims et de garder Paris, ne retenant pour lui-même, avec son titre de régent, que le gouvernement de la Normandie- et les Anglais, qui avaient craint même pour cette province, se prirent de nouveau à espérer la conquête de la France.

Cette retraite devait avoir une autre conséquence fâcheuse-, mais il semble qu’au gré des courtisans ce fût encore une bonne fortune : c’était de compromettre l’autorité de la Pucelle. Jeanne avait dit qu’elle était envoyée pour délivrer Orléans, faire sacrer le roi à Reims et chasser les Anglais du royaume. On l’avait volontiers laissée délivrer Orléans; on l’avait suivie de mauvaise grâce jusqu’à Reims, et par contrainte jusqu’à Paris. Si on entrait à Paris comme à Reims, il faudrait donc lui obéir encore quand elle voudrait ne laisser aucun repos que l’Anglais ne fût chassé de France. Il était plus que temps de s’arrêter si on ne voulait être jeté dans le mouvement de cette grande guerre. L’échec de Paris mettait en doute

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une parole que le peuple tenait pour prophétique, et dispensait de lui céder à l’avenir. A voir comme les ennemis triomphent de cet échec, on peut deviner combien les esprits dans le camp du roi pouvaient être ébranlés. « Elle leur avoit promis , dit le faux Bourgeois, que, sans nulle faute, ils gagneroient à celui assaut la ville de Paris, par force, et quelle y gîroit celle nuit, et eux tous, et qu’ils seroient tous enrichis des biens de la cité... Mais Dieu, qui mua la grande entreprise d’Holopherne par une femme nommée Judith, ordonna par sa pitié autrement qu’ils ne pensoient. » Est-il besoin de répondre aux allégations du Bourgeois? Les paroles de Jeanne et les faits n’en sont-ils pas une réfutation suffisante ? Jeanne disait aux siens que la place serait prise; mais à une condition, c’est qu’on persévérât. Pour prendre aussi une comparaison dans la Bible, elle n’avait pas dit que devant son étendard les murs de Paris crouleraient comme ceux de Jéricho devant l’Arche ; mais qu’on les assaillît, qu’on fît effort, et que Dieu aiderait. A Orléans aussi, devant les Tourelles, les capitaines voulaient se retirer après sa blessure : elle les retint, et la bastille fut prise. Si à Paris on eût fait de même, on aurait eu, tout permet de le croire, semblable succès. L’affaire de Paris ne prouve donc rien contre la Pucelle et sa mission. Sa mission, comme elle l’avait définie dans sa lettre à Bedford, impliquait bien qu’elle y menât le roi. Après Reims, c’est à Paris qu’il fallait aller pour hâter l’heure où les Anglais seraient « boutés hors de toute France. » C’est ce qu’avait fait Jeanne. Même après son échec, ses voix lui commandaient (elle-même le déclare) de persévérer en demeurant à Saint- Denis; mais elles ne lui avaient pas révélé qu’on y entrerait, quoi qu’on fît, ni que l’assaut dût réussir ou échouer. C’est à ceux qui l’arrêtèrent quand elle disait d’aller en avant, et le lendemain quand elle voulait renouveler la tentative, c’est à ceux-là de répondre de l’échec.

Ornement tiré d’un ms. fr. (lu XV siècle, n» 189, à la BiWioth. nat.

COMPÏÈGNE

Le Séjour sur la Loire. — Le Siège de Compiègne.

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