‹ Jeanne d'ArcChapitre 33 sur 112 · P 'CD · texte numérisé non relu

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garde, où était le roi avec le comte de Clermont et la Tremouille . les maréchaux de Boussac (Sainte-Sévère) et de Rais commandaient les ailes; Graville, les archers. Il y avait en outre, pour faire escarmouche et subvenir à tout, une autre troupe qui ne devait pas avoir la moindre part à la journée, car elle avait à sa tête Dunois, la Hire et la Pucelle.

On marcha donc vers les Anglais; mais il restèrent immobiles dans leur position. Ils avaient passé la nuit à la fortifier avec leur industrie accoutumée. Protégés sur les derrières par la rivière et un étang et sur les côtés par de fortes haies d’épines, ils s’étaient barricadés de leurs charrois et couverts sur leur front par des fossés garnis de palissades. C’est là qu’ils attendaient l’attaque : les archers faisaient la première ligne, tous à pied avec leurs pieux aiguisés fichés en terre devant eux; et derrière, les seigneurs à pied aussi, formant un seul corps de bataille, où dominaient avec l’étendard' de Saint- Georges, les deux bannières de France et d’Angleterre : car le régent combattait au nom des deux nations. La Pucelle, voyant qu’ils ne faisaient point mine de sortir, se vint mettre à l’avant-garde, et alla frapper de son étendard leurs retranchements ; mais ils ne répondirent à ce défi qu’en reposant les plus hardis à l’assaut. Vainement, pour les amener dehors, la Pucelle fit-elle retirer tous ses gens jusqu’au corps de bataille; vainement leur offrit-on de faire reculer toute l’armée elle-même, pour leur donner loisir de se mettre aux champs et de se ranger. Ils s’obstinèrent à demeurer dans leur position, n’en sortant que pour des escarmouches : ils refoulaient les assaillants, qui, revenant en plus grand nombre à la charge , provoquaient à leur tour une sortie plus nombreuse; et vers la fin, la mêlée fut telle qu’au milieu d’un nuage de poussière on ne distinguait plus Français, ou Anglais.

Avant que les choses en vinssent à ce point, la Trémouille s’était laissé séduire par ce simulacre de bataille. Il s’avança, monte sur un coursier superbe et richement paré, et, la lance au poing, il donna des éperons et fondit sur l’ennemi. Mais son cheval tomba et le fit rouler parmi les Anglais. On s’empressa de l’en tirer, et 1 aventure aurait pu lui etre fatale, car ce n était point tournoi de chevalerie. Il y avait en jeu des haines nationales : « et netoit homme, dit Monstrelet, de quel état qu’il fût, qui fût pris à finances : ains (mais) mettoient tout à mort sans pitié ni miséricorde. »

Fig. 77* Façade du palais des évêques de Beauvais. xvc siècle ; état actuel. — Ce monument sert aujourd’hui de palais de justio

Le roi voyant que les Anglais ne sortiraient pas, s’en revint le soir a Crespy. La Pucelle, le duc d’Alençon, et tout leur corps d’armée passèrent la nuit sur le champ de bataille’, et le lendemain de grand matin, pour éprouver si l’ennemi, les voyant moins nombreux, ne se déciderait point à les poursuivre, ils se reculèrent jusqu’à Montepilloy. Mais les Anglais ne songèrent à profiter de ce mouvement que pour opérer leur retraite plus à. l’aise. Vers une heure, la Pucelle fut informée qu’ils avaient regagné Senlis, et qu’ils se dirigeaient sur Paris. Il était trop tard pour les suivre. Elle vint donc à Crespy rejoindre le roi.

Rien ne devait plus arrêter le mouvement qui ramenait les villes à Charles VIL Les hérauts qu’il avait envoyés à Compiègne, à Beauvais, y recevaient le meilleur accueil. A Beauvais, le peuple ne vit pas plutôt l’homme du roi, portant les armes de sort maître, qu’il se mit à crier :

« Vive Charles, roi de France! » et chanta le Te Deum, au grand déplaisir de l’évêque-comte, Pierre Cauchon, partisan déclaré des Anglais. Le peuple proclama que tous ceux qui ne voudraient pas se soumettre au roi pourraient s’en aller, et il les laissa emporter leurs biens. Mais Cauchon ne pouvait emporter son évêché et sa seigneurie. Il emporta sa haine, qu on retrouvera plus tard.

Le 17, le roi reçut à Crespy, où il était encore, les clefs de Compiègne. Il s’y rendit le lendemain, et fut accueilli avec de grands honneurs. Il voulait donner la capitainerie de cette ville à la Trémouille. Mais Compiègne, placée par son adhésion à Charles VII entre les convoitises du duc de Bourgogne et les haines des Anglais, avait besoin d’avoir chez soi à demeure un bon officier qui la sût défendre. Les bourgeois demandèrent à Charles VII d’y maintenir Guillaume de Flavy, qu’ils avaient pris pour capitaine. C’était un gentilhomme du pays, allié d’ailleurs à la famille du chancelier Régnault de Chartres et qui avait servi sous la Trémouille. La Trémouille eut le titre, mais Guillaume de Flavy, sous le nom de lieutenant , garda la charge avec tous ses pouvoirs.

Avant de quitter Crespy pour se rendre à Compiègne, Charles VII avait ordonné au comte de Vendôme et aux maréchaux de Boussac et de Rais de marcher sur Senlis. Les habitants n’eurent garde de résister à une armée devant laquelle ils venaient de voir Bedford battre en retraite. Ils accueilli-

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Château des ducs de Vendôme, construit duxi« au xve siècle. État actuel, d’après une photographie de M. J. Yvon, à Vendôme. — Les débris des murs d sont importants par leur masse. Ce château fut habité quelque temps par Charles VII et par François Ier.

rent Vendôme, qui en demeura gouverneur. La nouvelle en arriva au roi à Compiègne, en même temps que l’annonce de l’adhésion si enthousiaste de Beauvais.

Il vit aussi arriver à Compiègne les ambassadeurs qu’il avait envoyés au duc de Bourgogne, et bientôt ceux du duc lui-même. Les quinze jours de la suspension d’armes finissaient. Paris n’était pas rendu; et il était trop clair que le duc de Bourgogne, en eût-il la volonté, n’était pas en mesure de le rendre. Le roi, ainsi déçu, ne pourrait-il pas vouloir s’en dédommager à ses dépens? Cette marche de Crespy sur Compiègne, quand Compiègne se donnait de soi-même , semblait trahir la secrète pensée d’aller prendre Paris ou à Lille ou dans Arras. Il y avait donc au moins des ménagements à observer; et la plupart des conseillers du duc inclinaient franchement à la paix; mais le duc lui-même était trop circonvenu par les agents de Bedford. Le régent le sut retenir par de fortes remontrances; et le duc se borna à envoyer Jean de Luxembourg et l’évêque d’Arras à Charles VII, pour lui donner de belles paroles. On parlait de paix générale : le duc de Savoie s’en faisait le médiateur. Pour la préparer, on fit une trêve à laquelle les Anglais avaient faculté d’accéder, trêve qui devait durer jusqu’à Noël et comprenait tout le pays situé au nord delà Seine, de Nogent à Harfleur, excepté les villes ayant passage sur la Seine. De Paris, pas un mot, si ce n’est pour laisser au duc la liberté de « s’employer, pendant la trêve, lui et ses gens, à la défense delà ville » contre tous ceux qui l’attaqueraient. Le duc, il est vrai, ne révoquait pas la promesse trompeuse qu’il avait faite de la livrer au roi; mais, en attendant, c’était lui qui devait tenir du roi Compiègne pour tout le temps de la trêve (28 août).

Le roi était là depuis plusieurs jours, recevant la soumission d’une foule de places du voisinage : Creil, Pont-Sainte-Maxence , Choisy-sur- Aisne, Gournai-sur-Aronde , Chantilly, etc. ; et il aurait pu , sans ces négociations avec le duc de Bourgogne, amener à lui les villes les plus considérables de la Picardie : Saint-Quentin , Corbie , Amiens , Abbeville ; car « la plupart des habitants d’icelles, dit l’historien bourguignon Monstrelet, étoient tout prêts de le recevoir à seigneur, et ne désiroient au monde autre chose que de lui faire obéissance et pleine ouverture. » Mais la Pucelle ne le voyait pas sans chagrin oublier parmi ces soumissions volontaires, abandonner sur

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une folle espérance , la ville sans laquelle la possession des autres n’avait rien de durable ni d’assuré. Pour le tirer de sa fausse quiétude, elle fit ce qu’elle avait fait à Gien pour l’entraîner au voyage de Reims. Elle ne prit conseil de personne. Elle appela le duc d’Alençon et lui dit : « Mon beau duc, faites appareiller vos gens et ceux des autres capitaines ; je veux aller voir Paris de plus près que je ne l’ai vu. »

l’attaque de paris.

Le mardi 2 3 août, la Pucelle et le duc d’Alençon partirent en effet de Compiègne avec une nombreuse troupe d’hommes d’armes. Ils rallièrent en passant une partie de ceux qui étaient demeurés à Senlis, et le vendredi suivant, 26, ils se logeaient à Saint-Denis. Le roi, sous peine de rester presque seul à Compiègne, était bien forcé de les suivre, car tous les voulaient rejoindre. La trêve signée, il vint donc jusqu’à Senlis d’abord (du 28 au 3o) , « à grant regret, » dit l’historien du duc d’Alençon -, — et la teneur de l’acte qu’il venait de conclure marque bien en effet que cela n’entrait pas dans ses vues: — « et sembloit qu’il fût conseillé au contraire du vouloir de la Pucelle, du duc d’Alençon et de ceux de leur compagnie. »

Au moment où le roi hésitait à se rapprocher de Paris, Bedford n’osait plus y rester, craignant le soulèvement, non point tant de la ville que de la Normandie. A Paris, les haines civiles lui donnaient encore, dans le parti bourguignon, des auxiliaires contre les Armagnacs. Mais la Normandie n’était point travaillée des mêmes passions : l’empire des Anglais y était devenu une domination étrangère , et au commencement de cette année même on avait découvert un complot qui ne tendait pas moins qu’à leur enlever Rouen. L’exemple de Beauvais, puis d’Aumale, montrait au régent la défection gagnant de proche en proche; et il savait aux frontières de cette province le connétable , qui, exclu du voyage de Reims, brûlait de montrer ce qu’il pouvait à lui seul. Il laissa donc, pour garder Paris, Louis de Luxembourg, évêque de Thérouanne, son chancelier de Lrance, un chevalier anglais, nommé Radley, avec environ deux mille Anglais, et l’Isle- Adam avec ses Bourguignons, et il partit pour Rouen.

Les représentants de Bedford, à Paris, ne négligèrent rien pour assurer la défense de la ville. Le 26, le jour où la Pucelle et le duc d’Alençon arrivaient à Saint-Denis, le chancelier Louis de Luxembourg réunit en la chambre du parlement tous les membres du corps, l’évêque et le prévôt de Paris (Simon Morhier), les maîtres des comptes, les prieurs des couvents, les curés des paroisses, etc., et il leur fit renouveler le serment de fidélité qu'ils avaient déjà prêté en présence de Bedford, et tout récemment encore avant son départ -, puis il commit deux magistrats pour aller dans les couvents et les églises recevoir pareil serment des clercs , tant réguliers que séculiers. En même temps les vingt-quatre chefs de quartiers s’occupaient de fortifier, chacun dans sa section, les portes de la ville et les maisons qui étaient sur les murs. On y mettait les canons en batterie ; on y disposait des tonnes pleines de pierres; on réparait les fossés, on établissait de nouvelles barrières au dedans et au dehors. Il fallait des hommes pour donner force à ces dispositions : on excitait la multitude en faisant appel à la haine et à la peur. On disait que le prétendu roi avait promis d’abandonner à ses gens Paris tout entier, hommes et femmes, grands et petits, et que son intention était de passer la charrue sur la ville : « ce qui n’est pas facile à croire , » dit l’honnête greffier du parlement , auquel on doit ces détails; mais la foule , en pareil cas, croit tout sans raisonner.

Le duc d’ Alençon avait commencé par inviter les échevins à recevoir le roi, et il avait fait jeter des proclamations dans la ville pour agir sur le peuple. Mais on lui répondit comme il pouvait l’attendre de ceux qui commandaient au nom des Anglais, et on l’engagea à s’abstenir de pareilles démarches. Il en vint donc aux armes, et il ne se passait pas de jour qu’il n’y eût deux ou trois escarmouches aux portes de Paris, sur un point ou sur un autre, et notamment auprès d’un moulin qui s’élevait entre la porte Saint- Denis (du temps) et la Chapelle1. La Pucelle assistait à ces escarmouches et examinait avec grande attention la situation de Paris, afin de voir où donner l’assaut. Mais l’assaut ne pouvait se donner tant que le roi n’amenait pas le reste des troupes. Les messages qu’on lui envoyait restant sans réponse, le duc d’Alençon vint lui-même à Senlis, le ier septembre, puis, sa démarche

1 Le moulin dont il est question était, selon toute apparence, sur la hauteur où s'élève aujourd'hui l'église de Notre-Dame de Bonne-Nouvelle.

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