LE MARCHE
RisoNNiÈRE du bâtard de Wandonne, la Pucelle fut menée au camp de Margny, où bientôt accoururent, poussant des cris de joie , tous les chefs anglais et bourguignons, et après eux le duc de Bourgogne, arrivé trop tard pour la bataille. Que lui dit-il ? Que lui dit Jeanne elle-même? Monstrelet , présent à l’entrevue , n’en a rien rapporté. Le duc était du sang de France , et Jeanne , à plusieurs reprises, lui avait écrit pour le ramener au roi -, mais depuis la campagne de Paris elle n’espérait plus le détacher des Anglais que par la force. — Le bâtard de Wandonne étant de la compagnie de Jean de Luxembourg , c’est à ce prince que Jeanne appartenait. Après trois ou quatre jours passés au camp, il l’envoya à son château de Beaulieu , jugeant peu sur de la retenir si près de la ville assiégée.
Ce n’étaient pas seulement les assiégés que le sire de Luxembourg devait craindre, s’il voulait garder la captive dont le droit de la guerre 1 avait fait
Initiale d’un ms. français du XV* s., n° 12574, à la biblioth. nat.
maître. La Pucelle avait été prise le 24 mai 1430. Le 25, on le sut à Paris. Dès le 26, le vicaire général de l’Inquisition adressait au duc de Bourgogne un message que dut accompagner ou suivre de bien près une lettre de TUniversité, conçue dans le même sens : l’Université priait le duc délivrer Jeanne, comme idolâtre, à Injustice de l’Église; l’inquisiteur la réclamait en vertu de son office et « sur les peines de droit. » Mais il y avait , derrière l’Inquisition et l’Université , une puissance bien autrement redoutable pour la Pucelle, je veux dire les Anglais. Ils voyaient en elle la cause unique de leurs revers, et ce n’était point assez pour leur sécurité que de savoir aux mains des Bourguignons celle qui avait relevé la fortune de la France. Comment douter que Charles VII ne sacrifiât, s’il le fallait, le meilleur de son royaume, pour recouvrer celle qui l’avait sauvé d’une entière conquête et promettait de le reconquérir entièrement ? Et comment se flatter que le sire de Luxembourg résistât à ces offres ? Le comte avait repoussé leurs premières ouvertures : n’était-cepas dans l’espoir d’avoir de Charles VI I un meilleur prix? Pour lui disputer Jeanne, il fallait aux Anglais plus que de l’argent : il leur fallait l’autorité de la religion mise au service de leurs intérêts. C’est par l’Église qu’ils tentèrent de la prendre, comme c’est par elle qu’ils la voulaient frapper : entreprise d’une hypocrisie infernale, où ils déployèrent assez d’habileté, sinon pour égarer le sentiment populaire, au moins pour donner le change à certains esprits trop prompts à relever comme idées nouvelles des apparences dont le bon sens public a, de tout temps, fait justice.
Les Anglais n’ont pas eu seulement la première idée de ce procès, ils en ont eu la direction.
Pour juger la Pucelle, il la fallait avoir. Pour l’avoir, comme pour la juger, ils employèrent un homme à eux, Pierre Cauchon, évêque de Beauvais.
Pierre Cauchon paraît dans le procès l’organe le plus accrédité de l’université de Paris. Dès le temps de Charles VI, il avait été appelé, par les suffrages de ce corps, aux fonctions de recteur, et il était devenu le conservateur de ses privilèges. Mais les circonstances l’avaient particulièrement attaché au parti des Anglais. Évêque de Beauvais , grâce à l’appui du duc de Bourgogne, il avait été chassé de son siège par un mouvement du peuple
— Jeanne d Arc après la journée de Compiègne. Le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, accompagné d’un grand nombre de seigneurs de son parti, arrive à Margny, où l’on amenait Jeanne d’Arc prisonnière. Tableau de M. I. Patrois, au musée d’Orléans, 1864.
en faveur de Charles VII; réfugié à Rouen, il convoitait ce siège archiépiscopal vacant alors, et il l’attendait de l’intervention du roi d Angleterre auprès du pape. Ce fut lui que les Anglais choisirent pour se faire livrer et pour juger la Pucelle. La Pucelle avait été prise dans le diocèse de Beauvais, et , à ce titre, relevait de l’évêque du lieu. Pierre Cauchon n eut garde de s’excuser de son absence : le siège d’où il était chassé lui offrait le moyen d’arriver à l’autre ; l’ambition et l’esprit de vengeance conspiraient en lui au profit des volontés de l’Angleterre. S’étant concerté avec l’université de Paris, il vint, le 14 juillet, au camp de Compiègne, et réclama du duc de Bourgogne la prisonnière, comme appartenant à sa justice; il présentait à l’appui de sa demande les lettres adressées par l’université de Paris au duc et à Jean de Luxembourg. La main qui dirigeait tout se trahissait d’ailleurs dans sa requête. Cette requête était accompagnée d’offres pécuniaires : un évêque n’offre pas de l’argent pour juger ceux qui sont de sa juridiction. Aussi l’offre était-elle faite purement et simplement au nom du roi d’Angleterre. On offrait 10,000 francs d’or, somme au prix de laquelle, selon la coutume de France, le roi avait le droit de se faire remettre tout prisonnier , fût-il de sang royal.
Jean de Luxembourg était de cette illustre maison qui avait donné des rois à la Bohême, à la Hongrie, et des empereurs à l’Allemagne. Mais il était cadet de famille, peu apanagé, attendant tout du duc de Bourgogne et de la guerre entreprise au profit des Anglais. Pour le soutenir contre ces obsessions, il eût fallu que Charles VII fît des démarches , des offres même; il eût fallu aussi que le clergé, qui avait reconnu la mission de la Pucelle , fît voir que toute l’Église n’était pas du côté de ceux qui la voulaient juger. Or il n’y a nulle trace d’aucun acte de cette nature. Charles VII demeure immobile, et son clergé se tait. Je me trompe : on a l’extrait d’une lettre du chancelier Régnault de Chartres , archevêque de Reims, aux habitants de sa ville épiscopale. Il leur annonce la prise de la Pucelle, et y veut voir comme un jugement de Dieu, « comme elle ne vouloit croire conseil, ains (mais) faisoit tout à son plaisir; » il leur apprenait , par une sorte de compensation , « qu’il étoit venu devers le roi un jeune pastour, gardeur de brebis des montagnes de Gévaudan , en l’évêché de Mende , lequel disoit ne plus ne moins que avoit fait la Pucelle, et qu’il avoit commandement d’aller avec
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les gens du roi et que sans faute les Anglois et les Bourguignons seroient déconfits. » Bien plus, « sur ce que on lui dit que les Anglois avoient fait mourir Jeanne la Pucelle, le pastour répondit que tant plus il leur en mescherroit, et que Dieu avoit souffert prendre Jeanne, pour ce qu’elle s’étoit constituée en orgueil, et pour les riches habits qu’elle avoit pris , et qu’elle n’avoit fait ce que Dieu lui avoit commandé , ains avoit fait sa volonté. » Ainsi ce n’était pas seulement les Anglais et les Bourguignons qui triomphaient de la chute de la Pucelle : c’étaient les conseillers de Charles VII ! La Pucelle succombait, parce qu’elle ne les avait point écoutés. Dieu avait jugé: un envoyé plus docile (aux conseillers, on le peut croire) venait prendre sa place, et c’était delà réprobation de Jeanne qu’il faisait les préliminaires et comme le fondement de sa mission. Les Anglais avaient donc bien eu tort de tant craindre d’être traversés dans leurs négociations : Charles VII n’avait garde de leur faire concurrence. Que s’ils poussaient leur haine jusqu’au bout, s’ils faisaient mourir Jeanne d’Arc, tant mieux encore, puisque, d’après le « jeune pastour » de l’archevêque de Reims, « tant plus il leur en mescherroit (arriverait malheur) . »
Le sire de Luxembourg céda, et l’évêque revint tout joyeux en apporter la bonne nouvelle à ceux qui l’avaient envoyé. C’est l’Angleterre qui payait, mais c’était la Normandie et les pays de conquête qui devaient donner l’argent; on en répartit la somme par surcroît à l’impôt que ces provinces devaient fournir pour une levée de soldats : la Pucelle valait bien, sans doute, une armée h
Le marché faillit manquer par certains incidents qui n’avaient pas été prévus au contrat.
Jeanne avait subi avec courage l’épreuve si dure de la captivité. Si l’événement de Compiègne, qui comblait de joie tous ses ennemis, avait, jusque parmi les siens, donné satisfaction aux jaloux et ébranlé les faibles , il n’avait pas diminué sa foi. Sa captivité lui avait été prédite, et ses saintes ne l’avaient point abandonnée. Elle se résignait donc, mais elle se tenait toujours prête à reprendre l’œuvre qu’elle estimait seulement interrompue. Un jour,
1 Les 10,000 francs offerts par l’évêque de Beauvais se réduisent dans les comptes du payement à 10,000 livres tournois, soit 61,125 fr. 69 c. tienotre monnaie, la livre valant alors 6 fr. 11 à 12 c., valeur intrinsèque. La valeur relative était beaucoup plus grande.
à Beaulieu , elle crut en avoir trouvé l’occasion; elle faillit s’échapper à travers les ais de sa prison. Elle était déjà sortie de la tour, et, pour mieux assurer sa fuite, elle allait y enfermer ses gardiens, quand elle fut aperçue du portier, qui la reprit.
De Beaulieu , où elle demeura trois ou quatre mois (mai-août), le sire de Luxembourg la fit passer en son château de Beaurevoir, près de Cambrai, à une distance du théâtre de la guerre qui devait rendre moins facile toute tentative soit d’évasion , soit d’enlèvement. Là résidaient la femme et la tante de ce seigneur ; et Jeanne n’eut qu’à se louer de leurs soins : mais elle refusa les vêtements de femme que ces dames lui offraient, disant qu’elle n’en avait
Fig. 1 1 8 . — Écu de Jean de Luxembourg, formant le linteau supérieur d’une porte du château de Beaurevoir, aujourd’hui ruiné. D’après les Études Sainl-Quentinoises de M. Gomart. — Après l’avoir . tenue prisonnière pendant quatre mois, Jean de Luxembourg vendit la Pucelle aux Anglais pour io,ooo livres tournois, équivalant à 6i,I25 fr. 25 c. de notre monnaie.
pas congé de Notre-Seigneur, et qu’il n’était pas temps encore. Si les habits d’homme lui étaient nécessaires dans la vie des camps , parmi les gens de guerre qui respectaient en elle l’envoyée de Dieu et la messagère de la victoire, l’ étaient-ils moins parmi des ennemis dans l’isolement de la prison? Jeanne put en faire l’expérience dans ce château même. Les jeunes seigneurs voulaient la voir et lui parler, et plus d’une fois elle eut à se défendre contre leurs indécents badinages. D’ailleurs elle ne croyait point sa mission terminée, et n’avait pas renoncé à ses projets de fuite. Le sire de Luxembourg les redoutait fort : il la tenait dans un donjon très-élevé, et il craignait encore qu’elle n’échappât par art magique ou par quelque moyen subtil.
Jeanne n’y mit point tant de subtilité. Elle savait qu’elle était vendue aux
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Anglais; elle savait que Compiègne , vivement pressée, tenait encore, mais sans être secourue : elle résolut de sauter du haut de la tour. Elle-même a raconté les luttes qu’elle eut à soutenir contre l’inspiration à laquelle elle avait jusque-là toujours obéi. Vainement ses voix blâmaient-elles ce dessein périlleux; vainement sainte Catherine lui répétait tous les jours que Dieu lui aiderait , et même à ceux de Compiègne; elle avait réplique à toute objection. Elle répondait que, puisque Dieu y devait aider, elle y voulait être; et comme la sainte lui disait de prendre patience, qu’elle ne serait point délivrée tant qu’elle n’eût vu le roi d’Angleterre, elle protestait qu’elle ne le voulait point voir, et qu’elle aimerait mieux mourir que d’être mise en la main des Anglais. Ce combat si pénible pour Jeanne durait déjà depuis longtemps, quand on lui dit que Compiègne était à la veille d’être prise, qu’elle serait détruite et tous les habitants mis à mort depuis l’âge de sept ans. A cette nouvelle , elle s’écria : « Comment Dieu laissera-t-il mourir ces bonnes gens de Compiègne, qui ont été et sont si loyaux à leur seigneur? » Dès ce moment elle n’écouta plus rien, et, se recommandant à Dieu et à Notre-Dame, elle sauta du haut de la tour, ou plutôt se laissa glisser parla fenêtre au moyen de lanières qui rompirent. Elle tomba, et demeura sur la place sans mouvement; ceux qui la relevèrent la croyaient morte, et leur crainte n’était pas sans vraisemblance , car on ne peut guère supposer à cette tour moins de soixante pieds de haut. Toutefois elle reprit ses sens; dans le moment elle avait perdu la mémoire : il fallut qu’on lui dît qu’elle avait sauté du haut du donjon. Elle fut deux ou trois jours ne voulant, ou , pour mieux dire, ne pouvant ni boire ni manger. Mais sainte Catherine, dit-elle, la réconforta : elle la reprit doucement de son imprudence, elle lui dit qu’elle se confessât et demandât pardon à Dieu , ajoutant , pour la consoler, que Compiègne serait secourue avant la Saint-Martin d’hiver (ce qui arriva : le siège de Compiègne fut levé le 26 octobre). Elle se prit donc à revenir et à recommencer à manger, et en peu de jours elle fut guérie.
Ainsi le marché put s’accomplir. Le sire de Luxembourg avait éprouvé qu’une pareille prisonnière est de garde difficile, et, malgré les résistances de sa tante, il la livra (novembre 1430). — De Beaurevoir on la mena à Arras et de là au Crotoy, où elle fut remise aux Anglais par les officiers du duc de Bourgogne (avant le 21 novembre). Le duc de Bourgogne, qui avait
besoin des Anglais pour se relever de l’échec de Compiègne , comme pour achever de s’affermir dans ses récentes acquisitions aux Pays-Bas, s’était prêté de bonne grâce à la négociation, et n’était point fâché de paraître dans la conclusion du marché. Par cet acte de condescendance, il acquérait de nouveaux titres à leur faveur. Qu’il en garde la responsabilité devant l’histoire!
Avant de la livrer, comme elle était encore à Arras, on lui offrit des vêtements de femme -, mais, parmi les Anglais, elle devait plus que jamais avoir besoin de ses habits d’homme : elle refusa. Au Crotoy, où elle séjourna jus-
Fig. 119. — « Comment les Français levèrent le siège devant Compiègne et déconfirent les Anglais.» Ms. fr. n“ 5o54, daté de 1484, à la biblioth. nationale.
qu’à ce que les dernières mesures fussent arrêtées pour son procès, sa captivité ne paraît pas avoir été fort rigoureuse encore. Elle y pouvait assister à la messe. Un chancelier de l’église cathédrale d’Amiens, qui se trouvait alors dans le château , l’entendait en confession et lui donnait l’eucharistie. Les dames même d’Abbeville étaient admises à la visiter : et c’est une justice à rendre aux femmes, que, parmi tant d’outrages dont elle fut l’objet, pas un seul ne lui vint de leur part. On ne cite d’elles que des témoignages d’admiration et d’estime pour celle qui, elles le sentaient bien , ne déshonorait pas leur sexe sous ces habits dont la pudeur des hommes se montrait si fort scandalisée. La Pucelle fut touchée de ces honneurs rendus à ses chaînes’, elle remerciait ses nobles visiteuses, « se recommandait à leurs prières, » et c’était en « les baisant amiablement, » qu’elle leur disait : « A Dieu! »
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