LES INTERROGATOIRES DE LA PRISON
Jeanne fut ramenée à sa prison sans autre assignation à comparaître. Le spectacle de ces débats, la candeur de la jeune fille, sa présence d’esprit, sa fermeté, sa droiture dans cette lutte soutenue avec les docteurs les plus habiles, devaient produire dans l’âme des assistants les moins prévenus une impression que ne recherchaient pas ses ennemis. P. Cauchon déclara donc que, voulant continuer sans interruption le procès, il choisirait quelques savants docteurs pour recueillir et mettre en écrit les principaux aveux de Jeanne, et que, si des éclaircissements paraissaient encore désirables, il donnerait à quelques commissaires le soin de l’interroger, sans fatiguer par de nouveaux débats la multitude des assistants.
En conséquence, l’évêque, réunissant plusieurs « solennels » docteurs, employa les cinq jours suivants à extraire des réponses de Jeanne ce qui pouvait fournir matière à une information nouvelle , et il commit Jean de la Fontaine pour l’aller interroger dans sa prison.
Cette nouvelle enquête se continua presque sans interruption toute une semaine, du 10 mars au 17, et plusieurs fois les séances commencées le matin recommencèrent après midi. L’évêque y amena le premier jour et y accompagna plusieurs fois son commissaire. Mais de plus il eut la satisfaction de s’y adjoindre enfin le collègue désiré. Le i3 mars, Jean Lemaître vint, par ordre de l’inquisiteur, prendre part en son nom au procès.
Les interrogatoires de la prison sont, en plusieurs points, comme une édition nouvelle des interrogatoires publics. C’est toujours la même pensée qui y préside , et c’est aussi à peu près le même thème. Le caractère et les particularités des visions de Jeanne, le signe par lequel le roi y a cru, les circonstances en raison desquelles on refuse d’y croire, à savoir, les échecs de Paris, de la Charité, de Compiègne, opposés à son inspiration, et tout ce qu’on peut relever dans sa vie, dans son enfance, dans les actes de sa mission, pour établir l’indignité de l’inspirée : voilà le cercle où continuera de rouler le débat. Malgré ces répétitions, l’étude est loin d’en être sans intérêt; car une chose y paraît toujours la même aussi, et d’autant plus
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admirable qu’elle dure sans jamais s’altérer : c’est le calme et la fermeté de Jeanne parmi ces assauts redoublés. D’ailleurs, les redites du juge feront jaillir des traits nouveaux de la Pucelle:, et, de plus, c’est parmi ces répétitions, lorsque le juge a retourné en tous sens les griefs de l’accusation sans
Fig. i3o. — Tour du château de Rouen, appelée d’abord Tour vers les champs, et depuis Tour de la Pucelle, parce que Jeanne y fut enfermée pendant tout le temps de son procès. État de 1808, un an avant sa destruction totale. — D'après une lithographie de T. de Jolimont, 1842, communiquée par M. F.Boucquet, à Rouen.
y rien découvrir, qu’on le verra trouver dans le sentiment -même de sa défaite l’idée d’une attaque nouvelle, où Jeanne, un instant, semble n’avoir d’autre alternative que de se rendre à sa merci ou de succomber sous ses coups.
Les révélations de Jeanne étaient-elles feintes ou réelles? Pour l’éprouver, rien ne semblait plus sûr que de connaître quel signe elle en avait donné au
roi. Elle avait d’abord refusé net d’en rien révéler. Elle n’en avait rien voulu dire que le temps , le lieu , toutes choses accessoires. C était donc le point où il convenait surtout de la presser. Lorsqu’on lui en parla : — « Il est, dit-elle , beau et honoré ; i 1 est bien croyable et bon , et le plus riche qui soit au monde.
— Où est-il? — Au trésor du roi.
— Est-ce or, argent , pierre précieuse ou couronne ? — Je ne vous en dirai autre chose. Et ne saurait-on deviser aussi riche chose comme est le signe. Toutefois, le signe qu’il vous faut, c’est que Dieu me délivre de vos mains; c’est le plus certain qu’il vous sache envoyer. »
Elle raconta ensuite comment c 'était sur la foi de ce signe qu’elle était venue trouver le roi. Ses voix lui avaient dit : « Va hardiment; quand tu seras devers le roi , il aura bon signe de te recevoir et croire. » Et répondant ensuite à diverses questions qui ne sont pas toutes exprimées, mais que suppose le manque de liaison de ses réponses dans la suite du procès-verbal, elle dit que ce signe l’avait délivrée de la peine que lui faisaient les clercs chargés d’arguer contre elle. Elle en avait remercié Dieu et s’était agenouillée plusieurs fois. C’est un ange envoyé de Dieu et non d’aucun autre qui l’avait donné au roi. Le roi le vit et ceux qui étaient avec lui; et quand elle se fut retirée dans une petite chapelle au voisinage, elle ouït dire qu’après son départ plus de trois cents personnes le virent encore : Dieu l’ayant ainsi permis pour qu’on cessât de l’interroger. Comme on lui demandait si son roi et elle-même n’avaient pas fait de révérence à l’ange quand il apporta le signe, elle ne dit rien du roi, mais répondit que, pour elle, elle avait fait révérence, qu’elle s’était agenouillée et avait ôté son chaperon.
Ces réponses, assez précises en apparence sur un point où elle avait déclaré qu’elle ne voulait pas et qu’elle ne pouvait pas dire la vérité, encourageaient par leur demi-clarté les investigations du juge, et lui laissaient l’espoir d’arriver à une entière révélation. Il se promit bien de n’en pas rester là. Il y revint dès la séance suivante. Il lui demanda si l’ange qui avait apporté le signe au roi ne lui avait point parlé : — « Oui, dit-elle, il lui a dit qu’on me mît en besogne et que le pays serait tôt allégé.
— Est-ce le même ange qui vous est premièrement apparu? — C’est toujours tout un, et jamais il ne m’a failli. »
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Cette parole fit dévier le juge de la question. Mais il la reprit le lendemain avecplus d’insistance. Elle répondit : « Seriez-vous content que je me parjurasse?
— Est-ce que, lui dit le même inquisiteur, vous avez promis à sainte Catherine de ne point dire ce signe? — J’ai juré et j’ai promis de ne point dire ce signe, et je l’ai fait de moi-même, parce qu’on me chargeait trop de le dire. » Et elle ajouta : «Je promets que je n’en parlerai plus à personne. » Tout ce qu’elle en voulut dire, c’est que l’ange avait certifié au roi, en lui apportant la couronne, qu’il aurait tout le royaume de France avec l’aide de Dieu et le labeur de la Pucelle; ajoutant qu’il la mît en besogne, c’est-à-dire qu’il lui donnât des gens d’armes : autrement, il ne serait sitôt couronné et sacré.
On lui demanda comment l’ange avait apporté la couronne au roi, s’il la lui mit sur la tête. Elle répondit, mêlant à dessein la promesse et la cérémonie du sacre, la scène deChinonet celle de Reims : « Elle fut donnée à un archevêque, à l’archevêque de Reims, comme il me semble, en la présence du roi. L’archevêque la reçut et la donna au roi, et j’étais présente*, et la couronne fut mise au trésor du roi.
— En quel lieu fut-elle apportée? — En la chambre du roi, au château de Chinon.
— L’ange qui l’apporta venait-il de haut, ou s’il venait par terre? — Il venait de haut. » Et elle déclara qu’elle l’entendait ainsi, en ce qu’il venait par le commandement de Notre-Seigneur : déclaration gardée par la minute française et supprimée dans la rédaction latine du procès.
Elle parlait d’un ange, et c’est à elle qu’elle pensait dans tout ce discours. Les juges, prenant ses paroles à la lettre, insistaient de mille manières, et elle se dérobait à leur curiosité sous le voile de son allégorie.
« En quel lieu l’ange vous a-t-il apparu?
J’étais presque toujours en prière, afin que Dieu envoyât le signe du
roi. J’étais à mon logis, chez une bonne femme, près du château de Chinon, quand il vint. Et puis, nous nous en allâmes ensemble vers le roi. Et il était bien accompagné d’autres anges que chacun ne voyait pas. » Et elle ajouta que plusieurs virent l’ange (connurent sa céleste mission), qui ne l’eussent pas vu si ce n’était pour l’amour d’elle et pour la mettre hors de peine des gens qui l’arguaient.
« Tous ceux qui étaient là avec le roi ont-ils vu l’ange?
— Je pense que l’archevêque de Reims, les seigneurs d’Alençon et de la Trémouille et Charles de Bourbon l’ont vu-, pour ce qui est de la couronne, plusieurs gens d’Église et autres la virent, qui ne virent pas 1 ange.
— De quelle figure et de quelle grandeur était l’ange?
— Je n’ai point congé de le dire, je répondrai demain. »
Les juges la retinrent sur ce chapitre où elle semblait s’abandonner. Ils lui demandèrent si ceux qui étaient dans la compagnie de l’ange étaient tous de même figure : « Ils s’entre-ressemblaient volontiers pour plusieurs, et les autres non , en la manière que je les voyais : les uns avaient des ailes, d’autres des couronnes. » Elle ajouta que sainte Catherine et sainte Marguerite étaient en leur compagnie, et qu’elles furent avec l’ange désigné et les autres anges jusque dans la chambre du roi : que l’ange l’avait quittée dans la petite chapelle où il s’était montré à elle; qu’elle en fut bien courroucée et pleurait, et qu’elle s’en fût volontiers allée avec lui.
« Est-ce par votre mérite que Dieu a envoyé son ange? — Il venait pour grandes choses. Ce fut en espérance que le roi crût le signe et qu’on cessât de m’arguer, pour donner secours aux bonnes gens d’Orléans, et aussi pour le mérite du roi et du bon duc d’Orléans.
— Et pourquoi vous, plutôt qu’un autre? — Il plut à Dieu ainsi faire par une simple pucelle, pour rebouter les adversaires du roi.
— Vous a-t-il été dit où l’ange avait pris cette couronne? — Elle a été apportée de par Dieu, et il n’y a orfèvre au monde qui la sût faire si belle ou si riche. Où il la prit, je m’en rapporte à Dieu , et ne sais point autrement où elle fut prise.
— Avait-elle bonne odeur, était-elle reluisante? — Je n’en ai point mémoire; je m’en aviserai. » Et elle ajouta aussitôt : « Elle sent bon et elle sentira, pourvu qu’elle soit bien gardée, ainsi qu’il appartient.
— L’ange vous a-t-il écrit des lettres? — Non.
— Quel signe eurent le roi, les gens qui étaient avec lui et vous-même, pour croire que c’était un ange? — Le roi le crut par l’enseignement des gens d’Église qui étaient là , et par le signe de la couronne.
— Et les gens d’Église? — Par leur science et parce qu’ils étaient clercs. »
Les gens d’Église qu’elle avait devant elle n’en demeuraient pas aussi
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convaincus; mais s’ils ne devinaient pas l’allégorie dont Jeanne usait en cette rencontre, c’est qu’en général, dans le récit de ses visions, ils recherchaient tout autre chose qu’une feinte.
On reprit donc toute cette matière.
Jeanne avait dit qu’en ses grandes affaires, quelque chose qu’elle fît, ses voix l’avaient toujours secourue : « Et, disait-elle, allant hardiment audevant de la secrète pensée du juge, c’est un signe que ce soient bons esprits.
— N’avez-vous pas, dit le juge, d’autres signes que ce soient bons esprits?
— Saint Michel me l’a certifié avant que les voix me vinssent.
— Et comment avez-vous connu saint Michel? — Par le parler et le langage des anges.
— Si l’ennemi se mettait en forme d’ange, comment connaîtriez-vous que ce fût bon ange ou mauvais ange? — Je connaîtrais bien si c’était saint Michel ou une chose contrefaite à son image. » Elle avoua d’ailleurs qu’à la première fois elle fit grand doute si c’était saint Michel, et qu’elle eut grand’peur, et qu’elle le vit mainte fois avant de savoir si c’était lui.
« Pourquoi, cette dernière fois le connûtes-vous plutôt que la première ?
— La première fois j’étais jeune enfant, et j’eus peur; mais depuis il m’enseigna et me montra tant de choses, que je crus fermement que c’était lui.
— Quelle doctrine vous enseigna-t-il? — Sur toutes choses il me disait que je fusse bonne enfant, et que Dieu m’aiderait. Il me disait encore, entre autres choses, que je vinsse au secours du roi de France. Et la plus grande partie de ce que l’ange m’enseigna est dans ce livre (elle parlait peut-être du livre de ses interrogatoires à Poitiers), et l’ange me racontait la pitié qui était au royaume de France. »
Les juges ne tentèrent pas d’en savoir davantage sur ce point; ils aimèrent mieux l’interroger sur la grandeur et la stature de l’ange. Elle les ajourna à la séance suivante. Et quand alors ils lui demandèrent en quelle forme et espèce, grandeur et habit lui avait apparu saint Michel, elle répondit : « Il était en la forme d’un très-vrai prud’homme; et de l’habit et autre chose je n’en dirai pas davantage. Quant aux anges, je les ai vus de mes yeux, et on n’en aura rien de plus de moi.
— Ne savez-vous point que sainte Catherine et sainte Marguerite haïssent
les Anglais? — Elles aiment ce que Notre-Seigneur aime, et haïssent ce que Dieu hait.
— Dieu hait-il les Anglais? — De l’amour ou de la haine que Dieu a aux Anglais, je ne sais rien; mais je sais bien, dit-elle hardiment, qu’ils seront boutés hors de France, excepté ceux qui y mourront, et que Dieu enverra victoire aux Français contre les Anglais.
— Dieu était-il pour les Anglais quand ils étaient en prospérité en France? — Je ne sais si Dieu haïssait les Français, mais je crois qu’il voulait permettre de les laisser battre pour leurs péchés, s’ils y étaient. »
Des voix si peu favorables aux Anglais ne pouvaient pas être fort bien famées auprès des juges. On demanda à Jeanne, si, quand elles venaient, elle leur faisait révérence, absolument comme à un saint ou à une sainte : — « Oui, dit-elle, et si parfois je ne l’ai fait, je leur en ai crié pardon et merci; et je ne leur sais faire de si grande révérence comme il leur appartient : car je crois fermement que ce sont sainte Catherine, sainte Marguerite et saint Michel.
— N 'avez- vous point fait à ces saints et saintes qui viennent à vous oblation de chandelles ardentes ou d’autres choses, à l’église ou ailleurs, comme on fait volontiers aux saints du Paradis? — Non, si ce n’est en faisant offrande à la messe en la main du prêtre et en l’honneur de sainte Catherine; et je n’en ai point tant allumé comme je ferais volontiers à sainte Catherine et à sainte Marguerite, qui sont en paradis : car je crois fermement que ce sont elles qui viennent à moi.
— Quand vous mîtes ces chandelles devant l'image de sainte Catherine, les mîtes-vous en l’honneur de celle qui vous est apparue? — Je le fais en l’honneur de Dieu, de Notre-Dame et de sainte Catherine, qui est au ciel, et ne fais point de différence de sainte Catherine qui est au ciel et de celle qui se montre à moi.
— Les mîtes-vous en l’honneur de celle qui s’est montrée à vous? » dit le juge, insistant dans une intention que l’on devine. — « Oui, car je ne mets point de différence entre celle qui se montre à moi et celle qui est au ciel. »
A propos de l’un de ses anneaux, qui portait les noms Jésus , Maria , comme on lui avait demandé pourquoi elle le regardait volontiers allant à la guerre, elle avait répondu : « Par plaisance et pour l’honneur de mon
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père et de ma mère, et parce qu’ayant cet anneau en ma main, j’ai touché sainte Catherine.
— En quelle partie avez- vous touché sainte Catherine? s’écria le juge avec empressement. — Vous n’en aurez chose.
— N’avez-vous jamais baisé ou accolé (embrassé) sainte Catherine ou sainte Marguerite? • — Je les ai accolées toutes les deux.
— Fleuraient-elles bon? — Il est bon à savoir qu’elles sentaient bon.
— En les accolant ne sentiez-vous point de chaleur ou autre chose? — Je ne les pouvais point accoler sans les sentir et toucher.
- — Ne leur avez-vous point donné de guirlandes ou de couronnes? - En l’honneur d’elles, j’en ai plusieurs fois donné à leurs images dans les églises ; quant à celles qui se montrent à moi, je ne leur en ai point baillé, que j en aie mémoire.
— Quand vous mettiez des guirlandes à l’arbre, les mettiez-vous en l’honneur de celles qui vous apparaissaient? — Non.
— Quand ces saintes venaient à vous, ne leur faisiez-vous pas révérence , comme de vous agenouiller et incliner? — Oui, et le plus que je pouvais leur faire de révérence, je le faisais, car je sais que ce sont bien celles qui sont au royaume du paradis. »
Le juge avait les déclarations qu’il voulait. Les voix de Jeanne étaient des êtres véritables : elle les avait honorées comme des saints ■, mais, si c étaient de mauvais esprits, Jeanne se trouvait par là atteinte et convaincue d idolâtrie. Il ne s’agissait donc que de faire voir qu ils procédaient du démon . c’est ce qu’on avait voulu déjà établir par maintes questions dans 1 interrogatoire public, et c’est encore le principal objet qu’on a en vue dans ce nouvel interrogatoire-
Une chose déjà rendait suspectes les voix de Jeanne : c’est qu’elle avait eu si longtemps commerce avec elles, sans en rien dire à personne. Il lui était arrivé de les mentionner à propos des incidents de son enfance, et on lui avait demandé si elle en avait parlé à son curé ou à quelque autre homme d’Église ; elle répondit ; « Non, mais seulement a Robert de Baudricourt et au roi. » L’aveu dut paraître grave, car on lit en marge du procès-verbal : « Elle a célé ses visions à son père, à sa mère et à tout le monde. » Mais, si ses voix étaient de Satan, elles devaient se trahir, dans les oeuvres de
Jeanne, par ce qui est de Satan : la révolte, l’orgueil, la vanité, l’impudicité, le mensonge; elles devaient se manifester à la fin par l’impuissance et par le désespoir. Le juge va rechercher tous ces signes dans l’inspiration et dans les actes de la Pucelle.
Il crut en trouver la marque à l’origine même de sa mission. Elle était partie sans la permission de ses parents. Il lui demanda si elle pensait bien faire de partir sans le congé de ses parents, puisqu’on doit honorer père et mère : — « En toute autre chose, répondit-elle, je leur ai bien obéi, excepté de ce partement ; mais depuis, je leur en ai écrit, et ils m’ont pardonné. »
Elle leur a demandé pardon : elle se jugeait donc coupable? On lui demanda si, en quittant son père et sa mère, elle ne croyait point pécher :
« Puisque Dieu le commandait, il le convenait faire. Quand j’aurais eu cent pères et cent mères, et que j’eusse été fille de roi, je serais partie.
■ N’avez-vous pas demandé à vos voix si vous deviez en parler à votre père et à votre mère? - — - Pour ce qui est de mon père et de ma mère, les voix étaient assez contentes que je leur disse, n’était la peine qu’ils m’eussent faite si je leur avais dit mon départ; et, quant à moi, je ne le leur eusse dit pour chose quelconque. »
On aurait voulu mettre ses voix elles-mêmes en contradiction avec le souverain commandement d honorer père et mère; mais elle persista à dire que ses voix 1 avaient laissée libre de leur en parler ou de s’en taire.
La révolte contre l’autorité légitime a son principe dans l’orgueil, et l’orgueil peut aller jusqu’à rechercher des adorations sacrilèges. Le juge demanda à Jeanne si les voix ne l’avaient point appelée fille de Dieu. Elle répondit en toute simplicité qu’avant la levée du siège d’Orléans, et depuis, tous les jours, quand les voix lui parlent, elles l’ont plusieurs fois appelée :
« Jeanne la Pucelle, fille de Dieu. »
Autres signes ou matière d’orgueil : son étendard, ses armoiries, ses richesses. On lui demanda ce que signifiait sur son étendard l’image de Dieu tenant le monde, avec deux anges cà ses côtés : — « Sainte Catherine et sainte Marguerite, répondit-elle, me dirent de prendre et porter hardiment cet étendard, et d’y faire mettre en peinture le Roi du ciel. Et je l’ai dit au roi bien malgré moi. Quant à la signification, je n’en sais autre chose. »
Sur ses armoiries, elle dit qu’elle n’en avait jamais eu; « mais le roi,
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dit-elle, en a donné à mes frères : c’est à savoir un écu d’azur avec deux fleurs de lis d’or et une épée parmi ; et ce leur fut donné par le roi à leur plaisance, sans requête de moi et sans révélation. »
On lui demanda encore quel cheval elle avait quand elle fut prise; qui le lui avait donné ; si elle tenait du roi quelque autre richesse : — « Je n’ai rien demandé au roi, si ce n’est bonnes armes, bons chevaux, et de l’argent à payer les gens de mon hôtel.
— N aviez-vous point de trésor ? — Dix à douze mille (écus?) que j’ai vaillants; ce 11’est pas grand trésor à mener la guerre. » Elle ajouta que ses Irères en avaient le dépôt, et que c’était de l’argent du roi.
On revint à plusieurs reprises sur cette matière. Son étendard, son épée, ses anneaux, n’étaient vus des juges qu’avec une défiance extrême. Les actes mêmes où respirait sa piété, sentaient pour eux la superstition et la magie. Les noms de Jésus et de Marie, qu elle mettait dans ses lettres, leur étaient suspects. On lui demanda quelles armes elle avait offertes à saint Denis :
« Un blanc harnois, avec une épée que j’avais gagnée devant Paris.
- A quelle fin cette offrande ? — Par dévotion, ainsi qu’il est acoutumé pai les gens de guerre quand ils sont blessés; et, parce que j’avais été blessée devant Paris, je les offris à saint Denis, pour ce que c’est le cri de France.
— N’était-ce pas pour qu’on les adorât? — Non.
— Qui vous mut de faire peindre des anges avec bras, pieds, jambes, vêtements? — Vous y êtes répondus.
— Les avez-vous fait peindre tels qu’ils viennent à vous? — Je les ai fait peindre en la manière qu’ils sont peints dans les églises.
— Les vîtes- vous jamais en la manière qu’ils furent peints? — Je ne vous en dirai autre chose.
Pourquoi n’y fîtes-vous peindre la clarté qui venait à vous, avec les anges et les voix ? — Il ne me fut point commandé. «
On la ramena au même sujet à la reprise de la séance. On lui demanda si les deux anges qui étaient peints sur l’étendard représentaient saint Michel et saint Gabriel : — « Ils n’y étaient que pour l’honneur de Notre-Seigneur qui était peint en 1 étendard, tenant le monde, et j’ai tout fait par le commandement de mes voix.
— Ne leur avez-vous pas demandé si, en vertu de cet étendard, vous gagneriez toutes les batailles où vous iriez? — Elles me dirent que je prisse hardiment l’étendard, et que Dieu m’aiderait.
— Qui aidait plus, vous à l’étendard, ou l’étendard a vous? De la victoire de l’étendard ou de moi, c’était tout à Notre-Seigneur.
— Mais l’espérance d’avoir victoire était-elle fondée en votre étendard ou en vous? — Elle était fondée en Notre-Seigneur, et non ailleurs.
— Si un autre que vous l’eût porté, eût-il eu aussi bonne fortune? Je n’en sais rien-, je m’en attends à Notre-Seigneur.
Si un des gens de votre parti vous eût baillé son étendard à porter,
eussiez-vous eu aussi bonne esperance comme en celui qui vous était donne de Dieu, ou en celui de votre roi? — Je portais plus volontiers celui qui m’était ordonné par Notre-Seigneur, et toutefois du tout je m en attends à Notre-Seigneur.
Ne fit-on point flotter ou tourner votre étendard autour de la tête du
roi, comme on le sacrait à Reims? — Non, que je sache.
Pourquoi fut-il plutôt porté au sacre, en l’église de Reims, que ceux
des autres capitaines? — 11 avait ete a la peine, c était bien raison qu il fut à l’honneur. »
La marque où l’on croyait voir le plus sûrement l’esprit diabolique, c’est l’impudicité. Mais Jeanne était vierge, et les juges ne le savaient que trop. Rien ne les embarrasse plus que ce point. Ils voudraient croire quelle a voué sa virginité au diable. On lui demanda si elle parlait à Dieu quand elle lui promit de la garder : — « Il devait bien suffire, dit-elle, de la promettre à ceux qui étaient envoyés de par lui, c est a savoir sainte Catherine et sainte Marguerite. »
On affecta de croire qu’elle avait voulu rompre son vœu en promettant mariage à un jeune homme, en le voulant épouser, en l’assignant sur son refus à comparaître devant 1 officialite de Toul. C est Jeanne, on se le rappelle, qui avait au contraire repoussé cette étrange poursuite-, elle le raconta à ce propos, et ajouta que ses voix l’avaient assurée qu elle gagnerait son procès.
Mais du moins, elle portait l’habit d’homme. On lui demanda si elle l’avait pris à la requête de Robert de Baudricourt ou au commandement de
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ses voix; si en le prenant elle pensait mal faire : — - « Non, dit-elle, et encore à présent, si j’étais en cet habit d’homme avec ceux de mon parti, il me semble que ce serait un des grands biens de la France que je fisse comme je faisais avant d’être prise. »
Elle se rapportait d’ailleurs au commandement de Dieu : « Puisque je l’ai fait par commandement de Notre-Seigneur, et en son service, je ne cuide point mal faire; et quand il lui plaira de commander, il sera tantôt mis là. »
On crut avoir une manière sûre de prouver que Dieu ne lui avait pas commandé de le prendre, en mettant son obstination à le garder en opposition avec un autre commandement de Dieu. On lui demanda ce qu’elle aimerait le mieux, prendre habit de femme et entendre la messe, ou demeurer en habit d’homme et ne point entendre la messe : — « Certifiezmoi, dit-elle, que j’entendrai la messe si je suis en habit de femme, et je vous répondrai.
— Je vous le certifie, dit le juge. — Et que direz-vous, reprit-elle, si j’ai juré et promis à notre roi de ne point quitter cet habit? Toutefois je vous réponds : Faites-moi faire une robe longue jusques à terre, sans queue, et me la baillez pour aller à la messe, et puis, au retour, je reprendrai l’habit que j’ai. » Et elle requérait en l’honneur de Dieu et 4e Notre-Dame qu’elle pût ouïr la messe dans cette bonne ville.
Mais comme on insistait pour qu’elle prît l’habit de femme simplement et absolument :
« Baillez-moi, dit-elle,- un habit comme en ont les filles de bourgeois, c’est à savoir une houppelande longue, et je le prendrai, et même le chaperon de femme pour aller entendre la messe; » marquant bien qu’elle ne le prendrait que pour cela, et demandant encore avec instance qu’on lui laissât l’habit qu’elle portait, et qu’on lui permît d’entendre la messe sans le changer.
Si le juge avait voulu comprendre pourquoi elle tenait tant à 1 habit d’homme il y en aurait eu plus d’une occasion dans le cours de ce débat. A la séance suivante, comme il revenait sur l’habit de femme et sur la messe, elle refusa, mais elle dit :
cc Si ainsi est qu’il me faille mener jusque en jugement, qu’il me faille
dévêtir en jugement, je demande aux seigneurs de l’Église qu’ils me donnent la grâce d’avoir une chemise de femme et un couvre-chef en ma tête. »
Le juge crut la prendre en contradiction. « Vous avez dit que vous portiez l’habit d’homme par le commandement de Dieu : pourquoi demandezvous chemise de femme en article de mort? — Il suffit qu’elle soit longue. » Le juge, déconcerté, se rejeta sur une tout autre question ; mais il revint bientôt à l’habit. N’avait-elle pas dit qu’elle prendrait l’habit de femme, pourvu qu’on la laissât aller, s’il plaisait à Dieu? Jeanne redressa sa réponse, et lui donna un autre moyen d’entendre pourquoi elle ne renonçait point à cet habit qui était sa sauvegarde, non-seulement dans la prison, mais encore à la guerre, et comme la marque de sa mission : « Si on me donne congé en habit de femme, dit-elle, je me mettrai tantôt en habit d’homme, et ferai ce qui m’est commandé par Notre-Seigneur. Je l’ai autrefois ainsi répondu, et ne ferai pour rien le serment de ne m’armer et mettre en habit d’homme pour faire le plaisir de Notre-Seignèur.
— Quel garant et quel secours attendez-vous de Notre-Seigneur, de ce que vous portez habit d’homme? — Tant de l’habit que d’autres choses que j’ai faites, je n’en ai voulu avoir d’autre loyer que le salut de mon âme. » C’était peu que de lui reprocher de porter i’habit du soldat; on aurait voulu montrer qu’elle en avait pris les mœurs, l’assurer, la convaincre de jurements, de cruautés, de rapines. Elle nia tout jurement; pour le reste, on ne trouvait à lui objecter que la haquenée de l’évêque de Senlis, qu’elle avait prise pour de l’argent et fait rendre au prélat, et la mort de Franquet d’Arras, meurtrier, larron et traître, pour qui au contraire elle avait intercédé et qu’elle n’avait pu sauver de la justice.
Mais si l’esprit malin ne se manifestait point dans ses actes, ne se trahissait-il pas au moins dans ses prédictions et dans ses échecs? Elle avait échoué à Paris, à la Charité, à Pont-l’Évêque; elle avait dit qu’elle avait à délivrer le duc d’Orléans, et elle avait été prise elle-même à Compiègne. — Pour tous ces lieux, elle répondit qu’elle n’y était point allée par le conseil de ses voix, mais à la requête de gens d’armes, comme elle l’avait déjà déclaré. Depuis quelle avait eu révélation à Melun qu’elle serait prise, elle se rapportait surtout du fait de la guerre aux capitaines, sans leur dire toutefois qu’elle sût par révélation qu’elle dût être prise.
ig. x 3 1 . — Abbaye de Saint-Florent-lès-Saumur, où Jeanne alla voir la duchesse d’Alençon, fille du duc d’Orléans, et lui promit de délivrer son père, qui était prisonnier des Anglais. — La plupart des bâtiments représentés dans cette gravure dataient du xie au mi' siècle. La démolition en a été faite de i8o3 à 1 833 . De l’église, qu’on appelait la Belle d'Anjou , il ne reste que le narthex et la crypte. D’après le Monasticon gallicanum.
« Fut -ce bien fait, le jour de la Nativité de Notre-Dame, un jour de fête, d’aller attaquer Paris? — • C’est bien fait de garder les fêtes de Notre-Dame, et en ma conscience il me semble que ce serait bien fait de garder les fêtes de Notre-Dame depuis un bout jusqu’à l’autre.
— Ne pensez- vouspas avoir fait péché mortel en attaquant Paris ce jour-là ?
— Non , et si je l’ai fait, c’est à Dieu d’en connaître, et en confession à Dieu et au prêlre.
— - N’avez-vous point dit devant Paris : « Rendez la ville de par Jésus? »
— Non, mais j’ai dit : « Rendez la ville au roi de France. »
Quant à la délivrance du duc d’Orléans, on fut curieux de savoir comment elle l’aurait opérée : — « J’aurais pris en France assez d’Anglais pour le ravoir, et si je n’en eusse assez pris de çà , j’aurais passé la mer pour l’aller quérir en Angleterre à puissance (par la force). »
On lui demanda si sainte Marguerite et sainte Catherine le lui avaient dit ainsi : — « Oui. Je l’ai dit à mon roi, et je lui ai demandé qu’il me laissât faire des prisonniers. » Elle ajouta que, si elle avait duré trois ans sans empêchement, elle l’eût délivré.
Mais elle-même était prisonnière. N’était-ce point assez pour qu’elle reniât ses voix comme l’ayant déçue? — « Sainte Catherine et sainte Marguerite, dit-elle, m’ont dit que je serais prise avant qu’il fût la Saint-Jean , qu’il le fallait ainsi, que je ne m’en ébahisse point et prisse tout en gré, et que Dieu m’aiderait. » Elle ajouta que ses voix le lui avaient souvent annoncé depuis son passage à Melun; qu’elle leur demandait de mourir quand elle serait prise, sans long travail de prison; mais elles lui disaient toujours qu’elle prît tout en gré, qu’il le fallait ainsi, sans lui faire connaître l’heure.
« Si les voix vous eussent commandé de faire la sortie, et signifié que vous seriez prise, y seriez-vous allée? — Si j’avais su l’heure que je dusse être prise, je n’y serais point allée volontiers; toutefois, j’aurais fait leur commandement quelque chose qui me dût advenir. »
Le juge revint à la question, la pressant de répondre précisément sur ce point : « Si ses voix lui avaient commandé de sortir ce jour-là? » comme s’il voulait au moins les rendre , de son propre aveu, complices de sa captivité. Elle répondit que ce jour-là elle ne sut point qu’elle serait prise, et qu’elle n’eut autre commandement de sortir.
ROUEN
L’INSTRUCTION
-Il y avait pourtant, depuis sa captivité, une circonstance qui semblait condamner infailliblement Jeanne ou ses voix, selon qu’elle leur avait obéi ou qu’elle leur avait résisté : c’est l’affaire de Beaurevoir, lorsque Jeanne avait sauté de la tour. Elle répéta qu’elle l’avait fait parce qu’on disait que l’ennemi voulait tout tuer dans Compiègne, et parce qu’elle savait qu’elle était vendue aux Anglais : « Et, dit-elle, j’eusse eu plus cher mourir que d’être en la main des Anglais mes adversaires. » Elle ajouta qu’elle l’avait fait non par le conseil, mais contre l’avis de ses voix, retraçant avec une vivacité singulière le débat qu’elle avait eu, à ce propos, si longtemps avec elles. Elle avouait qu’elle avait mal fait de sauter de la tour. Sainte Catherine, qui l’en avait détournée , lui avait dit, la chose faite, de s’en confesser et de demander pardon à Dieu. Mais on voulait, malgré les explications si nettes et si franches qu’elle en donnait, faire de cette imprudence un tout autre crime. Elle avait dit qu’après sa chute « elle fut deux ou trois jours qu’elle ne voulait manger-, » nouvel argument pour le juge. Il est vrai que le procès-verbal, qui le lui donne, le lui ôte lorsque aussitôt il ajoute : « Et même aussi pour ce saut fut grevée tant qu’elle ne pouvait ni boire ni manger. »
Ce n’était donc pas l’aveu qu’on voulait. On tenta d’en obtenir plus directement un autre. On lui demanda si en sautant de la tour elle n’avait pas pensé se tuer : « Non , répondit-elle; en sautant je me recommandai à Dieu, et je pensai, par le moyen de ce saut, échapper et éviter que je ne fusse livrée aux Anglais. « Elle renouvela l’aveu qu’elle avait mal fait, ajoutant qu’elle s’en était confessée , comme sa voix lui en avait donné le conseil , et qu’elle avait eu pardon de Notre-Seigneur.
« En avez-vous eu grande pénitence? — J’en portai une grande partie du mal que j’ai eu en tombant,
— Était-ce péché mortel? — Je m’en attends à Notre-Seigneur. »
Ainsi Jeanne s’accusait d’une faute, mais d’une faute dont elle avait fait pénitence et qui prouvait en faveur de ses voix , car ces voix 1 en avaient détournée : elles lui avaient commandé, comme l’eût pu faire l’évêque, de s’en confesser, et, ce qu'elles seules pouvaient faire, elles 1 avaient secourue et gardée de la mort. Ses voix n étaient donc pas ce qu’on voulait croire, et elle même apparaissait d’autant plus sainte qu’on l’éprouvait davantage.
Tous les fantômes de l’accusation se dissipaient à la lumière de cette âme pure: au lieu des œuvres diaboliques, de l’orgueil, de la vanité, de l’impudicité, de la violence, du blasphème, du désespoir et du mensonge, on n’avait trouvé en elle qu’humilité, honnêteté, douceur, simplicité, confiance en Dieu. Elle semblait ne pas soupçonner la malice de ses juges, tant elle mettait de franchise, quand elle s’en croyait libre, à leur répondre, sans se soucier si elle ne provoquait pas la perfidie de ses accusateurs ou les ressentiments de ses ennemis. A propos de sa tentative d’évasion de Beaulieu , elle avait dit qu’elle ne fut jamais en aucun lieu prisonnière sans avoir la volonté de s’échapper. « Et il me semble, ajoutait-elle, qu’il ne plaisait pas à Dieu que je m’échappasse pour cette fois, et qu’il fallait que je visse le roi des Anglais , comme les voix me l’ont dit. »
On lui demanda si elle avait congé de Dieu ou des voix de partir de prison toutes les fois qu’il lui plairait : — « Je l’ai demandé plusieurs fois, mais je ne l’ai pas encore.
— Partiriez- vous de présent si vous trouviez l’occasion de partir ? — Si je voyais la porte ouverte, je m’en irais, et ce me serait le congé de Notre- Seigneur. Mais sans congé, je ne m’en irais, à moins que ce ne fût pour faire une entreprise, afin de savoir si notre Sire en serait content. » Et elle alléguait le proverbe : « Aide-toi , Dieu t’aidera, » ajoutant qu’elle le disait afin que, si elle s’en allait, on ne dît pas qu’elle s’en fût allée sans congé.
Sa prison ne lui était donc pas si odieuse, qu’elle n’aimât mieux y demeurer que de manquer à la volonté de Dieu ou de paraître fausser sa foi. C’est pourquoi, au risque de se la rendre plus dure encore, elle disait haut par quels liens elle s’y croyait uniquement retenue. Sa délivrance lui était chère pourtant, maiselle ne la séparait pasde la délibération delà France et du salut de son âme : c’étaient les trois choses qu’elle demandait en même temps à ses saintes. Elle songeait aussi au salut de ses persécuteurs. Elle avait dit à l’évêque de Beauvais qu’il se mettait en grand danger en la mettant elle-même en cause. On voulut qu’elle s’expliquât sur ce point : « J’ai dit à Mgr de Beauveais, reprit-elle : « Vous dites que vous êtes mon juge-, je « ne sais si vous l’êtes, mais avisez bien que vous ne jugiez mal, car vous « vous mettriez en grand danger- et je vous en avertis afin que , si Notre- « Seigneur vous en châtie, j’aie fait mon devoir de vous le dire. )>
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— Mais quel est ce péril ? » dit le juge.
Elle n’hésita point à s’ouvrir devant lui davantage, tant elle croyait la force des hommes impuissante contre la volonté de Dieu. Elle déclara que sainte Catherine lui avait dit qu’elle aurait secours. Comment? « Je ne sais, disait-elle, si ce sera à être délivrée de la prison, ou si, lorsque je serai au
Fig. i32. — Sceau de Henri IV d’Angleterre, tiré d’un acte de 1430 conservé aux archives de France. Sous un dais d'architecture, le roi est assis sur un trône dont les bras sont terminés par deux fleurs de lis naturelles, supportant deux écus couronnés : à gauche, de France; à droite, d’Angleterre. Il tient le sceptre de la main droite, et la main de justice de la main gauche, ses pieds portant sur deux lions. La légende latine signifie : « Henri par la grâce de Dieu roi de France et d’Angleterre. »
jugement, il y surviendra aucun trouble par le moyen duquel je puisse être délivrée. »
Le greffier, prenant acte de ses paroles , écrit en marge de sa minute : « Au jugement il pourra y avoir trouble par quoi elle soit délivrée. »
« Je pense, continua Jeanne, sans y prendre garde autrement, que ce sera l’une ou l’autre chose; ce que mes voix me disent le plus, c’est que je
serai délivrée par grande victoire, et elles ajoutent : « Prends tout en gré, « ne te ehaille (soucie) de ton martyre, tu t’en viendras enfin au royaume « de Paradis. » Pour cela, mes voix me l’ont dit simplement et absolument, sans faillir. »
Son martyre! le paradis! Ses juges n’étaient-ils que des persécuteurs devant lesquels elle confessait la foi? Jeanne l’entendait plus humblement d’elle-même : son martyre, c’était la peine et l’adversité qu’elle souffrait en la prison. « Et je ne sais, ajoutait-elle, si je souffrirai plus, mais je m’en attends à Notre-Seigneur. »
Le juge lui voulut faire un piège même de ses paroles : il lui demanda si, depuis que ses voix lui ont dit qu’elle ira à la fin au royaume du paradis, elle se croyait assurée d’être sauvée et de ne pas être damnée en enfer. Elle répondit : « Je crois fermement ce que mes voix m’ont dit, c’est à savoir que je serai sauvée, aussi fermement que si j’y fusse déjà.
— Cette réponse est de grand poids, dit le juge. — Mais aussi je la tiens pour un grand trésor.
— Croyez-vous donc, après cette révélation, que vous ne puissiez plus faire péché mortel? — Je n’en sais rien, mais je m’en attends du tout à Notre-Seigneur. » Elle dit pourtant à quelle condition elle espérait être sauvée : c’est qu’elle tînt le serment qu’elle avait fait de bien garder sa virginité de corps et d’âme.
« Pensez-vous, dit le juge cherchant toujours à ressaisir le prétexte qui lui échappait, pensez-vous qu’il soit besoin de vous confesser, puisque vous croyez à la parole de vos voix que vous serez sauvée ? — On ne saurait trop nettoyer sa conscience. »
Toutes ces questions, toutes ces réponses n’avaient rien fourni de sérieux contre la Pucelle. Il y avait des matières qu’elle avait réservées, où elle avait déclaré elle-même qu’elle ne pourrait pas dire la vérité, parce que cette vérité était le secret d’un autre : le signe du roi. A cet égard, pressée de questions, elle avait fini par calquer ses réponses sur les demandes qu’on lui adressait , prenant au sens allégorique l’idée grossière que s’en faisaient les juges-, et quand on aurait pu l’accuser de s’être trop complaisamment arrêtée au développement de son allégorie, en se jouant de la curiosité qu’elle ne voulait pas satisfaire, ce n’était pas un crime capital. Les juges,
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d ailleurs, lorsqu ils s attaquaient à ses visions, songeaient moins à y trouver des fictions (le cas était véniel) que des voix réelles, révélant la source de leur inspiration par leurs impostures. Mais tous leurs efforts pour amener Jeanne à se faire leur complice en rejetant sur ses voix ses échecs ou ses fautes, n’avaient point abouti. Ni dans l’affaire de Paris ou de la Charité, ni dans l’affaire du saut de Beaurevoir, elle n’avait rien dit qui n’allât contre leur but. Ses voix ne lui avaient rien commandé que de bon, rien révélé que de vrai ; sa captivité même, elles la lui avaient prédite. Sur aucun point on n’avait donc pu les prendre en défaut-, sur aucun point on ne l’avait pu incriminer elle-même. Une tentative d’évasion, un chevalier pillard abandonné à la vindicte de la justice, la haquenée de l’évêque de Senlis, un mauvais cheval acheté fort cher et renvoyé dès qu’on le réclama, ce n’était point là de quoi la faire réputer hérétique : elle ne l’était que dans son habit. Toutefois, si le crime ici était patent, il était de telle sorte qu’on sentait le besoin, pour la condamner, d’en avoir un autre à mettre à sa charge. On commençait à en désespérer, lorsqu’on trouva dans la défiance même de Jeanne à l’égard de ses juges un piège d’où il ne semblait pas qu’elle pût sortir.
C’est le commissaire Jean de la Fontaine qui fit entrer le procès dans cette voie. Mais à la perfidie et à l’habileté de la manœuvre on sent qu’une autre main la dirige; et il parut en témoigner lui-même par les efforts qu’il fit un peu plus tard pour tirer Jeanne du péril où il l’avait amenée.
Le jeudi i5, dès le début de la séance (nouveau signe de préméditation), la question s’engage, mais paisiblement, sans éclat ni rien qui pût faire ombrage à l’accusée. Le commissaire lui dit « avec des exhortations charitables, » et comme pour en finir amiablement, que s’il se trouve qu’elle ait fait quelque chose contre la foi, elle doit vouloir s’en rapporter à la détermination de notre sainte mère l’Église. Jeanne, justement défiante, demanda que ses réponses fussent vues et examinées par les clercs, et qu’on lui dît s’il y avait en elles quelque chose contre la foi chrétienne : « Et alors, dit-elle, je saurai bien dire par mon conseil ce qui en sera; » ajoutant d’ailleurs que, s’il y avait rien contre la foi chrétienne, elle ne le voudrait soutenir, et serait bien courroucée (fâchée) d’aller à l’encontre.
A ses juges elle opposait ses saintes. On lui expliqua la distinction de
l’Église triomphante et de l’Église militante, et on la requit de se soumettre présentement à la détermination de l’Église pour « tout ce qu’elle avait fait ou dit, bien ou mal. » Elle dit : « Je ne vous répondrai autre chose pour le présent. »
On n’insista pas, et l’interrogatoire passa comme de plain-pied aux détails ordinaires-, mais on y revint un peu après, et on lui répéta la question : « Voulez- vous vous soumettre et rapporter à la détermination de l’Église? »
Elle répondit dans le même sens : « Toutes mes œuvres et mes faits sont en la main de Dieu, et je m’en attends à lui, et je vous certifie que je ne voudrais rien faire ou dire contre la foi chrétienne; si j’avais rien fait ou dit qui fût, au jugement des clercs, contre la foi chrétienne, je ne le voudrais soutenir, mais le bouterais hors. »
Ces protestations générales n’étaient pas ce que voulait le juge : il lui fallait une déclaration nette et précise, et il lui demanda encore si elle ne s’en voudrait point soumettre en l’ordonnance de l’Église. Elle dit : « Je ne vous en répondrai maintenant autre chose; mais samedi, envoyez-moi le clerc si vous ne voulez venir, et je lui répondrai sur ce point à l’aide de Dieu, et il sera mis en écrit. »
C’est ce qu’on entendait bien faire. Le samedi 17 mars, on lui posa donc plus catégoriquement encore la question : « Voulait-elle s’en remettre à la détermination de l’Église de tous ses dits et faits, soit de bien, soit de mal? » Si elle disait oui, elle abandonnait sa mission elle-même à l’arbitraire de ses juges; si elle disait non, elle se rendait suspecte d’hérésie. Jeanne ne se laissa pas prendre au piège; elle distingua entre les matières de foi et l’objet de sa mission : « Quant à l’Église, dit-elle, je l’aime et la voudrais soutenir de tout mon pouvoir pour notre foi chrétienne; ce n’est
pas moi qu’on doive empêcher d’aller à l’église et d’entendre la messe (le * • •
mot d’ Eglise rappelait surtout à cette simple fille le lieu où elle faisait ses dévotions). Quant aux bonnes œuvres que j’ai faites et à ma venue, il faut que je m’en attende au Roi du ciel, qui m’a envoyée à Charles, fils de Charles, roi de France, qui sera roi de France. Et vous verrez, s’écria-t-elle, que les Français gagneront bientôt une grande besogne que Dieu leur enverra, tant qu’il branlera presque tout le royaume de France. Je le dis, afin que, quand ce sera advenu, on ait mémoire que je l’ai dit. »
ROUEN
L’INSTRUCTION
« Quand cela sera-t-il? dit le juge. — Je m’en attends à Notre-Seigneur. » Le juge la rappela à sa question : Vous en rapportez-vous à la détermination de l’Église? — Je m’en rapporte à Notre-Seigneur qui m’a envoyée, à Notre-Dame et à tous les benoîts saints et saintes du paradis. Il m’est avis que c’est tout un de Notre-Seigneur et de l’Église, et qu’on n’en doit point faire de difficulté. Pourquoi, ajouta-t-elle, interpellant ses juges, faites-vous difficulté que ce ne soit tout un? »
On lui redit la distinction de l’Église triomphante et de l’Église militante : « Il y a l’Église triomphante, où est Dieu, les saints, les anges et les âmes sauvées; l’Église militante, c’est notre saint-père le pape, vicaire de Dieu, les cardinaux, les prélats de l’Église , le clergé et tous les bons chrétiens et catholiques, laquelle Église bien assemblée ne peut errer et est gouvernée du Saint-Esprit. Ne voulez-vous pas vous en rapporter à l’Église militante? — Je suis venue au roi de France de par Dieu, de par la Vierge Marie et tous les benoîts saints et saintes du paradis et l’Église victorieuse de là-haut, et de leur commandement; et à cette Église-là je soumets tous mes bons faits et tout ce que j’ai fait ou à faire. Pour l’Église militante, je n’en répondrai maintenant autre chose. »
C’était assez pour les juges qu’elle ne répondît pas. Mais il était un autre point sur lequel on croyait pouvoir compter qu’elle ne répondrait pas davantage. On n’y arriva pas sur-le-champ. On passa aux questions ordinaires, l’habit d’homme, les fées, les visions, et on reprit de la même sorte la séance de l’après-midi, que l’évêque de Beauvais vint présider lui-même pour clore cette enquête. On lui demanda s’il lui avait été révélé qu’en perdant sa virginité elle perdait son bonheur, si ses voix lui viendraient encore après qu’elle serait mariée. On lui demanda même si elle pensait que son roi fît bien de tuer ou de faire tuer le duc de Bourgogne. — « Ce fut grand dommage pour le royaume de France, dit-elle, et, quelque chose qu’il y eût entre eux, Dieu m’a envoyée au secours du roi de France. » Alors on lui dit : « Vous avez dit à Mgr de Beauvais que vous répondriez à lui ou à ses commissaires comme vous feriez devant notre saint-père le pape, et toutefois il y a plusieurs interrogatoires à quoi vous ne voulez répondre. Ne répondriez-vous pas devant le pape plus pleinement que vous ne faites devant Msl' de Beauvais? — J’ai répondu tout le plus vrai que j’ai
su, et, s’il me venait à la mémoire quelque chose que je n’aie dite, je la dirais volontiers.
— Vous semble-t-il que vous soyez tenue de répondre pleinement au pape, vicaire de Dieu, sur tout ce qu’on vous demanderait touchant la foi et le fait de votre conscience? — Menez-moi devant lui, et je répondrai tout ce que je devrai répondre. »
La question tournait donc contre le juge; il n’avait introduit le nom du pape que pour le faire récuser, et il n’avait fait que donner à Jeanne l’occasion de le reconnaître et d’en appeler à lui.
Il était grand temps d’en finir. Après quelques questions encore sur le menu détail des superstitions où on l’eut voulu engager, sur ses anneaux, sur ceux qui vont en l’erre {qui errant) avec les fées, et sur son étendard, l’évêque la laissa enfin, assuré d’avoir dans ses procès-verbaux la matière de son accusation.