‹ Jeanne d'ArcChapitre 47 sur 112 · LES TÉMOINS · texte numérisé non relu

LES TÉMOINS

C’est uniquement des procès-verbaux que nous avons tiré l’exposition de ces débats, et nous avons pris leur texte comme faisant foi, sous certaines réserves préalablement indiquées. Mais il y a tout un supplément à cette enquête, supplément fourni par les greffiers, les assesseurs et autres témoins qui, après avoir figuré au jugement de condamnation, ont comparu pour la réhabilitation de la Pucelle; et il serait bien étrange d’écarter les témoignages du second procès comme suspects de faveur, pour s’en tenir uniquement aux actes du premier, quand celui-ci porte si évidemment la trace de la prévention et de la haine. C’est d’ailleurs par le texte même de ce premier procès qu on peut vérifier ce qui est dit au second des pièges tendus à Jeanne, des difficultés proposées à son ignorance, de la continuité accablante de l’épreuve, et de cette tactique habile qui entrecoupait les demandes et changeait de matières, pour tacher de la faire varier dans ses déclarations. Les juges entassaient questions sur questions, à peine commençait-elle à répondre à l’un qu’un autre l’interrompait; et plusieurs fois elle dut leur dire . « Beaux seigneurs, faites l’un après l’autre. »

ROUEN

L’INSTRUCTION

Les assesseurs eux-mêmes sortaient harassés de ces séances. Jeanne avait bien le droit d’en être aussi fatiguée - elle se plaignait qu’on la tourmentât de questions inutiles. Un jour même, au rapport du procès-verbal, elle demanda que si on la devait mener à Paris, on lui donnât le double de ses interrogatoires, « afin, dit-elle, que je le baille à ceux de Paris et leur puisse dire : Voici comment j’ai été interrogée à Rouen et mes réponses, et que je ne sois plus travaillée de tant de demandes. » Elle eût voulu n’avoir plus à répondre, et pourtant c’était là son triomphe! Tous les témoins en déposent, et la pâle copie où sa parole est reproduite suffit encore pour confirmer ce qu’ils en déclarent.

On peut donc les en croire quand ils disent que plus d’une fois les assesseurs eux-mêmes, que les gens les plus habiles, que de grands clercs auraient eu grand’peine à satisfaire aux questions dont elle se tirait- on peut les en croire quand ils vantent sa simplicité, son bon sens, sa présence d’esprit, sa mémoire, et cette prudence dans ses réponses, et cette hardiesse de langage qui témoignaient tout à la fois de la sûreté de son jugement et de la droiture de son cœur. Ils n’approuvent pas tout dans ce qu’elle dit, et c’est une marque de l’entière liberté de leur témoignage. Jean Lefebvre trouve qu’elle insistait trop sur ses révélations; Isambard de la Pierre dit que, quand elle parlait des affaires publiques et de la guerre, elle semblait animée du Saint-Esprit; mais que, quand elle parlait de sa personne, elle feignait beaucoup de choses. Malgré la terreur qui régnait dans l’assemblée, des voix s’élevèrent pour protester contre l’esprit et les procédés de l’interrogatoire. Un jour, dit-on, Jean de Ghâtillon osa dire, comme autrefois Jean Lefebvre dans la question de la grâce, qu’elle n’était pas tenue de répondre, et, comme il se faisait un grand tumulte parmi les assistants, il ajouta : « Il faut bien que je décharge ma conscience. » Mais l’évêque lui ordonna de se taire et de laisser parler les juges. D’autres fois, quand Jeanne trompait l’interrogateur par la précision de sa réplique, il y en eut qui s’écrièrent : « Vous dites bien, Jeanne. » Des gens que n’avaient pu convaincre les merveilles de sa mission étaient vaincus par cette nouvelle preuve et commençaient à la croire inspirée. Des Anglais même furent émus en l’entendant. Un jour un docteur (Jacques de Touraine), qui voulait sans doute faire preuve de zèle pour eux, au risque d’irriter leur ressentiment contre Jeanne,

lui demanda si elle avait jamais été en un lieu où des Anglais eussent été tués : — « En nom Dieu, sy ai (j’y ai été), dit-elle : comme vous parlez doucement! Pourquoi ne voulaient-ils pas se retirer de France et retourner dans leur pays? » Un des seigneurs anglais qui étaient là s’écria : « C’est vraiment une bonne femme; si elle était Anglaise! »

Ce qui rendait plus vive encore l’impression des débats, c’est que Jeanne, aux prises avec tant de docteurs, était seule à soutenir leur attaque. Pas une main dont elle pût s’appuyer, pas un seul de tous ces maîtres en droit civil ou en droit canon qui fût près d’elle pour mettre en garde sa simplicité contre le péril ou éclairer son ignorance. Au commencement elle avait, selon Massieu, demandé qu’on lui donnât un conseil, et c’était de droit strict pour une accusée mineure de vingt ans; mais on lui dit qu’elle n’en aurait pas, qu’elle eût à répondre comme elle voudrait. Après ce refus elle ne pouvait guère espérer que personne vînt s’offrir à elle. Cependant l’humanité ne perd jamais entièrement ses droits, et quelquefois, quand les questions étaient trop difficiles, des assesseurs, par un mouvement naturel, prenaient la parole pour la guider; mais ils en étaient durement repris, soit par l’évêque, soit par Jean Beaupère, chargé, comme on l’a vu, d’interroger pour lui dans plusieurs des séances publiques. On les notait comme favorables; or il en pouvait résulter autre chose que la réprimande de l’évêque : car près de l’évêque il y avait au procès les Anglais, et ils faisaient qu’on ne l’oubliât point. Parmi les assistants on comptait plusieurs dominicains, entre autres Isambard de la Pierre, l’un des acolytes du vice-inquisiteur Jean Lemaître, et qui ne paraît pas avoir vu de meilleur œil que lui toute la conduite de cette affaire. Quand il venait avec le vice-inquisiteur aux interrogatoires de la prison, il se plaçait volontiers à la table auprès de la Pucelle, et ne manquait pas l’occasion de l'avertir en la poussant, ou par quelque autre signe. On le remarqua, et un jour, comme il revenait au château l’après-midi, pour admonester Jeanne avec Jean de la Fontaine, commissaire de l’évêque, il rencontra Warwick, qui l’accueillit, l’insulte et la menace a la bouche : « Pourquoi, lui disait-il dans sa fureur, pourquoi souches-tu (soutiens-tu) le matin cette méchante, en lui faisant tant de signes? Par la mordieu, vilain, si je m’aperçois plus que tu mettes peine de la délivrer et avertir de son profit, je te ferai jeter en Seine. »

ROUEN. — L’INSTRUCTION

On aurait même voulu lui ravir dans cet isolement la consolation et la force qu’elle cherchait dans sa foi. Pendant les interrogatoires publics, quand Jeanne, conduite de sa prison dans la grande salle des séances, passait devant la chapelle du château, elle demandait à l’huissier Massieu si le corps de Jésus-Christ était là, et le requérait qu’il lui permît de s’arrêter à la porte pour y faire sa prière. Le promoteur, l’ayant su, gourmanda violemment l’huissier : « Truant, lui disait-il, qui te fait si hardi de laisser approcher cette... excommuniée de l’Église, sans licence? Je te ferai mettre en telle tour que tu ne verras lune ni soleil d’ici à un mois, si tu le fais plus. » Et comme l’huissier ne tenait pas trop rigoureusement compte de la menace, le promoteur, guettant sa victime au passage, vint plusieurs fois s’interposer entre elle et la porte de la chapelle, pour empêcher qu’elle n’y priât.

Jeanne était donc seule et sans conseil de la part des hommes; je me trompe : elle eut des conseillers, mais pour la trahir et pour la perdre. Le bruit public en signala plusieurs qui se chargèrent de cette mission infâme : le greffier Boisguillaume nomme entre autres ce même promoteur, qu’on trouve au premier rang dans tous les actes de violence ou de perfidie à l’égard de Jeanne. Mais on s’accorde à donner le principal rôle dans cette machination à un chanoine de Rouen, nommé Nicolas Loyseleur. Avant même que le procès commençât, Loyseleur avait été mis à l’oeuvre auprès de Jeanne. Il feignit d’être de sa province et de son parti, homme de métier, prisonnier comme elle; et, trouvant moyen de lui plaire par les nouvelles qu’il lui donnait du pays, il cherchait à tirer d’elle à son tour, dans les entretiens qu’on savait leur ménager seul à seule, des confidences qui pussent donner prise à l’accusation. L’évêque et Warwick, auteurs de la ruse, voulaient même donner à ces infamies un caractère authentique : ils s’étaient placés dans une chambre voisine d’où l’on pouvait, par une ouverture faite exprès, entendre tout ce qui se dirait dans la prison, et ils y avaient amené les greffiers pour recueillir cette conversation prétendue secrète. Mais les greffiers refusèrent leur office, disant qu’il n’était pas honnête de commencer de la sorte le procès. Le juge n’y perdit rien. Loyseleur, abusant de la confiance de Jeanne, se chargeait de porter lui-même à l’évêque les paroles qu’il avait recueillies; et c’est par là, selon toute apparence, que l’information com-

mença. Mais il n’eut pas seulement mission de surprendre ses secrets-, il était chargé de lui donner des conseils, d’égarer sa simplicité, de l’entraîner et de l’affermir dans la voie où Ton comptait la perdre. Pour donner plus d’expansion aux confidences de Jeanne , plus d’autorité à ses propres conseils , il avait repris l’habit de prêtre, et venait à elle en qualité non-seulement de compatriote et de compagnon d’infortune, mais de confesseur.

Cette perfidie ne fut pas sans résultat. Loyseleur ne tira de Jeanne aucune confidence qui la pût compromettre, mais il lui donna des conseils qui préparèrent l’œuvre de l’accusation. Dans cette question si complexe de la soumission à l’Eglise, il ne put pas faire que Jeanne ne démêlât avec son sens ordinaire la vérité, et ne distinguât clairement ce qu’elle devait à l’Église universelle et au pape comme une simple fidèle, et ce qu’elle avait le droit de refuser à l’évêque de Beauvais comme à son ennemi; mais il contribua peut-être à donner des apparences suspectes à ses justes défiances, à lui faire ajouter des réserves équivoques à ses actes de soumission; il fit que la chose parut suffisamment embrouillée pour que le juge, même après l’épreuve si triomphante pour Jeanne de ses interrogatoires, soit publics, soit privés, pût encore se dire avec une joie homicide ce qu’il disait au commencement à son greffier Manchon : « Nous allons faire un beau procès. »

Fig. i33. — Poton de Xaintrailles, médaillon en bronze du xvie siècle, communiqué par M. B. Fillon

à la Court de Saint-Cyr en Talmondais.

Ornement tiré d’un ms. fr. du XV siècle, n” 2663, 4 la biMiotliè<iue nationale.

ROUEN — LE JUGEMENT

L’Accusation. — Les Douze Articles. — Les Consultations et l’Admonition charitable.

La Deuxième Admonition.

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