‹ Jeanne d'ArcChapitre 55 sur 112 · ROUEN. — L’ABJURATION · texte numérisé non relu

ROUEN. — L’ABJURATION

dit le juge, reprenant avec empressement tous les points de l’abjuration.

Oui, qu’elles sont de Dieu.

— Mais sur l’échafaud vous aviez dit que mensongèrement vous vous étiez vantée que c’était sainte Catherine et sainte Marguerite. —Je ne l’entendais point ainsi faire ou dire. »

Elle affirma derechef qu’elle n’avait jamais entendu révoquer ses apparitions , et que , si elle avait révoqué quelque chose , c’était par crainte du feu et contre la vérité. — Elle pouvait maintenant avouer cette peur, car elle ne l’avait plus, et elle savait où la menaient ses paroles. Mais elle déclarait qu’elle aimait mieux faire sa pénitence en une fois, c’est-à-dire mourir, que d’endurer plus longuement la prison. Elle protestait qu’elle n’avait jamais rien fait contre Dieu ou la foi , quelque chose qu on lui ait fait révoquer , qu’elle n’entendait rien révoquer sans le bon vouloir de Dieu. Elle ajoutait que si les juges voulaient, elle reprendrait l’habit de femme (elle en avait dit les conditions) , et que du reste elle n’en ferait autre chose.

Les juges se retirèrent. Tout était consommé. Plusieurs s en affligèient sincèrement, Pierre Maurice, par exemple;, mais d’autres s’en réjouirent en témoignant bruyamment leur joie. L’évêque, sortant de la prison, vit le comte de Warwick et une multitude d’Anglais qui attendaient avec impatience le résultat de cette visite; et ne voulant pas le tenir plus longtemps en suspens : « Fareivell , Farewell, cria-t-il en riant; faites bonne chère :

c’est fait. »

Cette fière déclaration semblait pourtant détruire tout ce qu’on avait gagné par la scène de l’abjuration; mais on ne pouvait tout faire à la fois, et, pour le moment, elle donnait au juge la satisfaction de mener le procès où les Anglais voulaient qu’il aboutît, sans avoir rien sacrifié des formes imposées par la procédure de l’Église. La procédure a suivi toutes ses phases sans précipitation; mais la conscience du juge en est-elle plus assurée, et l’habileté qu’il montre dans cette conduite ne le rend-elle pas plus coupable ? Son intelligence ne s’abuse pas, mais il refuse de voir et d’entendre. Et qu’est-ce donc s’il supprime ou s’il voile ce qui, aux yeux des autres, pourrait laisser percer la vérité?

En effet , dans ce dernier et solennel interrogatoire , notamment sur le point qui le motiva, la reprise de l’habit d’homme, le procès-verbal a-t-il

Fig. 144. — Jeanne affirme qu’elle n'a jamais entendu révoquer ses apparitions, et que, si elle a révoqué qu.elque chose, comme relapse. Le greffier a écrit en marge ': Réponse mortelle. — Fac-similé de l’un des

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c'est par peur du feu et pour sauver sa vie. C’est en effet sur cette déclaration que Jeanne fut condamnée manuscrits authentiques du texte du procès, conservée à la bibliothèque nationale, fonds latin, n° 5g66.

Lecture. — Interrogata quid sibi dixerunt : respondit quod Deus mandavit sibî, per sanctas Katharinam et Margaretam, magnam pietatem illius grandis proditionis in quant ipsa Johanna consenserat , faciendo abjurationem et revocationem pro salvando vitam suant ; et quod ipsa se damnaverat pro salvando vitam suam. Item dixit quod, ante diem jovis, voces suae sibi dixerunt illud quod ipso illo die faceret et quod protum ipsa fecit. Dixit ullro quod voces suae sibi dixerunt quando erat in scafaldo seu ambone , coram populo, quod audacter responderet illi praedicatori , qui tune praedicabat , dicebatque eadem Johanna quod ille erat falsus praedicator et quod plurq dixerat eam fectsse quae ipsa non fecerat. Item dixit quod, si ipsa dicerst quod Deus non mississet eam, ipsa damnaret se, et quod veraciter Deus ipsam misit.

Afftrmo ut supra. Boscguillaume.

Traduction. — Interrogée sur ce quelles lui ont dit, a répondu : Que Dieu lui a mandé, par sainte Catherine et sainte Marguerite, la grande pitié qu’elle a eue de cette grande trahison à laquelle elle-même a consenti, en faisant abjuration et révocation pour sauver sa vie, et qu’elle s’était damnée pour sauver sa vie. De même elle dit qu’avant jeudi dernier ses voix lui avaient dit ce qu’elle ferait et ce qu’elle a fait ce jour-là. Elles dit encore que ses voix lui dirent, quand elle était sur l’échafaud devant le peuple, de répondre hardiment au prêcheur qui parlait. Et Jeanne disait aussi qu’il était un faux prêcheur, et qu’il lui avait reproché d’avoir fait beaucoup de choses qu’elle n’avait pas faites. Enfin, elle déclara que, si elle disait que Dieu ne l’avait pas envoyée, elle se damnerait , car la vérité est que Dieu l’a envoyée.

J’affirme comme ci-dessus. Boisguillaume.

Responsio

mortifera.

Réponse

mortelle.

tout dit? Thomas de Courcelles, qui le mit en latin, s’exprime dans le procès de révision à peu près comme le faisait le texte officiel : « Interrogée sur ses motifs, elle répondit qu’elle l’avait fait parce qu’il lui paraissait plus convenable de porter l’habit d’homme parmi les hommes que l’habit de femme. » Mais Manchon, qui tenait la plume alors, ajoute comme témoin à ce qu’il avait écrit comme greffier : « Elle répondit qu’elle l’avait fait pour défendre sa pudeur, parce qu’elle n’était point en sûreté sous ses habits de femme avec ses gardiens qui voulaient attenter à sa pudeur. »

Qu’on se rappelle comment Jeanne était gardée, et quelles étaient les dispositions des Anglais envers elle. Jeanne était aux fers sous la garde de cinq soldats, dont trois se tenaient dans sa prison et deux à la porte : « Je sais, » dit l’huissier Massieu, celui qui l’allait prendre à la prison pour la mener au tribunal, « je sais de certain que de nuit elle était couchée ferrée par les jambes de deux paires de fer à chaîne, et attachée moult étroitement d’une chaîne traversante par les pieds de son lit, tenante à une grosse pièce de bois de longueur de cinq à six pieds, et fermante à clef, par quoi ne pouvoit se mouvoir de la place. » Plusieurs fois, sous ses habits d’homme qu’elle ne quittait jamais, elle avait été en butte aux brutalités de ses gardiens : l’évêque le savait bien; il avait reçu ses plaintes, et un jour il avait fallu que Warwick accourût pour la sauver du dernier outrage parmi ces délégués de la justice! Mais maintenant la sentence était portée; l’évêque l’avait; rendue aux Anglais : elle leur était comme livrée. Lorsqu’on la ramenait de Saint-Ouen , les valets ( mangones ) l’insultaient et les maîtres les laissaient faire. A quoi n’était-elle point exposée, seule dans la prison, enchaînée, en compagnie de ces cinq houspi llenrs , comme ils sont appelés quelque part! Isambard de la Pierre, qui est nommé au procès-verbal parmi les assistants de l’évêque en ce même interrogatoire, confirme, comme l’ayant entendu lui-même, ce qu’en a dit dans sa déposition le greffier Manchon, et il ajoute que « de fait, » quand il entra, « il la vit éplorée, son visage plein de larmes, défigurée et outragée en telle sorte qu’il en eut pitié. » Il en sut davantage de Jeanne dans un entretien qu’il eut plus tard avec elle : et ici son témoignage est confirmé par celui de Martin Ladvenu, qui la confessa et l’administra pour la dernière fois. Ce ne furent pas seule-

ROUEN

L’ABJURATION

ment ces soldats de bas étage, ces houspilleurs placés auprès d’elle : c’est un milord anglais qui entra dans son cachot et tenta de la violer.

Voilà pourquoi Jeanne reprit l’habit d’homme, dût-elle après cela mourir. L’huissier Massieu en donne une autre raison encore. Le dimanche matin Jeanne, étant dans son lit, dit à ses gardiens : « Déferrez-moi et je me lèverai. » Mais l’un d’eux, s’approchant, lui retira ses vêtements de femme, et ils lui jetèrent son habit d’homme que l’on gardait (pourquoi?) dans un sac en quelque coin de la prison. « Messieurs, leur dit Jeanne, vous savez

Fig. 145. — Jeanne, en prison à Rouen et chargée de chaînes, est insultée par ses geôliers. Bas-relief de M. Vital-Dubray, à Orléans, xixe siècle.

qu’il m’est défendu : sans faute, je ne le prendrai pas. » Mais ils ne voulurent point lui en donner d’autre, et à la fin, forcée de se lever, elle le dut prendre et garder, nonobstant ses protestations. Il n’est pas impossible, en effet, que les Anglais, n’ayant pu parvenir à leurs fins, aient résolu d’en finir avec elle de cette autre manière-, mais si Jeanne réclama ses habits de femme, voulant savoir à quelle intention on les lui otait, il est douteux qu’elle ait tant insisté pour les reprendre. Elle put donner cette raison à Massieu, parce que cela suffisait bien pour l’excuser; elle n’en dit rien devant ses juges, parce qu’elle était résolue de ne plus se vêtir en femme, à moins d’être gardée dans une autre prison, « ayant une femme avec elle. » C’est un trait que Thomas de Courcelles a supprimé de sa rédaction offi-

cielle, comme insignifiant sans doute ! mais qu’on retrouve dans la copie de la minute française du procès-verbal ; et il achève de répandre la lumière sur ceux qu’on y a gardés. La minute même n’a-t-elle pas supprimé autre chose ? On serait en droit de le conclure en rapprochant ce que Manchon a écrit alors et ce qu’il a dit plus tard. Que si rien d’important n’a été supprimé, il faut croire que les paroles de Jeanne, avec le commentaire qu’on avait sous les yeux, en disaient assez pour la faire comprendre , puisque deux témoins de la scène, l’un assesseur, l’autre greffier du juge, l’ont comprise ainsi.

Le juge l’avait bien comprise lui-même sans doute, et, s’il eût voulu reconnaître que la pudeur de la femme n’est pas moins sacrée que son habit , il aurait dû s’accuser d’avoir mis Jeanne dans la nécessité de retomber, en la renvoyant dans ces prisons où il fallait qu’elle sacrifiât l’une des deux choses à l’autre. Or, pour Jeanne , l’alternative n’était pas douteuse, dûtelle se placer par son choix en présence de la mort. Mais il ferma son cœur à ce sentiment ; et , bien loin d’être touché de cet héroïsme , il avait ramené Jeanne à d’autres questions où il était bien sûr de la retrouver telle qu’elle était au procès , comme pour l’entraîner de chute en chute au plus profond de l’abîme où elle devait périr. Les Anglais avaient donc calomnié Pierre Cauchon : il n’était pas traître au roi. Tout en satisfaisant sa propre haine, il avait bien gagné son argent.

Le lendemain , mardi , l’évêque réunit dans la chapelle du palais archiépiscopal une nombreuse assemblée d’abbés et de docteurs. Il leur rappela tout ce qui s’était passé depuis la veille de la Pentecôte : l’abjuration de Jeanne, et comment, après avoir accueilli ses admonitions et reçu l’habit de femme , elle avait repris l’habit d’homme et renouvelé toutes ses affirmations touchant ses voix. Il fit lire l’interrogatoire qui avait suivi et ses réponses consignées au procès-verbal. Puis il prit l’avis de chacun. Tous la déclarèrent relapse, non-seulement Nicolas Loyseleur, le traître, mais Isambard de la Pierre et Martin Ladvenu, qui l’assistèrent à ses derniers moments^ et pourtant ils ne se faisaient aucune illusion sur le crime qu elle pouvait avoir commis en reprenant 1 habit d’homme : ils témoignent au procès de révision des raisons capitales qui l’y contraignirent. Personne n’entreprit de l’excuser, je ne dis pas de la défendre. La plupart, à l’exemple de l’abbé de Fécamp ,

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furent d’avis qu’on lui relût la formule d’abjuration (cela les décharge au moins de toute complicité dans la substitution d’une fausse formule) , et qu’on l’avertît charitablement touchant le salut de son âme; mais ils voulaient qu’on lui déclarât qu’elle n’avait plus rien à espérer dans la vie présente. Elle devait être livrée au bras séculier.

L’évêque, ayant recueilli les avis, remercia ses conseillers , et fit assigner Jeanne à comparaître le lendemain sur la place du Vieux-Marché; c’était là qu’il devait achever la procédure en livrant Jeanne au juge civil , et par ce juge au bourreau.

Signatures des trois notaires d'église : Boisguillaume , G. Manchon et N. Taquel employés comme greffiers au procès de la Pucelle.

Tiré du ms. authentique, conservé à la biblioth. nat., sous len“ 5965 latin.

Ornement tiré d’an ms. latin du XVe s., bibliothèque de M. Ambroise F.-Didot.

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