LA RELAPSE
Dans l’après-midi du même jour (jeudi), les juges vinrent trouver Jeanne à la prison. Ils lui rappelèrent la grande miséricorde qu’ils lui avaient faite en la recevant au pardon de l’Église, l’engagèrent à se bien soumettre et à ne plus revenir à ses erreurs : l’avertissant que l’Église, si elle y retombait encore, ne la recevrait plus. Puis ils l’invitèrent à laisser l’habit d’homme et à vêtir l’habit de femme , comme l’Église l’avait ordonné : et Jeanne promit d’obéir en toute chose et elle accepta l’habit qu’on lui présentait.
Mais le dimanche, un bruit se répand tout à coup : Jeanne a repris ses habits d’homme-, elle est relapse, c’en est fait d’elle! Il fallait constater la chose : on courut à la prison; et ce ne fut pas sans péril. On se défiiat de ces prêtres; on soupçonnait qu’ils avaient encore dessein de tout accommoder. Quand ils arrivèrent dans la cour du .château , ils virent fondre sur eux une centaine d’Anglais criant qu’eux, gens d’Église, étaient tous faux, traîtres, Armagneaux et faux conseillers ; et ils eurent grand’peine à échapper à ces furieux, qui les menaçaient de leurs épées et de leurs haches. Rien ne se fit ce jour-là; et le lendemain le greffier Manchon, mandé au château pour y remplir son office, était encore si effrayé qu’il refusa de s’y rendre, s’il n’avait sûreté : il n’y vint que sous la protection de l’un des gens du comte de Warwick.
Ce même jour (lundi 28 mai), l’évêque et le vice-inquisiteur, accompagnés de sept ou huit maîtres, se rendirent eux-mêmes à la prison En même temps que 1 on prenait acte du fait, il n’était pas sans intérêt d’en savoir la cause. Jeanne n était pas libre la ou elle était. Comment, si bien gardée, avait-elle repris l’habit d’homme? Il fallait de la part de ses gardiens de la connivence au moins, sinon autre chose. Dans tous les cas, il était bon d’en savoir les motifs avant d’en rien décider : un des assesseurs, Marguerie, osa en faire l’observation. « Taisez- vous , de par le diable! » lui dit quelqu’un; et les soldats, l’appelant traître Armagnac, avaient levé leurs lances pour l’en frapper.
Les juges vinrent donc, et demandèrent à Jeanne pourquoi elle avait pris
ROUEN
L’ABJU RATION .
Fig, 143.— Jeanne en prison, dessin de Benoyville, Cornmuniqpé par M"'e MarjoUn-Sçhçffer, à Pans.
cet habit et qui le lui avait fait prendre. Elle répondit, selon le procèsverbal, qu’elle l’avait pris de sa volonté , sans nulle contrainte; qu’elle aimait îpiçux l’habit d’homme que l’habit de femme.
« Mais, lui dit-on, vous aviez promis et juré de ne pas reprendre cet habit. — - Je n’ai jamais entendu faire serment de ne pas le reprendre.
• — - Pourquoi donc l’avez-vous repris? — Parce qu’il est plus convenable d’avoir habit d’homme étant entre les hommes, que d’avoir habit de femme. » Et elle ajouta d’ailleurs qu’elle avait eu le droit de le reprendre, puisqu’on ne lui avait pas tenu ce qu’on lui avait promis, c’est-à-dire d’aller à la messe, de recevoir son Sauveur et d’être mise hors des fers.
« Vous aviez abjuré, et tout spécialement promis de ne pas reprendre l’habit d’homme. ■ — - J’aime mieux mourir que d’être aux fers. Mais si on me veut laisser aller à la messe et m’ôter des fers, si on veut me mettre en prison gracieuse, et que j’aie une femme, je serai bonne et ferai ce que l’Eglise voudra. »
L’Église, telle que la faisait Pierre Cauchon, n’avait plus de conditions à débattre avec elle. Le juge, bien sûr de la trouver relapse autrement que par l’habit, lui demanda si depuis le jeudi, jour de l’abjuration, elle n’avait point entendu ses voix : — - « Oui, dit Jeanne sans éviter le piège qu’on lui tendait.
— Et que vous ont- elles dit ? »
Elle répondit (on lit à la marge des manuscrits authenthiques ces mots : Réponse mortelle, responsio mortifera ) :
• « Dieu m’a mandé par sainte Catherine et sainte Marguerite la grande pitié de la trahison que j’ai consentie en faisant abjuration pour sauver ma vie:, que je me damnais pour sauver ma vie. » Elle ajouta qu’avant le jeudi même, ses voix lui avaient dit ce qu’elle ferait en ce jour; que sur l’échafaud , elles lui disaient de répondre hardiment à ce prêcheur, à ce faux prêcheur, comme elle l’appelait elle-même, qui l’avait accusée d’avoir fait des choses qu’elle n’avait pas faites; et, affirmant de nouveau sa mission : « Si je disais que Dieu ne m’a pas envoyée, je me damnerais : la vérité est que Dieu m’a envoyée. » Elle finissait par s’accuser de sa faiblesse : fc Mes voix, disait-elle, m’ont dit que j’avais fait une grande mauvaiseté de confesser n’avoir pas bien fait ce que j’ai fait, » ajoutant que c’est par peur du feu qu’elle avait dit ce qu’elle avait dit.
« Croyez-vous que vos voix soient sainte Marguerite et sainte Catherine ?